jeudi 23 août 2018

EN L'AN 80 ème...



Paul Lallot : « Dans les pages qui suivent, que je destine en priorité à mes proches, certains lecteurs chercheront d'abord les souvenirs et les anecdotes, d'autres plus engagés préféreront l'expression de mes convictions, d'autres enfin les émotions ou senstations relatives à un vécu plus intimes.
Je n'ai pas tenté de classer les textes en séparant ces trois registres. Ils constituent ensemble, et au quotidien, le tissu d'une vie ordinaire où les convictions peuvent aussi bien s'enraciner dans des souvenirs que se former à partir d'événements actuels. »
Ces lignes décrivent fort bien le caractère de ce livre, destiné en priorité à quelques intimes ; je me borne donc à de brefs commentaires.

J'ai de plus (mes petites manies...) parfois complété, dans ce cas les passages cités par PL sont mis en gras, et référencé, quelques unes des très nombreuses citations bien mal découpées (ce qui transforme dogmatiquement une argumentation en affirmation) et offertes sans références dans l'ouvrage.
Les citations de Sénèque le Jeune (La vie...), Bergson et Burke, Bergson pp. 72, 88 et 90, visiblement piquées sans vérification sur des sites citationnels d'Internet..., restent d'authenticité douteuse ; j'ai aussi inséré quelques illustrations, l'ouvrage n'ayant pu en comporter aucune.




Mon Black'n semble intéressé...


Dépôt légal mars 2018



Signatures à la librairie Le Talon d'Achille, placeNotre-Dame,
à Montluçon (Allier), le 5 mai 2018. Photo Michèle Duron

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La nature : Paul Lallot évoque avec une émotion évidente et touchante la terre du paysan, sa terre natale et son milieu d'origine, la pluie, les grues cendrées : « La place de ces oiseaux dans la mythologie et les légendes ne m'étonne pas. »,

Futura-Sciences

le chèvrefeuille, « Peu de gens rendent hommage à sa fantaisie proche de la désinvolture, à sa présence aérienne et quasi spirituelle. »

Gamm Vert

une jacinthe

Ooreka

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Citations - Voir le réel (pages 125-126) :
Henri Lacordaire : « Sachent les ennemis de Dieu et du genre humain, quelque nom qu'ils prennent, qu'entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit. Le droit est l'épée des grands, le devoir est le bouclier des petits. » 52e conférence à Notre-Dame de Paris, année 1848 (de Dieu), défendant la loi qui interdisait de travailler le dimanche... ; citation trop souvent détournée de son contexte, comme ici.

Saint Paul : «  Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. »
Hannah Arendt, dans What is Freedom ?, attribua à tort la priorité de la découverte de ce conflit intérieur entre la raison et la volonté à Paul de Tarse, Romains, VII, 15-16,
15 Quod enim operor, non intellego; non enim, quod volo, hoc ago, sed quod odi, illud facio.
16 Si autem, quod nolo, illud facio, consentio legi quoniam bona.
alors que la connaissance de ce conflit est attestée chez les Grecs anciens (Euripide, Médée, vers 1077-1080) et les Latins, dont le pré-chrétien Ovide (-43 / 17 ou 18), Métamorphoses, VII, 20 :
" Une force inconnue m’entraîne malgré moi ; l’amour me conseille ce que la raison me défend. La vertu se montre à mes yeux, je veux la suivre, et c’est au mal que je m’abandonne. " Sed trahit invitam nova vis, aliudque cupido, mens aliud suadet. Video meliora proboque, deteriora sequor.
Les poètes : François Villon, découvert en classe de troisième, La Fontaine, Arthur Rimbaud, Louis Aragon, Jacques Prévert, Paul Éluard, Eugène Guillevic, inter alii. Je suis étonné de l'absence de Charles Baudelaire, une autre envergure qu'Éluard (par la richesse du vocabulaire et la puissance des métaphores).


Le regard de Filippino :

Fillipino Lippi, autoportrait (détail de la fresque Dispute


L'Église, la religion catholique : L'auteur n'est vraiment pas tendre à leur égard, leur reprochant à très juste titre : duplicité, hypocrisie, absurdité, faute morale, carcan de croyances et de dogmes, non-sens, crimes contre l'humanité (les tortures de l'Inquisition), immobilisme, mépris de la nature, propension totalitaire et prétention... C'est la partie la plus forte de l'opuscule.
D'où mes interrogations : pourquoi en reste-t-il à se dire agnostique ? Et depuis quand ? Il ne s'en explique guère : « Au lieu d'adhérer à une telle croyance, je préfère accepter mon ignorance. ». Avec toutefois un penchant pour une indéfinissable et irrationnelle spiritualité :

Spiritualité et religion (pages 41-42) : « La spiritualité, c'est-à-dire l'ouverture sur l'infini, l'absolu, l'éternel, est parfaitement compatible avec la religion. » Cette compatibilité n'est peut-être pas une qualité... Quant à " l'ouverture ", ce n'est pas ce qu'il y a de plus clair.
« L'être humain conscient sait qu'il ignore beaucoup, il contemple et s'interroge, et c'est en quoi il est un être spirituel. »
« Spiritualité : chacun élabore la sienne. Ce peut être par la fréquentation des êtres humains exceptionnels qu'on nomme maîtres spirituels, mais c'est surtout, je pense, affaire d'expérience intérieure. »

Philosophes mentionnés : Nicolas Grimaldi, Jean-Paul Sartre, Vladimir Jankélévitch, Blaise Pascal, Thomas Hobbes, Sénèque le jeune, Edmund Burke, Frédéric Nietzsche, Henri Bergson.

Sénèque : « Le sage vit autant qu'il le doit, non autant qu'il le peut.  »
Sapiens vivit, quantum débet, non quantum potest. Sénèque le Jeune, Lettres à Lucilius, LXX.

Paul Lallot, dont je fit la connaissance au Cercle Condorcet de Montluçon, ou peut-être antérieurement à Philopré, aurait pu citer aussi Frédéric Nietzsche :
« Le vieillard et la mort. Abstraction faite des exigences qu'imposent la religion, on doit bien se demander : pourquoi le fait d'attendre sa lente décrépitude jusqu'à la décomposition serait-il plus glorieux, pour un homme vieilli qui sent ses forces diminuer, que de se fixer lui-même un terme en pleine conscience ? Le suicide est dans ce cas un acte qui se présente tout naturellement et qui, étant une victoire de la raison, devrait en toute équité mériter le respect : et il le suscitait, en effet, en ces temps où les têtes de la philosophie grecque et les patriotes romains les plus braves mouraient d'habitude suicidés. Bien moins estimable est au contraire cette manie de se survivre jour après jour à l'aide de médecins anxieusement consultés et de régimes on ne peut plus pénibles, sans force pour se rapprocher vraiment du terme authentique de la vie. — Les religions sont riches en expédients pour éluder la nécessité du suicide : c'est par là qu'elle s'insinue flatteusement chez ceux qui sont épris de la vie. » Humain, trop humain 1, 1878, II "Sur l'histoire des sentiments moraux", § 80.
« Comparaisons (page 115)
Autrefois, initiant mes élèves aux rudiments de la géométrie plane, j'aimais leur faire découvrir les quadrilatères particuliers non pas isolément mais tous à la fois et les caractériser en repérant leurs ressemblances et leurs différences. Et les les élèves, même peu doués, aimaient comparer les figures pour progressivement les définir à partir de leurs propriétés et les classer de la plus quelconque à la plus particulière.  »

Le trapèze est un parallélogramme particulier. Le parallélogramme est deux fois trapèze (bitrapèze).
Rectangle et losange sont des parallélogrammes particuliers. Enfin, le carré est à la fois losange et rectangle.



La laïcité : J'ajoute contexte et référence de cette bien trop brève citation :

Victor Hugo : « Je veux l'enseignement religieux de l'Église, et non l'enseignement religieux d'un parti. Je le veux sincère et non hypocrite. (Bravo ! bravo !) Je le veux ayant pour but le Ciel et non la Terre. (Mouvement.) Je ne veux pas qu'une chaire envahisse l'autre ; je ne veux pas mêler le prêtre au professeur. Ou si je consens à ce mélange, moi législateur, je le surveille, j'ouvre sur les séminaires et sur les congrégations enseignantes l'œil de l'État, et, j'insiste, de l'État laïque, jaloux uniquement de sa grandeur et de son unité.

Jusqu'au jour, que j'appelle de tous mes vœux, où la liberté complète d'enseignement pourra être proclamée, et en commençant je vous ai dit à quelles conditions, jusqu'à ce jour-là, je veux l'enseignement de l'Église en dedans de l'Église et non dehors. Surtout je considère comme une dérision de faire surveiller, au nom de l'État, par le clergé l'enseignement du clergé. En un mot, je veux, je le répète, ce que voulaient nos pères, l'Église chez elle et l'État chez lui.  » (Assemblée nationale législative, 14 janvier 1850).


Être militant :

Victor Hugo :
" Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche,
Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre. "
Les Châtiments, IV, 9.
Cela méritait bien une prolongation...

Intolérance (page 99):

« « J'appelle intolérant par principe tout homme qui s'imagine qu'on ne peut être homme de bien sans croire tout ce qu'il croit et qui damne impitoyablement ceux qui ne pensent pas comme lui. »
Jean-Jacques Rousseau ». La suite, qui articule un raisonnement, est vraiment très intéressante :
Jean-Jacques Rousseau, lettre à Voltaire, 18 août 1756.


Autres pensées brèves, Limpide (page 118) :
Joseph Moingt, théologien jésuite :
«  Les lois morales enseignées par les religions à leurs fidèles n'ont pas vocation à être imposées aux citoyens par la loi des États. Dans nos sociétés devenues multireligieuses et multiculturelles, l'État ne peut s'inféoder à aucune religion ou croyance, ni s'ériger en professeur de morale : il préside à la définition du " bien commun " et souvent, quand les citoyens ne s'entendent pas sur ce bien commun, il se voit obliger de permettre ce que des religions ou des morales proscrivent en tant que mal moral mais qui apparaît comme le meilleur moyen pratique d'empêcher un grave mal physique ou sociétal. » (Croire quand même : Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme, Paris : Flammarion, 2013).
" Ce principe très clair énoncé par le théologien jésuite Joseph Moingt, que n'est-il pris en compte par les évêques, les rabbins, les imams de tous pays ! "

Fin de vie : C'est le thème dominant de cet En l'an 80ème... Comme Paul Lallot, je suis absolument favorable à la légalisation du suicide assisté et à l'évitement de souffrances physiques ou morales inutiles. Ma mère l'était aussi.
« La dignité de la personne voudrait que le non-croyant, comme le croyant, soit respecté dans le sens qu'il donne ou non à sa souffrance et dans le choix qu'il fait de l'accepter ou de la refuser. »
« Qu'on me permette, maintenant que je suis adulte et doué de discernement, de choisir le moment, le lieu, les conditions de mon départ.
C'est à l'homme d'introduire une parcelle de liberté dans la grande mécanique de l'univers. »
Liberté : « Cohérence ultime [...] Comment pourrais-je m'abandonner à une institution qui aura tout fait pour me priver — et tant d'autres avant moi, et tant d'autres après moi — de libertés aussi essentielles que celle de concevoir ou non un enfant ou celle de mourir consciemment et sans souffrance ? »

De la mort et du beau temps... : « ... sagesse personnelle perpétuellement confrontée à celle des autres, modeste philosophie de l'existence, pensées ordinaires étroitement tissées avec les sensations et les émotions qui, jour après jour, ont fait l'étoffe de ma vie. »

Spiritualité et religion (page 42) : « Il ne s'agit pas de savoir beaucoup, ni de lire beaucoup, et parler sur Dieu, que personne n'a jamais vu, est un exercice assez vain. Mieux vaut travailler à s'affranchir du mental, cette télé permanente qui fait défiler dans notre esprit le passé et l'avenir et nous rend esclaves de nos souvenirs comme de nos attentes.
Cette démarche-là n'est pas fuite du réel : elle est au contraire adhésion au présent le plus quotidien où il s'agit en premier lieu d'accueillir sans jugement le mystère de l'autre. De mystère en mystère : le chemin spirituel ? »

" S'affranchir du mental "... Sans doute la " pensée " la plus décevante de cet opuscule (on peut distinguer les ordres de l'idée et de l'objectivité d'une part, et du sentiment subjectif d'autre part, sans promouvoir inconsidérément le second au détriment du premier). Suivie d'une citation d'Einstein, rude penseur lui !

« Le plus beau sentiment du monde, c'est le sens du mystère. Celui qui n'a jamais connu cette émotion, ses yeux sont fermés. »

Piquée charcutée sur le pire d'Internet, et donc sans référence... En cherchant un peu, on trouve une version anglaise bien différente, et enfin l'original allemand :
The most beautiful thing we can experience is the mysterious. It is the source of all true art and science. He to whom the emotion is a stranger, who can no longer pause to wonder and stand wrapped in awe, is as good as dead — his eyes are closed. The insight into the mystery of life, coupled though it be with fear, has also given rise to religion. To know what is impenetrable to us really exists, manifesting itself as the highest wisdom and the most radiant beauty, which our dull faculties can comprehend only in their most primitive forms — this knowledge, this feeling is at the center of true religiousness. ”
Albert Einstein, in Mein Weltbild (1931), cité dans Introduction to Philosophy (1935) by George Thomas White Patrick and Frank Miller Chapman. 
" It is enough for me to contemplate the mystery of conscious life perpetuating itself through all eternity, to reflect upon the marvellous structure of the universe which we can dimly perceive, and to try humbly to comprehend even an infinitesimal part of the intelligence manifested in Nature. " As quoted in the Chicago Daily News by Charles H. Dennis. "
Original : " Das Schönste, was wir erleben können, ist das Geheimnisvolle. Es ist das Grundgefühl, das an der Wiege [berceau] von wahrer Kunst und Wissenschaft steht. Wer es nicht kennt und sich nicht mehr wundern, nicht mehr staunen kann, der ist sozusagen tot und sein Auge erloschen. Das Erlebnis des Geheimnisvollen – wenn auch mit Furcht gemischt – hat auch die Religion gezeugt. Das Wissen um die Existenz des für uns Undurchdringlichen, der Manifestationen tiefster Vernunft und leuchtendster Schönheit, die unserer Vernunft nur in ihren primitivsten Formen zugänglich sind, dies Wissen und Fühlen macht wahre Religiosität aus; in diesem Sinn und nur in diesem gehöre ich zu den tief religiösen Menschen. Einen Gott, der die Objekte seines Schaffens belohnt und bestraft, der überhaupt einen Willen hat nach Art desjenigen, den wir an uns selbst erleben, kann ich mir nicht einbilden. Auch ein Individuum, das seinen körperlichen Tod überdauert, mag und kann ich mir nicht denken; mögen schwache Seelen aus Angst oder lächerlichem Egoismus solche Gedanken nähren. Mir genügt das Mysterium der Ewigkeit des Lebens und das Bewußtsein und die Ahnung von dem wunderbaren Bau des Seienden sowie das ergebene Streben nach dem Begreifen eines noch so winzigen Teiles der in der Natur sich manifestierenden Vernunft. " Mein Weltbild, 1934, I, Wie ich die Welt sehe.]
" The source of all true art and science ". Plutôt : " C'est le sentiment fondamental sur lequel se tient le berceau de l'art et de la science véritables. " . Pour Aristote, la philosophie commençait avec l'étonnement. Une citation d'Albert Einstein donnée entre guillemets qui y supprime le mot de science, il fallait le faire...




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