vendredi 1 août 2014

FOLIO 2235 (2/3)



PRÉFACES


Préface de la seconde édition (1920)

Je me décide après huit ans d'attente à réimprimer ce petit livre. Il parut en 1911, tiré à douze exemplaires, lesquels furent remisés dans un tiroir — d'où ils ne sont pas encore sortis.
Le Corydon ne comprenait alors que les deux premiers dialogues, et le premier tiers du troisième. Le reste du livre n'était qu'ébauché. Des amis me dissuadèrent d'achever de l'écrire. " Les amis, dit Ibsen, sont dangereux non point tant par ce qu'ils vous font faire, que par ce qu'ils vous empêchent de faire. " [...] j'étais d'autre part très soucieux du bien public, et prêt à celer ma pensée dès que je croyais qu'elle pût troubler le bon ordre. C'est bien aussi pourquoi, plutôt que par prudence personnelle, je serrai Corydon dans un tiroir et l'y étouffai si longtemps. Ces derniers mois néanmoins je me persuadai que ce petit livre, pour subversif qu'il fût en apparence, ne combattait après tout que le mensonge, et que rien n'est plus malsain au contraire, pour l'individu et la société, que le mensonge accrédité.
Ce que j'en dis ici, après tout, pensais-je, ne fait point que tout cela soit. Cela est. Je tâche d'expliquer ce qui est. Et puisque l'on ne veut point, à l'ordinaire, admettre que cela est, j'examine, je tâche d'examiner, s'il est vraiment aussi déplorable qu'on le dit — que cela soit.

Préface [novembre 1922]

Mes amis me répètent que ce petit livre est de nature à me faire le plus grand tort [...] Telle pensée qui d'abord nous occupe et nous paraît éblouissante, n'attend que demain pour flétrir. C'est pourquoi j'ai longtemps attendu pour écrire ce livre, et l'ayant écrit, pour l'imprimer. Je voulais être sûr que ce que j'avançais dans Corydon, et qui me paraissait évident, je n'allais pas avoir bientôt à m'en dédire. Mais non : ma pensée n'a fait ici que s'affermir, et ce que je reproche à présent à mon livre, c'est sa réserve et sa timidité. Depuis plus de dix ans qu'il est écrit, exemples, arguments nouveaux, témoignages, sont venus corroborer mes théories. Ce que je pensais avant la guerre, je le pense plus fort aujourd'hui. L'indignation que Corydon pourra provoquer, ne m'empêchera pas de croire que les choses que je dis ici doivent être dites. Non que j'estime que tout ce que l'on pense doive être dit, et dit n'importe quand, — mais bien ceci précisément, et qu'il faut le dire aujourd'hui ! (1)
Certains amis, à qui j'avais d'abord soumis ce livre, estiment que je m'y occupe trop des questions d'histoire naturelle — encore que je n'aie point tort, sans doute, de leur accorder tant d'importance ; mais, disent-ils, ces questions fatigueront et rebuteront les lecteurs. — Eh parbleu ! c'est bien ce que j'espère : je n'écris pas pour amuser et prétends décevoir dès le seuil ceux qui chercheront ici du plaisir, de l'art, de l'esprit ou  quoi que ce soit d'autre enfin que l'expression la plus simple d'une pensée très sérieuse. —

Encore ceci :

Je ne crois nullement que le dernier mot de la sagesse soit de s'abandonner à la nature, et de laisser libre cours aux instincts ; mais je crois qu'avant de chercher à les réduire et domestiquer, il importe de bien les comprendre — car nombre des disharmonies dont nous avons à souffrir ne sont qu'apparentes et dues uniquement à des erreurs d'interprétations.

                                                                                            Nov. 1922.

1. Certains livres — ceux de Proust en particulier — ont habitué le public à s'effaroucher moins et à considérer de sang-froid ce qu'il feignait d'ignorer, ou préférait ignorer d'abord. Nombre d'esprits se figurent volontiers qu'ils suppriment ce qu'ils ignorent ... Mais ces livres, du même coup, ont beaucoup contribué, je le crains, à égarer l'opinion. La théorie de l'homme-femme, des " Sexuelle Zwischenstufen " (degrés intermédiaires de la sexualité) que lançait le Dr Hirschfeld en Allemagne, assez longtemps déjà avant la guerre, et à laquelle Proust semble se ranger — peut bien n'être point fausse ; mais elle n'explique et ne concerne que certains cas d'homosexualité, ceux précisément dont je ne m'occupe pas dans ce livre — les cas d'inversion, d'efféminement, de sodomie. Et je vois bien aujourd'hui qu'un des grands défauts de mon livre est précisément de ne point m'occuper d'eux — qui se découvrent être beaucoup plus fréquents que je ne le croyais d'abord.
Et mettons que, ceux-ci, la théorie de Hirschfeld les satisfasse. Cette théorie du " troisième sexe " ne saurait aucunement expliquer ce qu'on a coutume d'appeler " l'amour grec ": la pédérastie — qui ne comporte efféminement aucun, de part ni d'autre.


PREMIER DIALOGUE


  Le Visiteur entrant dans le bureau du Dr Corydon y observe une reproduction du tableau de Michel-Ange La création d’Adam.



  Ce dialogue développe, à partir d'un fait-divers qui reste anonyme, l'exigence d'un jugement équitable par l'opinion publique (I, i). Vient ensuite l'histoire d'Alexis B. et de Corydon son aimé (dans l'églogue de Virgile, c'était Corydon qui aimait le jeune Alexis, et non l'inverse.) ;  l'adolescent se suicida par désespoir d'amour (I, ii) ; ce drame a été inspiré par des faits réels (suicide d'Emile Ambresin, l'Armand Bavretel de  Si le grain ne meurt), et par un petit récit, non publié, de l'ami Henri Ghéon, L'Adolescent, texte que Gide avait pu lire en 1907.

Alors que le Hongrois Karl-Maria Kertbeny (1824-1882) était jeune apprenti chez un libraire, un de ses amis proches, homosexuel, se suicida à la suite d'un chantage exercé sur lui. Kertbeny expliqua plus tard que c'était à la suite de cet épisode tragique qu'il avait ressenti une impérieuse nécessité à combattre cette forme d'injustice et qu'il s'était intéressé de près à ce qu'il nomma "homosexualité" (Homosexualität). Le suicide des adolescents homosexuels reste encore aujourd'hui une motivation importante de l'action pour la compréhension et l'acceptation de l'homosexualité.

  Le Dr Corydon se présente comme un cas de révélation relativement tardive du désir homosexuel, à l'instar de Michel dans L'Immoraliste (Journal, 26 novembre 1915) et de Gide lui-même : à l'âge de 24 ans, avec le jeune Tunisien Ali. Des relations pédérasiques de Gide, éphémères ou plus durables, treize sont parvenues à la connaissance du public : celles  avec Ali, Athman (18 ans), Alexandre S. (alors âgé de 15 ans), Émile X. (15 ans), Gérard P., Maurice Schlumberger (19 ans), Ferdinand Pouzac, dit « le ramier » (17 ans, mais Gide le croyait âgé de 15 ans), Lazare Coulon (novembre 1912), Jean Billet (octobre 1915), Marc Allegret (à partir de 16 ou 17 ans), Louis Valérien (moissonneur), Émile D. et Gaby ; ses avances à François Derais (15 ans) furent repoussées.

  L'affirmation théorique centrale (I, iiii) est que l'uranisme n'est pas, en soi, une maladie, thèse soutenue par le psychologue Marc André Raffalovich dès 1896, puis par plusieurs médecins lors du Congrès d'anthropologie criminelle de 1901, et par Sigmund Freud en 1905. Le Dr Corydon affirme qu’il existe des « pédérastes normaux », selon l'expression ironique, qu'il reprend, du Visiteur (I, iii, page 29), qui ne sont pas ceux que voient les médecins :
« Les médecins qui d'ordinaire traitent de ces matières n'ont affaire qu’à des uranistes honteux ; qu’à des piteux, qu’à des plaintifs, qu’à des invertis, des malades » (I, iii, page 28).
  L’expression « pédérastes normaux » sera à nouveau contestée par le Visiteur dans le quatrième dialogue : « Ceux que vous avez le front d’appeler les pédérastes normaux » (IV, page 123). Le Dr Corydon :
« Comprenez-moi : l’homosexualité, tout comme l’hétérosexualité, comporte tous les degrés, toutes les nuances : du platonisme à la salacité, de l’abnégation au sadisme, de la santé joyeuse à la morosité, de la simple expansion à tous les raffinements du vice. L’inversion n’en est qu’une annexe. De plus tous les intermédiaires  existent entre l’exclusive homosexualité et l’hétérosexualité exclusive. Mais, d'ordinaire, il s'agit bonnement d'opposer à l'amour normal un amour réputé contre nature — et, pour plus de commodité, on met toute la joie, toute la passion noble ou tragique, toute la beauté du geste et de l'esprit d'un côté ; de l'autre, je ne sais quel rebut fangeux de l'amour ... » (II, iii, page 29).
  L'existence de ces intermédiaires, c’est ce que la princesse Palatine, dans sa Correspondance, puis Raffalovich et la revue Akadémos (juillet 1909) avaient déjà observé. Gide conteste ainsi la théorie du troisième sexe, alors répandue en Allemagne à partir des publications d'Ulrichs (années 1860) suivies de celles d'Hirschfeld, théorie à laquelle s'était rallié Marcel Proust et déjà critiquée dans la préface de 1922 (p. 8). Corydon offre (I, i, pages 19-21 et I, iii, pages 29-30), des échos de procès de mœurs, sur lesquels Gide et son ami Henri Ghéon conservaient des coupures de presse : les procès d'Oscar Wilde en 1895 ; l’affaire des télégraphistes [J'ai hélas perdu ma note « Le champagne des télégraphistes » ; qui était sur le site mort www.multimania.com/jgir/Kadémos], le suicide du général MacDonald et le procès de Jacques Fersen, tout ça en en 1903. Les procès en diffamation contre le journaliste allemand Harden en 1907-1908 ; le procès Renard de 1909 fait l’objet d’une note dans le quatrième dialogue (IV, page 123).

  La dissymétrie pédérastique est exposée : « On est en droit d’attendre quelque beauté de l’objet du désir, mais non point du sujet qui désire. Peu me chaut la beauté de ceux-ci. » (I, iii, page 30). Le Dr Corydon ne relève pas la pique devenue à l’ordre du jour en 2013-2016 :
« Vous m'impatientez ! Le mariage, l’honnête mariage est là, et pas de votre côté je suppose. Je me sens, en face de vous, de l'humeur de ces moralistes, qui, hors du conjugo, ne voient dans le plaisir de la chair que péché et réprouvent toutes relations à l'exception des légitimes. » (I, iii, page 31).
  Certains de ces thèmes font retour dans le quatrième dialogue ; la forte remarque des étudiants du Comité d'action pédérastique révolutionnaire en mai 1968, " le genre rase-les-murs de l'homosexuel type ", y est anticipée avec ce refus « De l'hypocrisie. Du mensonge. De cette allure de contrebandier à quoi vous contraignez l'uraniste. » (IV, page 124). Pour autant, André Gide n'était pas l'annonciateur des débordements LGBT (voire LGBTQI) de la Gay Pride ... ; son traitement de la question est culturel et non politique,  et il y a un gros contre-sens dans le titre d’un essai de Monique Nemer, Corydon citoyen. Essai sur André Gide et l'homosexualité (Paris : Gallimard, 2006, collection "blanche").


DEUXIÈME DIALOGUE


  Il nécessita un gros travail de documentation ; le Dr Corydon, comme annoncé, aborde l'histoire naturelle : « C'est en naturaliste que je m'apprête à vous parler. » (II, page 35) ; selon l'éthologue américain Frank A. Beach (1911-1988), il ne s'en serait pas si mal sorti :
« We find ourselves, then, agreeing with Gide in his contention that homosexual behavior should be classified as natural from the evolutionary and physiological point of view » (Comments on the second Dialogue, 1949).
Le point faible, relevé par Frank Beach, est évidemment d'avoir laissé de côté le lesbianisme ; André Gide le savait, en témoigne cette note sur les épreuves de l'édition de 1924, et supprimée ensuite:
« Je lui reproche (à Corydon) bien des choses. En particulier de laisser dans l'ombre certains côtés de la question : l'homosexualité chez la femme, par exemple. »
  Gide conteste, avec le nationalisme du Visiteur et sa théorie du vice étranger (II, i, pages 37-38), l'affirmation du critique Jean Ernest-Charles [Paul Renaison] selon laquelle la pédérastie répugnerait à la mentalité française (Grande Revue, 25 juillet 1910, page 399). Après avoir cité Pascal et La Rochefoucauld (tel un Alain Finkielkraut citant Hannah Arendt), il expose sa priorité :
« Si la pédérastie est un instinct antisocial, c’est ce que j’examine dans la seconde et la troisième partie de mon livre ; permettez-moi de différer la question. Il me faut tout d’abord, non point seulement constater et reconnaître l’homosexualité pour naturelle, mais bien encore tenter de l’expliquer et de comprendre sa raison d’être. Ces quelques remarques préliminaires n'étaient peut-être pas de trop, car, autant que je vous avertisse : ce que je m’apprête à formuler n’est rien de moins qu’une théorie nouvelle de l’amour. » (II, i, page 41).
  Il rappelle l’orientation essentiellement philosophique des dialogues :

« On a beaucoup écrit sur l’amour ; mais les théoriciens de l’amour sont rares. En vérité, depuis Platon et les convives de son Banquet, je n’en reconnais point d’autre que [Arthur] Schopenhauer. » (II, ii, pages 41-42).
« Remarquez je vous prie que Schopenhauer et Platon ont compris qu’ils devaient, dans leurs théories, tenir compte de l’uranisme ; ils ne pouvaient faire autrement ; Platon lui fait, même, la part si belle que je comprends que vous en soyez alarmé ; quant à Schopenhauer, de qui la théorie prévaut, il ne le considère que comme une manière d’exception à la règle, exception qu'il explique spécieusement, mais inexactement. » (II, ii, pages 45-46).
  Il discute la pertinence de la notion d’instinct sexuel et conclut :
« [...] le plaisir n'est pas à ce point lié à sa fin qu'il ne s'en puisse disjoindre, qu'il ne s'émancipe aisément. La volupté dès lors est recherchée pour elle-même, sans souci de la fécondation. Ce n’est pas la fécondation que cherche l’animal, c’est simplement la volupté. Il cherche la volupté – et trouve la fécondation par raccroc. » (II, ii, page 45).
  Les points forts sont :

  1) l'homosexualité n'est pas contre nature en raison de la surproduction de l'élément mâle (II,iii) qui fait que "ces pertes chimériques sont entièrement indifférentes à la nature (1)", et de l'existence d'une homosexualité animale, de "jeux homosexuels" (II, vi, pages 68 et 71) se produisant «  "même en présence de beaucoup de femelles", comme disait Muccioli. » (II, vi, page 71). Cette homosexualité animale était reconnue, parfois contestée, déjà dans l'Antiquité, ce dont Gide n'avait sans doute pas connaissance. Voir mon Ces petits Grecs .., "Constantes et trajectoires", IV.

  Il faut mentionner ici Havelock Ellis (Sexual Inversion , 1897, 2e édition 1901, dont la traduction française paraît en mai 1909 au Mercure de France ; la traduction de cette 2e édition fournit un élément (parmi d'autres) de terminus ad quem pour Corydon, car c'est grâce à Havelock Ellis que Gide prit connaissance des observations de Muccioli sur les pigeons (II, vi, page 67) et de celles d’Alexandre Lacassagne sur les poulains (II, vi, page 68).

Dans son article « De la criminalité chez les animaux », Revue scientifique de la France et de l’étranger, numéro 2, 14 janvier 1882, page 37, Alexandre Lacassagne outait aussi les taurillons et les petits chiens ...

Revenant enfin à l'espèce humaine, le Dr Corydon mentionne les propos de Sainte-Claire-Deville sur « l'internat et son influence sur l’éducation de la jeunesse » (II, vi, page 71).

  2) Gide en vient à la conclusion logique que l'hétérosexualité masculine exclusive n'est pas une loi naturelle immuable (II, vii, page 78).

  L’idée de la supériorité du sexe féminin, avancée par le botaniste féministe Lester F. Ward (1841-1913), lui paraît « peu philosophique » (II, iii, page 48). L'argument de la plus grande beauté et intelligence du mâle (II, iv, p. 52) est diversement apprécié, parfois considéré comme misogyne. Le Journal nous fait savoir que Gide n’était pas convaincu de l’intelligence des femmes :
« Il y a toujours certains points par où la plus intelligente des femmes reste, dans le raisonnement, au-dessous du moins intelligent des hommes. Une sorte de convention s’établit, où entre beaucoup d’égards pour le sexe "à qui nous devons notre mère" et pour quantité de raisonnements claudicants, lesquels nous ne supporterions pas s’ils venaient d’un homme. Je sais bien que pourtant leur conseil peut être excellent, mais à condition de le rectifier sans cesse et de l’expurger de cette part de passion et d’émotivité qui, presque toujours, chez la femme, vient sentimentaliser la pensée. » (octobre 1940).
Sur ce point de la beauté masculine, Gide était en accord avec Frédéric Nietzsche ;
Le Gai Savoir, II, § 72  : " Chez les animaux, le sexe masculin est considéré comme le beau. "
et
Le Crépuscule des Idoles, " Divagations d'un inactuel ", § 47 : " À Athènes, du temps de Cicéron, qui en exprime son étonnement [Tusculanes, IV], les hommes et les adolescents surpassaient de loin les femmes en beauté: mais quel travail, quels efforts le sexe masculin ne s'était-il pas imposés à Athènes, depuis des siècles, au seul service de la beauté ! ".

Le mâle des espèces supérieures est caractérisé comme un être de luxe et de dépense, d'intelligence et de jeu, cet état de fait relevant des « conséquences de la surproduction de l’élément mâle » (II, iv, page 56). La mention du philosophe anglais Francis Bacon (II, vi, page 64), à propos de l'expérience cruciale, a pour fonction d'ancrer encore davantage (après les références à Platon et Arthur Schopenhauer) l'étude de la question homosexuelle dans une démarche scientifique, logique et philosophique ; elle vise d’abord à l'extraire du domaine d'influence des préjugés populaires, mais aussi bien à l'écarter d'une approche purement littéraire (celle de Proust et de Cocteau par exemple), souvent dépourvue de rigueur argumentaire et documentaire, parfois invertie, et qui se gausse des questions d’histoire naturelle et des éléments de zoologie figurant dans Corydon.

  Enfin, on peut se demander si le blanc relatif à un passage de Pantagruel (II, vi, page 65) est délibéré ou s'il s'agit d'une négligence, ou encore d'une trace volontairement laissée de l'état d'inachèvement dans lequel étaient C. R. D. N. et le texte de 1920 - comme pour demander la participation active du lecteur dans l'acte de se reporter au texte de Rabelais.


TROISIÈME DIALOGUE


  Après une remarque méthodologique bien dans la lignée de Montaigne sur l’indispensable distinction « entre la remise au point des faits et l'explication qu'on en donne » (III, page 82), le Dr Corydon fait remarquer à son Interviewer que, l'odorat ne jouant pratiquement aucun rôle chez l'homme (III, i, page 82), l'amour tourne au jeu et le désir se diversifie (III,i, page 85). Gide reprend :
« du bas en haut de l’échelle animale, nous avons dû constater, dans tous les couples animaux, l’éclatante  suprématie de la beauté masculine (dont j’ai tenté de vous offrir le motif) ; qu’il est assez déconcertant de voir le couple humain, tout à coup, renverser cette hiérarchie ; que les raisons que l’on a pu fournir de ce subit retournement demeurent ou mystiques ou impertinentes – au point que certains sceptiques se sont demandé si la beauté de la femme ne résidait pas principalement dans le désir de l’homme » (III, ii, page 86),
et accumule diverses citations ; les travaux préparatoires montrent qu'il avait envisagé de citer un extrait du Voyage à Ceylan de l'anthropologue Ernst Häckel, le passage sur la beauté des Ceylaniens (emprunt fait à Edward Carpenter).

  L'attrait hétérosexuel pour la femme doit être soutenu par l'entretien d'une beauté artificielle qu'il considère comme un attrait « postiche » (III,i, page 84, III,ii, page 88 et III, iv, page 101) ; ce qui, par différence, fait paraître l'homosexualité masculine « plus spontanée, plus naïve que l’hétérosexualité » (III, iv, page 95), et la pédérastie « comme un instinct très naïf et primesautier » (III, iv, page 98). Lors de considérations esthétiques, il est amené à mentionner le Concert champêtre, indiqué comme étant de Giorgione mais actuellement attribué à Titien :



« Plastiquement, linéairement du moins, on n’oserait affirmer que les corps de ces femmes sont beaux ; too fat, comme dit Stevenson ; mais quelle blondeur de matière ! quelle molle, profonde et chantante luminosité ! Ne peut-on dire que, si la beauté masculine triomphe dans la sculpture, par contre la chair féminine prête plus au jeu des couleurs ? » (III, iii, pages 93-94)

Il attire ensuite l’attention du Visiteur sur « des groupes de seigneurs : deux de-ci, deux de-là, en postures peu équivoques » (III, iii, page 94) dans le Concile de Trente, également de Titien.



Le Visiteur résume :
« je vous entends bien à présent : le "naturel" pour vous c’est l’homosexualité ; et ce que l’humanité avait encore l’impertinence de considérer comme les rapports normaux et naturels, ceux entre l’homme et la femme, voilà pour vous l’artificiel. Allons ! osez le dire. » (III, iv, page 102).
Ce à quoi le Dr Corydon oppose cette conclusion :
« J’observais que l’artifice souvent, et la dissimulation (dont la forme noble est pudeur), que l’ornement et le voile subviennent à l’insuffisance d’attrait … Est-ce à dire que certains hommes ne seraient pas attirés irrésistiblement vers la femme (ou vers telle femme en particulier) quand bien dénuée de parure ? Non certes ! comme nous en voyons d’autres qui, malgré toutes les sollicitations du beau sexe, les injonctions, les prescriptions, le péril, demeurent irrésistiblement attirés par les garçons. Mais je prétends que, dans la plupart des cas, l'appétit qui se réveille en l'adolescent n’est pas d’une bien précise exigence ; que la volupté lui sourit, de quelque sexe que soit la créature qui la dispense, et qu’il est redevable de ses mœurs plutôt à la leçon du dehors, qu’à la décision du désir ; ou, si vous préférez, je dis qu’il est rare que le désir se précise de lui-même et sans l’appui de l’expérience. Il est rare que les données des premières expériences soient dictées uniquement par le désir, soient celles-là même que le désir eût choisies. Il n’est pas de vocation plus facile à fausser que la sensuelle, et … » (III, v, page 104).
Gide pensait probablement à ses propres premières relations hétérosexuelles en Algérie.


NOTE

1. Marquis de Sade, Augustine de Villebranche, début (note de Cl. C.) :
« A-t-on peur que les caprices de ces individus de l'un ou l'autre sexe ne fassent finir le monde, qu'ils ne mettent l'enchère à la précieuse espèce humaine, et que leur prétendu crime ne l'anéantisse, faute de procéder à sa multiplication ? Qu'on y réfléchisse bien et l'on verra que toutes ces pertes chimériques sont entièrement indifférentes à la nature, que non seulement elle ne les condamne point, mais qu'elle nous prouve par mille exemples qu'elle les veut et qu'elle les désire; eh, si ces pertes l'irritaient, les tolérerait-elle dans mille cas, permettrait-elle, si la progéniture lui était si essentielle, qu'une femme ne pût y servir qu'un tiers de sa vie et qu'au sortir de ses mains la moitié des êtres qu'elle produit eussent le goût contraire à cette progéniture néanmoins exigée par elle ? Disons mieux, elle permet que les espèces se multiplient, mais elle ne l'exige point, et bien certaine qu'il y aura toujours plus d'individus qu'il ne lui en faut, elle est loin de contrarier les penchants de ceux qui n'ont pas la propagation en usage et qui répugnent à s'y conformer. »

Suite et fin

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