dimanche 12 avril 2015

DFHM : ENTRÉES "ABOMINATION" et "SODOMIE"

Page extraite de mon Dictionnaire français de l'homosexualité masculine.

Ces entrées ont été isolés parce qu'elles correspondent aux termes d'origines les plus anciennes (origines hébraïques) ; par ailleurs abomination a fait l'objet d'une polémique avec Christine Boutin en 2014, et d'un procès en correctionnelle en octobre 2015.


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ABOMINABLE, ABOMINATION, ABOMINATION DES ABOMINATIONS

Comme détestable et horrible, abominable, du latin d'Église abominabilis (qui inspire de l'effroi, de la répulsion), se rencontre souvent dans les textes religieux ; abomination figure dans la plupart des traductions françaises du Lévitique, et en a gardé une connotation homosexuelle :

"Et avec un mâle tu ne coucheras pas comme on couche avec une femme : c'est une abomination. [...] L'homme qui couche avec un mâle comme on couche avec une femme, tous deux ont fait une abomination, ils seront mis à mort, leur sang est sur eux."
XVIII, 22 et XX, 13, Ancien Testament, traduction Edouard Dhorme, Gallimard, collection “Bibliothèque de la Pléiade “.

Voici comment un historien du XVIe siècle décrivait l'état moral de la Gaule au début du Moyen-Âge :

"De ce temps-là régnaient en la Gaule péchés énormes et abominables, et était notre seigneur grandement irrité contre cette malheureuse et damnable volupté de paillardise bestiale des sodomites, qui avaient provoqué l'ire de Dieu, et tant de punitions qui leur advenaient par l'exigence de leur maudite vie."
Paradin de Cuyseaux, Annales de Bourgogne, Lyon, 1566, page 28.

Un grand texte de droit coutumier anglais reprenait le vocabulaire des traductions bibliques :

"Par esclandre de sodomie, nos anciens pères ne souffrirent pas qu'il y ait eu actions, accusation, ou audience de quelque sorte concernant ce péché de grande abomination, mais ordonnèrent qu'en péchés notoires sans répit furent jugés, et les jugements exécutés. […] Le péché mortel de [lèse-]majesté vers le Roi céleste de sodomie [...] en enterrant les pécheurs tout vifs en terre que mémoire s'en éteigne, pour la grande abomination du fait, car ce péché appelle la vengeance et est plus horrible que celui de corrompre sa mère [l'inceste]. Mais ce péché ne s'atteint jamais devant juge par accusation, car l'audience en est défendue."
The Mirror of Justices, II, 11 et IV, 14, London : B. Quaritch, 1895 [fin XIIIe siècle]

Accusation portée par Jean Calvin :

« Il transfigure cette abomination brutale des Sodomites que l’Écriture condamne si aigrement, et la fait évanouir à ce que bougrerie ne soit pas estimée péché. Ce que je crois il ne fait pas sans cause. Car je pense bien qu’il a pratiqué le métier suivant le privilège de son ordre. »
Jean Calvin, Épître contre un cordelier détenu à Rouen, Recueil des opuscules, 1566, page 719.

Description par Pierre de l'Estoile de la Cour du roi de France Henri IV :

"A la Cour, on ne parle que de duels, puteries et maquerelages ; le jeu et le blasphème y sont en crédit ; la sodomie - qui est l'abomination des abominations - y règne tellement qu'il y a presse à mettre la main aux braguettes ; les instruments desquelles ils appellent entre eux, par un vilain jargon, les épées du chevet. [...] Dieu nous a donné un prince tout dissemblable à Néron, c'est-à-dire bon, juste, vertueux et craignant Dieu, et lequel naturellement abhorre cette abomination."
Pierre de l'Estoile, Mémoires-Journaux, tome IX, page 187, décembre 1608.

« On viendra bien plus tôt maître juré à ces dévoiements abominables, qu’à l’étude et imitation de Jésus Christ. »
Antoine Fusi, jésuite puis pasteur, Le Franc-Archer de la vraie Église, contre les abus et énormités de la fausse, 1619.

On observe un bel effet de redondance dans cette définition :

« Sodomie : c’est cet abominable péché de la chair contre nature. »
César de Rochefort, Dictionnaire général et curieux, 1685.

Le pasteur et théologien calviniste Pierre Jurieu (1637-1713) rapporta ce dénigrement des catholiques par Alvarus Pelagius au début du XIVe siècle :

"Ils ont impudemment abusé des jeunes gens. Hélas, hélas ! dans la sainte Église plusieurs religieux et prêtres dans leurs cachettes et dans leurs conventicules, et des laïques dans la plupart des villes, principalement en Italie, établissent une espèce d'école publique, où ils exercent cette horrible abomination ; car l'esprit immonde leur fait trouver dans ce crime un plaisir abominable plus grand que celui qu'ils trouvent avec les femmes. Et ceux qui sont atteints de ce mal n'ont pas honte de le confesser, ce que moi-même ai souvent ouï."
Pierre Jurieu, Préjugés légitimes contre le papisme, Amsterdam, 1685 [Alvarus Pelagius, De Planctu Ecclesiae, livre II, art. 2, fol. 3, r°].

L’usage de l’expression crime abominable fut l’objet, à la fin du XVIIe siècle, d’une polémique morale et littéraire à partir des Satires de Boileau :

" Les anciens poètes enseignaient divers moyens pour se passer du mariage, [...] qui sont des crimes parmi les Chrétiens, et des crimes abominables. "
Charles Perrault, Apologie des femmes, 1694.

Selon Charles Perrault, Boileau recommandait un peu trop l’imitation des Anciens et de leurs mœurs. Quelques mois avant sa mort, Arnauld écrivit à ce sujet à Perrault :

« S’il est vrai que la pudeur fût offensée de tous les termes qui peuvent présenter à notre exprit certaines choses dans la matière de la pureté, vous l’auriez bien offensée vous-même […] Car y a-t-il rien de plus horrible et de plus infâme, que ce que ces mots de crimes abominables présentent à l’esprit ? Ce n’est donc point par là qu’on doit juger si un mot est deshonnête ou non. »
Lettre du 5 mai 1694, in Boileau, Œuvres complètes, Paris : Gallimard, collection " Bibliothèque de la Pléiade ".

« Il s’est trouvé un jour un riche Portugais qui voulut épouser son domestique, et Moscambrun, officier de la Chancellerie romaine, surprit une dispense pour cela moyennant une grosse somme d’argent qu’on lui donna. Mais tout ce malheureux commerce ayant été heureusement découvert par le nonce du Pape en Portugal, le Portugais fut obligé de quitter le royaume, afin d’éviter le feu qu’il avait si bien mérité, et Moscambrun fut puni du dernier supplice. Ces sortes d’alliances contre nature sont plutôt des horreurs et des abominations que des superstitions. »
Abbé Jean-Baptiste Thiers, Traité des superstitions qui regardent les sacrements, X, v, § 25 [1704]. Ce n'était pas encore l'heure du mariage pour tous.

Le duc de Saint-Simon stigmatisa dans ses Mémoires le « goût abominable » de Monsieur (1701), la débauche « également honteuse et abominable, également continuelle et publique » du duc de Vendôme (1708). Un poète prépara la place pour la « race maudite » selon Marcel Proust :

« Tant seulement j’attaque
Ceux devant qui le sexe féminin
Dans aucun sens n’a jamais trouvé grâce.
Cœurs corrompus, abominable race,
Vous qui trouvez l’ennemi trop voisin1
(Ainsi parlez quand on vous fait la guerre)
Prétendez-vous, messieurs les goguenards,
Que ce bon mot doit vous tirer d’affaire
Et vous sauver, comme simple paillards ?
Pas, s’il vous plait ; dans une secte fausse,
Avez croupi pour un malin abus,
Et négligé le sentier des élus. »
Jean-Baptiste Rousseau, « La fourmi », Contes et épigrammes libres.
1. C’est-à-dire chez la femme le con trop près de l’anus.

« L'abbé a tiré de sa bibliothèque des livres et figures en taille-douce pleines d'abominations sodomiques et de postures affreuses qu'il a montrées et fait remarquer l'une après l'autre au jeune homme, paraissant en faire grand cas. »
Archives de la Bastille 10821, 1724.

« SODOMIE, s. f. (Gram. & Jurisprud.) est le crime de ceux qui commettent des impuretés contraires même à l'ordre de la nature (i) ; ce crime a pris son nom de la ville de Sodome, qui périt par le feu du ciel à cause de ce désordre abominable qui y était familier. »
Encyclopédie, tome XV, 1765, colonne 266, par Antoine-Gaspard Boucher d'Argis (1708-1791).

Abomination est sans doute, avec crime contre nature et sodomie, un des termes les plus imprégnés de condamnation religieuse. Dans ce registre, citons cet extrait traduit des Homélies de Jean Chrysostome à Antioche vers l’an 400, repris par l’écrivain Alfred de Vigny :

« Les femmes vont devenir inutiles ; les jeunes garçons prennent leur place. Ce crime abominable se commet avec toute sorte de liberté ; et il est presque passé en coutume, on n’en rougit plus. Ceux qui le commettent s’en font honneur, croient être à la mode et passent pour galants hommes. Ceux qui ne s’abandonnent pas à ce désordre en ont la réputation ; premièrement, parce que le nombre en est fort petit et qu’ils sont confondus dans la foule des criminels. »
Journal d’un poète, juin 1837.

La médecine légale à ses débuts n’a pas seulement emprunté à la théologie la classification des écarts sexuels suivant la nature de l’objet élu ; elle en a aussi repris le vocabulaire. De façon plus inattendue, on découvre que le socialisme naissant s’était accommodé de ces termes, et Proudhon parla des « abominations de Sodome et de Gomorrhe » (Amour et mariage, XXVI). Voir l'appendice Les Flammes de Sodome, entrées Engels et Proudhon.

* * * * *

L'ancienne députée Christine Boutin se fit remarquer début 2014 en reprenant, dans une interview à Charles, cette qualification d’ abomination appliquée à l’homosexualité :

« Votre conseiller en communication était Charles Consigny, jeune éditorialiste au Point.fr et gay. N’est-ce pas contradictoire pour quelqu’un qui a déclaré en 1999 à la revue Tabloïd que « l’homosexualité est une abomination comme il est très clairement dit dans l’Ancien et le Nouveau Testament » ?

Christine Boutin : Ce n’est pas du tout contradictoire. Charles Consigny vient de rentrer dans la bande à Ruquier et je le félicite. Je n’ai jamais condamné un homosexuel. Jamais. Ce n’est pas possible. L’homosexualité est une abomination. Mais pas la personne.

Vous avouerez que la frontière peut paraître ténue.

CB : Ah non, ce n’est pas la même chose ! Pour moi, la différence est la même qu’entre le pécheur et le péché. Le péché n’est jamais acceptable, mais le pécheur est toujours pardonné ! Ça n’a rien à voir ! C’est cette subtilité qui n’est pas toujours comprise. J’ai des amis homosexuels ! Je vous assure, de vrais amis ! Mais, en ce qui concerne le comportement sexuel, chacun fait comme il peut. Je ne dis même pas comme il veut, je dis comme il peut. Personnellement, je n’ai aucun jugement à porter sur la personne. Comme elle, je fais ce que je peux avec ce que je suis. Avec ma foi, la personne homosexuelle est autant aimée de Dieu que je le suis. Merci de me permettre de vous le dire, c’est là que se situe une importante confusion. L’homosexualité n’a rien à voir avec les jugements que je porte sur les homosexuels, qui sont mes frères, mes amis, et qui ont une dignité aussi grande que ceux qui ont d’autres comportements sexuels. Ils sont pécheurs comme je le suis, on est tous pécheurs. Je suis dans le péché moi aussi, je suis une pécheresse (elle rit)! Mais jamais vous ne me verrez faire l’apologie d’un péché. Même si je peux pardonner un péché.

Vous avez récemment affirmé que l’homosexualité était une « question de mode » …

CB : J’ai dit ça, un matin de bonne heure, fatiguée, sur RMC avec Bourdin, que j’aime bien. C’était le jour du festival de Cannes où on venait de donner la Palme d’or à La Vie d’Adèle, donc je réponds : «C’est une question de mode. » C’était une parole un peu malheureuse un matin, et puis naturellement tout le monde l’a ressortie. Comprenez bien, ce n’est pas la mode au sens léger du terme, mais au sens d’environnement. C’est la mode au sens où tout le monde met un blue-jeans, parce que c’est entré dans les codes de notre époque. Ce qui n’était pas le cas il y a trente ou cinquante ans. Ce n’est pas quelque chose de superficiel. Est-ce qu’on portera toujours un blue-jeans? Je n’en suis pas certaine! Il n’empêche qu’aujourd’hui, ne pas avoir un blue-jeans dans sa garde-robe, c’est vraiment être hors-jeu. Tout comme il y avait une période où tous les cols blancs avaient un attaché-case. Il fallait avoir son attaché-case pour être bien intégré dans son temps et la société de son époque. L’homosexualité fait partie des nouveaux codes. Mais mon âge me permet de dire que les choses peuvent changer.
  En 1999, vous affirmiez que beaucoup d’hommes politiques étaient gays, mais ne le disaient pas publiquement. Est-ce toujours le cas quinze ans après ?

CB : Il y en a qui se sont révélés depuis, qui ont fait leur coming out. Ça ne me gêne pas. Moi j’ai bien besoin de dire que je suis catholique, que je crois en Dieu. Il y a des tas de catholiques qui n’ont pas besoin de le dire. S’il y a des homosexuels qui font ce choix, ils sont libres.

Pensez-vous que le législateur doive intervenir dans la sphère privée que représente la sexualité ?

CB : Ma réponse spontanée est non. Le politique n’a pas à s’intéresser à la sexualité des gens. »


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SODOMIE, SODOMITE

L’itinéraire de ces termes, depuis les textes religieux jusqu’aux règlements de police et études médicales, illustre le renforcement de l’emprise de ce que Michel Foucault appelait les « cadres chrétiens » sur l’existence individuelle.

SODOMIE

Sodomia fut définie par Albert le Grand comme le péché entre hommes, ou entre femmes ; définition reprise par Thomas d'Aquin pour le sodomiticum vitium.

" Par esclandre de sodomie, nos anciens pères ne souffrirent pas qu'il y ait eu actions, accusation, ou audience de quelque sorte concernant ce péché de grande abomination, mais ordonnèrent qu'en péchés notoires sans répit furent jugés, et les jugements exécutés. "
The Mirror of Justices, II, 11, London : B. Quaritch, 1895 [fin XIIIe siècle] ; ouvrage consulté à la British Library (Londres);

"Le péché mortel de [lèse-]majesté vers le Roi céleste de sodomie [...] en enterrant les pécheurs tout vifs en terre que mémoire s'en éteigne, pour la grande abomination du fait, car ce péché appelle la vengeance et est plus horrible que celui de corrompre sa mère [l'inceste]. Mais ce péché ne s'atteint jamais devant juge par accusation, car l'audience en est défendue."
Id., ibid., IV, 14.

« Tous condamnés de crime de sodomie seront traînés et brûlés. »
Anciennes coutumes de Bretagne, art. 592, in Poullain du Parc, Coutumes générales de Bretagne, 1745, tome III, p. 777.

“La sixième branche de luxure est un péché qui est contre nature, comme soi corrompre par sodomie, duquel péché nous lisons en l’Écriture que pour ce péché Dieu prit telle vengeance que cinq cités en Sodome et Gomorrhe furent détruites et brûlées par pluie de feu et de soufre puant […] ».
Le Ménagier de Paris [vers 1393], édition de 1846, tome I, pp. 52-53.

« J’ai eu autrefois grand-peine à me persuader que les sodomites, et ceux qui se sont pollués avec les bêtes, dussent être exécutés publiquement et devant tout le peuple ; et il n’y a point de doute qu’on ne puisse amener plusieurs grandes considérations aussi bien d’une part que d’autre ; mais cependant je m’arrête à ce que je vois faire dans les villes bien policées. Au demeurant la raison pour laquelle il est vraisemblable que la sodomie n’était si commune alors que maintenant, c’est qu’on ne fréquentait pas tant les pays qui en font métier et marchandise qu’aujourd’hui […] Bien que nous lisions au treizième livre d’Athénée [Les Sages attablés, XIII, 603a] que de son temps les Celtes, nonobstant qu’ils eussent de plus belles femmes que les autres barbares, étaient adonnés à la sodomie, avant qu’on sut si bien parler italien en France on n’entendait presque pas parler de cette vilénie. »
Henri Estienne, Apologie pour Hérodote [Genève, 1566], chapitre 10.

La mise en cause du pays de la papauté n’est pas fortuite chez ce protestant, mais cette imputation de mauvaises mœurs fut utilisée des deux côtés ; en 1577, un ouvrage sur la vie de Calvin contenait cette dénonciation :

« Ce Calvin pourvu d’une cure et d’une chapelle fut surpris ou convaincu du péché de sodomie, pour lequel il fut en danger de mort par le feu. »
Hiérosme Bolsec, Histoire de la vie de Calvin, 1577, chapitre 5.

Cette accusation fut depuis reconnue fausse (voir la citation de 1566 à sodomite).

« M. Bacon gentilhomme anglais caressait Isaac Burgades son page et demeurait enfermé souvent dans une salle de son logis […] la sodomie n’était point trouvée mauvaise car M. de Bèze ministre de Genève et M. Constant ministre de Montauban en avaient usé et la trouvaient bonne […] Bacon lui avait assuré que ce n’était point mal fait d’être bougre et sodomite. »
Archives départementales du Tarn et Garonne, E. 1537, f° 177, novembre 1587.

« S’il désire un mâle, c’est sodomie […] Ce péché est contre l’ordre de la nature, pour ce qu’il se commet contre l’ordre du sexe. »
Benedicti, La Somme des péchés, 1601. Pour cet auteur, la sodomie n’est le fait que de l’actif, les bardaches, patients, ne commettant que le péché de mollesse.

"C'est sodomie quand deux d'un même sexe se mêlent ensemble, encore que ce fussent femmes, ou quand l'homme se mêle avec la femme à rebours."
E. Sa, Aphorismes des confesseurs, Luxure, 1601.

"A la Cour [d'Henri IV], on ne parle que de duels, puteries et maquerelages ; le jeu et le blasphème y sont en crédit ; la sodomie - qui est l'abomination des abominations - y règne tellement qu'il y a presse à mettre la main aux braguettes ; les instruments desquelles ils appellent entre eux, par un vilain jargon, les épées du chevet. [...] Dieu nous a donné un prince tout dissemblable à Néron, c'est-à-dire bon, juste, vertueux et craignant Dieu, et lequel naturellement abhorre cette abomination."
Pierre de l'Estoile, Mémoires-Journaux, tome IX, page 187, décembre 1608.

"Faire des vers de sodomie ne rend pas un homme coupable du fait : poète et pédéraste sont deux qualités différentes."
Théophile deViau (1590-1626), Apologie de Théophile, 1624.

« Du vilain plaisir de la vie
Que l’on nomme sodomie
Le conseiller Des Barreaux [1599-1673]
Y sait tous les plaisirs nouveaux. »
Les Roquentins de la Cour, 1634.

Dans sa Somme des péchés, E. Bauny dit qu’il doit être examiné si le confessant

« a commis sodomie, d’homme avec homme, ou de femme avec femme. » (5e éd., 1638, page 189)

Dans les Codiciles de Louis XIII (1643), on trouve ce commentaire du 7e commandement :

« Tu ne paillarderas point. Vous ferez contre ce commandement si par œuvre vous faites fornication, adultère, inceste, pollution, sacrilège, sodomie, gomorrée, bestialité. »

Jean-Jacques Bouchard et Tallemant des Réaux, entre autres, employèrent sodomie qui à la fin du XVIIe siècle entra dans les dictionnaires ; celui de Pierre Richelet (1679-1680) disait :

« Péché de la chair contre nature qui a été appelé de la sorte de la ville de sodome qui périt par le feu à cause de cet exécrable péché. (La sodomie est un péché que tout homme qui a une goutte de bon sens doit abhorrer. Il n’y a que les coquins à brûler qui commettent des sodomies). »

César de Rochefort, tout en s’inspirant de Pierre Richelet, traduisit les mœurs grecques dans le vocabulaire chrétien :

« Sodomie : c’est cet abominable péché de la chair contre nature.
Lucien et les poètes anciens ont donné les Dieux pour auteurs de la sodomie, ils disent que Jupiter avait Ganymède, Hercule son Hylas (Valérius Flaccus, Argonautiques, III), Apollon eut Hyacinthe […] Lucien dans son dialogue de Lycinus et de Théomneste, parlant de la sodomie, dit que le monde étant venu dans la dernière corruption, les hommes ont commencé à semer dans un champ stérile, et détruisant l’ordre de la nature qui lie le mâle à la femelle : des garçons on en fit des femmes. Le péché de sodomie est cru par Origène beaucoup plus grand que l’idolâtrie. »
Dictionnaire général et curieux, 1685.

« Épigramme sur l’état auquel était la France au commencement de l’an 1694.

Le pain blanc se mange à grand frais
Le bon vin ne se trouve guère
Et l’argent qui sert à tout faire
Devient plus rare que jamais ;

Plaignons ami nos infortunes,
La guerre augment nos besoins ;
Les femmes seules sont communes,
Et c’est dont on use le moins.
(+) C’est que la sodomie était alors fort en vogue. »
Recueil Maurepas, tome 8, mss fr BnF 12623, page 49.

La définition de Pierre Richelet fut reprise presque mot pour mot dans le Dictionnaire universel de Trévoux (1704), complétée toutefois d’une référence au Lévitique :

« Il n’y a que les personnes abandonnées, et les coquins à brûler, qui commettent ces sortes de péchés qui font condamner au feu par la loi de Dieu au Lév. Ch. 18 et 20 et par les lois civiles. »

Les ouvrages de droit contiennent des définitions asses rigoureuses : ainsi celle de l’avocat Muyart de Vouglans :

« Ce crime, qui tire son nom de cette ville abominable dont il est fait mention dans l’histoire sacrée [la Bible], se commet par un homme avec un homme, ou par une femme avec une femme.
  Il se commet aussi par un homme avec une femme, lorsqu’ils ne se servent pas de la voie ordinaire pour la génération.
  Enfin, il se commet par un homme sur lui-même […] On ne peut le punir par des supplices trop rigoureux, et surtout lorsqu’il est commis entre deux personnes du même sexe. »
Institutes au droit criminel, 1757.


 « SODOMIE, s. f. (Gram. & Jurisprud.) est le crime de ceux qui commettent des impuretés contraires même à l'ordre de la nature ; ce crime a pris son nom de la ville de Sodome, qui périt par le feu du ciel à cause de ce désordre abominable qui y était familier.
  La justice divine a prononcé la peine de mort contre ceux qui se souillent de [ce] crime, morte moriatur ; Lévitique, ch. XX [1].
  La même peine est prononcée par l'Authentique, ut non luxurientur [2].
  La loi cum vir au code de adult. veut que ceux qui sont convaincus de ce crime soient brûlés vifs [3].
  Cette peine a été adoptée dans notre jurisprudence : il y en a eu encore un exemple en exécution d'un arrêt du 5 juin 1750, contre deux particuliers qui furent brûlés vifs en place de Grève [4].
  Les femmes, les mineurs [5], sont punis comme les autres coupables.
  Cependant quelques auteurs, tels que Menochius, prétendent que pour les mineurs, on doit adoucir la peine, surtout si le mineur est au-dessous de l'âge de la puberté.
  Les ecclésiastiques, les religieux, devant l'exemple de la chasteté, dont ils ont fait un voeu particulier, doivent être jugés avec la plus grande sévérité, lorsqu'ils se trouvent coupables de ce crime ; le moindre soupçon suffit pour les faire destituer de toute fonction ou emploi qui ait rapport à l'éducation de la jeunesse. Voyez Du Perray [6].
  On comprend sous le terme de sodomie, cette espèce de luxure que les canonistes appellent mollities, & les latins mastupratio, qui est le crime que l'on commet sur soi-même ; celui-ci lorsqu'il est découvert (ce qui est rare au for extérieur) est puni des galères ou du bannissement, selon que le scandale a été plus ou moins grand.
  On punit aussi de la même peine ceux qui apprennent à la jeunesse à commettre de telles impuretés ; ils subissent de plus l'exposition au carcan avec un écriteau portant ces mots, corrupteur de la jeunesse. Voyez les novelles 77 & 141 [7]; du Perray, des moyens can. ch. viii ; Menochius, de arbitr. cas. 329 n. 5 [8]; M. de Vouglans, en ses Instit. au Droit criminel, page 510. »
Encyclopédie, tome XV, colonne 266, 1765, par Antoine-Gaspard Boucher d'Argis (1708-1791).


Dans le Grand Vocbulaire Français de Panckoucke, publié de 1767 à 1774, il était mis pour ce mot :

« Crime contre nature qui consiste dans l’usage d’un homme comme si c’était une femme, ou d’une femme comme si c’était un homme.
  La loi cum vir au code de adultere veut que ceux qui sont convaincus de ce crime soient brûlés vifs [formulation analogue à celle de l’Encyclopédie]. »

« Des lettres particulières de Venise portent que Mocénigo, un des grands de cette République, ayant été atteint et convaincu du crime de sodomie, a été condamné à être mis dans un sac et jeté à la mer, au moment où il se disposait à remplir une palce importante dans une Cour étrangère, à laquelle il avait été nommé. Cette nouvelle a d’autant plus surpris que la pédérastie est fort à la mode en Italie, et s’y traite comme une gentillesse. »
Mémoires secrets …, 1er novembre 1773.

"SODOMIE. s. fém. Péché contre nature."
Dictionnaire de l'Académie française, 5e et 6e éd., 1798, 1835. L’Académie définissait donc l’espèce par le genre, ce qui n’aide pas beaucoup …

« La sodomie est générale par toute la Terre ; il n'est pas un seul peuple qui ne s'y livre ; pas un seul grand homme qui n'y soit adonné.
Le saphotisme y règne également ; cette passion est dans la nature comme l'autre. »
Marquis de Sade, Histoire de Juliette, Première partie, [1801], Paris : Gallimard, 1998, édition Michel Delon. Le lien avec le saphotisme confirme le sens homosexuel de sodomie.


« Bourguerie [sic] : Sodomie, infamie. Voyez Bougre. » (Jean Baptiste Bonaventure Roquefort, Glossaire de la langue romane, tome I, Paris : B. Warée, 1808).
« Sodomours : Sodomiste, infesté du crime de sodomie. » (Roquefort, Glossaire ..., tome II, Paris : B. Warée, 1808).
Au XIXe siècle, les ouvrages de médecine légale, à commencer par Médecine légale et police médicale de Mahon (1801), vont contenir un paragraphe ou un chapitre intitulé "sodomie", le mot étant alors généralement pris dans le sens de sodomisation. Au contraire, la police de Louis-Philippe Ier envisageait sous la dénomination de sodomie l’ensemble des relations homosexuelles masculines dans cette ordonnance de novembre 1843 du préfet Delessert, modifiée en 1878 par le préfet Gigot :

« La surveillance des inspecteurs du service actif des mœurs s’étendra sur tous les délits d’outrage public à la pudeur, et principalement sur les actes de sodomie. Mais ils s’abstiendront expressément de tout moyen qui paraîtrait avoir le caractère de la provocation, et s’attacheront surtout à constater le flagrant délit. Le fait de sodomie tenté ou consommé dans un lieu ouvert au public constitue le délit d’outrage public à la pudeur. »
Instruction réglementaire …, Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, 2286.

« Ce militaire [...] nous fit voir un coq qui, après avoir terrassé son adversaire, cherchait à le sodomiser, et insistant quelquefois jusqu'à l'éjaculation, quand l'ennemi battu était acculé de manière à ne pouvoir fuir. L'observateur prétendait avoir vu assez souvent les chiens se livrer au rapprochement de sexes semblables, et cela jusqu'à intromission ; il pensait que les mêmes influences climatologiques produisaient et ces accouplements chez les animaux et la sodomie chez l'homme. »
Dr F. Jacquot, médecin de l'armée d'Afrique, "Des aberrations de l'appétit génésique", Gazette Médicale de Paris, 28 juillet 1849.

« Je regarde l'état de comédien comme la honte des hontes. J'ai là-dessus les idées les plus centenaires et les plus absolues. La vocation du théâtre est, à mes yeux, la plus basse des misères de ce monde abject et la sodomie passive est, je crois, un peu moins infâme. Le bardache, même vénal, est du moins, forcé de restreindre, chaque fois, son stupre à la cohabitation d'un seul et peut garder encore, -- au fond de son ignominie effroyable, -- la liberté d'un certain choix. Le comédien s'abandonne,sans choix, à la multitude, et son industrie n'est pas moins ignoble, puisque c'est son corps qui est l'instrument. »
Léon Bloy (1846-1917), Le Désespéré (1886), chapitre IV.


Fin 1927 (achevé d'imprimer le 10 novembre 1927 pour Bernard Grasset) paraît L'amour qui n'ose pas dire son nom, dont la couverture était barrée par l'éditeur d'un bandeau portant le sous-titre suivant : « La première offensive contre la sodomie littéraire ». L'auteur, François Porché, explique dans sa préface : « J'ai conçu le dessein de parler des amours singulières, des formes inverties du désir, dans leurs rapports avec la littérature de mon temps (Marcel Proust, Oscar Wilde, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Walt Whitman, André Gide...) ». (Merci à Fabrice Picandet)


« SODOMIE. - On donne ce nom aux rapprochements ou relations sexuels entre personnes de même sexe. La sodomie est dite parfaite lorsqu'elle se présente sous cette forme. Elle est dite imparfaite lorsqu’elle intervient entre personnes de sexe différent, mais implique un rapprochement effectue intra vas indebitum [dans le vase indu]. »
Raoul Naz, Dictionnaire de droit canonique, 1965.

Belle variante médicale :

« L’homosexualité (dite encore "homophilie") est un penchant sexuel pour les individus du même sexe qui, lorsqu’elle est constitutionnelle, reste limitée à ce même sexe (c’est l’uranisme) et qui, lorsqu’elle est acquise, peut s’étendre, paradoxalement, y appliquant aussi les même pratiques, au sexe opposé – c’est la pédérastie, mieux alors et plus généralement appelée "sodomie" »
Ceccaldi et Durigon, Médecine légale à usage judiciaire, Paris : Cujas, 1979 ; chapitre "Perversions sexuelles" dans la partie "Sexologie".

* * * * *

" La sodomie est au cœur de l’affaire à la fois comme objet de représentation littéraire et comme pratique illicite. "

Anne Brassié : « Dante décrit le long cheminement de son âme tombée en enfer, puis conduit vers le Purgatoire et enfin au Paradis. Les supplices infligés aux pécheurs sont proportionnels à leurs fautes.
Puis je vous rappeler quelques fautes graves, la luxure, la gourmandise, l’avarice, la colère, l’indifférence, la violence, le suicide, le blasphème, la sodomie, l’usure, l’hérésie. Le dernier cercle de l’enfer accueille les pires pécheurs, les traîtres. Les traîtres envers leurs parents, leur patrie, leurs hôtes. Ces derniers grelotteront sous la glace. (Le réchauffement climatique n’était pas de mise à l’époque !)
Difficile à comprendre évidemment pour un clergé qui chante à tue tête " Nous irons tous en paradis " [allusion à Mgr Gaillot, évêque de Parthénia]. ». (Lettre ouverte au cardinal Barbarin, 30 novembre 2015).

SODOMIQUE

Rapport de police à Paris :

« L'abbé a tiré de sa bibliothèque des livres et figures en taille-douce pleines d'abominations sodomiques et de postures affreuses qu'il a montrées et fait remarquer l'une après l'autre au jeune homme, paraissant en faire grand cas. »
Archives de la Bastille (Bibliothèque de l'Arsenal) 10821, 1724.




[1]  Punis de mort ; cf Lévitique, XX, 13.
[2]  Ut non luxurientur homines contra naturam est le titre de la novelle 77 de l'empereur Justinien en l'an 538 ; l'Authentique, que l'Encyclopédie écrivait antheritique ..., est le titre traditionnellement donné au recueil de ces novelles (i. e. les plus récentes lois fondamentales) de ce souverain.
[3]  Édit de l'empereur Constant en décembre de l'an 342, à l'époque où le christianisme devient religion d'État à Rome.
[4]  Voir Claude Courouve, L'Affaire de Lenoir et Diot.
[5]  Pour le XVIIe siècle, on connaît en France trois cas semblables d'atténuation de la peine pour des mineurs ; l'âge de la majorité civile et pénale était alors de 25 ans.
[6]  Michel Du Perray, De l'état et de la capacité des ecclésiastiques pour les ordres et bénéfices, 1703 ; sur les clercs sodomites, voir III, 8, pp. 312-320.
[7]  Le titre complet de cette novelle 141, en l'an 559, est Edictum de his, qui luxuriantur contra naturam.
[8]  Jacopo Menochio, De Arbitrariis judicium quaestionibus et causis ..., 1606, réédédité en 1615, 1628 et 1630 ; voir livre II, cas 329, n° 15 ; la référence est à Socinus junior (Fausto Socin).

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