mercredi 12 juin 2013

DRIEU LA ROCHELLE SUR André GIDE

Latinité, janvier-avril 1931 :

M. drieu la rochelle.
 
Gide n'a jamais renié aucune partie de lui-même ; il n'a jamais eu l'idée d'imposer à ses tendances un ordre alphabétique, ce qui lui a permis de n'en sacrifier aucune : ce n'est pas un idéologue.
Mais ce n'est pas non plus un artiste de l'espèce impressionniste qui se livre à une description ingénue de ses divers paysages intérieurs.
C'est un homme qui a souhaité être tout, jusqu'aux limites de son univers propre et qui patiemment a attendu de devenir lui-même tandis que passaient et repassaient ses trois ou quatre aspects.
Je ne connais pas de Gide païen. Mais ni Nietzsche ni Goethe ne sont non plus des païens, et d'ailleurs il faudrait qu'on m'explique ce que c'est que d'être païen. Y a-t-il un philosophe de l'Antiquité qui n'ait éprouvé le besoin d'une limitation et d'une transposition de la vie des sens ? Les Nourritures terrestres, pour moi, ce sont des exercices spirituels, un peu embarbouillés d'un lyrisme assez inadéquat et de ce pittoresque symboliste auquel il a succombé dans sa jeunesse (le Voyage d'Urien, hum !), dont il s'est tout à fait débarrassé depuis, aussi bien que Barrès, Valéry, Claudel. Mais s'il est chrétien, et il ne l'est guère plus que tout Européen est obligé de l'être, Gide est un Européen qui met tous ses soins à préciser sa réalité devant ce double jeu de glaces inventé par lui-même : l'âme individuelle, le Dieu transcendant.

Gide est un immoraliste, et donc un moraliste, ou inversement. [p. 104] Demandez s'il peut en être autrement à Montaigne, au Pascal des Pensées, réaliste qui pose d'abord les faits, avant d'en tirer des conclusions religieuses, au Diderot du Neveu de Rameau et de Jacques le Fataliste, au Rousseau des Confessions, à Constant, à Vigny, au Barrès du Culte du Moi. Gide est un moraliste immoral, parce que c'est un homme raisonnable. Je ne connais rien de plus raisonnable que Si le grain ne meurt... et à la fin du compte, le roman des Faux-Monnayeurs paraîtra une peinture prudente des passions et une analyse aussi sobre que celles que multiplie Valéry des méandres tour à tour aventureux et circonspects de l'inspiration.
 
II
 
Gide a exercé sur son temps une influence raisonnable ! Ce temps n'est pas fou, mais il aspire faiblement à la folie. Pourtant les meilleurs jeunes hommes de ce temps, ceux qui sont assez abondants, pour se montrer d'abord capables d'excès, et aussi ceux qui sont susceptibles de métamorphoses, se sont tournés vers Gide. J'y vois la preuve de l'attraction raisonnable qu'exerce Gide ; car ils lui ont demandé une méthode pour raisonner leurs déraisons, ce qu'ils ne pouvaient plus demander à Barrès.
Gide, étant raisonnable, n'a pas beaucoup parlé de raison ; il a agi, il a vécu. Et maintenant nous voyons sa vie comme une édification, comme un exemple. C'est un philosophe au sens socratique du mot, ou un honnête homme, si vous voulez. L'honnête homme, c'est celui qui croit que le plus important, c'est de vivre et qui use de toutes choses — de l'écriture par exemple — avec mesure, en vue de cet achèvement.
Oui, pendant que les autres s'agitaient, il a agi ; pendant que les autres rêvaient, il a vécu. Sans doute, en cela l'exemple de Valéry est voisin du sien : Valéry aussi a vécu, M. Teste, pendant vingt ans, ne s'est pas tant préoccupé d'écrire que d'exister. Je vois dans M. Teste comme dans l’Immoraliste des hommes qui secouent, chacun de son côté, le joug de l'idéalisme immobile de la fin du XIXe siècle. Et ces rébellions nous touchent plus et sont plus efficaces, parce qu'elles sont plus intérieures que celles de Maurras et de Barrès. Quant à Claudel, ma foi, je suis persuadé qu'il sort [105] de son œuvre une semblable leçon de réalisme. Mais en face de Gide, il souffre, comme Valéry, encore plus que Valéry, du caractère hautement poétique, violemment transposé de ses créations. Il est explicable qu'en France, on préfère un prosateur, un moraliste à des poètes, théologiens ou philosophes. Ceci, d'ailleurs, est un avantage dont Gide ne songerait pas à se vanter.
 
III
 
Mais, par ailleurs, il doit paraître évident qu'une œuvre qui est seulement humaine et humaniste est plus transmissible à tous les hommes qu'une œuvre qui relève d'une confession particulière comme celle de Claudel ou des particularités d'une culture comme celles de Barrès ou de Maurras. Ce qu'il y a de commun entre les hommes, c'est l'homme. Les admirateurs du classicisme devraient bien se le rappeler et rendre sur ce point à Gide l'hommage qu'il est en droit d'attendre d'eux.
A notre époque, l'Homme se sent menacé, mais tandis que Maurras, Barrès, Claudel couraient renforcer ses positions aux lointaines et incertaines frontières de la politique ou de la théodicée, Gide demeurait sur place et choisissait le sage parti de maintenir en fait cet Homme. A la fin de la journée, les guerriers prodigues reviendront à la maison et trouveront que le civil a choisi la bonne part : il ne s'est occupé que de lui-même, il a entretenu la flamme essentielle.
Certes, je simplifie à outrance ; ayant peu ressenti personnellement l'influence de Gide, j'en juge par le dehors. Il ne m'en paraît pas moins certain qu'on peut dire ce qu'on voudra de la morale de Gide, la trouver démoniaque comme Massis ou au contraire visiblement inoffensive comme Aragon, il n'en reste pas moins qu'il est le seul qui de nos jours nous offre une règle pratique, expérimentale de morale individuelle.
Or, la plupart des Européens ne sont pas encore gagnés par les morales grégaires qui semblent devoir être suscitées par les économies à l'américaine ou à la russe dont ils sont envahis aujourd'hui. Ils ne sont pas encore gagnés, mais ils se sentent approchés. Ils se tournent d'autant plus volontiers [106] vers Gide dont l'œuvre peut amorcer un sursaut ou une renaissance de l'humanisme, de la culture de l'individu par lui-même.
C'est ainsi que Gide qui a toujours eu le souci du particulier rejoint l'universel. Les hommes de nos jours, qui ont été roulés par les mêmes tourmentes, lui savent gré de sa longue dérobade, de sa longue patience. Songez à toutes les averses qui ont glissé sur ce bon crâne poli : socialisme ou anarchisme des années 90, nationalisme des années 1900, affaire Dreyfus et Grande Guerre, nietzschéisme, bergsonisme, thomisme, relativisme et communisme.
Vous me direz : eh bien oui ! il n'a pas bougé, c'est un bourgeois français. Bourgeois? Ce bourgeois est la plus authentique bête noire des bourgeois. Français ? C'est parce qu'il est plus discrètement, plus profondément, plus raisonnablement français que nos francophiles de France, qu'il se trouve intéresser mieux que tout autre les étrangers. Et avec lui Claudel et Valéry, plus que Maurras ou Barrès.
A la délectation des Allemands, je vois une raison particulière. Gide a été curieux de toutes les latitudes de l'esprit, mais s'il a beaucoup hanté l'Angleterre et la Russie, il me semble pourtant que le commerce le plus heureux qu'il ait poursuivi, ç'a été avec l'Allemagne. J'imagine qu'il n'a connu principalement que Goethe et Nietzsche et parce que ceux-ci nourris de la France étaient mieux assimilables il est naturel que les Allemands reprennent à leur tour dans Gide quelque chose de ces intercesseurs.
 
IV
 
Votre quatrième question [S'il est constant que l'honnête homme, jusqu'à la Révolution, fut de formation romaine, l'enseignement de Gide est-il de nature à former l'honnête homme des temps nouveaux ?] est trop anti-gidienne pour que j'y réponde aujourd'hui.
 
Drieu La Rochelle.

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