dimanche 12 avril 2015

DFHM : ARTICLES "GENRE", "NEUTRE", "SPÉCIAL" et "TROISIÈME SEXE"

Extrait actualisé de mon Dictionnaire français de l'homosexualité masculine (2013-2019), et surtout de mon Vocabulaire de l'homosexualité masculine paru en 1985 chez Payot).


Table du DFHM

Retour lettre G






GENRE, GENRE NEUTRE

AUSONE (vers 310/vers 385), grammairien latin, rhéteur et poète,

Épigrammes, Loeb Classical Library et traduction 1934-1935 :
61 : le grammairien Rufus à un mariage : "puissiez-vous avoir des fils appartenant aux genres masculin, féminin et neutre." [Rufus vocatus rhetor olim ad nuptias.
Celebri ut fit in convivio,
grammaticae ut artis se peritum ostenderet,
haec vota dixit nuptiis:
« et masculini et feminini gignite generisque neutri filios ». Suivant les éditions ou traductions, il peut s'agir aussi de l'épigramme 46 ou 50]

Traduction par E.-F. Corpet, C. L. F. Panckoucke, 1843 :
" L. Sur le même Rufus.
RUFUS le rhéteur fut un jour invité à une noce : nombreux étaient les convives, comme toujours. Voulant donner un bel échantillon de sa science grammaticale, il adressa ce souhait aux époux : « Faites-nous des enfants du genre masculin, du féminin et du neutre ! » 

* * * * *

Du latin genus, generis, origine, extraction, naissance. En philosophie l'espèce est une subdivision du genre, et le dérivé spécial (opposé à général) se trouve faire aussi partie du corpus du DFHM (voir plus loin).


« En une autre pièce, je voyais ce même homme étendu tout nu sur une table, et plusieurs à l’entour de lui qui avaient diverses sortes de serrements, et faisaient tout ce qui était possible pour le faire devenir femme : mais à ce que j’en pouvais juger par la suite de l’histoire il demeurait du genre neutre. […] Tout le langage, et tous les termes des Hermaphrodites sont de même que ceux que les Grammairiens appellent du genre commun, et tiennent autant du mâle que de la femelle. »
L’Ile des Hermaphrodites, 1605.



Ce genre neutre de la langue latine, qui existe encore dans les langues allemande et  russe, fut, en même temps que le précurseur du concept de troisième sexe, le prétexte de bien des plaisanteries ; mais on a pu également, et bien plus légitimement, rattacher l’amour masculin au genre masculin (cf l'entrée MASCULIN).

Genre a eu aussi le sens de manière, habitude, caractère.

" LE DOCTEUR.- Tu es docteur quand tu veux, mais je pense que tu es un plaisant docteur. Tu as la mine de suivre fort ton caprice : des parties d’oraison, tu n’aimes que la conjonction ; des genres, le masculin ; des déclinaisons, le génitif ; de la syntaxe, mobile cum fixo ! et enfin de la quantité, tu n’aimes que le dactyle, quia constat ex una longa et duabus brevibus. Venez çà, vous, dites-moi un peu quelle est la cause, le sujet de votre combustion. " (Molière, La Jalousie du barbouillé, acte unique, scène 6).


« Moi l’inversion c’était pas mon genre »
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932.



On se rapproche de la connotation sexuelle dans les années 1950 :

« On peut circuler à Saint-Germain-des-Prés, le samedi soir, sans être choqué, alors qu’il y a quinze ou vingt ans, à Pigalle, que d’homosexuels de tous genres s’affichaient, que de petits jeunes gens ostensiblement maquillés déambulaient !
Les différents cercles ou endroits fréquentés par les disciples de Corydon sont en général bien préférables, au point de vue tenue, à ceux qui existaient avant guerre. »
FUTUR, juillet 1954.

Depuis le rouleau compresseur de la correction politique, genre sert à contester le caractère naturel de la division de l'humanité en deux sexes, division qui semblait pourtant, de toute éternité, au fondement de la préférence homosexuelle tout autant qu'à celui de la préférence hétérosexuelle :

« L’affirmation de caractères ou de valeurs liés à l’homosexualité en général ne devrait pas être affaiblie par le fait que les gays sont des hommes et les lesbiennes des femmes. Ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a plusieurs "genres" de femmes, et plusieurs "genres" d’hommes, et non un seul de chaque "côté". »
Sylviane Agacinski-Jospin, Journal interrompu, 26 février [2002], Paris : Le Seuil, 2002.

« Archilesb et Vigitrans contestent la réorganisation de l'équipe de Centre d'archives homosexuelles de Paris, piloté par Jean Le Bitoux. "Le renouvellement du conseil d'administration et du bureau de manière à ce qu'il soit paritaire (biologiquement) c'est-à-dire composé d'hommes et de femmes. Archilesb et Vigitrans ne peuvent que constater que cette parité du CADHP n'est pas respectée dans le choix des salariés (seul Jean Le Bitoux se voit salarié); que la parité homme/femme n'est pas un critère qui permet de prendre en compte la diversité des identités et des cultures sexuelles et de genre (parité culturelle)", estiment les deux groupes. »
http://www.vigitrans.org  , juin 2003.


Recommandation sur les équivalents français du mot gender
L'utilisation croissante du mot genre dans les médias et même les documents administratifs, lorsqu'il est question de l'égalité entre les hommes et les femmes, appelle une mise au point sur le plan terminologique.
On constate en effet, notamment dans les ouvrages et articles de sociologie, un usage abusif du mot genre, emprunté à l'anglais gender, utilisé notamment en composition dans des expressions telles gender awareness, gender bias, gender disparities, gender studies..., toutes notions relatives à l'analyse des comportements sexistes et à la promotion du droit des femmes. Le sens en est très large, et selon l'UNESCO, « se réfère aux différences et aux relations sociales entre les hommes et les femmes » et « comprend toujours la dynamique de l'appartenance ethnique et de la classe sociale ». Il semble délicat de vouloir englober en un seul terme des notions aussi vastes.
En anglais, l'emploi de gender dans ces expressions constitue un néologisme et correspond à une extension de sens du mot qui signifie genre grammatical. De plus, ce terme est souvent employé pour désigner exclusivement les femmes ou fait référence à une distinction selon le seul sexe biologique.
Or, en français, le mot sexe et ses dérivés sexiste et sexuel s'avèrent parfaitement adaptés dans la plupart des cas pour exprimer la différence entre hommes et femmes, y compris dans sa dimension culturelle, avec les implications économiques, sociales et politiques que cela suppose.
La substitution de genre à sexe ne répond donc pas à un besoin linguistique et l'extension de sens du mot genre ne se justifie pas en français. Dans cette acception particulière, des expressions utilisant les mots genre et a fortiori l'adjectif genré, ou encore le terme sexospécificité, sont à déconseiller.
Toutefois, pour rendre la construction adjective du mot gender, fréquente en anglais, on pourra préférer, suivant le contexte, des locutions telles que hommes et femmes, masculin et féminin ; ainsi on traduira gender equality par égalité entre hommes et femmes, ou encore égalité entre les sexes.
La Commission générale de terminologie et de néologie recommande, plutôt que de retenir une formulation unique, souvent peu intelligible, d'apporter des solutions au cas par cas, en privilégiant la clarté et la précision et en faisant appel aux ressources lexicales existantes. " (Journal Officiel, 22 juillet 2005, page 12000). [Cité par Laure Murat, La Loi du genre, Paris : Fayard, 2006, page 405 (fausse date du 20 juillet)].

« À partir de 2006, le système fiscal néerlandais sera remis à plat, et c'est le service des impôts (Belastingdienst) qui centralise tous les systèmes d'aide, avec l'aide des employeurs : ceux-ci sont chargés d'envoyer, une seule fois, les informations qu'ils détiennent sur leur employés. La nouveauté, c'est que la catégorie du genre s'étend : l'employeur a le choix entre « homme », « femme », « incertain » et « inconnu ». Il s'agit d'une révolution assez importante qui satisfera les transgenres résidant aux Pays-Bas. Le CBS, le bureau central des statistiques, pourra désormais savoir combien de personnes n'entrent pas dans les catégories « homme » ou « femme », dont le nombre était jusqu'alors estimé de façon approximative. »
Laurent Chambon, http://www.tetu.com , 1er septembre 2005


« La notion de genre, introduite en France par des folles à la fin du XXe siècle (glorieuse période des drag-queens) et revitalisée par le queer américain prend un chemin traditionnellement féministe où les questions homosexuelles et particulièrement masculines sont de nouveau mises sous le boisseau. Après avoir beaucoup participé à la popularisation de cette première mouture, Patrick Cardon, pour éviter tout malentendu et pour échapper définitivement aux nouvelles tentatives de réification, propose d’utiliser le terme et la notion universelle de trans-genre qui recouvrirait celles déconstructivistes de queer, de postcolonial, et d’études culturelles afin de donner intelligemment [sic ...] leurs places à TOUTES les diversités en dehors de tout binarisme et dans une prévision d’hybridité annoncée. […] J’utiliserai la graphie « transgenre » lorsqu’il s’agira de transgenre sexuel [??? ; le transgenre sexuel expliquerait donc la notion de transgenre ??] et celle de « trans-genre » lorsqu’il s’agira de la notion plus large que j’essaie de défendre ici. » Patrick Cardon, 2009.

« Il me semble que l'idée de genre comme sexe social (qui renvoie donc aux représentations du masculin et du féminin) s'impose progressivement. »
Florence Tamagne, communication personnelle à Patrick Cardon, octobre 2009.


Décret Bachelot n° 2010-125 du 8 février 2010 portant modification de l'annexe figurant à l'article D. 322-1 du code de la sécurité sociale relative aux critères médicaux utilisés pour la définition de l'affection de longue durée « affections psychiatriques de longue durée »
" Article 1 :
Au 4 du I de l'annexe de l'article D. 322-1 du code de la sécurité sociale, les mots : « ― troubles précoces de l'identité de genre ; » sont supprimés. " (Je n'ai pu retrouver le texte de cette annexe).

La Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (Istanbul, 11.V.2011) définit ainsi le genre :

Article 3, c : " le terme « genre » désigne les rôles, les comportements, les activités et les attributions socialement construits, qu’une société donnée considère comme appropriés pour les femmes et les hommes; "


Najat Vallaud-Belkacem :
« La théorie du genre, qui explique « l'identité sexuelle » des individus autant par le contexte socio-culturel que par la biologie, a pour vertu d'aborder la question des inadmissibles inégalités persistantes entre les hommes et les femmes ou encore de l'homosexualité, et de faire œuvre de pédagogie sur ces sujets. » (Najat Vallaud-Belkacem, 20 minutes, 31 août 2011).

« La ministre des droits des femmes, porte-parole du Gouvernement [Najat Vallaud-Belkacem], a présenté les principes du programme d'actions contre les violences et les discriminations commises à raison de l'orientation sexuelle ou de l'identité de genre que le Premier ministre l'a chargée d'élaborer début septembre.
[…]
3. agir contre les discriminations au quotidien : l'Etat se mobilisera contre les discriminations dans l'emploi, dans le secteur public et le secteur privé. La charte de l'égalité dans la fonction publique fera l'objet d'une révision dans le cadre de l'agenda social, mettant en avant les valeurs du service public et de la fonction publique. Dans ce cadre, l'égalité des droits et la lutte contre les discriminations commises à raison de l'orientation sexuelle et de l'identité de genre seront réaffirmées. » (Communiqué du Conseil des ministres du 31 octobre 2012).

On a donc désormais : le sexe, l'orientation sexuelle (Code pénal de 1993), l'identité sexuelle, (Loi Taubira n° 2012-954 du 6 août 2012 relative au harcèlement sexuel, articles 4 et 6) et maintenant l'identité de genre. Cela fait un peu beaucoup, comme dirait Ockham. Cette expression figure dans notre Code pénal, articles 132-77 et 225-1, et dans la loi sur la liberté de la presse, grâce à la loi n° 2017-86 du 27 janvier 2017 relative à l'égalité et à la citoyenneté.
« À l'époque, on employait fréquemment le terme d' « inverti » pour homosexuel, qui désignait soit un homme qui se trompe (il croit qu'il est un homme alors qu'il est une femme), soit celui qui se trompe de sujet (l'homme qui aime les hommes au lieu des femmes). Le « 3e sexe » représente l'alternative par rapport à cette binarité. [...] Willy est soi-disant un hétérosexuel aimant les lesbiennes. Mais il est décrit comme féminin, comme quelqu'un d'attendrissant, par les témoins que je cite. Et il aime les lesbiennes masculines… Alors, quelle est sa sexualité ? On pourrait dire qu'il est pédé puisqu'il aime les femmes lesbiennes. Au fond, est-il hétérosexuel ou homo ? Notre volonté de nommer les choses les complique ! [...] J'ai toujours voulu apporter aux militants l'épaisseur historique de leur lutte. Souvent les militants s'enferment dans les catégories (femmes, homosexuels, bi, etc.) qu'ils ont forgées pour lutter. Or, selon moi, l'identité ne devrait rester qu'un outil stratégique. Sinon on prend le risque que tout se fossilise et se réessentialise. Quand on se dit homosexuel, soit c'est pour provoquer, faire réfléchir, soit c'est pour défendre des droits. Mais qu'est-ce que ça veut dire un homosexuel aujourd'hui ? Un homme qui désire un homme ? Mais quel type d'homme ? L'idée du « transgenre » sur laquelle il y a beaucoup de travaux aujourd'hui me paraît plus intéressante. Utiliser ce mot, ça permettrait de mettre à égalité tout le monde. Armé de la « théorie » (qu’importe le mot) du genre – et, moi, ce qui m'intéresse dans le genre, c'est le trouble, l’indétermination –, je relis les textes. Je les vois alors et les utilise différemment. Il faudrait refaire un manuel du type Lagarde et Michard avec un contenu différent. »
" Patrick Cardon : ce qui m'intéresse dans le genre, c'est le trouble, l'indétermination ", propos recueillis par Julie Clarini, LeMonde.fr, 25 juin 2014.

La promotion de cette connotation du concept de genre et des concepts dérivés est à rapprocher de l'extension de LGBT en LGBTQI (queer et intersexuel), voire LGBTQIA (altersexués).




Décision 2016-745 DC du 26 janvier 2016 (Conseil constitutionnel) :

" Considérant 89. Les dispositions contestées substituent, dans les articles 24, 32 et 33 de la loi du 29 juillet 1881, les termes d'« identité de genre » à ceux d'« identité sexuelle ». Elles ajoutent ainsi à l'interdiction des discriminations liées au sexe et à l'orientation sexuelle celles liées à l'identité de genre. Il résulte des travaux parlementaires qu'en ayant recours à la notion d'identité de genre, le législateur a entendu viser le genre auquel s'identifie une personne, qu'il corresponde ou non au sexe indiqué sur les registres de l'état-civil ou aux différentes expressions de l'appartenance au sexe masculin ou au sexe féminin. Les termes « identité de genre », qui figurent d'ailleurs à l'article 225-1 du code pénal dans sa version issue de la loi du 18 novembre 2016 mentionnée ci-dessus, sont également utilisés dans la convention du Conseil de l'Europe du 12 avril 2011 et dans la directive du 13 décembre 2011 mentionnées ci-dessus. Dans ces conditions, les termes d'« identité de genre » utilisés par le législateur sont suffisamment clairs et précis pour respecter le principe de légalité. Le grief tiré de la méconnaissance du principe de légalité des délits et des peines doit être écarté. "

La loi " Égalité et citoyenneté " introduit la notion d' " identité de genre " dans 3 articles du Code pénal (132-77, 222-13 et 226-19), 4 articles de la loi sur la liberté de la presse (24, 32, 33 et 48-4), 5 articles du Code de procédure pénale (CPP) et 2 articles du Code des sports (L. 1321-3 et L. 1441-23).


Retour lettre G

Retour lettre N



NEUTRE

« En une autre pièce, je voyais ce même homme étendu tout nu sur une table, et plusieurs à l’entour de lui qui avaient diverses sortes de serrements, et faisaient tout ce qui était possible pour le faire devenir femme : mais à ce que j’en pouvais juger par la suite de l’histoire il demeurait du genre neutre. […] Tout le langage, et tous les termes des Hermaphrodites sont de même que ceux que les Grammairiens appellent du genre commun, et tiennent autant du mâle que de la femelle. »
Anonyme, L’Ile des Hermaphrodites, 1605.

Ce genre neutre qui existait dans la langue latine (comme en allemand et en russe) fut le prétexte de bien des plaisanteries ; mais on avait pu également rattacher l’amour masculin au genre masculin (cf MASCULIN).

Cyrano de Bergerac reprocha à un impuissant :

« Vous n’êtes ni masculin, ni féminin, mais neutre »
Le Pédant joué, I, 1.


« Si la multiplication subite des moines qui ont envahi l’espace chrétien ne préparait pas aux merveilles de la procréation des êtres neutres, on ne croirait pas à la possibilité de leur existence : un controversiste prétend que les jésuites ont répandu des missionnaires dans le monde, pour fortifier leurs prosélytes et faire de nouvelles conversions. On promet une couronne civique à chaque femme qui aura reçu l’abjuration d’un membre de cette secte ; elle est recommandée surtout aux femmes aimables, qui doivent vaincre leur répugnance pour être utiles à l’humanité. »
Théveneau de Morande, Le Philosophe cynique, 1771 [Ce texte se trouve dans un volume intitulé Le Gazetier cuirassé].

« Combien de gens qui se croient les coryphées de leur sexe, seront surpris de se reconnaître dans les portraits que je ferai du sexe neutre, je veux dire de celui qui n’a ni les vertus du vôtre, ni les aimables qualités du mien [c’est une femme qui parle]. Ce qui me flatte le plus dans mon projet, c’est qu’il est neuf et original. » Jacques Vincent Delacroix, Peinture des mœurs du siècle (1777), « Conjecture pour un troisième sexe », tome I, pages 340-343.


" Enlevons la mention « sexe » de l’état-civil "

Le Monde.fr | 06.11.2015 à 15h45

En France, on peut désormais porter la mention « sexe neutre » sur son état civil [jugement du tribunal de grande instance (TGI) de Tours du 20 août 2015, mais le parquet a fait appel]. En admettant une troisième catégorie, l’état-civil se trouve assoupli, dans le même temps qu’il se prête à une forme d’essentialisation de ce sexe qu’on ne tardera pas à appeler « troisième ». L’apparition de cette catégorie naturalise en effet la différence : comme il y a des hommes et des femmes, il y a aussi, dans notre espèce, des « neutres ».

Mais la formule est ambiguë. D’une part, elle évoque une terminologie d’ordinaire appliquée aux abeilles et aux fourmis chez qui les ouvrières sont « neutres », c’est-à-dire stériles. Or, il n’est en rien nécessaire que la qualité de « neutre » chez les humains emporte avec elle la stérilité. D’autre part, et l’historienne Laure Murat l’a montré, la formule « troisième sexe » se prête à une double lecture : si elle conforte les identités désireuses d’échapper à l’alternative entre féminin et masculin, elle stigmatise aussi des anatomies et sexualités qui se trouvent par là étiquetées et marginalisées.


Stigmatisation Ainsi, si le marquage du sexe « neutre » rend dicibles des existences qui étaient niées par le schéma du sexe binaire, il risque fort de devenir une catégorie fourre-tout, qui rassemblera des individus divers en les rendant repérables à leurs concitoyens. Surtout, la décision du TGI de Tours, bien loin de détacher l’état-civil de l’anatomie, renforce ce lien : en assouplissant le sexe d’état-civil (non pas deux, mais trois catégories), il s’agit de le rendre plus exact et d’arrimer plus solidement l’état-civil aux parties génitales. Selon le mot de Benjamin Pitcho et Mila Petkova, les avocats du plaignant, il s’agissait de « mettre en accord le droit avec la nature » ou « transcrire dans le droit la réalité biologique ».

Mais quelle réalité ce sexe « neutre » recouvre-t-il ? Autant une anatomie « mâle » ou « femelle » se laisse décrire selon une forme « typique », autant il n’y a pas de représentation « type » de ce que peut être le « sexe neutre ». La catégorie juridique « neutre » vient donc plutôt décrire un sexe indéterminé et indéterminable, inassignable à aucun des deux pôles typiques mâle et femelle. Plutôt que de sexe « neutre », il faudrait parler de sexe « neutralisé ». Mais en ce cas, pourquoi la catégorie « sexe » serait-elle neutralisée pour certains individus et maintenue pour les autres ? Si le sexe est une catégorie caduque et dont l’état-civil peut se passer, c’est l’ensemble de la population que cette mesure doit concerner. L’État n’a que faire de l’anatomie génitale des personnes : sexus nullus pour tous !
Thierry Hoquet, philosophe, Université de Lyon, auteur de Sexus Nullus ou l’égalité (éditions iXe, 176 p., 17 €) ; Frank Cézilly, biologiste, Université de Bourgogne, auteur de De mâle en père : à la recherche de l’instinct paternel (Buchet Chastel, 2014).
http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/06/abolissons-la-categorie-du-sexe-pour-tous_4804687_3232.html#UvL5ZVKo567ybSt1.99





Retour lettre N

Retour lettre S



SPÉCIAL, adj. et subs.

Équivalent français de l’anglais queer.
« Les difficiles, les spéciaux »Paul Verlaine, Hombres, « Ô mes amants ».
« Je demande à Henri Jeoffrai, qui vient de faire au Tonkin un petit séjour, quel est dans ce pays l’état des mœurs spéciales.
Georges Hérelle, note manuscrite, novembre 1902.

« Comme dans la vie, où les réputations sont souvent fausses et où on met longtemps à connaître les gens, on verra dans le deuxième volume [de À la recherche du temps perdu] seulement que le vieux Monsieur n'est pas du tout l'amant de Mme Swann, mais un pédéraste. C'est un caractère que je crois assez neuf, le pédéraste viril, épris de virilité, détestant les jeunes gens efféminés, détestant à vrai dire tous les jeunes gens comme sont misogynes les hommes qui ont souffert par les femmes. Ce personnage est assez épars au milieu de parties absolument différentes pour que ce volume n'ait nullement un air de monographie spéciale comme le Lucien de Binet-Valmer [1910] par exemple (rien n'est du reste plus opposé à tous points de vue). De plus il n'y a pas une exposition crue. Et enfin vous pouvez penser que le point de vue métaphysique et moral prédomine dans l'œuvre. Mais enfin on voit ce vieux monsieur lever un concierge et entretenir un pianiste. J'aime mieux vous prévenir d'avance de tout ce qui pourrait vous décourager. »
Marcel Proust, Lettre à Gaston Gallimard, novembre 1912, Lettres à la NRF, Gallimard, 1932 (Cahiers Marcel Proust, n° 6).
« André Gide […] cite, à titre de précédents, Goethe, Aristote, Léonard de Vinci, Homère, Shakespeare, Withman, etc. Cette liste pourrait être facilement allongée. On la trouve, très complète, et sans doute très fausse, dans certains journaux spéciaux qui paraissent publiquement en Allemagne. »Léon Pierre-Quint (1895-1958), « Sur Corydon par André Gide », Le Journal Littéraire, 12 juillet 1924.
" Mais en Chine, où, à ce qu'on assure, les pratiques spéciales seraient en vogue, ne pourrait-on discerner dans cette tolérance un corollaire de l'effroyable excès de population qui y sévit ? "

Raphaël Cor, Mercure de France, 1930.
TROISIÈME SEXE

On a parlé de sixième sens pour désigner, suivant les auteurs, soit le sens esthétique (Denis Diderot), soit le sens voluptueux ou génésique (Voltaire, Brillat-Savarin) ; cela a pu inspirer l’idée d’un sexe supplémentaire.
Le sens homosexuel de troisième sexe fut précédé par toute une série d’analogies grammaticales dans la description des écarts sexuels. Le théologien parisien Alain de Lille (1120-1202) reprochait à l’homme d’être à la fois sujet et attribut dans la relation homosexuelle, et de subvertir par là les lois de la grammaire. Le médecin de Philippe-Auguste, Gilles de Corbeil (c. 1140 – c. 1224), comparait le rapport homosexuel à un accord grammatical :

« Les métamorphoses que chanta jadis Ovide ne furent ni si complètes, ni si monstrueuses, ni si déplorables que celles qui, de nos jours, transforme les hommes en brutes et les rend semblables aux animaux sauvages, aux oiseaux et aux bêtes de somme. Encore est-il que les animaux les plus féroces l’emportent en ceci sur l’homme qu’ils s’accouplent et se reproduisent suivant les lois de leur sexe. La plupart des hommes, au contraire, par une aberration monstrueuse, prétendent imiter les grammairiens, qui font s’accorder entre eux les mots du même genre. Ils poursuivent, dans l’union des sexes semblables, la reproduction de l’espèce, alors que cette parité de genre ne peut conduire qu’à son anéantissement. C’est que l’accord des mots et l’union des êtres animés ne sont pas soumis aux mêmes lois. La nature, qui préside à la naissance de chaque individu, a voulu que les êtres de même espèce proviennent de l’accouplement de sexes opposés. La syntaxe, au contraire, obéissant à une règle uniforme, n’unit que des mots du même genre. Mais, chose stupéfiante, spectacle étonnant et prodigieux, des êtres dépourvus de raison obéissent à la raison et se soumettent aux lois de la nature, tandis que l’homme, oublieux de cette raison qui est son apanage, se livre comme une brute aux excès les plus violents et les plus criminels. »
Hiérapigra [Potion amère], II, traduit par C. Vieillard, Gilles de Corbeil. Médecin de Philippe-Auguste et chanoine de Notre-Dame, Paris : Champion, 1908.

Même réflexion chez le propagandiste de la foi chrétienne Gautier de Coincy (1177-1236) :

« La grammaire hic à hic accouple
Mais Nature maudit le couple.
La mort perpétuelle engendre
Celui qui aime masculin genre
Plus que féminin ne fasse
Et Dieu de son livre l’efface. »
(traduit par C. Vieillard)

Cette analogie grammaticale est réapparue au début du XVIIe siècle dans un ouvrage satirique et polémique :

« En une autre pièce, je voyais ce même homme étendu tout nu sur une table, et plusieurs à l’entour de lui qui avaient diverses sortes de serrements, et faisaient tout ce qui était possible pour le faire devenir femme : mais à ce que j’en pouvais juger par la suite de l’histoire il demeurait du genre neutre. »
L’Ile des Hermaphrodites, 1605.

Il y était précisé que :
« Tout le langage, et tous les termes des Hermaphrodites sont de même que ceux que les grammairiens appellent du genre commun, et tiennent autant du mâle que de la femelle. »
Cyrano de Bergerac reprocha à un impuissant :

« Vous n’êtes ni masculin, ni féminin, mais neutre »
Le Pédant joué, I, 1.

Ce genre neutre, qui existe en anglais, en latin, en allemand et en russe, fut le prétexte de bien des plaisanteries ; à l’occasion de la mort de l’archevêque d’Albi Séroni, on fit circuler ces vers irrespectueux :

« Pleurez, pleurez jeunes garçons
Un prélat si fort débonnaire
Qui retranchait de vos leçons
Deux des genres de la Grammaire ;
De même qu’en pays latin,
Il n’usait que du masculin. »
(BnF, mss fr. 12640, page 399, année 1685)

Humour que l’on retrouve en 1762, après la suppression des Jésuites :

« Vous ne savez pas le latin :
Ne criez pas au sacrilège
Si l’on ferme votre collège
Car vous mettez au masculin
Ce qu’on ne met qu’au féminin. »
(Chansonnier Clairambaut-Maurepas, année 1762 ; avec en prime un jeu de mot sur mettre)

Théveneau de Morande précisa, parlant des êtres neutres, l’analogie grammaticale :

« Si la multiplication subite des moines qui ont envahi l’empire chrétien ne préparait pas aux merveilles de la procréation des êtres neutres, on ne croirait pas à la possibilité de leur existence […] On promet une couronne civique à chaque femme qui aura reçu l’abjuration d’un membre de cette secte. »
Le Philosophe cynique, 1771

Il fut suivi peu après :

« Combien de gens qui se croient les coryphées de leur sexe, seront surpris de se reconnaître dans les portraits que je ferai du sexe neutre, je veux dire de celui qui n’a ni les vertus du vôtre, ni les aimables qualités du mien [c’est une femme qui parle]. Ce qui me flatte le plus dans mon projet, c’est qu’il est neuf et original. »
Jacques Vincent Delacroix, Peinture des mœurs du siècle (1777), « Conjecture pour un troisième sexe », tome I, pages 340-343.

Cet auteur parlait d’êtres « faibles et légers », utilisant les mêmes moyens de séduction que les femmes. Plus éloigné de l’homosexualité paraît le « troisième sexe à part » de Mlle de Maupin, à laquelle Théophile Gautier avait donné « le corps et l’âme d’une femme, l’esprit et la force d’un homme ». Frédéric Nietzsche cite, sous la rubrique « Troisième sexe », un maître de danse auquel les femmes petites paraissaient d’une autre sexe (Gai Savoir, II, § 75). L’écrivain catholique Louis Veuillot appelait troisième sexe les femmes écrivains qui prenaient des pseudonymes masculins (Les Odeurs de Paris, 1867) ; ce que l’on retrouvera chez Gustave Flaubert :

« Quelle idée avez-vous donc des femmes, ô vous qui êtes du troisième sexe ? »
Lettre à George Sand, 19 septembre 1868.

En 1834, Balzac ouvrait son roman Le Père Goriot en présentant une auberge, « Pension bourgeoise des deux sexes et autres », un lieu où évolue le personnage homosexuel de Vautrin.

« – Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier des tantes
– Hao ! fit lord Durham, et qu’est-ce ?
– C’est le troisième sexe, milord. »
Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, IV. [En remplacement de " le dernier sexe " sur le septième jeu d'épreuves].

Alfred Delvau disait du troisième sexe : « celui qui déshonore les deux autres. » C’est probablement à cette époque que l’expression drittes Geschlecht s’est répandue en Allemagne ; on la trouve en 1864 dans une brochure du magistrat K. H. Ulrichs (dont je parle ailleurs).

En 1890 parut à Bruxelles, chez Kistemaeckers (l’éditeur de Charlot s’amuse) un roman de mœurs de E. von Wolzogen intitulé Le troisième sexe (réédité en 1904 par M. Lévy).

« Les voici bien, les jeunes blondins qu’ils adorent, les bardaches modernes, les uns se maquillant comme des femmes, d’autres portant des bagues et des bracelets ou signalant leur passage par une trace de parfum ! Ces greluchons appartiennent au troisième sexe. Ignominieux renversement des lois naturelles qui fait revivre à travers notre société les hontes de l’antique Pentapole ou les plus impures débauches de la décadence romaine. »
Frédéric Loliée, Les Immoraux. Études physiologiques, livre 2, VI, 1891.

« les "individus du troisième sexe" dont parle Balzac. »
Dr H. Legludic, Attentats aux mœurs, 1896.

Cette expression servit de titre à un chapitre du roman de Charles-Étienne Notre-Dame de Lesbos (1919), et à un essai de Willy-Gauthier en 1927.

Cette théorie du troisième sexe, ancêtre de la théorie du genre, soutenue par Ulrichs dans les années 1860, puis par Magnus Hirschfeld, concluait à l’innéité de l’homosexualité ; elle fut critiquée par le Dr Magnan en 1913 « une manière de voir originale, mais dont la clinique ne saurait s’accommoder »), par André Gide dans la préface de Corydon (écrite en 1922) et aussi par Sigmund Freud dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910, traduit en 1927). Sartre fut aussi un opposant à la thèse de l'innéité.

« La symbolique des deux sexes a tellement de difficulté à être représentée dans la culture actuelle, empêtrée dans le subjectivisme et l’irrationnel, qu’elle se confond avec l’unisexe. Le discours homosexuel profite de ce flou pour se présenter comme le "troisième sexe". »
Tony Anatrella, « À propos d’une folie », Le Monde, 26 juin 1999.

« L'introduction de la notion de " troisième genre " [par Heinrich Marx en 1875] mérite cependant une mention particulière : plus exacte que celle de troisième sexe, trop liée à l'anatomie, elle rend mieux le sentiment d'appartenance aux caractères masculins ou féminins, ici seule en jeu. » (Laure Murat, La Loi du genre, chapitre III " Le monde à l'envers ", 2 " Karl Heinrich Ulrichs, ou le troisième sexe en théorie ", Paris: Fayard, 2006.


« En 1835, Théophile Gautier avait, on le sait, utilisé cette notion de « troisième sexe » avec l’histoire de Mademoiselle de Maupin, aventurière travestie en homme. Balzac aurait-il hésité à reprendre le terme ? C’est en effet seulement sur le septième jeu d’épreuves qu’il remplace par « troisième sexe » ce qu’il avait inscrit à l’origine : « le dernier sexe ». Car Balzac, ici, accrédite un tout autre sens que celui donné par Gautier. Le troisième sexe, c’est la tante efféminée, cette « femme des prisons d’hom-mes » selon Raspail. ». Laure Murat, « La tante, le policier et l'écrivain », Revue d'Histoire des Sciences Humaines n° 2/2007 (n° 17) , pages 47-59.



Retour lettre T

1 commentaire:

A. Claude Courouve a dit…

" C'est une première en Europe. Hier le tribunal de grande instance de Tours a donné gain de cause à une personne intersexuée. C'est-à-dire qui n'est ni un homme ni une femme. "Le sexe qui a été assigné à sa naissance apparaît comme une pure fiction imposée durant toute son existence", écrit le magistrat dans son jugement. Mais il précise qu'il "ne s'agit aucunement de la reconnaissance d'un quelconque troisième sexe. Mais tout simplement de prendre acte de l'impossibilité de rattacher une personne à tel ou tel sexe". Elle aura donc le droit de se faire apposer la mention "sexe neutre" sur son état civil.

Née selon son médecin avec un vagin "rudimentaire", un micro-pénis mais pas de testicule, elle souffre d'avoir été mis dans la case masculine dès sa naissance. Elle porte d'ailleurs un prénom d'homme depuis 64 ans. "Je suis la preuve indubitable que l'on peut vivre avec deux sexes", explique l'intéressée qui s'est mariée et a adopté un enfant, dans une interview au journal 20minutes. "Je suis un enfant qui a grandi sans les transformations de la puberté", poursuit-elle.

Par crainte que cette requête renvoie à un débat de société, qui pourrait générer la reconnaissance d'un troisième genre, le Parquet de Tours à fait appel du jugement. L'affaire sera de nouveau plaidé prochainement devant la Cour d'appel d'Orléans. " (rtl.fr, 14 octobre 2015)