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jeudi 24 janvier 2019

L'AMOUR : Aphrodite Pandemos, Éros (Aphrodite Urania), Philia et Agapé

Page (en construction) créée pour la réunion du café-philo de Montluçon du 3 décembre 2018 sur le thème " L'amour ". L'association Exedra-Réflexion a tenu le 23 janvier une réunion sur le même thème.


Aphrodite Pandemos (Platon, Le Banquet, Phèdre),
Éros (Aphrodite Urania dans le même Banquet ; Plutarque),
Philia (Aristote, Éthique à Nicomaque)

Aristote, Premiers analytiques, Loeb Classical Library, Oxford Classical Texts, Vrin 1966 :
II, xxii, 68ab : " L'amant préfère que l'aimé soit disposé à lui céder sans le faire, plutôt qu’il ne lui cède sans en avoir envie " ; " éros vise la philia plutôt que l'union charnelle " [définition de l'amour citée par le psychanalyste Jacques Lacan].


Agapé (latin caritas, amour chrétien de charité)


Montaigne :

« Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant: Par ce que c'était lui ; par ce que c'était moi. Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement, ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. » Essais, I, xxviii, page 188 de l'édition Villey/Saulnier/PUF/Quadrige.

« Les Dieux, dit Platon, nous ont fourni d'un membre inobédient et tyrannique: qui, comme un animal furieux, entreprend, par la violence de son appétit, soumettre tout à soi. De même aux femmes, un animal glouton et avide, auquel si on refuse aliments en sa saison, il forcène, impatient de délai, et, soufflant sa rage en leurs corps, empêche les conduits, arrête la respiration, causant mille sortes de maux. » Essais, III, v, page 859 de l'édition Villey/Saulnier/PUF/Quadrige.


«  L'amour n'est autre chose que la soif de cette jouissance en un sujet désiré, ni Venus autre chose que le plaisir à décharger ses vases, qui devient vicieux ou par immodération ou indiscrétion. Pour Socrate l'amour est appétit de génération par l'entremise de la beauté. Et, considérant maintes fois la ridicule titillation de ce plaisir, les absurdes mouvements écervelés et étourdis de quoi il agite Zénon et Cratippe, cette rage indiscrète, ce visage enflammé de fureur et de cruauté au plus doux effet de l'amour, et puis cette morgue grave, sévère et extatique en une action si folle, et qu'on ait logé pêle-mêle nos délices et nos ordures ensemble, et que la suprême volupté ait du transi et du plaintif comme la douleur, je crois qu'il est vrai ce que dit Platon que l'homme est le jouet des Dieux et que c'est par moquerie que nature nous a laissé la plus trouble de nos actions, la plus commune, pour nous égaler par là, et apparier les fols et les sages, et nous et les bêtes. » Essais, III, v, page 877 de l'édition Villey/Saulnier/PUF/Quadrige.

« L’amour ne me semble proprement et naturellement en sa saison qu’en l’âge voisin de l’enfance. » Essais, III, v, page 895 de l'édition Villey/Saulnier/PUF/Quadrige.


Carte du pays de Tendre :

Les trois villes de Tendre, Tendre-sur-Inclination, Tendre-sur-Estime et
Tendre-sur-Reconnaissance (XVIIe siècle)


François de La Rochefoucauld : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. » (Réflexions morales, 136)



Stendhal
« Ce qui j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections. » Chapitre II, " De la naissance de l'amour. "
« Ce qui assure la durée de l'amour, c'est la seconde cristallisation, pendant laquelle on voit à chaque instant qu'il s'agit d'être aimé ou de mourir. » Chapitre III, " De l'espérance ".


Georges Bizet :
« L'amour est enfant de bohème
Il n'a jamais jamais connu de loi
Si tu ne m'aimes pas je t'aime
si je t'aime prends garde à toi.
»
Carmen, 1875.

Nietzsche :

Mp XIV 1b, fin 1876 - été 1877 : 23[34] : " Grâce à Éros, deux êtres ont mutuellement du plaisir : comme tout différemment on verrait sans lui ce monde d’envie, d’angoisse et de discorde ! " [Die Welt ohne Eros. — Man bedenke, dass, vermöge des Eros, zwei Menschen an einander gegenseitig Vergnügen haben: wie ganz anders würde diese Welt des Neides der Angst und der Zwietracht ohne diess aussehen!]

« Amour.
Le plus subtil artifice qui donne l'avantage au christianisme sur les autres religions tient en un mot : il parla d'amour. Il devint ainsi la religion lyrique (alors que dans ses deux autres créations le sémitisme a donné au monde des religions épiques et héroïques). Il y a dans le mot d'amour quelque chose de si ambigu, de si stimulant, qui parle si éloquemment au souvenir, à l'espérance, que même l'intelligence la plus basse et le cœur le plus froid sentent encore quelque chose de l'auréole de ce mot. Il fait que la femme la plus avisée et l'homme le plus vulgaire pensent là aux instants relativement les moins égoïstes de leur vie commune, même si Éros n'a pris chez eux qu'un envol à ras de terre ; et tous ceux-là, les innombrables, qui souffrent d'une absence d'amour, de la part de leurs parents, de leurs enfants ou de leurs bien-aimés, mais surtout les êtres d'une sexualité sublimée [sublimirten Geschlechtlichkeit,], ont trouvé dans le christianisme juste ce qu'il leur fallait. » (Nietzsche, Opinions et sentences mêlées (1879), § 95)

« Tout ce qu'on appellera amour. [...] C'est l'amour des sexes [die Liebe der Geschlechter] qui trahit le plus clairement sa nature d'aspiration à la possession [Drang nach Eigenthum] : l'amoureux veut la possession exclusive et inconditionnée de la personne qu'il désire avec ardeur, il veut exercer un pouvoir inconditionné sur son âme comme sur son corps, il veut être l'unique objet de son amour et habiter et gouverner l'âme de l'autre comme ce qu'il y a de plus haut et de plus désirable. [...] On s'étonne que cette convoitise et cette injustice sauvages de l'amour sexuel [Geschlechtsliebe] aient été glorifiées et divinisées comme elles l'ont été à toutes les époques, au point que l'on ait tiré de cet amour le concept d'amour entendu comme le contraire de l'égoïsme alors qu'il est peut-être justement l'expression la plus naïve de l'égoïsme. [...] Il y a bien çà et là sur Terre une espèce de prolongement de l'amour dans lequel cette aspiration avide qu'éprouvent deux personnes l'une pour l'autre fait place à un désir et à une convoitise nouvelle, à une soif supérieure et commune d'idéal qui les dépasse : mais qui connaît cet amour ? Qui l'a vécu ? Son nom correct est amitié» (Le Gai Savoir, I, § 14, 1882 : traduction GF/Patrick Wotling revue)

" Tout ce qui est fait par amour s'accomplit toujours par-delà bien et mal. " (Par-delà bien et mal, IV " Maximes et interludes ", § 153, 1886).

« Comment chaque sexe a son préjugé au sujet de l'amour. — L'amour, pensé dans son tout, sa grandeur, sa plénitude, est nature et en tant que nature, il est de toute éternité quelque chose d' "immoral". » [Die Liebe, ganz, gross, voll gedacht, ist Natur und als Natur in alle Ewigkeit etwas „Unmoralisches“.]
(Le Gai Savoir, V, § 363, 1887 : traduction GF/Patrick Wotling revue)



mardi 2 octobre 2018

NOTES SUR LA BIOÉTHIQUE

Page créée pour documenter la réunion du café-philo de Montluçon du 1er octobre 2018, et améliorée après cette réunion.



Une définition de la bioéthique :
Réflexion morale (éthique de conviction, défense des principes ; du latin mores) ou éthique (du grec ancien ἦθοςéthique de responsabilité, considération pour les conséquences) sur, notamment, la conception, la peine de mort, la fin de vie et toutes les questions posées par les progrès des technologies biologiques. Soit tout ce qui tourne autour de la naissance, du corps et de la mort.
Valeurs impliquées : respect de la vie, dignité de la personne humaine, liberté, égalité des droits.

Notre sensibilité vis-à-vis de la souffrance humaine et animale s'est accrue. Par ailleurs l'éthologie a fait progresser notre connaissance du comportement animal.

La médecine a fondamentalement une visée thérapeutique ; secondairement une visée préventive. Les actes visés par les lois bioéthiques récentes n'entrent pas dans ce cadre.


Vue d'ensemble des problèmes

La mort :

La peine de mort
Pour : Hobbes, Locke, Rousseau, Kant
Contre : Beccaria, Albert Camus, Robert Badinter, Amnesty International.
Abolition en France : loi du 9 octobre 1981.

L'euthanasie et le suicide assistéLoi Claeys-Léonetti du 2 février 2016
Nietzsche, Humain, trop humain (1), II "Sur l'histoire des sentiments moraux", § 80 Le vieillard et la mort : « Abstraction faite des exigences qu'imposent la religion, on doit bien se demander : pourquoi le fait d'attendre sa lente décrépitude jusqu'à la décomposition serait-il plus glorieux, pour un homme vieilli qui sent ses forces diminuer, que de se fixer lui-même un terme en pleine conscience ? Le suicide est dans ce cas un acte qui se présente tout naturellement et qui, étant une victoire de la raison, devrait en toute équité mériter le respect : et il le suscitait, en effet, en ces temps où les têtes de la philosophie grecque et les patriotes romains les plus braves mouraient d'habitude suicidés. Bien moins estimable est au contraire cette manie de se survivre jour après jour à l'aide de médecins anxieusement consultés et de régimes on ne peut plus pénibles, sans force pour se rapprocher vraiment du terme authentique de la vie. — Les religions sont riches en expédients pour éluder la nécessité du suicide : c'est par là qu'elle s'insinue flatteusement chez ceux qui sont épris de la vie. »

Une clause de conscience pour les médecins pratiquant l'euthanasie et le suicide assisté ?

L'avortement ou IVG ; légalisé en France en 1975 par la loi Veil.


Depuis 1975 : suppression de la condition de détresse et du délai de réflexion, gratuité.Code de la santé publique, interruption volontaire de la grossesse
La clause de conscience des médecins en question?


L'abattage (notamment) rituel des animaux.

Le corps humain :

Circoncision et excision

Don et transplantations d'organes, transfusions
Populations à risques exclues des transfusions

Expérimentations sur l'humain.

Trans
Traitements hormonaux
Chirurgie

Chirurgie esthétique

L'homme augmenté (transhumanisme)


Le corps animal : 

Judaïsme : Dans la Genèse (I, 26), l'homme reçoit autorité sur poissons, oiseaux, bestiaux, bêtes sauvages et serpents. Interdiction de consommer un quartier de viande arraché à un animal vivant (Genèse IX, 4). Les rabbins ont fixé des règles d'abattage rituel.
Porc impur (Lévitique, XI, 7).


Art. 515-14 du Code civil créé par la loi n° 2015-177 du 16 février 2015 relative à la modernisation et à la simplification du droit. - « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité. Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens. » ;
Expérimentations sur l'animal.
Clonage (Brebis Dolly, 1996).

La naissance :

Fécondation in vitro. Conservation et auto-conservation des ovocytes. Anonymat des donneurs de sperme et d'ovocytes.
Recherches sur les cellules souches.
Eugénisme, diagnostique pré-implantatoire (DPI).

Le clonage.

La PMA ; cas des couples mariés hétérosexuels
Cas des femmes seules ou des couples de femmes
Accès aux origines, à la généalogie.

La GPA
Marchandisation.
Accès aux origines, à la généalogie.

Déclaration signée par tous les évêques de France : « La dignité de la procréation »


Le Comité d'éthique a rendu mardi 25 septembre son avis sur les thèmes attendus de la loi de bioéthique, dont le plus polémique est l'extension de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules.


Que certains exigent PMA ou GPA est une chose ; que la société réponde positivement en est une autre.


Les végétaux 
Les OGM.

* * * * *

Projet de loi bioéthique à venir au premier semestre 2019


* * * * *


Résumé du rapport de synthèse du Comité consultatif national d’éthique (CCNE)

Les principaux enseignements
Recherches sur l’embryon et les cellules souches embryonnaires humaines
Examens génétiques et médecine génomique
Dons et transplantations d’organes 
Neurosciences
Données de santé
Intelligence artificielle et robotisation
Santé et environnement
Procréation et société
Accompagnement de la fin de vie

[1] Recherches sur l’embryon et les cellules souches embryonnaires humaines (CSEh) : si ce thème a suscité des positions a priori divergentes – les participants s’opposant sur la question du statut de l’embryon et plus largement sur la légitimité des recherches sur l’embryon – la plupart s’accorde pour reconnaître qu’un encadrement législatif de ces pratiques est nécessaire. En dépit de ce consensus, le critère actuellement reconnu par la loi pour autoriser ces recherches (il ne doit pas exister de méthodes alternatives à l’utilisation d’embryons ou de CSEh) a été très discuté. Tandis que les uns défendent que les cellules souches adultes, en particulier les cellules reprogrammées en cellules souches pluripotentes (iPS), ou les cellules souches issues de sang de cordon, sont des alternatives indiscutables à l’utilisation de l’embryon ou des CSEh, que ce soit en recherche ou en thérapie cellulaire, les sociétés savantes ont rappelé que les cellules iPs ne sont pas encore des solutions alternatives fiables. Face aux nombreuses dérives possibles relevées, (création d’embryons à partir de gamètes ; différenciation en gamètes des cellules souches ou encore le « clonage » reproductif), les participants s’accordent pour considérer que la loi doit poser des limites à ne pas franchir. Les demandes d’éclaircissements de la loi - issues exclusivement des auditions des sociétés savantes – n’ont peu, voire pas, été discutées par la société civile.


[2] Examens génétiques et médecine génomique : un besoin d’information sur ce que sont ou ne sont pas les examens génétiques, leur portée et, plus généralement, sur le développement d’une médecine génomique a été souligné. Une tension prévaut toutefois au sein de la société entre la crainte d’un eugénisme et la volonté de réduire la souffrance, entre les risques et les dérives possibles de l’application élargie de dépistages et leurs bénéfices reconnus ou attendus. Les suggestions d’évolutions possibles de la loi de bioéthique et plus largement des lois relatives à la santé proviennent avant tout des experts du domaine qui proposent notamment : l’élargissement de certains diagnostics génétiques, tels que le diagnostic préimplantatoire (DPI) étendu aux aneuploïdies ou encore l’accès aux caractéristiques génétiques en post mortem est souhaité. Un débat entre les scientifiques se fait jour concernant l’extension du dépistage préconceptionnel. Plusieurs autres actions ont été souhaitées : renforcer la politique de santé concernant le handicap, assurer l’équité quant à l’accessibilité des dispositifs de santé à l’échelle du territoire, sécuriser les données personnelles (en particulier génomiques).


[3] Dons et transplantations d’organes : le don et la greffe d’organes n’ont pas été remis en cause en tant que tels au cours de la consultation. Les principes de gratuité, d’anonymat et de consentement, qui président aujourd’hui au prélèvement d’organes en France, semblent faire consensus. Les modalités du consentement ont, toutefois, été discutées, et la possibilité d’un consentement explicite, qui remplacerait ou complèterait le consentement présumé, a été plusieurs fois évoquée durant la consultation. Concernant les dons du vivant, la nécessité de s’assurer du consentement des individus a souvent été soulevée, en raison du risque de pressions familiales et sociales. La nécessité de mieux protéger et valoriser les donneurs, par la création d’un éventuel statut, a été soulignée. Concernant les donneurs décédés, même si une inquiétude existe concernant le fait que les proches ne respectent pas toujours la volonté du donneur, le besoin d’accompagner ces derniers a été évoqué par tous. Concernant les prélèvements encadrés par le protocole de « Maastricht III », une vigilance a été demandée pour que soient bien séparés la décision d’arrêter les traitements et le prélèvement d’organes. Concernant le receveur, la nécessité de créer les conditions d’une véritable égalité des chances pour accéder à la greffe a été réaffirmée.


[4] Neurosciences : assez peu de préconisations concrètes ont été données de la part de la société civile sur le thème des neurosciences. En effet, la recherche en neurosciences progresse, mais elle ne se cristallise pas encore sur des questions de société suffisamment précises pour donner lieu à des prises de position tranchées et investies. Aussi, ce sont plus des grands principes qui ont été rappelés : l’intérêt de la recherche en neurosciences pour trouver des solutions thérapeutiques aux maladies neurologiques, la nécessité de protéger les données individuelles, le constat de la complexité du cerveau, l’importance d’éviter toutes dérives dans l’application des techniques issues des neurosciences dans les domaines extra-médicaux, le principe de justice sociale notamment eu égard aux techniques de neuro-amélioration. Pour les champs non médicaux d’application des neurosciences, les avis semblent en revanche plus divergents, notamment en ce qui concerne l’éducation.


[5] Données de santé : le déficit d’information mentionné par beaucoup lors des EGB concernant les données techniques (anonymisation, pseudonymisation, techniques de sécurisation des données) ou les textes juridiques peut expliquer que les intervenants n’aient pas abordé certaines questions spécifiques, dont celle du partage des données pour la recherche. Les participants ont avant tout fait part de leur perception, d’une part, de ce que représentent les données massives de santé et, d’autre part, de l’impact de l’exploitation qu’elles pourraient avoir sur leur vie. Trois constats peuvent être dressés :
(i) une demande d’explications et d’information à propos du fonctionnement des outils numériques, et donc de l’exploitation des données collectées ;
(ii) une crainte que le développement de ces outils numériques n’induise une perte de la relation humaine patient/médecin, ainsi qu’une crainte que la télémédecine et les objets connectés constituent la seule solution proposée pour pallier les insuffisances du système de santé ;
(iii) une méfiance partagée quant au devenir des données et au risque de leur exploitation malveillante.
Deux demandes fortes ont été faites : (i) que la liberté de choix de chacun soit réellement assurée, notamment via une refondation du consentement, (ii) que l’exploitation des données ne se substitue pas à la décision humaine dans le domaine du soin et que des garde-fous soient mis en place pour protéger la vie privée.


[6] Intelligence artificielle et robotisation : dans le domaine de la santé, les applications des nouvelles technologies sont pleines de promesses mais soulèvent néanmoins des interrogations, voire des inquiétudes que le législateur et les concepteurs des systèmes doivent entendre. Une place trop grande accordée à ces systèmes risquerait, selon les participants, de déshumaniser la médecine. Plusieurs questions ont émergé : comment s’assurer, face à des systèmes aussi complexes, que le patient donne un consentement éclairé à leur usage ? Qui est responsable en cas d’erreur ou de dérèglement de la machine ? Que deviennent les données massivement collectées par ces systèmes et que reste-t-il du secret médical ? Par ailleurs, si ces systèmes pouvaient offrir des solutions pour les zones médicalement désertifiées, ils devraient être au service de tous et ne pas créer de nouvelles inégalités sociales ou territoriales. Les questions de la formation et de l’information se révèlent, en outre, capitales : les médecins et les personnels soignants devraient être formés à partir d’une analyse de leur rôle spécifique et de leur responsabilité particulière par rapport à l’usage de ces outils ; les concepteurs qui travaillent à les créer devraient être, quant à eux, sensibilisés aux conséquences de leurs choix.


[7] Santé et environnement : si la participation à ce thème a été faible, les diverses catégories d’intervenants ont non seulement partagé un large consensus sur l’importance de la prise en compte des facteurs environnementaux dans la politique de santé, mais aussi convergé vers une définition de la santé élargie à une dimension environnementale. Un besoin d’information sur les risques environnementaux et leurs liens avec la santé a été, par ailleurs, exprimé. Parmi les pistes rappelées à cette occasion, le soutien à la recherche publique pour mieux comprendre ces questions a été évoqué, ainsi que l’incitation faite aux experts de se démarquer de tout lien d’intérêts avec le monde économique concurrentiel.


[8] Procréation et société : si des différences profondes s’expriment dans la consultation sur la question de l’ouverture de l’Assistance Médicale à la Procréation (AMP) aux couples de femmes et aux femmes seules, l’importance de certains éléments est partagée par tous : l’importance d’une structure familiale, la réalité du désir d’enfant, la conscience de la responsabilité parentale vis-à-vis de l’enfant, la reconnaissance de la diversité actuelle des structures familiales. La réaffirmation de la gratuité du don de gamètes (écrit dans la loi), et plus largement le refus de la marchandisation du corps humain, sont également exprimés avec force. La réflexion sur l’accès aux origines des enfants nés par une procédure d’AMP avec tiers donneur est également considérée comme indispensable. La possibilité d’autoriser le recours à une gestation pour autrui (GPA) est rejetée de façon massive lorsqu’il s’agit d’une demande sociétale. Concernant l’anonymat du don, un consensus existe sur le fait de ne pas cacher aux enfants l’histoire de leur conception, et sur la distinction entre un donneur et un « père » ; en revanche, le débat persiste quant aux informations qui pourraient être dévoilées et leurs modalités d’accès, mais la distinction est clairement faite entre une information non identifiante et le dévoilement de l’identité du donneur, ce qui n’est pas assimilé à la levée de l’anonymat. La réflexion sur une modification de la législation sur la filiation est soulevée dans deux situations : celle d’un couple de femmes, puisque l’épouse de la femme qui accouche doit, en France, adopter l’enfant, et celle de l’établissement d’un état-civil français pour les enfants nés par GPA à l’étranger. La question de l’autoconservation ovocytaire a été abordée essentiellement par les sociétés savantes et les professionnels de santé qui ont exprimé le souhait que cette pratique soit autorisée, mais encadrée et non encouragée.


[9] Accompagnement de la fin de vie : s’est dégagé un très large consensus pour juger que l’on « meurt mal » en France et que de nombreux progrès devraient être réalisés rapidement, notamment pour parvenir à une réelle égalité territoriale et sociale dans l’offre de soins palliatifs et d’accompagnement de fin de vie. Il ressort que la culture palliative ne devrait pas être réservée au dernier temps de la vie, mais proposée dès l’annonce d’une maladie grave ou incurable, et renforcée, voire dispensée au domicile des patients - ce qui suppose des moyens financiers conséquents, des formations supplémentaires, et plus d’informations destinées aux citoyens comme au corps médical. Ainsi, tout le monde se rejoint sur l’idée qu’il est urgent d’allouer les moyens financiers nécessaires au développement des soins palliatifs et de faire en sorte que la loi Claeys-Leonetti soit réellement appliquée et respectée. Néanmoins, aucun consensus sociétal n’existe sur les questions du suicide assisté et de l'euthanasie. En outre, une large et ferme opposition à ces pratiques a été entendue de la part des professionnels de santé et des sociétés savantes interrogées. À l’aune de ces débats, il semble, enfin, nécessaire d’avoir une attention particulière pour les plus vulnérables, socialement, physiquement, dont la volonté et le consentement ne sont pas toujours respectés.


Enseignements à tirer

Au-delà des expressions réunies au cours des EGB, le CCNE a pu distinguer quelques consensus, divergences et autres points en tension.

1. Au cours de ces EGB, s’est confirmé un changement de vision des concitoyens sur la notion même de progrès médical. Alors que l’innovation médicale et scientifique est au cœur de la bioéthique, on perçoit une interrogation et même une inquiétude à propos des motivations des médecins et des scientifiques, et sur la notion même de progrès pour l’homme et l’humanité.

2. S’est fait jour un besoin essentiel d’information qui concerne non seulement les citoyens qui se sont exprimés, mais aussi les professionnels de santé.

3. Plusieurs thématiques inscrites dans le périmètre des États généraux de la bioéthique ont abordé la question de la recherche, de sa finalité plurielle, permettant d’accroître les connaissances fondamentales, mais aussi de répondre aux besoins diagnostiques, thérapeutiques et de compréhension des maladies non satisfaits. Toutefois, l’adhésion de celles et ceux qui se sont exprimés au principe de soutien à la recherche dépend largement des thématiques de recherche concernées.

4. A notamment été questionné ce que la société attend du système de santé et de la médecine. Malgré les progrès considérables des connaissances et des pratiques médicales, l’objectif utopique d’une santé « sans défaut » et d’une vie « sans risque » est pointé. En outre, la nécessité d’une prise en compte d’une certaine vulnérabilité et d’un soutien aux personnes fragilisées est clairement affirmée, rappelant par là-même les missions de soin et d’accompagnement de la médecine.

5. La place de l’humain au cœur du système de santé a régulièrement été réaffirmée, alors même que ce thème n’était pas prévu initialement. Cette inquiétude et cette demande citoyenne mettent en évidence ce qui deviendra probablement un enjeu de gouvernance majeur pour l’hôpital de demain : la place du citoyen usager, ou futur usager, par rapport à l’administration et aux équipes médicales et soignantes.
(i) Le soin ne se limite pas à un acte technique, rappellent les participants, et l’intelligence artificielle, en particulier, ne doit pas déshumaniser la médecine. Une clinique de l’écoute, de la « bientraitance », qui privilégie le colloque singulier entre le patient et le professionnel, est une revendication partagée par tous.
(ii) Les craintes d’utilisation frauduleuse ou abusive des données de santé ont également été exprimées. Il y a lieu d’être vigilant pour que l’utilisation des données personnelles en santé soit soumise au consentement éclairé du patient, que la logique assurantielle et solidaire du contrat social ne soit pas rompue.
(iii) L’attention a été particulièrement attirée sur les questions inhérentes au respect de la différence, en particulier de la différence engendrée par la marginalité, la précarité et la pauvreté, qui sont sources d’exclusion du système de santé, alors même que ces situations se multiplient. L’accès à la santé est un droit essentiel pour chaque personne ; il appartient à l’État de le garantir, ont rappelé les participants. Les EGB ont ainsi rappelé qu’une véritable démocratie sanitaire mobilise plusieurs enjeux, à commencer par la prévention et l’éducation à la santé.
(iv) De même, les outils de performance en santé ne doivent pas échapper à la vigilance sur l’éthique de leur usage, à l’instar de la tarification à l’activité en vigueur dans les hôpitaux publics français.
Plus généralement, il est nécessaire de veiller à la non-prédominance des considérations économiques et efficientes dans l’organisation des soins.

6. Les enseignements tirés des États généraux de la bioéthique soulignent, enfin, un certain nombre de principes bioéthiques largement partagés par les participants : respect de la gratuité du don, de la non patrimonialité et de la non commercialisation du corps humain ; respect de la liberté et de l’autonomie ; l’importance de la dimension sociale de la santé et de la relation humaine ; le respect du droit à la différence et la protection des plus faibles ; une vigilance face à la transformation du système de santé. Cette vision française de la bioéthique correspond à un ancrage culturel fort, associé à un système de santé solidaire. 



vendredi 13 juillet 2018

L'ÉTRANGER

(Faut-il avoir peur des migrants ?)

Thème du café-philo de Montluçon du 2 juillet 2018. 

Prochaines réunions au bar de la Fraternité :

Lundi 3 septembre 2018, autour du Dictionnaire philosophique (1764-1774) de Voltaire.
Lundi 1er octobre 2018, sur le concept de bioéthique.
Novembre (sous réserve) " l'exégèse renouvelée " selon Abdennour Bidar.

* * * * *
extraneus « du dehors, extérieur; qui n'est pas de la famille, du pays, étranger ».

Ausländer, foreigner, Fremdestranger

ARISTOTE : « Est aussi facteur de sédition l’absence de communauté ethnique tant que les citoyens n’en sont pas arrivés à respirer d’un même souffle. Car de même qu'une cité ne se forme pas à partir d'une masse de gens pris au hasard, de même ne se forme-t-elle pas dans n'importe quel espace de temps. C'est pourquoi parmi ceux [les peuples] qui ont, jusqu'à présent, accepté des étrangers pour fonder une cité avec eux ou pour les agreger à la cité, la plupart ont connu des séditions. Ainsi des Achéens fondèrent Sybaris [Calabre actuelle] avec des Trézéniens, puis les Achéens devenus majoritaires chassèrent les Trézéniens, d'où la souillure qui échut aux Sybarites (1). Et à Thourioi (2) des Sybarites entrèrent en conflit avec ceux qui avaient fondé cette cité en même temps qu'eux sous prétexte que c'était leur propre pays : ils en furent chassés. À Byzance les nouveaux arrivants, ^pris en flagrant délit de conspiration, furent chassés par les armes. Les gens d'Antissa [sur l'île de Lesbos] chassèrent par les armes ceux qui fuyaient Chios et qu'ils avaient accueillis. Les gens de Zancle [ancien nom de Messine] ayant accueilli des Samiens, ceux-ci les chassèrent de chez eux. Les Appoloniates du Pont-Euxin [mer Noire] connurent des séditions après avoir introduit des étrangers chez eux. Les Syracusains, après la période des tyrans [Hiéron et Trasybule], ayant fait citoyens des étrangers, en l'occurrence des mercenaires, connurent des séditions et en vinrent aux armes. Les gens d'Amphipolis [Macédoine orientale], ayant accepté des colons de Chalcis furent en majorité chassés par ces derniers. »
Les Politiques, livre V, chapitre 3, [11-13], 1303a-b. traduction et notes par Pierre Pellegrin, Paris : Flammarion, 1990, collection GF.
1. Les Sybarites restant, d'origine achéenne, avaient violé l'accord même sur lequel reposait la fondation de la cité, ce qu'Aristote, comme sans doute la majorité des Grecs, assimile à un sacrilège.
2. Aristote semble faire allusion à l'ancienne Thourioi [Calabre actuelle] puisque Sybaris fut fondée en -720 et ravagée par les gens de Crotone en -510.

Plaute, Asinaria, vers 495 : Quand on ne le connaît pas, l'homme est un loup pour l'homme [Lupus est homo homini, non homo, quom, qualis sit, non gnovit ; cf Érasme, Adages, I, i, 69-70 : Homo homini Deus/Homo homini lupus ; Rabelais, Tiers livre, III : " Les hommes seront loups es hommes "]
Montaigne ; Homme dieu ou loup pour l’homme Essais III, v. Repris partiellement par Francis Bacon puis par Thomas Hobbes.


La phrase en latin médiéval si fueris Rōmae, Rōmānō vīvitō mōre; si fueris alibī, vīvitō sicut ibi., est attribuée à Ambroise de Milan. « Si tu es à Rome, vis comme les Romains ; si tu es ailleurs, vis comme on y vit. »
Cela fait référence au voyage de saint Augustin à Rome, où, comme il décrit dans la lettre 54 à Januarius, il s’est accoutumé aux usages.

Montaigne : estranger, le plus souvent au sens du mot anglais stranger.


Montesquieu : Lettres persannes, 1721.
" Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? " (Lettre XXX).
" Libanius [Déclamations 17 et 18] dit que à Athènes un étranger qui se mêlait dans l'assemblée du peuple, était puni de mort. C'est qu'un tel homme usurpait le droit de souveraineté. " (De l'Esprit des lois, 1748, II, 2).


Jean-Jacques ROUSSEAU : «  Toute société partielle, quand elle est étroite et bien unie, s’aliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu’hommes, ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvénient est inévitable, mais il est faible. L’essentiel est d’être bon aux gens avec qui l’on vit. Au dehors le Spartiate était ambitieux, avare, inique ; mais le désintéressement, l’équité, la concorde régnaient dans ses murs. Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins.  »  (Émile, Livre I)

Claude LÉVI-STRAUSS : « [En 1971 devant l’UNESCO] je m’insurgeais contre l’abus de langage par lequel, de plus en plus, on en vient à confondre le racisme défini au sens strict et des attitudes normales, légitimes mêmes, et en tout cas inévitables. Le racisme est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d’individus, de quelque façon qu’on le définisse, l’effet nécessaire d’un commun patrimoine génétique. On ne saurait ranger sous la même rubrique, ou imputer automatiquement au même préjugé, l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend partiellement ou totalement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre et de penser au dessus de toutes les autres, et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative n’autorise certes pas à opprimer ou détruire les valeurs qu’on rejette ou leurs représentants, mais, maintenue dans ces limites, elle n’a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement.

Si, comme je l’écrivais dans Race et histoire, il existe entre les sociétés humaines un certain optimum de diversité au delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent non plus descendre sans danger, on doit reconnaître que cette diversité résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi ; elles ne s’ignorent pas, s’empruntant à l’occasion, mais, pour ne pas périr, il faut que, sous d’autres rapports, persiste entre elles une certaine imperméabilité.

Tout cela devait être rappelé, et plus encore aujourd’hui où rien ne compromet davantage, n’affaiblit de l’intérieur, et n’affadit la lutte contre le racisme que cette façon de mettre le terme, si j’ose dire, à toutes les sauces, en confondant une théorie fausse, mais explicite, avec des inclinations et des attitudes communes dont il serait illusoire d’imaginer que l’humanité puisse un jour s’affranchir ni même qu’il faille le lui souhaiter. » (Le Regard éloigné, Préface, Paris : Plon, 1983)

Paul Ricœur : « L'une de celles [des idées universelles au sens régulateur] à laquelle je tiens beaucoup, se trouve dans le Projet de paix perpétuelle [1795] de Kant : c'est l'idée d' " hospitalité universelle ". Troisième article définitif : " [...] Hospitalité signifie donc ici le droit qu'a l'étranger, à son arrivée dans le territoire d'autrui, de ne pas y être traité en ennemi [...] L'étranger ne peut invoquer un droit d'accueil [...] mais un droit de visite, le droit qu'à tout homme de se proposer comme membre de la société en vertu du droit de commune possession de la surface de la Terre sur laquelle, en tant que sphérique, ils ne peuvent se disperser à l'infini. " A-t-on remarqué que c'est un argument de type copernicien, qui repose sur l'idée que nous habitons dans un monde fini ? Les hommes pourraient toujours aller ailleurs ; mais puisque nous sommes obligés de vivre dans un monde fini, alors il faut pouvoir habiter n'importe où : " Il faut donc qu'ils se supportent les uns à côté des autres, personne n'ayant originairement le droit de se trouver à un endroit de la Terre plutôt qu'à un autre. " Comme dans les précédents articles, insiste Kant, il n'est pas question de philanthropie, mais de droit. Hospitalité signifie le droit qu'a l'étranger de ne pas être traité en ennemi... Ce passage est vraiment étonnant, avec cette idée d'invoquer la finitude géographique : parce que la Terre est ronde, ses habitants doivent se supporter, c'est-à-dire pouvoir habiter n'importe où sur la ronde boule. [...] Il va d'ailleurs, si l'on y réfléhit, contre l'idée de terre promise, puisque tout le monde peut en droit habiter n'importe où. Cela ne signifie pas que chacun devienne de ce fait citoyen de n'importe où ; autrement dit, l'argument ne s'attaque en aucune façon à la souveraineté, mais à la xénophobie. » (La Critique et la conviction, " France/États-unis ", Paris : Calmann-Lévy, 1995, pages 103-104).

« Notre laïcité ne peut être perçue par les musulmans que comme une idée folle issue d'une religion fausse ; lorsqu'un imam entend dire que les lois de la République sont supérieures à celles de la religion, il entend quelque chose qui est tout simplement inconcevable pour lui. » (La Critique et la conviction, Paris : Calmann-Lévy, 1995, page 203).


Pape François : « Un changement d’attitude envers les migrants et les réfugiés est nécessaire de la part de tous ; le passage d’une attitude de défense et de peur, de désintérêt ou de marginalisation — qui, en fin de compte, correspond à la “culture du rejet” — à une attitude qui ait comme base la “culture de la rencontre”, seule capable de construire un monde plus juste et fraternel, un monde meilleur» (Message pour la Journée mondiale du migrant et du réfugié 2014). Il reste toutefois un aspect tragique et douloureux de cette expérience: le trafic de personnes, l’abus de travailleurs domestiques migrants et le travail d’esclavage. Parmi les catégories relativement récentes de personnes en mouvement qui requièrent une nouvelle forme de protection et qui exigent une attention urgente de la part de la communauté internationale, figure celle des mineurs non accompagnés, dont le nombre et les abus sont en rapide augmentation. »  INTERVENTION DE S.Exc. Mgr SILVANO TOMASI, OBSERVATEUR PERMANENT DU SAINT-SIÈGE AUPRÈS DU BUREAU DES NATIONS UNIES ET DES INSTITUTIONS SPÉCIALISÉES À GENÈVE* [13 juin 2014]

" Le principe de la centralité de la personne humaine, fermement affirmé par mon bien-aimé prédécesseur Benoît XVI (Cf. Lettre encyclique Caritas in veritate, 47), nous oblige à toujours faire passer la sécurité personnelle avant la sécurité nationale. Par conséquent, il est nécessaire de former adéquatement le personnel préposé aux contrôles de frontière. Les conditions des migrants, des demandeurs d’asile et des réfugiés, postulent que leur soient garantis la sécurité personnelle et l’accès aux services élémentaires. Au nom de la dignité fondamentale de chaque personne, il faut s’efforcer de préférer des solutions alternatives à la détention pour ceux qui entrent sur le territoire national sans autorisation. MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS POUR LA JOURNÉE MONDIALE DU MIGRANT ET DU RÉFUGIÉ 2018 [14 janvier 2018]



Montluçon, 2017

Les divers intervenants déplorent " une montée de l'intolérance ", les " raisons identitaires " des oppositions à l'accueil de tous les migrants qui se présentent ( "pour l'essentiel c'est la peur "), voire une "militarisation de la peur de l'autre " ; ou encore : " la politique européenne sur l'immigration, c'est la guerre ". Quant à l'impact des migrants sur le marché de l'emploi, " aucun problème, il y a du travail " ; pas de concurrence donc avec les travailleurs français (le risque d'entraîner tous les salaires à la baisse n'est pas davantage envisagé). 

On serait " tous issus de l'immigration ". Ce qui dans mon cas comme dans bien d'autres, est faux. Si j'ai 1/16 de polonais, tout le reste est de souche (précisions tout au début de ma généalogie). La représentante d'Amnesty International affirme que " l'asile est un droit ", sans plus de précision. Or dans notre bloc constitutionnel, il est stipulé :
" 4. Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d'asile sur les territoires de la République. " (Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946)
ce qui correspond à la seule notion de réfugié politique.

Il est certes humain et enrichissant d'accueillir des étrangers, comme pour des Français d'aller vivre et travailler hors de leur patrie, ce qui s'est toujours fait. On est d'autant plus sensible lorsque des enfants sont impliqués. Cependant l'immigration actuelle présente des caractéristiques particulières et soulève des difficultés nouvelles. Or aucune de ces difficultés et caractéristiques ne fut évoquée, fusse par un seul mot, lors de cette " table ronde ". Les divers exposés se sont bornés à présenter les actions d'associations ou d'individus en aide (démarches, enseignement du français, logement et emploi) aux migrants. Pas question donc de parler de zones de non droit, de territoires perdus, de communautarisme, de nouvel antisémitisme, encore moins d'atteintes à la laïcité ou de terrorisme islamique. Consensus dans l'angélisme...

Un bel optimisme économique fait dire qu'on aurait tout à gagner à ouvrir largement les frontières, que le travail des migrants créerait de nouveaux emplois. Un aspect de la question est cependant régulièrement négligé : il faut en effet prendre en considération les sommes envoyées par les immigrés vers les pays d’origine, soit plusieurs milliards d'euros à partir de la France (8 milliards d'€ selon Charles Milhaud, président du groupe Caisse d'épargne). Cela cause un déficit de consommation intérieure, donc déficit de la demande et de l'activité économique, d’où un effet négatif sur l’emploi.

En 2015, 80 075 demandes d'asile ont été enregistrées à l’OFPRA (source : ministère de l'Intérieur). Un intervenant utilise ce chiffre pour affirmer que par rapport à une population de 67 millions d'habitants, ce n'est pas grand' chose, et que nous pourrions bien le faire. Mais c'est confondre flux et stock, un flux qui s'ajoute à d'autres.

Ce n'est qu'après la fin de la réunion qu'un de mes voisins dans la salle osera nous parler de la question du halal pour tous, qu'il ne digère pas... La question n'aura pas été posée.

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Constitution du 24 juin 1793, Acte constitutionnel, article 4.

" - Tout homme né et domicilié en France, âgé de vingt et un ans accomplis ; - Tout étranger âgé de vingt et un ans accomplis, qui, domicilié en France depuis une année - Y vit de son travail - Ou acquiert une propriété - Ou épouse une Française - Ou adopte un enfant - Ou nourrit un vieillard ; - Tout étranger enfin, qui sera jugé par le Corps législatif avoir bien mérité de l'humanité - Est admis à l'exercice des Droits de citoyen français. "

" On est chez nous " ?
Code de l'urbanisme, article L. 101-1 (ancien article L. 110 issu de l'article 35 de la loi Defferre du 7 janvier 1983).

" Le territoire français est le patrimoine commun de la nation. "


Deux atteintes à la souverainteté nationale :

Nationalités multiples : estimées à environ 4 millions.

Vote des étrangers aux élections locales : fait l'objet d'une revendication ancienne.

Par ailleurs, l'afflux de migrants en provenance de pays où l'islam est religion d'État menace notre laïcité. Pays aussi à fort sexisme (situation très inégalité des femmes) et à forte homophobie (Stephen Smith).

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Extrait du compte rendu du Conseil des ministres du 21 février 2018
Le ministre d’État, ministre de l’intérieur, a présenté un projet de loi pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif [Immigration maîtrisée, droit d'asile effectif et intégration réussie]
. Ce projet de loi poursuit trois objectifs :
- la réduction des délais d’instruction de la demande d’asile ;
- le renforcement de la lutte contre l’immigration irrégulière ;
- l’amélioration de l’accueil des étrangers admis au séjour pour leurs compétences et leurs talents.
Tout d’abord, le projet de loi vise à renforcer la capacité de la France à accueillir ceux qui ont vocation à bénéficier d’une protection internationale. Ainsi, il accélère les délais de traitement de la demande d’asile et améliore les conditions d’accueil des demandeurs d’asile. Cette réforme s’avère nécessaire alors que l’année 2017 a connu le plus important volume de nouvelles demandes d’asile (100 000). Les délais sont réduits à chaque phase de l’instruction et du contentieux pour que les décisions soient rendues en six mois en moyenne. En outre, le séjour de certaines catégories de personnes bénéficiant d’une protection est sécurisé.
Ensuite, conformément aux engagements pris par le Président de la République devant les Français et réitérés devant les forces de l’ordre, et en pleine conformité avec le droit et les pratiques à l'échelle européenne, le projet de loi dote ces dernières et les préfectures d’un arsenal juridique innovant en vue d’améliorer l’efficacité de la lutte contre l’immigration irrégulière. Ainsi, il contient plusieurs mesures qui permettent de rendre plus effectives les décisions d’éloignement. Il affermit le régime de la retenue pour vérification du droit au séjour et celui de la rétention, en allongeant notamment leurs durées respectives. Il renforce les moyens juridiques dont disposent les forces de l’ordre pour contrôler les situations administratives.
La plus grande efficacité dans le traitement de la demande d’asile et la fermeté dans la lutte contre l’immigration irrégulière rendent possible une politique d’accueil généreuse et ouverte pour ceux qui ont vocation à être admis au séjour et à contribuer au développement de la France.
Le projet de loi simplifie donc la procédure dès le pays d’origine pour certains publics. Il étend le passeport talent aux salariés d’entreprises innovantes ainsi qu’à toute personne susceptible de participer au rayonnement de la France. Par ailleurs, le projet de loi favorise la mobilité des étudiants et chercheurs entre leur pays d’origine et la France, mais aussi dans le cadre de programmes de mobilité intra-européens. Le texte facilite enfin la recherche d’emploi pour ceux qui ont terminé leurs études en France et justifient d’un niveau suffisant.
S’agissant des territoires outre-mer, nombre des mesures d’application générale de ce projet de loi répondent à la situation spécifique de forte pression migratoire que certains d’entre eux connaissent.
Ainsi le projet de loi participe des objectifs plus généraux de la politique d’asile et d’immigration du Gouvernement : la maîtrise des flux migratoires, qui seule permet de garantir un droit d’asile effectif, l’accueil des étrangers admis au séjour et leur intégration.

Le 4 juillet : réunion de la CMP sur le projet de loi " Immigration maîtrisée, droit d'asile effectif et intégration réussie ".

À venir le 6 juillet : décision 2018-717 QPC du Conseil constitutionnel sur la fraternité.



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Sondage 27-28 juin 2018 :










vendredi 6 juillet 2018

FRATERNITÉ



FRATERNITAS, BROTHERHOOD, FRATERNITY,
BRUDERLICHKEIT, BRUDERSCHAFT, братство



« ... je marche avec tous ceux qui veulent aujourd'hui s'engager pour faire exister concrètement, réellement, quotidiennement, la fraternité la plus large. Du côté de tous ceux qui ont compris que la fraternité universelle est la valeur qui a le plus de valeur ».

L’appel de 100 personnalités pour une fraternité nationale et universelle (15 mai 2018)



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0 / Définitions, étymologies ; champ lexical
I / Antiquité gréco-romaine
II / Christianisme
III / Écrivains et philosophes
IV / Révolution et fraternité
V / Notes


0 / Définitions, étymologies, champ lexical :

Champ lexical :
Amitié - fraternisation - camaraderie - charité - frère - franc-maçonnerie - justice sociale - solidarité - concorporalité (Lamourette, nature commune des hommes) - empathie - identification - réciprocité - copinage - communauté - dialogue ( débat), philadelphe.
Sororité.

Adelphe :
Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque.
ἀδελφός = frère. φιλάδελφος = qui aime son frère, dans Sophocle (-Ve siècle).


Félix Gaffiot, Dictionnaire latin-français


Trésor de la Langue Française : " Sentiment de solidarité et d'amitié ". latin fraternitas « confraternité ; relations entre frères ».

Affrèrement des paysans du Languedoc (cf Le Roy Ladurie). Contrat qui règle l'organisation d'une famille complexe (frérèche) dans laquelle plusieurs couples vivent à même pot et feu, sous l'autorité d'un patriarche. Utilisé pour assurer l'exploitation de domaines étendus, surtout à la fin du Moyen Âge.


Théodore Dézamy : « ce sentiment sublime qui porte les hommes à vivre comme les membres d'une même famille, à confondre dans un intérêt unique tous leurs différents désirs, toute leur puissance individuelle. » 


I / Antiquité gréco-romaine :

Sur les Éduens (peuple de la Gaule celtique), montrant fraternité avec le peuple romain (Tacite, Annales, XI, 25).

La fraterniré entre frères ne va pas de soi. Rivalités fraternelles dans la mythologie juive : meurtre d'Abel par son frère Caïn ; Joseph vendu par ses frères (Genèse XXXVII) ; Esau qui vend son droit d’aînesse à Jacob pour un plat de lentilles; le Fils prodigue, méprisé par ses frères.

Dans la mythologie romaine Romulus et Rémus, les deux jumeaux fondateurs de Rome avec le meurtre du second par le premier.

Origine ancienne des deux règles d'or : " Faites aux autres ce que vous voulez qu'on vous fasse ; et ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse, ne le leur faites pas. " Elles découlent de l'identification à l'autre.

Philosophie grecque : « Ne fais pas à ton voisin ce que tu prendrais mal de lui » – Pittacos de Mytilène (-640 / -568), un des sept Sages, in Diels, fragment X, 3.
" Ne fait pas aux autres ce qui te met en colère quand ils te le font. " – Isocrates (-436/-338), orateur.
« - Comment mener la vie la meilleure et la plus juste ?
- En ne faisant pas nous-mêmes ce que nous reprochons aux autres. » Thalès de Milet (-624 / -546), un des sept Sages, Diogène Laërce, Vie..., I, 36.

On retrouvera ces règles d'or dans la Constitution de 1795 (Devoirs, article 2).

Réciprocité-identification chez Sénèque le Jeune : De la colère, III, xii : " Cette même chose qui m'indigne, je l'ai faite ou j'ai été prêt à la faire. "


II / Christianisme : 

Faites aux autres ce que vous voulez qu'on vous fasse ; et ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse, ne le leur faites pas.

 [Matthieu, VII, 12, pour la règle positive : Omnia ergo, quaecumque vultis ut faciant vobis homines, ita et vos facite eis. Aussi Luc, VI, 31 : Et prout vultis, ut faciant vobis homines, facite illis similiter. ]

Évangile selon Matthieu, XXIII, 8: " Vous êtes tous frères ", omnes autem vos fratres estis.

Paul, Épître aux Romains, XII, 10 : " Quant à l’amour de fraternité, soyez pleins d’affection réciproque, vous prévenant réciproquement d’honneur " ; caritate fraternitatis invicem diligentes, honore invicem praevenientes. En grec : Τῇ φιλαδελφίᾳ εἰς ἀλλήλους φιλόστοργοι: τῇ τιμῇ ἀλλήλους προηγούμενοι:

Ière Épître de Pierre, II, 17 : " Tous les humains, honorez-les ; la Fraternité, aimez-la ! ". Omnes honorate, fraternitatem diligite.

Fraternité religieuse des enfants de Dieu. Le mouvement démocratique est sur ce point l'héritier du mouvement chrétien (Nietzsche, Par-delà Bien et Mal, V, § 202).

La déclaration Nostra Ætate de l'Église catholique sur le dialogue avec les religions non chrétiennes, promulguée en 1965 lors du concile Vatican II, emploie les expressions " dialogue fraternel ", " fraternité universelle ", " nous conduire fraternellement " 

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III / Écrivains et philosophes :

ÉPICTÈTE (vers 55 / vers 135) : « S’entretenir avec un homme qu’on tient pour un homme, c’est s’informer de ses opinions et lui découvrir en détail les siennes propres. » Entretiens, III, ix, 12. Bonne devise pour fb !! Les réseaux sociaux sont des lieux de dialogues, de fraternité intellectuelle.

Hapax des Essais de Montaigne. " Cette parfaite amitié, de quoi je parle, est indivisible: chacun se donne si entier à son ami, qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs; au rebours, il est marri qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs âmes et plusieurs volontés pour les conférer toutes à ce sujet. Les amitiés communes, on les peut départir : on peut aimer en celui-ci la beauté, en cet autre la facilité de ses mœurs, en l'autre la libéralité, en celui-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste ; mais cette amitié qui possède l'âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en même temps demandaient à être secourus, auquel courriez vous ? S'ils requéraient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous? Si l'un commettait à votre silence chose qui fût utile à l'autre de savoir, comment vous en démêleriez vous? L'unique et principale amitié découd toutes autres obligations. " (I, xxviii, 191)

" Cet autre, que Plutarque voulait induire à s'accorder avec son frère : Je n'en fais pas, dit-il, plus grand état, pour être sorti de même trou. C'est, à la vérité, un beau nom et plein de dilection que le nom de frère, et à cette cause en fîmes nous, lui et moi, notre alliance. Mais ce mélange de biens, ces partages, et que la richesse de l'un soit la pauvreté de l'autre, cela détrampe merveilleusement et relâche cette soudure fraternelle. Les frères ayants à conduire le progrès de leur avancement en même sentier et même train, il est force qu'ils se heurtent et choquent souvent. " Essais, I, xxviiii, 185.

" Ce qu'on dit, homo homini ou Deus ou lupus " III, v. [Plaute, Asinaria, 495 ; Érasme, Adages, I, i, 70 ; Rabelais, Tiers Livre, III ; Hobbes, Épître dédicatoire du De Cive, 1642]


Hobbes, guerre de tous contre tous (bella omnium contra omnes) sans société civile (De Cive, préface, § 14).

Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699 : " Nous avons horreur de cette brutalité, qui, sous de beaux noms d’ambition et de gloire, va follement ravager les provinces et répand le sang des hommes, qui sont tous frères. [...] Tous les peuples sont frères et doivent s’aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères, qui est leur propre sang ! "

Jean-Jacques Rousseau : " Le chef est l'image du père
le peuple est l'image des enfants. " (Contrat social, I, 2).
Beau lapsus de Lionel Jospin à l'Assemblée : " La seule chose que les enfants ne sachent pas... " (pour " les Français ").

ChateaubriandMémoires d'outre-tombe, XLIII, 7, conclusion de 1841 :
« Le christianisme est l'appréciation la plus philosophique et la plus rationnelle de Dieu et de la création ; il renferme les trois grandes lois de l'univers, la loi divine, la loi morale, la loi politique : la loi divine, unité de Dieu en trois essences ; la loi morale, charité ; la loi politique, c'est-à-dire la liberté, l'égalité, la fraternité.
Les deux premiers principes sont développés, le troisième, la loi politique, n'a point reçu ses compléments, parce qu'il ne pouvait fleurir tandis que la croyance intelligente de l'être infini et la morale universelle n'étaient pas solidement établies. Or, le christianisme eut d'abord à déblayer les absurdités et les abominations dont l'idolâtrie et l'esclavage avaient encombré le genre humain.
[...] Loin d'être à son terme, la religion du Libérateur entre à peine dans sa troisième période, la période politique, liberté, égalité, fraternité. »

Flaubert l'individualiste : " Le seul moyen de vivre en paix, c'est de se placer tout d'un bond au-dessus de l'humanité entière et de n'avoir avec elle rien de commun, qu'un rapport d'oeil. Cela scandaliserait les Pelletan, les Lamartine et toute la race stérile et sèche (inactive dans le bien comme dans l'idéal) des humanitaires, républicains, etc. Tant pis ! Qu'ils commencent par payer leurs dettes avant de prêcher la charité, par être seulement honnêtes avant de vouloir être vertueux. La fraternité est une des plus belles inventions de l'hypocrisie sociale. On crie contre les jésuites. ô candeur ! nous en sommes tous ! " (lettre à Louise Colet, 22 avril 1853).

Charles de Montalembert : « J'éprouve une invincible horreur pour tous les supplices et toutes les violences faites à l'humanité sous prétexte de servir ou de défendre la religion... L'inquisiteur espagnol disant à l'hérétique : la vérité ou la mort ! m’est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand-père : la liberté, la fraternité ou la mort ! La conscience humaine a le droit d'exiger qu'on ne lui pose plus jamais ces hideuses alternatives. » Discours à Malines (Belgique), 21 août 1863.

Edmond de Goncourt (1822-1896) et Jules de Goncourt (1830-1870) :
« Les mots ! Les mots ! On a brûlé au nom de la charité, on a guillotiné au nom de la fraternité. Sur le théâtre des choses humaines, l’affiche est presque toujours le contraire de la pièce. », Idées et Sensations, 1866.
Victor Hugo« Étouffez toutes les haines, éloignez tous les ressentiments, soyez unis, vous serez invincibles.
Serrons-nous tous autour de la république en face de l’invasion, et soyons frères. Nous vaincrons.
C’est par la fraternité qu’on sauve la liberté.  » (Depuis l'exil, première partie, du retour en France à l'expulsion de Belgique, Paris, I Rentrée à Paris, 1870).

Nietzsche : 
Le Voyageur et son ombre, 1879,

§ 263 :
Le chemin de l’égalitéQuelques heures d’escalade en montagne font d’un coquin et d’un saint deux êtres passablement égaux. La fatigue est le plus court chemin pour aller à l’égalité et à la fraternité – et la liberté enfin nous est donnée de surcroît par le sommeil.


Le Gai Savoir, I, 16 : faire obstacle à notre amitié et à notre fraternité (unsere Freund- und Bruderschaft)
IV, 278 : à mille lieux de se sentir comme une confrérie de la mort (die Brüderschaft des Todes).
V, 362 : La Révolution française a visé la fraternité [fraternalité] de peuple à peuple.(„Brüderlichkeit“ von Volk zu Volk)


Victor Hugo :


Pour Charles Péguy, la fraternité conjugue la charité chrétienne (précédant liberté et égalité) et la solidarité socialiste (qui en découle en les conciliant dans le collectif).

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IV / Révolution et fraternité :

Serment du Jeu de Paume de juin 1789,  "fraternité de rébellion" (Mona Ozouf, page 595). Cf le mythe des frères unis dans le meurtre du père selon Freud.

David, Musée Carnavalet, Paris


La fraternité, comme idéal, est un concept clé de la Révolution française : « Salut et fraternité » est le salut des citoyens pendant la période révolutionnaire. Il sous-tend l'esprit de la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, au cours de laquelle, entre autres, le marquis de La Fayette prête ainsi serment :

" Demeurer unis à tous les Français par
les liens indissolubles de la fraternité. "



Gravure de Philibert-Louis  Debucourt


Au Club des Cordeliers, en mai 1791, énoncé de la devise ternaire (idée d'une mention sur les plaques à l'usage des soldats).

La Constitution de 1791 justifiait ainsi l'institution de fêtes nationales :
« Il sera créé et organisé une Instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes et dont les établissements seront distribués graduellement, dans un rapport combiné avec la division du royaume. - Il sera établi des fêtes nationales pour conserver le souvenir de la Révolution française, entretenir la fraternité entre les citoyens, et les attacher à la Constitution, à la Patrie et aux Lois. » (Constitution du 3 septembre 1791, Titre I ). 
Abbé Henri Grégoire : « La religion nous apporte la fraternité, l'égalité, la liberté. » (septembre 1791 ; déclaration commentée par Alphonse Aulard).

Devise imputée par les Thermidoriens aux partisans de la Terreur : « la fraternité ou la mort », selon l'adage « Sois mon frère ou je te tue » ;


cette fraternisation peut être pratiquée par un « ensemble de moyens en vue d'établir ou de resserrer les liens d'une étroite union ». Cette fraternité est exclusive du cosmopolitisme.

Paul André Basset, prairial an IV (1796)
© Photothèque des Musées de la Ville de Paris - Ph. Ladet

Saint-Just magnifiait la fraternité amicale (Institutions républicaines).

Condorcet : "  Les principes de fraternité générale, qui faisaient partie de la morale chrétienne, condamnaient l’esclavage [...]  cette idée si consolante d’une fraternité du genre humain [...] DES institutions, mieux combinées que ces projets de paix perpétuelle, qui ont occupé le loisir et consolé l’âme de quelques philosophes, accéléreront les progrès de cette fraternité des nations ; et les guerres entre les peuples, comme les assassinats, seront au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et révoltent la nature, qui impriment un long opprobre sur le pays, sur le siècle dont les annales en ont été souillées. " (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, 6e, 9e et 10e époques).

Constitution de l'an III (1795)
Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen
" DEVOIRS
Article 2. - Tous les devoirs de l'homme et du citoyen dérivent de ces deux principes, gravés par la nature dans tous les coeurs : - Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. - Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir. "

2018-717/718 QPC :
" Le Conseil constitutionnel a jugé que la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle. Pour ce faire, il a rappelé qu'aux termes de son article 2 : « La devise de la République est "Liberté, Égalité, Fraternité". La Constitution se réfère également, dans son préambule et dans son article 72-3, à l'« idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité ». Il découle de ce principe la liberté d'aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national. 

Rappelant toutefois, selon sa jurisprudence constante, qu'aucun principe non plus qu'aucune règle de valeur constitutionnelle n'assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d'accès et de séjour sur le territoire national et qu'en outre, l'objectif de lutte contre l'immigration irrégulière participe de la sauvegarde de l'ordre public, qui constitue un objectif de valeur constitutionnelle, le Conseil constitutionnel juge qu'il appartient au législateur d'assurer la conciliation entre le principe de fraternité et la sauvegarde de l'ordre public. 

Au regard du cadre jurisprudentiel ainsi défini, le Conseil constitutionnel prononce, d'une part, la censure des mots « au séjour irrégulier » figurant au premier alinéa de l'article L. 622-4 du CESEDA, en jugeant que, en réprimant toute aide apportée à la circulation de l'étranger en situation irrégulière, y compris si elle constitue l'accessoire de l'aide au séjour de l'étranger et si elle est motivée par un but humanitaire, le législateur n'a pas assuré une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et l'objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l'ordre public. Le Conseil constate, en revanche, qu'une telle exemption ne doit pas nécessairement être étendue à l'aide à l'entrée irrégulière, qui, à la différence de l'aide au séjour ou à la circulation, fait naître par principe une situation illicite. "

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Pierre Leroux : « mettre la fraternité au centre ». (cité par Pierre Rosanvallon, La Société des égaux, II " Les pathologies de l'égalité ", 3 " Le communisme utopique ", Paris: Seuil, 2011).

Jacque François Dupont de Bussac, rédacteur de la Revue républicaine, Journal des doctrines et des intérêts démocratiques, 1834 : « Tout homme aspire à la liberté, à l'égalité, mais on ne peut y atteindre sans le secours des autres hommes, sans la fraternité. »

Théodore Dézamy, partisan d'un communisme unitaire : « La fraternité est ce sentiment sublime qui porte les hommes à vivre comme les membres d'une même famille, à confondre dans un intérêt unique tous leurs différents désirs, toute leur puissance individuelle. » (Code de la communauté, Paris, 1842).

Étienne Cabet (communiste) : « Mon principe, c'est la fraternité. Ma théorie, c'est la fraternité. Mon système, c'est la fraternité. Ma science, c'est la fraternité. » (Le Populaire, novembre 1844 ; cité par Pierre Rosanvallon, La Société des égaux, II " Les pathologies de l'égalité ", 3 " Le communisme utopique ", Paris: Seuil, 2011).

Le 20 avril 1848, événement fixé par le tableau de Jean-Jacques Champin conservé au Musée Carnavalet, eut lieu à l'Arc de Triomphe de Paris, une « Fête de la Fraternité » pour célébrer l'instauration du suffrage universel.

Fête de la Fraternité, 1848


Avec la révolution de 1848, la IIe République adopte " Liberté, Égalité, Fraternité " comme devise officielle le 27 février 1848, grâce à Louis Blanc. Le terme de « fraternité » apparaît pour la première fois dans les textes constitutionnels en novembre 1848 à l'article IV du préambule de cette Constitution : « Elle (la République française) a pour principe : la liberté, l’égalité et la fraternité. Elle a pour base la Famille, le Travail, la Propriété, l'Ordre public. » Dans l'article VIII du préambule de cette même Constitution, on lit : « Elle (la République) doit, par une assistance fraternelle, assurer l'existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d'état de travailler ».

Lithographie de H. Jannin, 1848

Par-delà Bien et Mal, V, 202 : enthousiastes de la fraternité qui se nommaient socialistes (Bruderschafts-Schwärmern, welche sich Socialisten nennen).


Fraternisation des soldats français et allemands, Noël 1914.


Alain Finkielkraut : " Est-ce un progrès que d'avoir haussé ainsi la notion de fraternité au rang de norme juridique ? " (Répliques, 22 septembre 2018)

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V / Notes :

Le terme de fraternité figure dans :

La Constitution de 1946 : article 2 (La devise de la République est : " Liberté, Égalité, Fraternité")


Préambule (" la République offre aux territoires d'outre-mer qui manifestent la volonté d'y adhérer des institutions nouvelles fondées sur l'idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité "),

articles 2 (La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité »)

et 72-3 (" La République reconnaît, au sein du peuple français, les populations d'outre-mer, dans un idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité. ").

Donc, " la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle " (2018-717/718 QPC du 6 juillet 2018).


Mona Ozouf, " Liberté, Égalité, Fraternité ", dans : Pierre Nora directeur, Les Lieux de Mémoire, tome III " La France ", volume 3 " De l'archive à l'emblème ", Paris : Gallimard, 1992, pages 582-629.

594 : fraternité d'un autre ordre que liberté et égalité :
des devoirs et non des droits
des liens et non des statuts
de l'harmonie et non du contrat
de la communauté nationale et non de l'individualité

Ordre
charnel plus qu'intellectuel
religieux plus que juridique
spontané plus que réfléchi

597 " Peut-on marier la fraternité aux valeurs individualistes de la liberté et de l'égalité ? Pour peu que l'on conçoive la fraternité comme la réalisation d'une communauté heureuse, lavée de tout conflit, et aux antipodes de l'égoïsme, elle déconsidère le projet de l'autonomie individuelle. "

602 Selon Pierre Leroux : la liberté est le but, l'égalité le principe, la fraternité (sentiment qui règle les actions du citoyen) le moyen.


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