vendredi 1 août 2014

FOLIO 2235 (3/3)


QUATRIÈME DIALOGUE



  L'utilité sociale de la pédérastie est examinée en opposition avec le mal de la prostitution. Il s'agit ici de pédérastie au sens grec du mot (relation amoureuse avec un adolescent déjà formé, pubère donc), et de son rapport direct avec les progrès des arts plastiques et ceux de la philosophie en Grèce antique. Quelques lignes de Frédéric Nietzsche, relatives à l'esclavage et à la guerre, sont détournées vers l'amour grec (page 111) :
« La guerre est aussi nécessaire à l'État que l'esclave à la société. Et qui pourrait vraiment se dérober à de telles réflexions s'il s'interroge honnêtement sur les fondements de la perfection inégalée de l'art grec. » (L'État chez les Grecs, Écrits posthumes 1870-1873, Paris : Gallimard, 1975 (Œuvres philosophiques complètes). Gide cite d'après Daniel Halévy, La Vie de Frédéric Nietzsche, Paris : Calmann-Lévy, 1909.
  Gide aurait pu invoquer au moins deux autres passages, qu'il connaissait sans doute, étant grand lecteur de Nietzsche chez qui il disait avoir trouvé, comme chez Dostoïevski et Sigmund Freud, « plutôt une autorisation qu'un éveil » (Journal, janvier 1924) :
« Les rapports érotiques entre hommes et adolescents furent, à un degré qui échappent à notre compréhension, l'unique et nécessaire condition de toute cette éducation virile. » (Humain, trop humain, V, § 259)
« Qu'est-ce que notre bavardage sur les Grecs ! Que comprenons-nous donc à leur art dont l'âme est - la passion pour la beauté virile nue ! - Ce n'est qu'à partir de là qu'ils ressentaient la beauté féminine. »
 (Aurore, III, § 170)
J'ai rassemblé l'ensemble des passages de Nietzsche relatifs à l'homosexualité sous le titre Knabenliebe, Pétrone ... 

  Deux notes-citations, celle de John Addington Symonds et celle de Bion (IV, pages 111-112 et page 113), ont pour source la lecture de l'anthologie d'Edward Carpenter (1844/1929) Iolaüs. An Anthology of Friendship ; elles évoquent les couples mythiques célèbres, Achille et Patrocle, Thésée et Pirithous, Oreste et Pylade (1).
  De longues citations des Vies de Plutarque répondent sans doute au père Paul Gide qui invoquait cet auteur, et veulent montrer que la tolérance de l'amour masculin n'a pas pour conséquence obligatoire la faiblesse militaire, souci alors fort présent dans les esprits ; ces dernières pages de Corydon furent en effet rédigées entre 1915 et 1918 ; précisément, Corydon fut repris "à la fin de la seconde année de la guerre" (Journal, 21 décembre 1923), très probablement après que Gide ait pris connaissance du Iolaüs d'Edward  Carpenter sur la 3e édition, imprimée en novembre 1915.

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  L'originalité de Corydon est de ne pas s'engager dans la "défense syndicale" de tous les homosexuels, mais d’introduire un distinguo-concedo-nego ; il annonce :
« Si vous le voulez bien, nous laisserons de côté les invertis » (IV, page 122) ; « les invertis, dont la tare est trop évidente », lisait-on même dans le texte de 1920. « Je leur tiens à grief ceci, que les gens mal renseignés confondent les homosexuels normaux avec eux. » (IV, pages 122-123) ;
cela correspond à ce qu'il exprimait déjà en 1918 dans des Feuillets :
« Quant aux invertis, que j'ai fort peu fréquentés, il m'a toujours paru qu'eux seuls méritaient ce reproche de déformation morale ou intellectuelle et tombaient sous le coup de certaines accusations que l'on adresse communément à tous les homosexuels ».
Point de vue voisin, et énergique, chez Marc-André Raffalovich, considéré par certains comme un pionnier du mouvement homosexuel :
« Les rapports qui existent entre la véracité, le mensonge et la vie sexuelle sont étroits. Les efféminés sont menteurs à tous les degrés, depuis la perfidie minutieuse jusqu'à l'inconscience, jusqu'à une incontinence de faussetés. Ils observent mal et reproduisent mal ce qu'ils ont observé. » (Uranisme et unisexualité, 1896).
La scission en 1907 du Comité Scientifique Humanitaire (W.H.K.) s’était justement faite sur cette question des invertis. La réticence qui produisit cette scission de 1907 n’était pas propre à Gide ; en juillet 1954, le mensuel FUTUR (1952-1955) se réjouissait de la diminution du nombre des efféminés :
« On peut circuler à Saint-Germain-des-Prés, le samedi soir, sans être choqué, alors qu’il y a quinze ou vingt ans, à Pigalle, que d’homosexuels de tous genres s’affichaient, que de petits jeunes gens ostensiblement maquillés déambulaient ! Les différents cercles ou endroits fréquentés par les disciples de Corydon sont en général bien préférables, au point de vue tenue, à ceux qui existaient avant guerre. »
Au début des années 1970, cette question divisa le F.H.A.R., l’anarchiste Daniel Guérin étant (il me l'avait dit) un des plus opposés aux interventions perturbantes des folles et travestis.

  Autre réponse faite au père, le lien fait entre hétérosexualité et misogynie dans la décadence d'Athènes « lorsque les Grecs cessèrent de fréquenter les gymnases » (IV, page 119). Gide exprime à nouveau son hostilité foncière au mensonge et à l'hypocrisie, point qui sera réitéré dans une lettre de 1934 adressée à Georges Hérelle (2). Le Dr Corydon  s’indigne :
« Il en va toujours de même chaque fois qu’un appétit naturel est systématiquement contrarié. Oui, l'état de nos mœurs tend à faire du penchant homosexuel une école d'hypocrisie, de malice et de révolte contre les lois.
–    Osez dire : de crime.
–    Évidemment, si vous faîtes de la chose même un crime. Mais c'est bien là précisément ce que je reproche à nos mœurs ; tout comme je fais responsable des trois quarts des avortements la réprobation qui flétrit les filles enceintes. » (IV, pages 123-124)
L’homosexualité pouvait alors en effet être considérée comme un crime, et ceci même chez les animaux, puisque c’est dans un article intitulé « De la criminalité chez les animaux » que le médecin-légiste Alexandre Lacassagne (1843-1924) examinait les rapports entre mâles des poulains, taurillons et jeunes chiens. (Revue scientifique de la France et de l'étranger, n° 2, 14 janvier 1882, page 37).

Au début de l'époque moderne, dans les cas de bestialité (zoophilie), l'animal était brûlé avec le coupable humain.


Le Dr Corydon s'achemine vers sa conclusion :
« Je n'oppose point l'uranisme à la chasteté, mais bien une convoitise, satisfaite ou non, à une autre. Et précisément je soutiens que la paix du ménage, l’honneur de la femme, la respectabilité du foyer, la santé des époux étaient plus sûrement préservés avec les mœurs grecques qu’avec les nôtres ; et de même, la chasteté, la vertu, plus noblement enseignée, plus naturellement atteinte. Pensez-vous que saint Augustin eut plus de mal à s’élever à Dieu, pour avoir donné son cœur d’abord à un ami, qu’il aimait autant que jamais une femme ? Estimez-vous vraiment que la formation uranienne des enfants de l’Antiquité les disposât à la débauche plus que la formation hétérosexuelle de nos écoliers d’aujourd’hui ? Je crois qu’un ami, même au sens le plus grec du mot, est de meilleur conseil pour un adolescent, qu'une amante. Je crois que l’éducation amoureuse d’une Madame de Warens, par exemple, sut donner au jeune Jean-Jacques fut autrement néfaste pour celui-ci que ne l’eût été n’importe quelle éducation spartiate ou thébaine. Oui, je crois que Jean-Jacques serait sorti moins vicié et même, vis-à-vis des femmes, plus... viril, s'il avait suivi d'un peu plus près l'exemple de ces héros de Plutarque, que pourtant il admirait si fort. » (IV, page 125).
Ici encore, on ne peut s'empêcher de penser à Nietzsche :
« Ce qui a favorisé le GRAND NOMBRE de libres individus chez les Grecs (...) L'amour des garçons propre à divertir de la vénération des femmes et de leur influence amollissante.» (Frédéric Nietzsche, Fragments posthumes, M III 1, printemps-automne 1881, 11[97], Paris : Gallimard, 1982, Œuvres philosophiques complètes). 
« L'imagination dépravée de la femme : c'est cela qui gâte la race, plus que le rapport physique avec l'homme. » (W I 2, été-automne 1884, 26[362]).
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  L'optimisme de Gide, manifesté par l'espoir d'une audience durable pour ces dialogues, peut aujourd'hui être mis en perspective avec les conclusions pessimistes de son contemporain Georges Hérelle quant à une éventuelle renaissance de la pédérastie. Une étude sur l'amour grec, intitulée Päderastie, fut publiée par l'allemand M. H. E. Meier en 1837, traduite et annotée en 1930 sous le pseudonyme de L.R. de Pogey-Castries et sous le titre Histoire de l'amour grec (rééditions en 1952 et 1980). Son auteur était Georges Hérelle (1848/1934), originaire de Pougy le Château (Aube), traducteur de Gabriele D'Annunzio et de Blasco Ibañez, et professeur de philosophie ; il laissa de nombreux manuscrits, dont un volumineux projet de Nouvelles études sur l'amour grec, à la Bibliothèque Municipale de Troyes (Aube).

  L'analyse d'Hérelle, envisage, comme celle de Gide, la situation historiquement faite à la femme par la pédérastie, mais en tire un enseignement opposé, plus favorable à l'avenir de l'hétérosexualité, car " l'âme féminine a pris une énorme importance dans la vie sociale " (Manuscrit n° 3188, f° 490, Bibliothèque municipale de Troyes).

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  En synthétisant une argumentation jusqu'alors éparse, André Gide mit toute son audience au service de la justification de l'amour masculin, ou au moins de sa forme pédérastique ; de nombreux lecteurs apprécièrent, le lui écrivirent, joignant parfois à leurs remerciements des confessions érotiques de valeur, qui ont été conservées et devront un jour être publiées. Une de ces lettres, celle d'André Hagège (nom révélé par la consultation de l'original), fut publiée dans les Œuvres complètes, à la suite de Corydon (tome IX, 1935, pages 342-347) ; le Dr André Hagège est décédé à Paris le 21 mai 1992.

  L'audace de l'écrivain était liée, de près ou de loin, à des démarches collectives plus ou moins éphémères. L'existence en 1909 de la revue Akademos, dont l'article " Le préjugé contre les mœurs ", paru dans le numéro du 15 juillet, anticipait fortement sur Corydon, fut sans doute stimulante pour un auteur éprouvant  " l'appréhension qu'un autre [le] devance " (Journal, 12 juillet 1910).

Depuis 1902, les chroniques d'Henri Albert (1868-1921) dans la revue littéraire Mercure de France (1889-1965) apportaient régulièrement des nouvelles du comité allemand de Magnus Hirschfeld et de ses publications ; Henri Albert était par ailleurs traducteur de Nietzsche ; voir le travail du Dr Patrick Pollard, André Gide, Homosexual Moralist, New Haven/London : Yale University Press, 1991. (Recensement des sources sociologiques et littéraires utilisées par Gide pour Corydon, influences subies, méthodes de travail et mobiles probables de ses choix.).

  Du côté des effets, ils furent quasi-immédiats avec l'apparition en novembre 1924 du mensuel Inversions ; le numéro 5 et dernier date de mars 1925 ; le Cartel des gauches ne tarda pas à faire interdire cette publication. L'action collective reprit peu après la mort de Gide : en 1952, Jean-Jacques Thierry fonda les cahiers trimestriels Prétexte et Jean Thibault le mensuel Futur ; parmi les collaborateurs de ces revues, et de leurs rejetons directs (Gioventù, 1956 ; Prétexte, nouvelle série, 1958), on relève les noms encore connus aujourd'hui d'André Du Dognon, Jacques Siclier (alors journaliste au Monde), Roger Stéphane et Roger Peyrefitte.

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  Les écrivains Jean Paulhan et Paul Léautaud firent à Corydon un accueil favorable. Henri de Montherlant, intéressé mais déçu, déplora de n'y point voir un "monument", à la manière de Si le grain ne meurt, publié en octobre 1926 :
" Corydon, livre où il y a encore de la feinte, et si inutile ! De la petite précaution, et pour ne tromper personne ! On s’étonne aussi, connaissant la culture de Gide, que sa thèse, – pardon, la thèse du nommé Corydon – ne soit pas davantage étayée. Gide, sur un sujet de cette importance, se devait de donner un monument. Corydon est-il un monument ? (1) Si le grain ne meurt a réparé cela. " ("Acheminement vers Gide", Revue du Capitole, 1928).
1. On peut s'interroger de même sur La Défaite de la pensée de Finkielkraut et le Traité d'athéologie d'Onfray.
François Porché publia fin 1927 chez Grasset un livre, L'amour qui n'ose pas dire son nom, auquel Gide fit une réponse publié dans la NRF (janvier 1929) puis dans les éditions ultérieures de Corydon (pages 131-137), réponse elle-même suivie d'une réponse de François Porché datée du 2 janvier 1929 (pages 138-143). Voir, sur le site e-gide, Lettre de François Porché.

Dans son article " André Gide et ses nouveaux adversaires ", Walter Benjamin notait : " Que le Corydon de Gide, qui présente la pédérastie selon ses conditionnements et ses analogies biologiques, ait pu déchaîner une tempête, on le conçoit sans peine. " Sur cette tempête, on pourra se reporter au dossier de presse du Bulletin des Amis d’André Gide.

L'enquête sur André Gide de 1931 (janvier-avril) dans la revue Latinité offrait ces commentaires :

Lorenzo Gigli :
" J'admire Gide, intellect puissamment organisé, dialecticien lucide, styliste à grandes ressources ; mais son corydonisme me répugne. Si la position paradoxale dans laquelle il met son rigorisme calviniste de defensor intransigeant et orthodoxe de thèses hétérodoxissimes est susceptible de m'intéresser, personne ne pourra m'ôter le soupçon que Gide se met de parti pris dans les situations les plus équivoques pour faire parler de lui, de même qu'Alcibiade coupant la queue à son chien. J'admire Gide, mais je n'admire pas le gidisme ; j'estime dangereuse l'influence de Gide sur certains champions de la nouvelle génération littéraire, dilettantes de l'équivoque et de la perversité, qui peuplent leurs livres de cyniques « immoralistes », de déracinés, d'épaves, représentés non pas avec l'humaine pitié de l'artiste véritable, mais seulement par une curiosité morbide du mal. "
Lucie Delarue-Mardrus ;
" Près de deux mille ans de ligne droite (au sens géométrique du mot) ne sauraient s'inquiéter de soixante ans de [97] méandres gidiens. En ne restant que dans ce domaine mathématique, sans parler du reste, nous apprenons un peu de modestie. Je ne crois pas, malgré toute mon admiration, que, dans 1930 ans, tel passage de Corydon remplacera partout le 'Je crois en Dieu' de l'humanité catholique. "
Camille Mauclair :
Il n'y a pas très longtemps qu'un livre tel que Corydon eût suffi à disqualifier pour jamais son auteur. L'homosexualité [p. 109] avouée de M. Gide n'eût concerné que lui. Ce qu'on eût pu juger répugnant, monstrueux, fût demeuré clandestin, et la critique n'eût point eu à s'en occuper. Mais il en a fait une religion. Il a accompli avec une triste habileté l'union du piétisme et de la sensualité dépravée. Il a ainsi réussi ce qu'avait esquissé le lamentable Wilde, qui influa tant sur lui. Il a contribué, avec une froide et tenace préméditation, à pourrir beaucoup d'âmes de jeunes gens. On peut vraiment le définir par le titre d'un des ouvrages de feu Guillaume Apollinaire, autre porteur de bacilles intellectuels : « L'Enchanteur pourrissant ». Et l'apostolat de Corydon est encore moins grave que la sorte de malaise stérilisant que M. Gide a répandu partout. "
Pierre Drieu La Rochelle vit en Gide « un philosophe au sens socratique du mot, ou un honnête homme ».

Jean Tenant :
" Je n'ai pas insisté sur... l'anomalie gidienne. Sur ce point-là, aucun sophisme, aucune théorie ne saurait retenir un seul instant ma pensée. L'animal qui, paraît-il, sommeille au cœur de tout homme, ne saurait changer de nom pour complaire à M. Gide et à ses « disciples ».
Et Corydon, en dépit des notes et références, est un livre dégoûtant. "
  Gide s'engage seulement sur le principe de la validité entière de l'amour masculin (lorsqu’il est dépourvu d’inversion) compte-tenu non seulement de son caractère naturel, mais aussi de son rôle dans la fondation de la civilisation et de la valeur de sa reconnaissance contre les mensonges conventionnels de la civilisation ; ces éléments d'argumentations – car, depuis Socrate, les gens sérieux ont tendance à justifier leurs affirmations –  choquent, on ne comprend trop pourquoi, ceux qui pensent, à la manière stalinienne ou gauchiste,  que la lutte politique - comprendre : les rapports de force - devrait désormais remplacer l'argumentation rationnelle et la connaissance -.

Dernière remarque : les dialogues I et surtout IV semblent traiter plutôt du souci des jeunes garçons (mais non, encore une fois, des petits garçons), donc de la pédérastie au sens grec du terme ; pédérastie qui n'est pas pédophilie, contrairement à une confusion trop fréquemment faite ; " Attracted to adolescent and prepubescent boys, Gide would today be called a pedophile " encore récemment par Jocelyn van Tuyl dans André Gide and the Second World War, Albany: State University of New York Press, 2006.

   L'UNESCO accepte actuellement la définition de la pédophilie comme une relation sexuelle avec un moins de 13 ans de la part de quelqu'un ayant au moins cinq ans de plus ; ce qui ne se trouve : 1) ni pratiqué dans la vie de Gide ; 2) ni évoqué dans ses œuvres de fiction ; 3) ni revendiqué dans Corydon. L'homosexualité en général, ou uranisme, est examinée dans les dialogues centraux (II et III). La description de Jocelyn van Tuyl " Corydon, a treatise in defense of homosexuality " (op. cit.) est donc réductrice (mais elle n'est pas à une confusion près...).

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  Œuvre rationaliste et critique, Corydon est dénuée de toute préoccupation politicienne, politique ou religieuse ; il n'y est fait aucune mention des interdits bibliques et en particulier des condamnations pauliniennes, on ne trouve même dans ces dialogues aucune trace de la crise mystique traversée par Gide en 1916. Cette laïcité justifie le rapprochement avec les remarques de Montaigne sur la question et le très bel article de Voltaire, très beau compte-tenu des restrictions à la liberté d'expression de son temps (exemple de texte à lire aussi entre les lignes et dans le mouvement de sa pensée). Montaigne, Voltaire et Nietzsche, à la différence de l'Encyclopédie de Diderot, ne faisaient également aucune mention des condamnations bibliques.

  Ce petit (par les dimensions) livre reste, par sa contribution documentée et intelligente à la cause de la " liberté en amour " (Cf Molière, Dom Juan, acte III, scène 5 : Dom Juan : « J’aime la liberté en amour. ») par le travail d’information et de réflexion qu'il nous propose, bien plus actuel que les productions LGBT des années 1970-2020.

  " Il me répugne de citer les textes ", écrivait Paul Gide ; son fils André leur fait face et les commente, mais avec sobriété, sans user de toutes les flèches disponibles ; ainsi ne mentionne-t-il pas l'important Dialogue sur l'amour de Plutarque que son père avait évoqué avec déplaisir. Peut-on hasarder cette hypothèse ? Corydon réalise une ambition d’André Gide, celle d'écrire un moderne Dialogue sur l'amour, que notre époque post-moderne ne sait plus apprécier.

Louis Le Sidaner, La Revue de l'Université, n°6, 15 août 1924 :
« Il a également fallu beaucoup de tact et de simplicité à M. André Gide pour écrire Corydon. Imaginez, cher lecteur, que c'est une défense et même un éloge de la pédérastie. Aussi brutalement résumée, la tentative de M. Gide paraît absurde, tout au moins paradoxale. Nous ne tenterons point de démontrer le contraire. Corydon  est un de ces livres longuement médités, étudiés et rédigés avec soin, où chaque mot a sa raison et sa valeur et qu'il serait dangereux d'analyser en quelques lignes. Même l'admirateur le plus ardent des Civilisés de M. Farrère serait probablement choqué de lire sans argumentation préalable le résumé brutal des conclusions de Corydon.
Et pourtant, tout esprit impartial et qui prendra la peine de regarder autour de lui, sinon dans ses propres souvenirs, sera bien obligé de convenir, après avoir lu le livre de M. André Gide, que la pédérastie est un phénomène normal et en tout cas naturel et nullement condamnable. Peut-être même suivra-t-il jusqu'au bout toutes les conclusions de Corydon.
Livre profond, d'une grande simplicité (quoique par instants un peu affectée ou énervée) et que ne vient jamais salir la vulgarité pornographique ou le désir " d'épater les bourgeois ", Corydon  marquera une étape dans l'histoire littéraire des phénomènes sexuels et peut-être même de toute la philosophie. » (Repris dans BAAG, n° 74-75, avril-juillet 1987)


  Ces dialogues furent bien plus, me semble-t-il, que ce qu'en disait, ironiquement, Paul Valéry :
 « Drôle d'idée chez Gide de faire de la liberté de la pédérastie un avenant à la déclaration des Droits de l'homme! Par ailleurs, ce goût est anti-finaliste. C'est un tropisme!! » (Cahiers XIV, octobre 1930).
. La suite, laïcisation de la société intégrant la contraception, la suppression du délit d’adultère, et même l’avortement, justifia l'entreprise de Gide, et donna tort à Roger Martin du Gard qui disait ne voir aucune possibilité de progrès. L'auteur des Thibault écrivit :
« En fait, l'homosexualité reste justiciable de la même réprobation qu'autrefois, et se heurte, non seulement auprès de la plupart des moralistes, mais auprès de l'immense majorité des Français, aux mêmes flétrissures, aux mêmes condamnations sans appel. » (Notes sur André Gide, Paris : Gallimard, 1951).
  À l’inverse, Jean-Paul Sartre, qui se trompa si souvent, fut, pour une fois, lucide :
« Écrit par un étourdi, Corydon se fût réduit à une affaire de mœurs ; mais si l’auteur en est ce rusé Chinois qui pèse tout, le livre devient un manifeste, un témoignage, dont la portée dépasse de loin le scandale qu’il provoque. Cette audace précautionneuse devrait être une " Règle pour la direction de l’esprit " [Allusion au titre d’un opuscule de Descartes, Regulae ad directionem ingenii] : retenir son jugement jusqu’à l’évidence et, lorsque la conviction est acquise, accepter de payer pour elle jusqu’au dernier sou. » (Les Temps Modernes, mars 1951).
Gide en arriva en 1946 à considérer Corydon comme
« Le plus utile … Je ne dis pas : le plus réussi [de ses livres]. Sa forme même ne me satisfait plus guère aujourd’hui, ni cette façon d’esquiver le scandale et d’attaquer le problème par feinte procuration. C’est aussi que, dans ce temps, je n’étais pas assez sûr de moi-même : je savais que j’avais raison ; mais je ne savais pas à quel point … » (Journal, janvier 1946).
Frank Lestringant : « La pédérastie, chez Gide, n’est ni un détail ni un accident. C’est une composante essentielle de sa vie et de son œuvre. Gide, à plusieurs reprises au cours de son existence, a déclaré qu’il avait deux passions : « La pédérastie et la religion. » Variante : « La pédérastie et la littérature. » Quel que soit le second terme, religion ou littérature, la religion comme inspiratrice de la littérature ou la littérature comme religion, il y a toujours, comme premier terme, la pédérastie. C’est une constante, et presque la constante de son action. C’est la pédérastie qui a poussé Gide à s’engager et même à envisager de sang-froid le martyre. Tel est le sens de Corydon, de tous ses livres celui auquel il tenait le plus, et qui sera sans cesse retravaillé, retouché et augmenté entre 1909 et 1924, date de sa diffusion publique. Entre tous les « motifs » de Gide, au sens que l’on a défini plus haut, la pédérastie a sans doute été le plus fort, le plus puissant, et jusqu’à son extrême vieillesse, le plus impérieux. » (Le Salon Littéraire, 2012)

« Dès le mois de décembre prochain paraîtront Les Corydon d'André Gide, ensemble de textes présentés par Alain Goulet. Avec notamment une reproduction de l'originel C. R. D. N. de 1911 que bien peu ont pu consulter [Je l'avais fait à la Réserve de l'ancienne B. N. de la rue de Richelieu]. Dans ce livre Alain Goulet recense les caractéristiques des cinq éditions du texte (dont la dernière a paru dans la Pléiade en 2009) et fait le recensement de la réception critique entre 1924 et 1926. Mais il verse aussi le contenu d'une enveloppe que lui avait remis Catherine Gide en 2009 : le « dossier Corydon » [Dossier que j'avais consulté chez Catherine Gide à Neuilly, tout comme l'autre dossier " chez Chapon ", à la bibliothèque littéraire Jacques Doucet]. Parmi ces documents, les nombreuses lettres reçues par Gide après la lecture de Corydon. « Ce livre est le complément du texte paru dans la Pléiade en 2009 et montrera l'action extraordinaire de Corydon sur un milieu spécifique. Ça a sauvé des vies et ces lettres en témoignent », assure notre ami Alain Goulet. » (e-gide, novembre 2013)

Les Corydon d'André Gide est paru en mai 2014, dans la collection " Universités " dirigée par Peter Schnyder.



NOTES

 1. Oreste et Pylade n'étaient peut-être que de bons amis dans la fiction. Mais bien d'autres couples antiques, réels ceux-là, méritaient d'être évoqués : Archélaos d'Athènes et Isocrate ont été amants de Socrate, lui-même ensuite épris d'Alcibiade ; le premier couple de philosophes aurait été celui formé par Parménide et Zénon d'Elée. À Platon on attribua cinq aimés : Agathon, Alexis, Aster, Dion et Phèdre ; à Aristote, un seul, Hermias. On a mentionné l'amour d'Anacréon pour Critias et celui de Critias pour Euthydème. Polémon était épris de Xénocrate et de Cratès ; Crantor aimait Arcésilas qui aima Démétrios ; Zénon de Citium fut amoureux de Chrémonidès, etc.

2. Lettre d'André Gide à Georges Hérelle du 14 juillet 1934, d'après la transcription de Hérelle (Bibliothèque Municipale de Troyes, mss 3188, f° 359) :
  « Quelles furent, en réalité, les mœurs du Moyen-Age ? La littérature nous instruit-elle suffisamment sur les mœurs de cette époque ? Cette littérature si tendre, si délicieuse, est très idéaliste et très artificielle; mais nous dit-elle la vérité ? Qu'y a-t-il derrière ce charmant décor? Les Laures et les Béatrices sont des créations poétiques. Où et comment se renseigner ?
Par exemple, quel était le rôle des pages, jeunes compagnons des chevaliers ? Ceux-ci faisaient profession d'amour mystique: on ne parle que de cet amour-là, c'est le seul qu'on mette en avant. Mais comment supposer que tous ces gaillards restassent chastes ? Et vers qui se portaient alors leurs désirs sensuels ? A voir combien, aujourd'hui, la réalité diffère de l'apparence et combien le revêtement des mœurs est mensonger, il est permis de penser que ce mensonge n'est point particulier à notre époque, et qu'il était encore plus épais dans les temps où l'opinion, plus sévère, contraignait à plus de dissimulation.
Il faudrait étudier ce problème, sans tenir compte de la littérature, dans les chroniques secrètes, dans les procès criminels, dans les documents relatifs aux cloîtres, etc.  etc. »

APPENDICE

GIDE, 1948 : « Dans les Annales du Centre Universitaire Méditerranéen, grand plaisir à trouver le Cours sur l'Art et la Pensée de Platon, du Père Valensin. Il signe Auguste Valensin, car lui déplaît cette sorte d'isoloir que risque de faire sa soutane, dans ses rapports avec le public, avec autrui; et on lui sait grand gré de rester sur le plan humain le plus possible, de se mettre de plain-pied avec vous. Egalement gré d'aborder sans effarouchement certaines questions scabreuses. Il en parle fort bien, avec la décence que l'on pouvait attendre de sa soutane, et avec une sorte de hardiesse qu'on n'osait espérer.

Néanmoins il est amené à tricher un peu, sans le vouloir, sans le savoir. Car enfin cette chasteté triomphante qu'il propose n'était pas un idéal païen ; pas même selon Platon, semble-t-il (ou qu'exceptionnellement), lequel cherche avant tout le bien-être harmonieux de la Cité et, comme le dit Valensin : « Une seule fin règle tout : assurez de beaux types d'humanité. » De sorte que la question reste tout urgente, laquelle il escamote ; à laquelle il ne devrait pas se dérober : Cette surabondance de pollen qui gêne l'adolescent, va trouver à se dépenser comment ? Espère-t-il que l'abstinence la résorbera tout entière ? Il sait bien que non ; ou que très exceptionnellement ; et en vue de quel idéal de sainteté que seul le christianisme peut légitimer... C'est sur ce point précis que porte la tricherie : on escamote l'exigence de la chair, de l'exonération nécessaire des glandes, pour laquelle il n'y a que quelques solutions, passées sous silence et pour cause : masturbation ou éjaculations spontanées, durant le sommeil ; et avec quels rêves érotiques ? Ici Platon lui-même triche en sublimant tout cela, qui reste d'ordre tout réel, et matériel, et... pratique. Je soutiens que le bon ordre de la cité se trouve moins compromis par le contact recherché entre jeunes mâles, et tire moins à conséquence que lorsque la libido dirige aussitôt les désirs de ces adolescents vers l'autre sexe. Je ne puis croire que ces rapports d'adolescents tels que nous les propose l'Antiquité, soit entre eux, soit avec des aînés, restassent chastes, c'est-à-dire non accompagnés d'émissions libératrices ; et si Platon n'en parle pas, c'est par décence et parce que, la chose allant de soi, il devenait inutile et malséant d'en parler. Platon sait fort bien que, lorsque Socrate se dérobe aux offres et provocations d'Alcibiade, il propose une sorte d'idéal quasi paradoxal, qui prête à la fois à l'admiration et au sourire, parce qu'il n'est pas naturel et ne peut servir d'exemple qu'à de très rares. Il s'élève ainsi au-dessus de l'humanité, direz-vous ; en vue de quelle récompense mystique, ou satisfaction de l'orgueil ?

Et lorsque Valensin écrit : « La question est donc tranchée : Platon ne peut être annexé par les partisans du vice » (ce mot péjoratif comporte en lui-même déjà un jugement qui n'est pas de mise, car il n'y avait pas là vice, à proprement parler, aux yeux des contemporains de Platon) ; « il condamne les comportements de la Vénus vulgaire. Il les condamne autant qu'il approuve et encourage ceux de la Vénus céleste », il s'agit aussi bien des rapports hétérosexuels que des homosexuels. Il oppose (Platon) vertu et laisser-aller au plaisir, quel que soit celui-ci. »

Journal, 11 juin 1948.


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