mardi 3 octobre 2023

PHILOSOPHIES - NAISSANCE DU PHILOSOPHE suivi de E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN



Raphaël, " École d'Athènes " (détail), Platon tenant
le Timée et Aristote l'Éthique à Nicomaque

La discipline philosophique attire assez souvent des préjugés anti-intellectuels, préjugés que l'on rencontre formulés dans cette mauvaise vanne : " Un con qui marche va plus loin qu'un intellectuel assis. " Vanne qu'il est facile de contrer en faisant remarquer que le con, étant con par essence, va forcément dans la mauvaise direction, et donc qu'il vaudrait mieux pour lui rester assis que de s'égarer...


Si je devais résumer en une phrase : La philosophie, selon mon idéal, sert la connaissance (elle n'est pas l'ancilla de la théologie), la protège des croyances et de la surestimation d'elle-même ; la connaissance sert l'action et en particulier permet le développement des techniques. Mon étude des philosophies est passée par quatre sources : 1) Montaigne (lu dès le lycée) le premier des post-Anciens, excellent passeur vers les philosophes latins et grecs, passeur vers Diogène Laërce passeur lui-même. 2) Schopenhauer et son Die Welt als Wille und Vorstellung, ouvrage pédagogique ouvert sur les autres philosophes. 3) Nietzsche découvert au département de philosophie de l'Université Paris-X Nanterre et jamais quitté depuis ; cette université m'ayant accordé un peu trop facilement mes deux derniers diplômes, je me sentis obligé de faire un travail personnel complémentaire, dont je choisis les auteurs parmi ceux au programme de l'agreg externe de philo de ces années-là : Gottfried W. Leibniz et David Hume (sur l'entendement humain), George Berkeley, Platon et Aristote évidemment, Descartes et Pascal, Cournot, et quelques alii.

À l'étymologie " amour de la sagesse ", je préfère le rappel de son lien initial avec la mathématique démonstrative et avec la logique. Ce qui apparut à la même époque en Chine mériterait plutôt le nom de " pensée chinoise ".
SOCRATE : « Moi, si je ne sais pas, je ne croie pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir. […] J’avais conscience de ne connaître presque rien. »
Platon, Apologie de Socrate, vi, 21d ; viii, 22d. 
Le distinguo entre savoir et croire savoir est fondateur de la philosophie (occidentale). Pour Aristote, la philosophie commençait avec l'étonnement, la prise de conscience d'une ignorance, le désir d'en sortir et d'accéder au savoir (Métaphysique, I, ii 5 ; cité par Arthur Schopenhauer ; mais déjà Platon dans Théétète, 155d). 

Marx (1) : " La philosophie parle des sujets religieux et philosophique autrement que vous [l'auteur de l'éditorial, Karl Heinrich Hermès] n'en avez parlé. Vous parlez sans étude, elle parle avec étude ; vous vous adressez à la passion, elle s'adresse à l'intelligence ; vous injuriez, elle enseigne ; vous promettez le Ciel et la Terre, elle ne promet rien que la vérité ; vous exigez qu'on ait foi en votre foi, elle n'exige pas la foi en ses résultats ; elle exige l'épreuve du doute ; vous épouvantez, elle apaise. Et vraiment, la philosophie est assez avisée sur le monde pour savoir que ses résultats ne flagornent pas la recherche du plaisir et l'égoïsme pas plus dans le Ciel que sur la Terre ; mais le public épris de la vérité, de la connaissance pour elle-même, pourra comparer sans doute son jugement et sa moralité au jugement et à la moralité de plumitifs ignares, serviles, inconséquents et stipendiés. " [Die Philosophie spricht anders über religiöse und philosophische Gegenstände, wie ihr darüber gesprochen habt. Ihr sprecht ohne Studium, sie spricht mit Studium, ihr wendet euch an den Affekt, sie wendet sich an den Verstand, ihr flucht, sie lehrt, ihr versprechet Himmel und Welt, sie verspricht nichts als Wahrheit, ihr fordert den Glauben an euren Glauben, sie fordert nicht den Glauben an ihre Resultate, sie fordert die Prüfung des Zweifels; ihr schreckt, sie beruhigt. Und wahrlich, die Philosophie ist weltklug genug, zu wissen, daß ihre Resultate nicht schmeicheln, weder der Genußsucht und dem Egoismus der himmlischen noch der irdischen Welt; das Publikum, das aber die Wahrheit, die Erkenntnis ihrer selbst wegen liebt, dessen Urteilskraft und Sittlichkeit wird sich wohl mit der Urteilskraft und Sittlichkeit unwissender, serviler, inkonsequenter und besoldeter Skribenten messen können.] (" L'éditorial du n° 179 de la " Gazette de Cologne " " , Gazette Rhénane [Rheinische Zeitung], juillet 1842 [Der leitende Artikel in Nr. 179 der „Kölnischen Zeitung])
1. Texte : MEW-Band-1.
Traduction (revue) : Karl Marx Friedrich Engels, Sur la religion, Paris : Editions sociales, 1972.


Nietzsche : « Platon [République IX, 580d] et Aristote [Métaphysique I, i, 980b] ont raison de considérer les joies de la connaissance comme la valeur la plus désirable, — à supposer qu’ils veuillent exprimer là une expérience personnelle et non générale : car pour la plupart des gens, les joies de la connaissance relèvent des plus faibles et se situent bien au dessous des joies de la table. » 
Fragments posthumes, M II 1 3[9], printemps 1880.

A / Esquisse d'une définition de la philosophie
B / Premiers programmes philosophiques
C / Philosopher
D / À quoi sert la philosophie ?
E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN


A / Esquisse d'une définition de la philosophie :
Althusser : " Ce que nous appelons la philosophie n'existait pas avant Platon. " Louis Althusser, " Du côté de la philosophie ", 1967-68, in Écrits philosophiques et politiques, tome II, Paris : Stock/IMEC, 1995-1997 : philosophie surgie à partir de la science mathématique ; Alain Badiou est du même avis, cependant Euclide (vers -325 / vers -270) vient après Aristote.

Raphaël, " École d'Athènes " (détail), Hypatie.


// -470/469 SOCRATE -399 // -460 DÉMOCRITE -370 // 
 // -428/427 PLATON -348 // -384 ARISTOTE -322 // -342/341 ÉPICURE -270 //


Esquisse d'une définition de la philosophie (ce qui devrait être le point commun des diverses philosophies)
1. Un principe général de libre examen posant le privilège absolu de la connaissance sur les croyances et impliquant le doute justifié, la prudence, l’ouverture d’esprit. « Est-il chose qu’on vous puisse proposer pour l’avouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considérer comme ambiguë ? […] La vérité ne se juge point par autorité et témoignage d’autrui. […] Il ne faut pas croire à chacun, dit le précepte, parce que chacun peut dire toutes choses. » Montaigne, Essais, II, xii, pages 503, 507, 571 de l'édition Villey/PUF.

Le recours conjoint à des distinctions selon le principe de spécification (lien) et à des généralisations selon le principe d’homogénéité (lien).

La distinction entre le savoir, concept associé à celui, logique, de preuve, et ses formes dégradées : la simple documentation, l'élémentaire information. « Ce qu’on n’a jamais mis en question n’a point été prouvé. Ce qu’on n’a point examiné sans prévention n’a jamais été bien examiné. Le scepticisme est donc le premier pas vers la vérité. Il doit être général, car il en est la pierre de touche. Si, pour s’assurer de l’existence de Dieu, le philosophe commence par en douter, y a-t-il quelque proposition qui puisse se soustraire à cette épreuve ? » Denis Diderot, Pensées philosophiques, 1746, XXXI. 
Mieux et plus loin que Descartes : « L'enseignement de la métaphysique, de l'art de raisonner, des différentes branches des sciences politiques, doit être regardé comme entièrement nouveau. Il faut d'abord le délivrer de toutes les chaînes de l'autorité, de tous les liens religieux ou politiques. Il faut oser tout examiner, tout discuter, tout enseigner même. » Condorcet, Cinq mémoires... , 1791, " Cinquième mémoire, Sur l'instruction relative aux sciences ".

2. Un distinguo (cf l'adage scolastique distinguo - concedo ... nego ..., je distingue - j'accorde - je refuse) et la reconnaissance d’une complémentarité fondamentale entre les vérités de fait et les vérités de raison, entre la vérité-correspondance (l'adæquatio de Thomas d'Aquin) et la vérité-cohérence, entre l’empirique et le rationnel (Thomas Hobbes, Gottfried W. Leibniz), entre la déduction et l'induction (Victor Brochard) ; en conséquence, la réflexion critique doit porter aussi sur la réalité des éléments fournis par l’investigation, sur les données des sens, et requiert la réponse au Quid facti ?
Avant Fontenelle, Montaigne : " Comment est-ce que cela se fait ? – Mais se fait-il ? faudrait-il dire. " (Essais, III, xi)
« Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause.  Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. [...] Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que, non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux. »
Œuvres de Fontenelle, tome 3, Paris : Salmon et Peytieux, 1825.
Fontenelle, Histoire des oracles, Première dissertation, chapitre IV. À propos de la dent d'or, Allemagne, fin du XVIe siècle :

3. La distinction, encore, entre ces vérités et les normes, entre la connaissance, théorique, concrète ou intermédiaire, et la morale. Distinction initiée par Sénèque le Jeune entre ce qui est dans le Ciel (métaphore de l'idéal) et ce qui devrait être sur notre Terre (Questions naturelles). Distinction humienne entre is et ought to, puis plus précisément juridique, kelsenienne, entre sein et sollen, entre ce qui est et ce qui doit (ou devrait) être ; autrement dit, entre la logique (au sens scolaire de connaissance) et l’éthique. Plus simplement dit : ne pas prendre ses désirs pour des réalités.

4. Ce qui se dégage des œuvres d’auteurs qui, sans s’accorder sur tout (loin de là !!), se reconnaissent comme ayant en commun à la fois un niveau de langage, une méthode et des problématiques, ce qui leur permet, en des temps forts de leurs philosophies, de dialoguer : c’est Aristote répliquant brillamment à Platon, Diogène Laërce retraçant les vies et doctrines des philosophes grecs anciens ; c'est Pascal et Malebranche répliquant à Montaigne (« Le sot projet qu'il a eu de se peindre ! »). Leibniz répliquant à Descartes (Remarque sur la partie générale des Principes), à Pascal (Lettres) et à Locke ; Voltaire à Descartes et à Leibniz, Arthur Schopenhauer à Kant, Nietzsche à Platon, Pascal et Schopenhauer ; Jacques Bouveresse à Michel Foucault, et alii. ; le domaine de cette reconnaissance mutuelle, c’est le champ, ou l’ordre, philosophique, même s’il y a souvent contestation quant aux strictes frontières de ce domaine, et s’il est, bien évidemment, historiquement et géographiquement évolutif.

5. Les traits communs des philosophies se précisent enfin par ces formules et interrogations :
« Rien n’existe sans raison » (Cicéron) ; « Vivre c'est penser  » (vivere est cogitare) (Cicéron, Tusculanes, V) ; « Nul ne vient au plaisir sans passion » (Tertullien) ; « Si je suis trompé, je suis (Si fallor, sum.) » (Augustin) ;
« Que sais-je ? » (Montaigne) ; « Se fait-il ? » (Montaigne) ; « Rien de beau ne se fait sans passion » (Montaigne, Diderot) ; « Je pense, donc je suis » (Descartes) ; « La clarté est la bonne foi des philosophes » (Vauvenargues) ; « Que dois-je faire ? » (Kant) ;
« Pourquoi suis-je moi ? » (Stendhal) ; « Où allons-nous renouveler le jardin d'Épicure ? » (Nietzsche) ; « Dieu est mort » (Nietzsche) ; « Qu'est-ce que l'éducation ? » (Nietzsche) ; « Qu’est-ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mal ? Comment devons-nous vivre ? » (question posée à Tolstoï) ;
« Qu’est-ce que l’étant ? » (Martin Heidegger) ; « Qui est l’homme ? » (Heidegger) ;
« Pourquoi des philosophes ? » (Jean-François Revel) ; « Qu’est-ce qu’un civilisé ? » (Pierre Kaufmann) ; « Y a-t-il ou non deux couleurs dans les stylos de P. V. Spade ? » (Alain de Libera) – et par leurs explicitations.


Le Dîner des philosophes (vers 1772-1773) de Jean Huber. À la gauche de Voltaire : le peintre
Jean Huber, Diderot et Marmontel ; à sa droite, d'Alembert, La Harpe, Grimm, le père Adam ;
face à lui, de dos, probablement Condorcet (Voltaire Foundation, Oxford).


Kant caractérisa la philosophie comme la législation de la raison humaine (Critique de la raison pure [CRP], II " Théorie transcendantale de la méthode ", chapitre III "Architectonique de la raison pure ")

Condorcet : " La raison rendue méthodique et précise " (Cinq mémoires sur l'instruction publique, Second mémoire " De l'instruction commune pour les enfants ", II " Études de la première année ")
« Par la même raison l'on doit préférer les parties de la physique qui sont utiles dans l'économie domestique ou publique, et ensuite celles qui agrandissent l'esprit, qui détruisent les préjugés et dissipent les vaines terreurs ; qui, enfin dévoilant à nos yeux le majestueux ensemble du système des lois de la nature, éloignent de nous les pensées étroites et terrestres, élèvent l'âme à des idées immortelles, et sont une école de philosophie plus encore qu'une leçon de science. » Second mémoire, II. 
« L'histoire des pensées des philosophes n'est pas moins que celle des actions des hommes publics une partie de l'histoire du genre humain. [...] Une des principales utilités d'une nouvelle forme d'instruction, une de celles qui peuvent le plus tôt se faire sentir, c'est celle de porter la philosophie dans la politique, ou plutôt de les confondre.  » Troisième mémoire, " Sur l’instruction commune pour les hommes "

Monique Canto-Sperber, directrice de recherche au CNRS et ancienne directrice de l'É.N.S-Ulm., proposa cette caractérisation en quatre points de la discipline :
– attitude réflexive,
– sens de la globalité des questions,
acuité dans la perception des problèmes,
– usage de l’argumentation.
(Cf Le Débat, n° 98, janvier-février 1998, pages 132-133).

Platon pensait que la géométrie, et plus généralement les mathématiques, étaient capables de " tirer l'âme vers la vérité et de modeler la pensée philosophique ".

Alain Badiou (avec Gilles Haéri), Éloge des mathématiques,
Paris : Flammarion, 2015 ; collection Café Voltaire

Nietzsche était venu à la philosophie universitaire par la philologie (ses travaux sur Diogène Laërce) ; pour Condorcet, c'était par les mathématiques ; dans les deux cas, à partir d'une formation scientifique.

De même qu’il y a une coupure – bachelardienne – entre la connaissance générale et la connaissance scientifique, il y en eut une – platonicienne – entre l’utilisation courante du langage et cette activité philosophique caractérisée, selon l'excellente Monique Dixsaut, par un « usage différent du discours ». Cet autre usage présuppose la maîtrise de la langue, française chez nous, ce qui ne signifie pas qu’un individu tout seul puisse en être le maître. En philosophie, un minimum de  termes techniques
genre, espèce, sujet, objet, réel, imaginaire, symbolique, concept, analyse, synthèse, jugement analytique, jugement synthétique, forme, matière, substance, raison, passion, critique, épistémologie, morale, métaphysique, éthique, liberté, vérité, logique, dialectique, idéalisme, réalisme, matérialisme, spiritualisme, accident, essence, nécessité, contingence etc.
sont les moyens et instruments d’une pensée exempte de confusions dramatiques. Il faut déjà être un peu philosophe pour reconnaître la philosophie là où elle s'exprime.


B / Premiers programmes philosophiques :

Connais-toi toi-même (Chilon ou Thalès dans Platon, Protagoras)
" Opposer à la fortune la hardiesse, à la loi la nature, à la passion la raison " (Diogène de Sinope (le Diogène du tonneau, vers -410 / vers -323) , in Diogène Laërce, Vie, doctrine et sentences des philosophes illustres, VI, § 38). Ce qui probablement inspira notre moraliste Chamfort :

" [Opposer] la nature à la loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à l'erreur " (Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées, I, Maximes générales).

Ce à quoi j'ajouterais : Opposer à la Révélation, le Dei Verbum chrétien (Évangile selon Jean : " In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum. ") la rationalité : le Logos (λόγος) grec, le ratio et oratio latin (Cicéron, De Officiis, I, xvi). 

Montaigne semble dresser un programme philosophique lorsqu'il espère une attirance de la licence vers la liberté et de l'immodération vers la raison (Essais, III, v, page 845 de l'édition Villey/Saulnier/PUF ; page 887 de l'édition Balsamo/Magnien/Magnien/Simonin/Pléiade)

Jacques DU ROURE (début XVIIe / vers 1685) : « Parce qu’encore dans la philosophie, on considère les choses et les sociétés purement naturelles, je n’y traite pas des religions. Outre que – la nôtre exceptée, dont les principaux enseignements sont la justice et la charité [la justice avant la charité ; exeunt les deux autres vertus théologales, la foi et l’espérance …], c’est-à-dire le bien que nous faisons à ceux qui nous en ont fait, et aux autres – elles sont toutes fausses et causes des dissensions, des guerres, et généralement de plusieurs malheurs. »
Abrégé de la vraie philosophie, "Morale", § 69, 1665. Remarquable pour l'époque. Je soupçonne ce Du Roure d'avoir dissimulé son athéisme.

Faire attention à la matière et à la forme, avancer lentement, répéter et varier l'opération, recourir à des vérifications et à des preuves, découper les raisonnements étendus, vérifier chaque partie par des preuves particulières (Leibniz)


Frédéric Nietzsche (lien)
(Portrait par E. Munch, vers 1906) Notamment ce fragment posthume :

W I 2, été-automne 1884 : 26[153]
« De la naissance du philosophe.
1. Le profond malaise à être parmi les braves gens – comme parmi les nuages – et le sentiment de devenir paresseux et négligent, vaniteux aussi. Cela corrompt. – Pour voir clairement à quel point le fondement ici est mauvais et faible, on les provoque et on entend alors leurs cris.
2. Dépassement du ressentiment et de la vengeance à partir d’un profond mépris ou de compassion pour leur sottise.
3. Hypocrisie comme mesure de sécurité. Et mieux encore, fuite dans sa solitude. »
[Von der Entstehung des Philosophen.
1. Das tiefe Unbehagen unter den Gutmüthigen — wie unter Wolken — und das Gefühl, bequem und nachlässig zu werden, auch eitel. Es verdirbt. — Will man sich klar machen, wie schlecht und schwach hier das Fundament ist, so reize man sie und höre sie schimpfen.
2. Überwindung der Rachsucht und Vergeltung, aus tiefer Verachtung oder aus Mitleid mit ihrer Dummheit.
3. Verlogenheit als Sicherheits-Maßregel. Und noch besser Flucht in seine Einsamkeit.]


C / Philosopher :

S'exercer à mourir (Platon, Phédon, 67-68 ; Cicéron, Tusculanes, I, xxx, 74 ; Rabelais, Tiers livre, XXXI ; Montaigne, Essais I, 20), soit se passer de la perspective d'une vie éternelle. La mort passe du domaine de la religion à celui de la philosophie. Dépourvu d'âme immortelle, le sujet ne vit jamais sa mort propre, seulement celle des autres.

Vivre conformément à la nature (Épictète, Montaigne) : soit l'écologie avant la lettre.
Rechercher ce qu'ont pensé les philosophes au sujet d'un problème (Sicher de Brabant) ; c'est toute l'histoire de la philosophie.
Douter (les Sceptiques, Montaigne, Descartes, Condorcet) [avant d'examiner et de conclure]
" Philosopher, c’est donner la raison des choses, ou du moins la chercher, car tant qu’on se borne à voir et à rapporter ce qu’on voit, on n’est qu’historien. " (Encyclopédie, entrée "Philosophie", tome 12, 1751). 
« La véritable manière de philosopher, c'eût été et ce serait d'appliquer l'entendement à l'entendement ; l'entendement et l'expérience aux sens ; les sens à la nature ; la nature à l'investigation des instruments ; les instruments à la recherche et à la perfection des arts, qu'on jetterait au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie. » (Denis Diderot, Pensées sur l'interprétation de la nature, § 18). 
Autrement dit, penser sa pensée, et non, comme on l'entend dire aujourd'hui, " vivre sa pensée et penser sa vie ".
Emmanuel Kant : Réfléchir et décider par soi-même. Cf Hésiode. (lien)

Gilles Deleuze : « La philosophie est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts. » (Qu'est-ce que la philosophie – Gilles Deleuze et Félix Guattari).
Concepts de Nietzsche : dévaluation [Umwertung] des valeurs, esprit libre, éternel retour, nihilisme, surhomme, volonté de puissance. Mais sa philosophie, comme Vigny le pensait de celle de Voltaire, vaut surtout en tant que critique.
U I 2b, fin 1870 - avril 1871 : 7[17] : « La pensée philosophique ne peut pas construire, seulement détruire [das philosophische Denken kann nicht bauen, sondern nur zerstören.]. » Cf Alfred de Vigny : « La philosophie de Voltaire […] fut très belle, non parce qu’elle révéla ce qui est, mais parce qu’elle montra ce qui n’est pas. » (Journal d’un poète, 1830).

Paul Ricœur : " L'une des tâches de la réflexion philosophique est de clarifier les concepts. Clarifiez d'abord votre langage, ne cessent de nous dire les Anglo-Saxons, distinguez les emplois des mots... " (La Critique et la conviction, " Éducation et laïcité ", Paris : Calmann-Lévy, 1995).

Idéalement, un programme d’introduction de la philosophie dans la Cité aurait dû opposer :
  1. au quotidien, les concepts (les notions les plus abstraites) ;
  2. à la Révélation (le Verbum judéo-chrétien), la rationalité du Logos grec, le ratio et oratio latin ;  Malebranche, Conversations chrétiennes, Entretien 1 : « Si donc vous n'êtes pas convaincu par la raison, qu'il y a un Dieu, comment serez-vous convaincu qu'il a parlé ? ». Et Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'Éducation, IV " Profession de foi du vicaire savoyard " : « Ils ont beau me crier : Soumets ta raison ; autant m'en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison. »
  3. à l’action/agitation collective, la réflexion (individuelle) ; ce qui n'exclut pas des retombées de ces réflexions individuelles sur les actions militantes.
  4. au risque, le courage ;
  5. au règne de l’opinion, enfin, le doute et le questionnement. 
Voir aussi : La philosophie noyée dans le café (mes notes critiques sur les cafés-philo parisiens)
Esprit, n° 239, janvier 1998, pages 200-205.


D / À quoi sert la philosophie ?

Via la logique, apparition de l'ordre déductif. Kant (qui ignorait la logique propositionnelle des Stoïciens) voyait dans la logique formelle [d'abord logique prédicative, plus tard logique des propositions], cette création d'Aristote injustement décriée et moquée par quelques auteurs de la Renaissance (Rabelais, Montaigne), puis par Molière, le signe principal de l'acquis en philosophie, mais la pensait à tort close et achevée  (Préface de la seconde édition de la CRP, 1787), peu avant que George Boole présente de cette logique une forme algébrisée.
  • Formalisation des raisonnements juridiques.
  • Fourniture de modèles aux sciences humaines.
  • Réfutation logique de la "preuve" ontologique de l'existence de "Dieu" (Gottlob Frege et Bertrand Russell).
- L'étude de l'histoire de la philosophie introduit efficacement et rapidement à l'histoire générale de l'Occident.

- Par son insistance sur l'argumentation et le raisonnement, valeur de formation à l'autocritique rationnelle, au souci de vérification (tout comme dans les mathématiques). Errare humanum est, perseverare diabolum, sed rectificare divinum.

Vérifier notamment les citations qui circulent, soit que leur texte est souvent corrompu, ou la citation mal découpée, soit que l'on attribue à l'un ce que l'autre a écrit.
John Locke, Essai sur l’entendement humain, IV, xvi, § 11 :
« He that has but ever so little examined the citations of writers, cannot doubt how little credit the quotations [citations] deserve [méritent] when the originals are wanting [manquent] ; and consequently how much less quotations of quotations can be relied on [sont fiables]. » - Le principe de raison suffisante (PRS) , le plus connu des principes logiques, établit un cadre de rationalité qui permettra l'essor des sciences exactes.
" Toutes les sciences ne reposent que sur le fondement général que leur offre le philosophe. " (Frédéric Nietzsche, Fragments posthumesP I 20b, été 1872 - début 1873, 19[136])
[Denn alle Wissenschaften ruhen nur auf dem allgemeinen Fundamente des Philosophen.]
- Contributions aux sciences :
  • Vers l'héliocentrisme : Philolaos de Crotone et Aristarque de Samos.
  • Démocrite d'Abdère : il n'y a que des atomes et du vide.
  • Hicétas de Syracuse : relativité galiléenne.
- Influence de la philosophie sur les conceptions générales de l'histoire (philosophie de l'histoire, Machiavel, Hobbes, Rousseau) ; avec la philosophie de l'éducation (Montaigne, Rousseau, Victor Cousin). Le droit public et la science politique dérivent de la philosophie politique. L'Humanisme et les Lumières aboutirent aux déclarations des droits (Habeas corpus, 1679 ; Bill of Rights, 1689 ; Declaration of Independence, 1776 ;  Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, 1789).

- " La philosophie joua un rôle décisif dans la construction de la laïcité comme idéal d'émancipation. " (Henri Pena-Ruiz, Dictionnaire amoureux de la laïcité, entrée " Philosophie ", Paris : Plon, 2014). Montaigne précurseur de la liberté de conscience (penser par soi-même), elle-même principe clé de la laïcité. Condorcet est à l'origine du modèle français, égalitaire mais non égalitariste, d'instruction publique.
« Tous les individus ne naissent pas avec des facultés égales […] En cherchant à faire apprendre davantage à ceux qui ont moins de facilité et de talent, loin de diminuer les effets de cette inégalité, on ne ferait que les augmenter. » (Nature et objet de l’instruction publique, 1791)
- Satisfaction du désir personnel de mieux comprendre notre situation d'humain existant. Amour, amitié, souffrance, mort. Avec l'application au problème de la fin de vie.
Humain, trop humain I, 1878, II " Sur l'histoire des sentiments moraux ", § 80 Le vieillard et la mort : « Abstraction faite des exigences qu'imposent la religion, on doit bien se demander : pourquoi le fait d'attendre sa lente décrépitude jusqu'à la décomposition serait-il plus glorieux, pour un homme vieilli qui sent ses forces diminuer, que de se fixer lui-même un terme en pleine conscience ? Le suicide est dans ce cas un acte qui se présente tout naturellement et qui, étant une victoire de la raison, devrait en toute équité mériter le respect : et il le suscitait, en effet, en ces temps où les têtes de la philosophie grecque et les patriotes romains les plus braves mouraient d'habitude suicidés. Bien moins estimable est au contraire cette manie de se survivre jour après jour à l'aide de médecins anxieusement consultés et de régimes on ne peut plus pénibles, sans force pour se rapprocher vraiment du terme authentique de la vie. — Les religions sont riches en expédients pour éluder la nécessité du suicide : c'est par là qu'elle s'insinue flatteusement chez ceux qui sont épris de la vie. »
- Le droit public et la science politique dérivent de la philosophie politique. Les Lumières ont abouti  à la Déclaration... de 1789 qui est aujourd'hui un élément de notre bloc constitutionnel.
Condorcet :
" Ni la constitution française, ni même la déclaration des droits, ne seront présentés à aucune classe des citoyens, comme des tables descendues du ciel, qu'il faut adorer et croire. " (Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'instruction publique, 20-21 avril 1792).
- Influence de la philosophie sur les conceptions politiques générales de l'histoire (philosophie de l'histoire, Machiavel, Hobbes, Rousseau, Burke, Tocqueville, et alii).


Genres, catégories, universaux (cadre général de la pensée) : 

Cinq genres platoniciens :
« L’Être, le Repos, le Mouvement, l’Autre, le Même […] il n’y a pas moins de cinq genres […] la nature des genres comporte la communication [participation] réciproque. » (Platon, Le Sophiste, 254e-257a).
Cette « communication réciproque », et la présence du Mouvement, répond par avance aux reproches que les idéologues marxistes firent à la métaphysique classique (qu’ils ne connaissaient pas) d’ignorer les relations, le contexte, le mouvement.

Dix catégories aristotéliciennes  de l’être : substance, quantité, manière d’être, relation ; endroit, moment, position, équipement, action, passion. » (Aristote, Catégories, IV, 1b)

Quatre catégories stoïciennes : substrat ou substance, qualités stables, manières d’être contingentes et manières d’être relatives (Stoicorum Vetera Fragmenta, II, 369 sqq.)

Cinq universaux (quinque voces) :
Le philosophe néo-platonicien Porphyre de Tyr (vers 234 / vers 305) : le genre, l’espèce, la différence spécifique, le propre, l’accident. (Isagoge, préface aux Catégories d'Aristote).

Sept catégories cartésiennes :
esprit, grandeur, repos, mouvement, relation, figure [forme], matière. 

Douze catégories kantiennes :
Quantité
unité
pluralité
totalité  

Qualité
réalité
négation
limitation

Relation
inhérence et subsistance
causalité et dépendance
communauté [Causalité d’une susbstance dans la détermination des autres]

Modalité
possibilité – impossibilité
existence – non-existence
nécessité [Existence donnée par la possibilité] - contingence

Deux catégories marxistes (matérialisme dialectique) : la matière, le mouvement (oubli notable de l'énergie). 


- Critique et dépassement de la mythologie et des religions. (opposition mythos/logos).
Pour le christianisme, la science doit être abolie (I Corinthiens XIII, 8), la philosophie est un vain leurre (Colossiens, II, 8), cependant récupéré en tant que ancilla théologiae (servante de la théologie) par Pierre Damien, Albert le Grand et Thomas d'Aquin.



La philosophie, comme toute entreprise humaine, n'est pas à l'abri de dévoiements :
« La philosophie peut prendre et même réussir jusqu’à un certain point à faire prendre ce que le véritable esprit critique considérerait comme l’expression la plus typique du dogmatisme et du conformisme idéologique du moment pour la forme la plus impitoyable et la plus sophistiquée de la critique. »
Jacques Bouveresse, Le Philosophe chez les autophages, I, Paris : Minuit, 1984.

E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN

Ma critique de la pseudo preuve de Dieu par Descartes : voir le § VIII de cette page en lien.

Pour nombre de nos contemporains, le nom de René Descartes reste encore, via l’adjectif "cartésien", synonyme de bonne logique, de bon sens ; il n’est donc pas inutile de revenir sur une polémique datant de quelques années (1997) entre le scientifique Claude Allègre (1937-2025), géologue renommé mais contesté, et le philosophe des sciences Vincent-Pierre Jullien (né en 1953), polémique décalquée des profondes divergences entre Descartes et les alliés actuels ou futurs de Blaise Pascal.
" Descartes [...] n'a pas distingué le certain de l'incertain. " (Leibiz, De la Réforme de la philosophie première et de la notion de substance, 1694). Ce qui est vraiment un comble pour un philosophe. 

E / 1   Claude Allègre, peu avant d’être nommé ministre de l’Éducation dans le gouvernement de Lionel Jospin en juin 1997, révéla la superficialité de son information philosophique lorsqu’il attribua au regretté Jean-François Revel (1924-2006) la belle expression de ... Pascal, " Descartes inutile et incertain " (" Les erreurs de Descartes ", Le Point, n° 1279, 22 mars 1997). Soutenant que l’approche mathématique serait responsable des erreurs dans les sciences, Allègre montre qu’il ignore que la rigueur des mathématiques réside dans l'effectivité de la relation entre définitions et démonstrations, dans les notations et le calcul formel, et non (comme le pensait Descartes) dans le vain recours en l’évidence - la pernicieuse confiance en soi ... - Mais il n’est pas exact que les mathématiques soient complètement détachées de l’expérience ; le calcul (maintenant effectué par des machines électroniques) et le tracé de figures sont des formes à part entière d’expérience. 

   Ceci étant, je ne suis pas sûr que dans cette querelle des erreurs de Descartes, que Claude Allègre est loin d’avoir ouverte puisqu’elle remonte à Pascal et qu’elle fut entretenue publiquement par Huyghens, Leibniz, D’Alembert, Voltaire et alii, Vincent Jullien ait entièrement raison (" Monsieur Allègre et Descartes ", Le Monde, 22-23 juin 1997, page 15). Lorsque Claude Allègre reproche à Descartes de mêler considérations religieuses et considérations scientifiques, le reproche est parfaitement fondé. Que cette approche religieuse soit historiquement datée ne lui enlève pas ce côté irrationnel et non scientifique auquel plusieurs contemporains étaient déjà sensibles puisqu’ils ne faisaient plus intervenir “Dieu” dans l’explication des phénomènes physiques. À lire Vincent Jullien, on pourrait penser que les savants se sont trompés autant les uns que les autres, et les philosophes de même, et autant que les savants, lorsqu’ils ont fait des sciences. Ce qui excuserait G. W. Hegel, entre autres, pour son De Orbitis qui assénait des certitudes contredites peu après par le télescope.


E / 2   Il faut se donner la peine d’examiner de près les cinq petits mais puissants écrits épistémologiques de Blaise Pascal :
Expériences nouvelles touchant le vide (1647)
Lettre au père Noël (29 octobre 1647)
Lettre à M. Le Pailleur (printemps 1648)
Au lecteur 
Traité de la pesanteur de la masse de l’air (1651-53)
On y trouvera une réflexion philosophique, véritablement rationnelle - selon nos critères actuels, mais aussi selon les critères baconiens (ceux de Francis Bacon, auteur, vers 1600, du fameux traité "De l’Avancement du savoir") - dirigée contre la "méthode cartésienne". Contrairement à ce qu’écrivit Vincent Jullien, Blaise Pascal n’admettait aucune interaction entre science et métaphysique, aucun recours à des "qualités occultes" du type de la vertu dormitive de l’opium immortalisée par Molière, aucun recours à des "définitions" circulaires ne définissant rien ; il reconnaissait à la raison expérimentale priorité sur les hypothèses désordonnées telles que l’existence d' un éther ou d’une matière subtile.

   Relativement au mouvement de la Terre, on trouve dans la table des Principes de la Philosophie de Descartes, en III, 28, " on ne peut pas proprement dire que la Terre ou les planètes se meuvent " ; puis, en III, 38-39, " suivant l’hypothèse de Tycho ... " Claude Allègre eut donc tort de parler de façon générale de "l’immobilité de la Terre" soutenue par Descartes. Mais la prudence du penseur du Cogito était telle qu’il est difficile de suivre Vincent Jullien se hasardant à vanter un " héliocentriste puissant et efficace ".

Descartes utile selon Condorcet :
" [Descartes] voulait étendre sa méthode à tous les objets de l’intelligence humaine ; Dieu, l’homme, l’univers étaient tour à tour le sujet de ses méditations. Si dans les sciences physiques, sa marche est moins sûre que celle de Galilée, si sa philosophie est moins sage que celle de Bacon, si on peut lui reprocher de n’avoir pas assez appris par les leçons de l’un, par l’exemple de l’autre, à se défier de son imagination, à n’interroger la nature que par des expériences, à ne croire qu’au calcul, à observer l’univers, au lieu de le construire, à étudier l’homme, au lieu de le deviner ; l’audace même de ses erreurs servit aux progrès de l’espèce humaine. Il agita les esprits, que la sagesse de ses rivaux n’avait pu réveiller. Il dit aux hommes de secouer le joug de l’autorité, de ne plus reconnaître que celle qui serait avouée par leur raison ; et il fut obéi, parce qu’il subjuguait par sa hardiesse, qu’il entraînait par son enthousiasme. " (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, Huitième époque)
  L’historien des sciences William Whewell nota que Descartes récusait les travaux de Galilée ; on lit avec stupeur : " Pour les expériences que vous me mandez de Galilée, je les nie toutes " dans une lettre à Mersenne d'avril 1634. Descartes faisait, pour Whewell, piètre figure à côté du savant italien : " Parmi les vérités en mécanique qui étaient facilement saisissables au début du XVIIe siècle, Galilée a réussi à en atteindre autant, et Descartes aussi peu, qu’il était possible à un homme de génie " (" Of the mechanical truths which were easily attainable in the beginning of the 17th century, Galileo took hold of as many, and Descartes of as few, as was well possible for a man of genius ", History of Inductive Sciences, 1847, VI, ii, tome 2, page 52). Descartes reconnut le principe d’inertie ; mais, comme pour Georg W. F. Hegel d’ailleurs, la liste de ses erreurs dans le domaine des sciences expérimentales est bien longue ; parmi ces erreurs :

- les tourbillons de matière subtile.
- six règles du mouvement (sur sept).
" Cette première règle cartésienne du mouvement est la seule qui soit parfaitement exacte. " (Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, 2e partie)
" Selon Descartes, schéma bizarre "
Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, 2e partie, " Sur l'art. 53",
traduction Paul Schrecker in Opuscules philosophiques choisis, Paris : Vrin, 1962.


- la génération spontanée.
- la "matière" calorique.
- le rejet des expériences de Galilée.
- la négation de l’attraction terrestre.
- la propagation plus rapide des sons aigus.
- la propagation des sons aussi rapides dans le sens du vent que contre le vent.
- la vitesse de la lumière plus élevée dans le milieu d’indice plus élevé.


E / 3  Il était donc assez cavalier de renvoyer dos à dos l’imperfection de la science à une époque donnée et les erreurs des philosophes,  ce qu'osa pourtant Jacques D’Hondt (né en 1920 en Indre-et-Loire - décédé le 10 février 2012 à Paris VIIIe) pour excuser Hegel : " Ce qui était vérité scientifique à l’époque de Hegel se trouve maintenant aussi périmé que les erreurs du philosophe" (Hegel et l’hégélianisme, Paris : Puf, 1982, colletion Que-sais-je ?, page 29). Ces erreurs de Hegel étaient relatives à la question dite des matières : éther, phlogistique (1), calorique, matière électrique ; en 1813, il imaginait leur compénétrabilité (Science de la logique, I, 2) ; en 1827, il les rejetait toutes, y compris donc l’électron (Encyclopédie des Sciences philosophiques). On sait que dans sa thèse de doctorat (le fameux De Orbitiis planetarum, août 1801), Hegel croyait avoir prouvé qu’il ne pouvait y avoir plus de sept planètes dans le système solaire ... ; ceci peu après la découverte de Cérès le 1er janvier 1801 par Giuseppe Piazzi.

   Invoquer en regard de ces erreurs la méthode qui permet de penser « librement », c’est tout d’abord jeter des doutes sérieux sur la valeur de la dite méthode ... C’est ensuite oublier qu’il ne s’agit pas seulement de penser librement, dans un fantasme de toute puissance de la pensée (fantasme qui relève très précisément d’une critique de la raison pure ; cf la colombe de Kant, oiseau imaginaire qui pensait son vol contrarié par l’air) ; il s’agit, surtout, de penser juste, donc en rapport permanent avec l’expérience du réel ainsi qu'avec la cohérence des concepts. La pensée scientifique ménage une place à la réalité extérieure qu’elle représente, précisément par le biais de la démarche expérimentale et de la spirale : hypothèse 1 - expérience - théorie - hypothèse 2 .... L’observation kantienne de la pratique déplorable du concept sans intuition, ou pensée vide (Critique de la raison pure, " Logique transcendantale ", I), c’est ce qui poussait déjà Leibniz à énoncer cette magnifique devise : « J’aime mieux un Loeuwenhoek [Antoni van Leeuwenhoek] qui me dit ce qu’il voit qu’un cartésien qui me dit ce qu’il pense. » (Lettre à Huyghens, 2 mars 1691).
   Vincent Jullien semble s’accorder avec Claude Allègre sur l’erreur que constituerait la conservation de la somme des quantités de mouvement (produit de la masse par la vitesse) dans le choc mécanique de deux solides ; elle se conserve effectivement, comme le savent les étudiants, mais vectoriellement seulement ; se conservent également, en mécanique classique (non relativiste), les grandeurs scalaires (numériques) que sont l’énergie cinétique totale et les masses (dans un référentiel donné). Pour Descartes, à qui faisait défaut la notion de vecteur (introduite au XIXe siècle), cette conservation des valeurs numériques (donc fausse) résultait "de ce que Dieu est immuable" ... (Les Principes de la Philosophie, II, 39). C’est ce recours à cette argumentation non scientifique, pour ne pas dire pitoyable, pré-aristotélicienne, recours déjà fort choquant au XVIIe siècle pour bon nombre de savants de cette époque, que Claude Allègre eut raison de signaler, le sauvant ainsi de l’oubli. L’esprit de la méthode et de la probité scientifiques résidait alors chez Bacon, Galilée, Pascal et Newton, davantage que chez leurs critiques mal inspirés.

Selon le Néerlandais Christian Huygens (1629-1695), " M. Descartes avait trouvé la manière de faire prendre ses conjectures et fictions pour des vérités. Et il arrivait à ceux qui lisaient ses Principes de philosophie quelque chose de semblable qu’à ceux qui lisent des romans qui plaisent et font la même impression que des histoires véritables. " « En voulant faire croire qu’il a trouvé la vérité, comme il le fait partout […] il a fait une chose qui est de grand préjudice au progrès de la philosophie. » Remarques de Huygens sur la vie de Descartes par Baillet, éd. de Victor Cousin, Fragments philosophiques pour servir à l’histoire de la philosophie – Philosophie moderne, volume I, Paris, 1866, page 119.
Condorcet nota dans son éloge de Huyghens que celui-ci n'avait pas suivi, dans ses recherches sur les lois des chocs des corps, " cette métaphysique qui avait égaré son maître ". (" Éloge de Hyughens ", dans Œuvres complètes, tome 1, Mélanges de littérature et de philosophie, " Éloges des académiciens de l'Académie royale des sciences, morts depuis l'an 1666, jusqu'en 1699 ", Brunswick et Paris : An XIII = 1804).

VOLTAIRE : " Il faut avouer qu'il n'y eut pas une seule nouveauté dans la physique de Descartes qui ne fût une erreur. Ce n'est pas qu'il n'eût beaucoup de génie ; au contraire, c'est parce qu'il ne consulta que ce génie, sans consulter l'expérience et les mathématiques : il était un des plus grands géomètres de l'Europe, et il abandonna sa géométrie pour ne croire que son imagination. Il ne substitua donc qu'un chaos au chaos d'Aristote. Par là il retarda de plus de cinquante ans les progrès de l'esprit humain. Ses erreurs étaient d'autant plus condamnables qu'il avait pour se conduire dans le labyrinthe de la physique un fil qu'Aristote ne pouvait avoir, celui des expériences, les découvertes de Galilée, de Toricelli, de Guéricke, etc., et surtout sa propre géométrie. " Questions sur l'Encyclopédie, article "Cartésianisme".


NOTE

1. Matière imaginée par le chimiste allemand Georg Ernst Stahl (1659-1734) pour expliquer les réactions d’oxydo-réduction ; d’autre part Stahl recourait à l’âme comme principe d’explication des phénomènes biologiques. Les chimistes français Antoine Lavoisier (1743-1794) et Pierre Bayen (1725-1798) refusèrent  cette croyance en un "phlogistique".



mardi 19 septembre 2023

INDEX NIETZSCHE : LES SOCIALISTES suivi de DOLLÉANS - LE CARACTÈRE RELIGIEUX DU SOCIALISME




« Quant à Michel Onfray, je n’ai pas attendu son " Traité d’athéologie " pour être allergique à cet indigent graphomane. Il faut être un crétin pour se définir comme un nietzschéen de gauche. »
Michel Houellebecq, entretien avec Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 25 août 2005. 


Pour une note générale sur mes indexations de Nietzsche, voir le début de "Dieu", la religion, dans l'œuvre de Frédéric Nietzsche.




Fragments posthumes, 1871,

U I 2b, fin 1870 - avril 1871 : 7[182] : " Refuser la déification du peuple : nous ne mettons ici nos pas que dans ceux du grand individu. Un pareil amoncellement de pareils débris peut-il être appelé civilisation [Cultur] , peut-il constituer une fin ? "
7[183] : " Est-ce que ce qui est utile à ceux de la multitude est une fin ? Ou bien ceux de la multitude ne sont-ils qu’un moyen ? "

U I 4a, 1871 : [69] : " Le socialisme est une conséquence de l’inculture générale, de l’éducation abstraite, de la grossièreté d’âme. [allgemeiner Unbildung, abstrakter Erziehung, Gemüthsroheit]. "
[70] : " Égalité de l’enseignement pour tous jusqu’à quinze ans. Car la prédestination au lycée par les parents, etc., est une injustice. "


Naissance de la tragédie (1872, 1874) :
§ 18 : " Il n’y a rien de plus terrifiant qu’un barbare état d'esclavage qui a appris à considérer son existence comme une injustice et qui se prépare à en prendre vengeance, non seulement pour elle, mais pour toutes les générations. [Es giebt nichts Furchtbareres als einen barbarischen Sclavenstand, der seine Existenz als ein Unrecht zu betrachten gelernt hat und sich anschickt, nicht nur für sich, sondern für alle Generationen Rache zu nehmen.] "


Cinq préfaces à cinq livres qui n'ont pas été écrits, 1980 [1872],
§ 3 L'État grec [Der griechische Staat] :
" La misère des hommes qui vivent péniblement doit encore être accrue pour permettre à un nombre restreint d'Olympiens de produire le monde de l'art. Voilà d'où provient ce ressentiment qu'ont entretenu de tout temps les communistes et les socialistes, ainsi que leurs pâles rejetons, la race blanche des "libéraux", à l'encontre des arts, mais aussi à l'encontre de l'Antiquité classique. Si la civilisation était réellement laissée au gré d'un peuple, si d'inexorables puissances n'y régnaient qui soient à l'individu lois et limites, on verrait alors le mépris de la civilisation, la glorification de la pauvreté d'esprit, la destruction iconoclaste des exigences artistiques, ce serait bien plus qu'une insurrection des masses opprimées contre quelques frelons oisifs : ce serait le cri de compassion qui renverserait les murs de la civilisation ; l'instinct [Trieb] de justice, le besoin d'égalité dans la souffrance submergeraient toutes les autres représentations. "


Schopenhauer éducateur, 1874,
§ 4 : " Toute philosophie qui croit qu’un événement politique puisse écarter, ou qui plus est résoudre, le problème de l’existence est une plaisanterie de philosophie, une pseudo-philosophie. Depuis que le monde existe, on a vu souvent se fonder des États ; c'est une vieille histoire. Comment une innovation politique suffirait-elle à faire des hommes, une fois pour toutes, les heureux habitants de la Terre ? 3


Fragments posthumes, 1875-1877,

U II 8b, printemps-été 1875 : 5[188] : " L'État idéal, dont rêvent les socialistes, détruit les fondements des grandes intelligences, l'énergie forte. " [Der ideale Staat, den die Socialisten träumen, zerstört das Fundament der großen Intelligenzen, die starke Energie.]

N II 3, fin 1876 – été 1877 : 21[43] : " Le socialisme se fonde sur la résolution de poser les humains égaux et d’être juste envers chacun : c’est la moralité la plus élevée. [Der Socialismus beruht auf dem Entschluss die Menschen gleich zu setzen und gerecht gegen jeden zu sein: es ist die höchste Moralität.] "

Mp XIV 1b, fin 1876 - été 1877 : 23[16] : la navigation aérienne sera favorable au socialisme ;
23[25] : " On reproche au socialisme de ne pas tenir compte de l’inégalité de fait entre les hommes ; toutefois ce n’est pas là un reproche, mais bien une caractéristique, car le socialisme décide de négliger cette inégalité et de traiter les hommes en égaux […] c’est dans cette décision de passer outre les différences que réside sa force exaltante. [Man wirft dem Socialismus vor, daß er die thatsächliche Ungleichheit der Menschen übersehe; aber das ist kein Vorwurf, sondern eine Charakteristik, denn der Socialismus entschließt sich, jene Ungleichheit zu übersehen und die Menschen als gleich zu behandeln [...] In jenem Entschluß, über die Differenzen hinweg zu sehen, liegt seine begeisternde Kraft.] "
Mp XIV 1 d, automne 1877 : 25[1] : Socialisme :
Améliorer la condition des couches les plus basses revient à améliorer leur capacité de souffrance ; le grand homme et la grande œuvre ne s’épanouissent que dans la liberté.
Les socialistes ont pour la plupart le tempérament sombre, débile, songe-creux, fielleux.


Humain, trop humain (1878, 1886),

V, § 235 : « Les socialistes aspirent à créer un état de bien-être pour le plus grand nombre possible. Si le foyer permanent de ce bien-être, l’État parfait, était réellement atteint, ce bien-être même détruirait le terrain sur lequel se développent la grande intelligence et, d’une manière générale, la forte individualité. »

VIII " Coup d'œil sur l'État ", § 446 : Pour ceux qui, en toute chose, envisagent l’utilité supérieure, le socialisme ne présente qu’un problème de puissance.
VIII, § 463 : Une chimère dans la théorie de la révolution.
Tout bouleversement de ce genre fait chaque fois revivre les énergies les plus sauvages, ressuscitant les horreurs et les excès depuis longtemps enterrés d’époques reculées.
VIII, § 473 : Le socialisme au point de vue de ses moyens d’action.
Le socialisme est le frère cadet et fantasque du despotisme agonisant, dont il veut recueillir l’héritage ; ses aspirations sont donc réactionnaires au sens le plus profond. Car il désire la puissance étatique à ce degré de plénitude que seul le despotisme a jamais possédé, il surenchérit même sur le passé en visant à l’anéantissement pur et simple de l’individu : lequel lui apparaît comme un luxe injustifié de la nature qu'il se croit appelé à corrigé pour en faire un organe utile de la communauté.[…] Ce qu’il lui faut, c’est la soumission la plus servile de tous les citoyens à l’État absolu, à un degré dont il n’a jamais existé l’équivalent. […] Il ne peut nourrir l’espoir d’arriver ici ou là à l’existence que pour peu de temps, en courant au terrorisme extrême. Aussi se prépare-t-il en secret à l’exercice souverain de la terreur, aussi enfonce-t-il le mot de « justice » comme un clou dans la tête des masses semi-cultivées, pour les priver complètement de leur bon sens (ce bon sens ayant déjà beaucoup souffert de leur demi-culture) […] Le socialisme peut servir à enseigner de façon bien brutale et frappante le danger de toutes les accumulations de puissance étatique, et à inspirer une méfiance correspondante envers l’État lui-même.
VIII, § 480 : les deux partis adverses, le parti socialiste et le parti national sont dignes l’un de l’autre : l’envie et la paresse sont les puissances motrices de l’un comme de l’autre.
Les troupes socialistes sont déjà nivelées de l’intérieur, tête et cœur.

IX, § 483 : Ennemis de la vérité. — Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. [Feinde der Wahrheit. — Ueberzeugungen sind gefährlichere Feinde der Wahrheit, als Lügen.]
IX, § 630 : « Si tous ceux qui nourrissaient une si grande idée de leur conviction, lui faisaient des sacrifices de toute nature et ne ménageaient à son service ni leur honneur, ni leur vie, avaient plutôt consacré ne serait-ce que la moitié de leurs forces à rechercher à quel titre ils tenaient à telle ou telle conviction, par quelle voie ils y étaient arrivés, quel air pacifique aurait l’histoire de l’humanité ! Quel surcroît de connaissances nous aurions ! »


Fragment posthume, 1878,

N II 7, été 1878, 30[3] : « J'ai vu le goût pour la sphère de pensée socialiste se répandre dans les classes supérieures : et j'ai dû dire, avec Goethe : " On ne semblait pas sentir qu'il faudrait d'abord tout perdre pour obtenir d'une certaine manière des bénéfices douteux. " » [« Man schien nicht zu fühlen, was alles erst zu verlieren sei, um zu irgendeiner Art zweideutigen Gewinnes zu gelangen. » (Kampagne in Frankreich, Pempelfort, novembre 1792)].


Opinions et sentences mêlées (1879),

§ 99 : Le poète montrant la voie de l’avenir.
Pourvu qu’on ne l’entende pas comme si la tâche du poète était, à l’instar de quelque utopiste de l’économie politique (1), de préfigurer dans ses images des conditions de vie plus favorables pour la nation et la société, ainsi que les moyens de les rendre possibles.
1. Allusion probable à Karl Marx. " Quant à Marx, rien non plus [non plus que pour Sade], bien qu'une Internationale se soit tenue à Bâle en 1869 en présence de Marx et Engels, à l'époque où Nietzsche s'y établit. Il est possible que Wagner ait mentionné le nom de Marx devant Nietzsche, mais le compositeur lui-même s'y intéressa peu, malgré son passé révolutionnaire (cf. ses amitiés avec Bakounine, Röckel, Herwegh qui, eux, le connaissaient bien). Dans les années 1870, le nom de Marx était peut-être même devenu tabou chez les Wagner... " (Dorian Astor, communication personnelle via facebook).

§ 304 : Esprits révolutionnaires et esprits possédants.
« Le seul moyen contre le socialisme qui soit encore en votre pouvoir est de ne pas le provoquer, c'est-à-dire de mener vous-mêmes une vie sobre et modeste, d'empêcher de votre mieux l'exhibition de toute opulence et d'aider l'État quand il frappe d'impôts cuisants le superflu et tout ce qui ressemble à du luxe. Vous ne voulez pas de ce moyen ? Alors, vous les riches bourgeois qui vous dites "libéraux", confessez-le donc, c'est votre propre et chère mentalité que vous trouvez si effroyable et menaçante chez les socialistes, mais qu'en vous-mêmes vous acceptez comme inévitable, comme si elle y était quelque chose de tout à fait différent. Si, tels que vous êtes, vous n'aviez ni votre fortune, ni le souci de la conserver, cette mentalité-là ferait de vous des socialistes : seule la possession vous distingue de ceux-ci. »


Fragments posthumes, 1879,
N IV 2, juin-juillet 1879 : [5] : « La sujétion [Unfreiheit] de l'opinion et de la personne est attestée par le penchant révolutionnaire.
La liberté par la satisfaction, l'adaptation [Sich-ein passenet le mieux-faire personnel. »


Le Voyageur et son ombre , 1879,

§ 285 : « Nos socialistes [...] gardent rancune à ce fameux juif ancien [Moïse] d’avoir dit : Tu ne voleras point. D’après eux, le septième commandement doit plutôt s’énoncer : Tu ne posséderas point. [...]
Il n'y a jamais eu deux lots réellement égaux, et quand il y en aurait, jamais l’envie de l’homme pour son voisin ne croirait à leur égalité. [...]
La mélodie fondamentale de l’utopie platonicienne, que continuent aujourd’hui encore à chanter les socialistes, repose sur une connaissance défectueuse de l’homme. [Plato’s utopistische Grundmelodie, die jetzt noch von den Socialisten fortgesungen wird, beruht auf einer mangelhaften Kenntniss des Menschen]. »
[Cf Leszek Kolakowski : « L’absence du corps et de la mort, l’absence de sexualité et d’agressivité, l’absence de conditions géographiques ou démographiques, bref, une interprétation qui ne voit en tous ces éléments que des facteurs purement sociaux, constitue l’une des dimensions les plus caractéristiques de l’utopie marxiste. » Histoire du marxisme, XVI].

§ 286 : « L’exploitation de l’ouvrier, on le comprend maintenant, fut une sottise, un gaspillage aux dépens de l’avenir, une menace pour la société. Voici que déjà on a presque la guerre : et en tout cas, pour maintenir la paix, signer des contrats et obtenir la confiance, les frais seront désormais très grands, parce que la folie des exploitants aura été si grande et si durable. »

§ 292. Victoire de la démocratie.
« Toutes les puissances politiques essaient maintenant d'exploiter la peur du socialisme pour consolider leur force. Mais à la longue, seule la démocratie en tirera avantage : car tous les partis sont aujourd'hui obligés de flatter le "peuple" et de lui donner des facilités et libertés de tous genres, grâce auxquelles il finit par devenir omnipotent. Le peuple est on ne peut plus éloigné du socialisme en tant que théorie visant à modifier l'acquisition de la propriété ; et quand un beau jour il aura en main la vis des impôts, grâce aux grandes majorités de ses parlements, il s'attaquera aux magnats du capitalisme, du négoce, de la bourse, et donnera lentement naissance, dans le fait, à une classe moyenne qui pourra oublier le socialisme, comme une maladie heureusement passée. — Le résultat pratique de cette démocratisation envahissante sera tout d'abord une fédération des peuples européens »


Fragments posthumes, 1880,
N V 4, automne 1880 : [106] : L’objection majeure contre le socialisme, c’est sa volonté de donner des loisirs aux natures vulgaires. Le vulgaire oisif est à charge à lui-même et au monde. [À rapprocher de cette réflexion de Julien Green : « Hier soir, erré à Montmartre dans le vent et la pluie. Tristesse immense du boulevard de Clichy, de cette foule qui ne sait pas comment s’amuser. Quel bonheur pour elle si l’esclavage était rétabli ! Elle ne connaîtrait plus l’angoisse du loisir. » Journal, 5 décembre 1932].
[109] : L'alcoolisme est beaucoup plus funeste que toutes les oppressions sociales.


Aurore. Pensées sur les préjugés moraux (1881, 1887),

II, § 132 : " Tous les systèmes socialistes reposent sans le vouloir sur le sol commun des doctrines de la compassion. [alle socialistischen Systeme haben sich wie unwillkürlich auf den gemeinsamen Boden dieser Lehren gestellt]. "


Fragments posthumes, 1881,

M III 1, printemps-automne 1881 : 11[188] : En général la direction du socialisme comme celle du nationalisme est une réaction contre le devenir individuel. [Im Allgemeinen ist die Richtung des Socialism wie die des Nationalismus eine Reaktion, gegen das Individuellwerden. Man hat seine Noth mit dem ego, dem halbreifen tollen ego: man will es wieder unter die Glocke stellen.]

N V 7, automne 1881 : 12[81] : Comprend beaucoup d'insatisfaits, qui autrefois se fussent raccrochés à Dieu [Die Unbefriedigten müssen etwas haben, an das sie ihr Herz hängen: z.B. Gott. Jetzt, wo dieser fehlt, bekommt z.B. der Socialismus viele solche, die ehemals sich an Gott geklammert hätten — oder patria (wie Mazzini)].


Le Gai Savoir. "la gaya scienza" (1882, 1887)

I, § 40 : Les masses [...] sont disponibles pour n'importe quel esclavage [le XXe siècle l'a bien montré]

V, § 356 : L'espèce d'hommes la plus myope, peut-être aussi la plus sincère, en tout cas la plus bruyante d'aujourd'hui, Messieurs les socialistes.


Fragments posthumes, 1884-1886,

W I 1, printemps 1884 : 25[263] : Le socialisme moderne veut créer le pendant laïque du Jésuitisme : chacun est absolument instrument. Mais le but n’a pas encore été trouvé jusqu’ici. [Der moderne Socialismus will die weltliche Nebenform des Jesuitismus schaffen: Jeder absolutes Werkzeug. Aber der Zweck ist nicht aufgefunden bisher. Wozu!]

W I 2, été-automne 1884 : 26[360] : Comme je trouve ridicules les socialistes avec leur optimisme imbécile portant sur « l'homme bon » qui attendrait au coin du bois qu'on ait d'abord supprimé l' « ordre » connu jusqu'ici et qu'on lâche ensuite tous les « instincts naturels ». [Wie mir die Socialisten lächerlich sind, mit ihrem albernen Optimismus vom „guten Menschen“, der hinter dem Busche wartet, wenn man nur erst die bisherige „Ordnung“ abgeschafft hat und alle „natürlichen Triebe“ losläßt.]

 [364] : le grand mensonge « égalité des hommes ».

N VII 1, avril-juin 1885 : [75] : Sottise des socialistes qui expriment toujours les seuls besoins du troupeau.
Le socialisme rêve tout à fait naïvement à la stupidité grégaire du "bon, vrai, beau" et aux droits égaux.

W I 6a, juin-juillet 1885 : 37[11] : Le socialisme – tyrannie extrême des médiocres et des sots, c’est-à-dire des esprits superficiels, des jaloux, de ceux qui sont aux trois quarts des comédiens – est en réalité la conséquence des idées modernes et de leur anarchisme latent ; une chose aigrie et sans avenir ; rien n’est plus risible que la contradiction entre les visages venimeux et désespérés de nos socialistes, – et de quels lamentables sentiments d’écrasement leur style même ne rend-il pas témoignage ! – et la jovialité moutonnière et anodine de leurs espérances et de leurs rêves.
La doctrine socialiste dissimule mal la " volonté de nier la vie " ; ce sont des déshérités, hommes ou races, qui ont dû inventer pareille théorie.
Le socialisme retarde l'avènement de la "paix sur la Terre" et du caractère débonnaire de la bête de troupeau démocratique ; il oblige l'Européen à garder de l'esprit.
37[14] : Le plus grand des mensonges – égalité des êtres humains.

W I 8, automne 1885 – automne 1886 : [180] : Tous les partis politiques actuels me répugnent, le socialiste n’est pas seulement l’objet de ma pitié.


Par-delà bien et mal (1886),

I " Des préjugés des philosophes ", § 21 : sorte d'apitoiement socialiste de ceux qui prennent la défense des criminels. [tellement actuel]

V " Contribution à l'histoire naturelle de la morale ", § 202 : ni dieu ni maître dit une formule socialiste [devise d’Auguste Blanqui].
§ 203 : « La dégénérescence générale de l'humanité, son abaissement au niveau de ce que les rustres et les têtes plates du socialisme tiennent pour « l'homme futur », — leur idéal — cette déchéance et ce rapetissement de l'homme transformé en bête de troupeau (l'homme, comme ils disent, de la "société libre"),  cette bestialisation des hommes ravalés au rang de gnomes ayant tous les mêmes droits et les mêmes besoins, c'est là une chose possible, nous ne pouvons en douter ! Quiconque a pensé jusqu'au bout cette possibilité connaît un dégoût de plus que les autres hommes — et peut-être aussi une tâche nouvelle ! » — —

IX " Qu'est-ce qui est aristocratique ? ", § 259 : « De nos jours on s’exalte partout, fût-ce en invoquant la science, sur l’état futur de la société où "le caractère profiteur" n’existera plus [allusion probable à Karl Marx] : de tels mots sonnent à mes oreilles comme si on promettait d’inventer une forme de vie qui s’abstiendrait volontairement de toute fonction organique. L’ "exploitation" [Ausbeutung] n’est pas le propre d’une société vicieuse ou d’une société imparfaite et primitive : elle appartient à l’essence du vivant dont elle constitue une fonction organique primordiale, elle est très exactement une suite de la volonté de puissance, qui est la volonté de la vie. – À supposer que cette théorie soit nouvelle, en tant que réalité c’est le fait premier de toute l’histoire : ayons donc l’honnêteté de le reconnaître ! – ».


Généalogie de la morale (1887),

I "  « Bon et méchant »« bon et mauvais » ", § 5 : " Qui nous garantit que la démocratie moderne, l''anarchisme encore plus moderne et surtout cette tendance que l'on observe aujourd'hui chez tous les socialistes d'Europe, à instaurer une " Commune ", c'est-à-dire à restaurer la forme sociale la plus primitive, ne soit pas un monstrueux atavisme ?

II " La « faute », la « mauvaise conscience » ", § 11 : " Un ordre juridique souverain et universel, conçu non pas comme instrument de lutte entre des complexes de puissance, mais comme arme contre toute lutte, répondant à peu près au cliché communiste de Dühring, selon lequel toute volonté devrait considérer toute autre volonté comme égale, cet ordre serait un principe hostile à la vie. un agent de destruction et de dissolution de l'homme, un attentat à l'avenir de l'homme, un symptôme de fatigue, un chemin détourné vers le néant... "


Fragments posthumes, 1887-1888,

W II 2, automne 1887 : [2] : Mon combat contre le christianisme latent (par exemple dans la musique, le socialisme)
[82] : Le socialisme n'est qu'un moyen d'agitation de l'individualiste : ce qu'il veut n'est pas la société comme fin du particulier, mais la société comme moyen.
[170] : Totalité de l'idéal socialiste : malentendu balourd de l'idéal moral chrétien.

W II 3, nov. 1887 - mars 1888 : [60] : l’ouvrier aujourd’hui éprouve son existence comme un état de détresse [Nothstand] (moralement parlant comme une injustice…)
[341] : dans un troupeau l’égalité peut primer [sur la liberté] ; […] dans le socialisme il n’y aura pas de convoitise.

W II 5, printemps 1888 :
14[6] :Concevoir l’étroite interdépendance de toutes les formes de corruption ; et, ce faisant, ne pas oublier la corruption chrétienne […] pas plus que la corruption socialiste-communiste (une conséquence de la chrétienne). [Wille zur Macht als Moral
Die Zusammengehörigkeit aller Corruptions-Formen zu begreifen; und dabei nicht die christliche Corruption zu vergessen
Pascal als Typus
ebensowenig die socialistisch-communistische Corruption (eine Folge der christlichen)]
La plus haute conception de la société des socialistes : la plus basse dans la hiérarchie des sociétés.
[höchste Societäts-Conception der Socialisten die niederste in der Rangordnung der Societäten]

14[29] : L’interprétation par laquelle le pécheur chrétien cherche à se comprendre est une tentative de trouver justifié son manque de puissance et d’assurance : il préfère se trouver coupable que de se sentir mal pour rien : en soi, c’est un symptôme de déclin qu’avoir seulement besoin de telles interprétations. Dans d'autres cas, le laissé pour compte en cherche la raison non dans sa "faute" (comme le chrétien), mais dans la société : le socialiste […] en ressentant son existence comme quelque chose qui est forcément la faute de quelqu'un, est en cela ce qu'il y a de plus proche du chrétien, qui croit aussi mieux supporter son mal-être [Sichschlechtbefinden] et son échec quand il a trouvé quelqu’un qu’il puisse en rendre responsable.
haine de l'égoïsme des autres chez le socialiste.
14[30] : « Quand le socialiste, avec une belle indignation, réclame "justice", "droit", "droits égaux", il est seulement sous l'effet de sa culture insuffisante, qui ne sait comprendre pourquoi il souffre : d’un autre côté, il s’en fait un plaisir. » [Wenn der Socialist mit einer schönen Entrüstung „Gerechtigkeit“, „Recht“, „gleiche Rechte“ verlangt, so steht er nur unter dem Druck seiner ungenügenden Cultur, welche nicht zu begreifen weiß, warum er leidet].
14[75] : Ignominie de tous les socialistes systématiques : penser qu'il pourrait y avoir des circonstances, des "combinaisons" sociales, dans lesquelles le vice, la maladie, le crime, la prostitution, la détresse cessent de se développer … Mais c'est condamner la vie même.

W II 6a, printemps 1888 : [30] : Nous sommes tolérants envers des choses, seulement parce que de loin elles ont de vagues relents chrétiens …Les socialistes en appellent aux instincts chrétiens, et c'est encore leur plus fine habileté.


L'Antéchrist (1889, 1895),
§ 53 : Sens où tout socialiste prend le mot de "vérité".
§ 57 : Ceux que je hais le plus ? la canaille socialiste, ceux qui rendent le travailleur envieux, qui lui enseignent la vengeance.


Crépuscule des Idoles (1889),
Divagations d'un "inactuel", § 34 : Le socialiste attribue son mal-être aux autres.
Esprit de vengeance qui pousse l'ouvrier socialiste à dénigrer la société.
§ 37 : L’ "égalité", une vague assimilation de fait, qui ne fait que s’exprimer dans la doctrine de l’ " égalité des droits ", relève essentiellement de la décadence […] nos socialistes sont des décadents [en français dans le texte].

Source : mise en ligne par Vadim Nasardinov : Revue d'économie politique — Tome XX, 1906, pages 425 et suivantes ; les notes non signées sont de Dolléans ou de Nasardinov ; les liens hypertextes non signés sont de moi Cl. C. Sur ce thème, voir aussi ma page INDEX NIETZSCHE : LES SOCIALISTES


ÉDOUARD DOLLÉANS - LE CARACTÈRE RELIGIEUX DU SOCIALISME (1906)

Introduction (par Vadim Nasardinov) :

Je laisse la parole à Georges Sorel : " M. Édouard Dolléans [1877-1954] vient de publier sous ce titre une brochure qui est la reproduction d’un article qui avait paru dans la Revue d’économie politique (juin 1906). Ce sujet a été traité un grand nombre de fois ; mais il n’a jamais porté bonheur à ceux qui l’ont abordé. La brochure de M. Dolléans mérite un examen un peu détaillé, parce que l’auteur est chargé d’une conférence à la Faculté de droit de Paris et parce que la Revue d’économie politique est un organe de professeurs fort attachés au christianisme; — on peut donc se permettre de regarder les idées de l’auteur comme ayant une valeur particulière et sa brochure comme ayant presque le caractère d’un manifeste lancé par la Faculté de droit de Paris. " (Le Mouvement socialiste, n° 180, novembre 1906)

Texte de Dolléans :

« Il est aujourd'hui de mode d'être socialiste comme il était de mode au XVIIIe siècle d'être homme sensible. Mais le mot socialisme est une expression imprécise sous laquelle se heurtent des conceptions très variées et souvent même contradictoires. Lorsqu'on interroge ceux qui se disent socialistes comme lorsqu'on étudie les ouvrages traitant du socialisme, on est étonné de se trouver non en présence d'une doctrine aux contours nettement arrêtés, mais en face d'un arc-en-ciel très nuancé de théories et d'affirmations divergentes. Les uns partent d'un socialisme d'État faisant appel à l'autorité du pouvoir central ; les autres d'un socialisme libertaire, faisant appel à la liberté ouvrière; les uns se disent socialistes réformistes et les autres socialistes révolutionnaires. Il y a un socialisme de lutte de classes, comme il y a un socialisme de paix sociale, un socialisme petit bourgeois comme un socialisme ouvrier; on prononce même le nom de socialisme libéral et, aux élections, tel candidat n'a pas craint de se présenter avec l'étiquette « socialiste individualiste », sans croire le moins du monde que ces deux mots juraient d'être réunis fraternellement.

Tout est dans tout, a dit Jules Laforgue (*), et tout est dans le socialisme. Si les différents mots dont on complète l'expression de socialiste évoquent des idées très différentes, la psychologie de ceux qui font profession de foi socialiste nous découvre des tempéraments qui ne sont pas moins dissemblables : le socialisme comprend dans ses rangs tout à la fois des dominateurs, des égalitaires et des mystiques.
*. L'idée remonte au présocratique Anaxagore de Clazomène. (Note de Cl. C.)

Les dominateurs, ce sont ceux dont l'ambition, le besoin d'activité, le désir de conduire et de commander se trouvent à l'étroit dans une démocratie. Dans une société militaire, théocratique ou aristocratique, ils auraient été des conquérants, des prêtres, des chefs.

À côté d'eux, il y a le socialisme de l'envie qui est celui des égalitaires, des impuissants dont la médiocrité est jalouse de toute supériorité plus que de toute inégalité.

Mais, plus nombreux que les dominateurs et les égalitaires, il y a les mystiques du socialisme, les âmes qui ont besoin d'une foi, d'un Credo, les esprits qui croient posséder la Vérité sociale comme à une autre époque ils auraient cru posséder la Vérité religieuse. Le socialisme est la forme qu'a prise au XIXe siècle la religiosité latente en la nature humaine, la forme sous laquelle se manifeste aujourd'hui le mysticisme de certains tempéraments. Le socialisme, c'est la foi nouvelle qui groupe autour d'elle les âmes insatisfaites et assoiffées d'idéal.

[[ «  Ce sentiment [religieux] a des caractéristiques très simples : adoration d'un être supposé supérieur, crainte de la puissance magique qu'on lui suppose, soumission aveugle à ses commandements, impossibilité de discuter ses dogmes, désir de les répandre, tendance à considérer comme ennemis tous ceux qui ne les admettent pas. Qu'un tel sentiment s'applique à un Dieu invisible, à une idole de pierre et de bois, à un héros ou à une idée politique, du moment qu'il présente les caractéristiques précédentes, il reste toujours d'essence religieuse. Le surnaturel et le miraculeux s'y retrouvent au même degré. Inconsciemment tes foules revêtent d'une puissance religieuse la formule politique ou le chef victorieux qui pour le moment les fanatise.

On n'est pas religieux seulement quand on adore une divinité, mais quand on met toutes les ressources de l'esprit, toutes les soumissions de la volonté, toutes les ardeurs du fanatisme au service d'une cause ou d'un être qui devient le but et le guide des pensées et des actions.

L'intolérance et le fanatisme constituent l'accompagnement nécessaire d'un sentiment religieux. Ils sont inévitables chez ceux qui croient posséder le secret du bonheur terrestre ou éternel ». Lien Nasardinov : Gustave Lebon, Psychologie des foules (1895), page 61 (Alcan) ]]

Image prise sur wikisource (Cl. C.)


Si l'on se place au point de vue strictement économique, le socialisme, comme le catholicisme social, implique la confusion de l'éthique et de l'économie politique, comme il implique un credo et un acte de foi. Malgré les sens divers que prend l'expression de socialisme et les définitions souvent opposées qu'on donne de ce mot, les doctrines socialistes ont une unité réelle : elles sont toutes essentiellement « une éthique sociale illustrée de considérations économiques ».

Lorsqu'on soumet à l'analyse les idées des penseurs socialistes, on rencontre, comme élément fondamental de leurs théories, une double croyance qu'on peut résumer en quelques lignes. Les institutions sociales sont seules responsables de la malfaçon des caractères humains, car, si la société est mauvaise, l'homme est bon. Comme les lois sont la cause des vices, des misères et des souffrances de l'individu, il est facile de mettre un terme à ceux-ci en changeant celles-là. Il suffit d'une réfection de la machine sociale pour rendre les hommes meilleurs, plus heureux et plus justes. C'est qu'en effet la nature humaine est une matière première malléable, aisée à façonner pour les fabricants de bonheur social. Cette croyance à la transformation possible et facile de la nature humaine sous l'influence d'une organisation sociale nouvelle charme notre imagination et notre sensibilité. Comme toute doctrine religieuse, le socialisme fait plus appel au cœur qu'à la raison et la puissance du socialisme est justement dans cette séduction du cœur, dans cette croyance religieuse à un avenir meilleur.

Pour mettre en relief l'unité des doctrines socialistes, il ne suffit pas de dire que toutes elles présentent un caractère religieux et qu'elles sont une éthique sociale illustrée de considérations économiques; il faut encore en tracer la physionomie générale par des caractères plus précis en les rapprochant des doctrines sociales chrétiennes et en les opposant à l'individualisme qui forme une antithèse avec les différentes variétés de socialisme.

On peut ramener à deux ces caractères distinctifs : le socialisme est tout à la fois une doctrine idéaliste et statique et une doctrine égalitaire et autoritaire.

La doctrine socialiste est idéaliste : elle oppose à la société présente d'injustice et de misère une société idéale de justice et de bonheur — elle oppose l'homme tel qu'il est dans notre société à l'homme tel qu'il serait dans une société plus juste et plus harmonieusement construite ; elle est idéaliste aussi parce qu'elle croit à la transformation certaine de la société mauvaise en une société meilleure et à la métamorphose de l'homme mauvais en homme meilleur — parce qu'elle conçoit l'humanité future sous des traits sensiblement différents de ceux que celle-ci présente aujourd'hui, qu'elle conçoit enfin l'existence possible d'une humanité sublimisée ayant perdu toute l'âcreté de ses vices et ayant conservé toute la douceur de ses vertus. 

Et, parce qu'idéaliste, le socialisme est aussi une doctrine statique. Le seul fait de concevoir un idéal social et les moyens précis de le réaliser limitent le mouvement de la société au terme où sera atteint le millénaire laïque rêvé; malgré l'idée du progrès indéfini dont le socialisme se revendique, on peut, en adaptant les paroles de [John] Stuart Mill, dire que, par une inévitable nécessité, le fleuve du progrès humain, s'il suit le cours que lui assigne le socialisme, aboutira à une mer stagnante. Une fois conquis, l'état idéal que se représentent les réformateurs sociaux sera comme un état stationnaire où les pouvoirs publics mettront à la raison ceux qui montreront quelque mécontentement du paradis retrouvé. 

Les socialistes se refusent à voir l'irréductible complexité de la réalité et veulent unifier celle-ci sur un modèle préconçu. 

Le socialisme tend à réduire la société à l'unité non seulement au point de vue matériel de l'organisation de. la production, mais au point de vue spirituel de la formation des consciences et des impersonnalités. L'Unité morale est la fin dernière que se proposent les réformateurs sociaux. Les théories socialistes, pour arriver à une coordination exacte des activités matérielles, à une organisation rationnelle du travail, sont conduites à l'unification des activités spirituelles, elles tendent logiquement à supprimer du centre de résistance de l'individualisme, la famille, à donner aux enfants une éducation commune. L'État n'est pas seulement un fabricant de produits, mais c'est aussi un fabricant de caractères. Pour inspirer la production d'une âme collective, ne faut-il pas, comme le dit M. Jaurès, « insuffler à l'argile humaine une âme communiste »? 

Parce qu'il faut vaincre et briser les résistances des personnalités rétives dont l'individualisme pourrait déranger le jeu harmonieux de l'automatisme social, les doctrines socialistes, doctrines unitaires, sont des doctrines d'autorité. Elles le sont aussi parce qu'elles visent non seulement à l'unité, mais à l'égalité. Certaines d'entre elles prétendent-elles faire appel à la liberté? Leur effort est vain et elles sont amenées par leur logique naturelle à un autoritarisme conscient ou inconscient. C'est sans succès que l'on tente de concilier l'antinomie qui existe entre l'égalité et la liberté. [Pierre-Joseph] Proudhon, qui voulait réaliser l'égalité par la liberté, a été conduit à des contradictions insolubles. On a pu démontrer fortement que sa conception égalitaire était inconciliable avec l'individualisme économique qu'il voulait sauvegarder. Et, vers la fin de sa vie, son individualisme ombrageux l'a conduit à sacrifier l'égalité à la liberté. 

L'idée de justice sociale qui est l'âme du socialisme, la philosophie du XVIIIe siècle l'avait empruntée aux théorie chrétiennes. L'essence de la conception socialiste est dans l'opposition entre la société actuelle d'anarchie et de misère et une société plus juste et plus heureuse. Par une piquante ironie, les origines de cette philosophie sociale sont chrétiennes : l'unique originalité des penseurs matérialistes du XVIIIe siècle a été de laïciser la conception chrétienne et de reporter du passé dans l'avenir l'idée de l'état de nature antérieur au péché, état de perfection, de justice, d'égalité et de bonheur, dont partait la philosophie chrétienne. Le rêve de bonheur social fondé sur l'égalité est du pur christianisme dont le socialisme n'est que le prolongement et les socialistes sont, par un amusant paradoxe, des chrétiens sans le savoir. 

Ainsi le noyau des doctrines socialistes est une conception chrétienne laïcisée : les socialistes sont des chrétiens sans le savoir, des chrétiens qui sans doute ont perdu la douceur évangélique, mais n'ont rien oublié de l'intolérance de l'Église. Ils ont cru renverser définitivement des idoles; mais, sous les noms de Raison, de Science, de Vérité, ils adorent des dieux plus impitoyables encore que les dieux bibliques, des dieux auxquels il n'est plus permis de refuser son adoration. 

On définit une doctrine non seulement en énumérant ses caractères et en les rapprochant des doctrines semblables, mais en l'opposant à celles qui forment antithèse avec elle. Aussi, pour bien définir le socialisme, est-il nécessaire d'indiquer en raccourci les traits principaux de l'individualisme. Tandis que le socialisme est une doctrine idéaliste et statique, l'individualisme est une conception réaliste et une doctrine de mouvement — conception réaliste parce qu'il a son point de départ dans la psychologie de l'individu tel qu'il est et qu'il ne se fonde point sur l'espérance d'une transfiguration radicale et incertaine de la nature humaine — doctrine de mouvement parce que n'ayant point un idéal préconçu de société, n'étant point dominée par une conception unitaire, il attend du libre jeu des activités individuelles, de l'association comme de l'antagonisme des différentes forces, la formation d'organisations sociales sans cesse variables. Tandis que les réformateurs socialistes conçoivent la société à l'état de repos et que leurs regards sont fixés sur un état stationnaire idéal, les individualistes imaginent la société à l'état incessamment mobile. 

Tandis que les doctrines socialistes sont autoritaires, lés doctrines individualistes sont libertaires parce qu'elles croient qu'une organisation autoritaire de la production paralyserait la productivité sociale surexcitée par le heurt comme par l'association des intérêts individuels; elles sont libertaires aussi parce qu'elles pensent qu'une organisation autoritaire de l'éducation étoufferait la personnalité, source de toute énergie productive. Enfin les doctrines individualistes sont inégalitaires parce qu'elles pensent que tout essai d'égalisation se ferait au détriment des forts et sans avantage pour les faibles et que le socialisme ne réaliserait l'unité qu'à la manière de Tarquin le Superbe abattant avec sa baguette les pavots qui s'élevaient au-dessus des autres. 

[[ Le mot libertaire est employé ici non dans le sens anarchiste, mais dans celui de libéral (mot aujourd'hui détourné de son acception normale et étymologique) et par opposition à autoritaire. ]] 

Les caractères qui définissent le socialisme se rencontrent aux trois étapes qu'il a parcourues en son évolution. Cette doctrine s'est présentée successivement sous forme de socialisme sentimental et utopique; puis, sous forme de socialisme scientifique; enfin, à l'heure présente, sous forme de socialisme juridique. 

À sa première étape, le socialisme se fonde sur la critique des injustices sociales et fait appel tant à la pitié qu'à l'instinct de justice pour substituer à la vieille société individualiste d'injustice et de concurrence un monde nouveau. […] Cette première forme sentimentale du socialisme est celle des inventeurs de systèmes : un bon patron, Robert Owen; un employé de commerce, [Charles] Fourier ; des savants, des intellectuels, les Saint-Simoniens; un doux illuminé, Pierre Leroux, éclairés par la raison, ont découvert la Vérité sociale qu'ils prétendent communiquer de gré ou de force au monde pour le rendre plus juste. La Vérité devrait s'imposer d'elle-même à l'humanité, sans faire appel à l'autorité un peu rude de la contrainte. Sans doute, si les hommes étaient raisonnables, il faudrait s'adresser à leur raison; mais l'état irrationnel de la société les a rendus déraisonnables, aussi faut-il faire leur bonheur malgré eux : à cette fin, les réformateurs sociaux font appel au grand distributeur de bonheur, à l'État, seule puissance capable de réaliser intégralement leurs systèmes. 

Il n'est pas d'homme qui représente mieux cette forme de socialisme attendri que Pierre Leroux, ce délicieux innocent, comme l'appelle M. Foguet. […] C'est Pierre Leroux qui a, en France, mis à la mode le mot de socialisme et c'est lui qui a donné du socialisme une des meilleures définitions en l'appelant la religion de l'humanité et la religion de l'égalité. 

[Karl] Marx a cherché à dépouiller le socialisme de tout appareil sentimental et à lui donner un fondement scientifique. Une analyse pénétrante des relations historiques des classes sociales et de l'évolution du régime capitaliste l'a conduit à affirmer que, par un processus logique et les lois mêmes de son développement interne, la société capitaliste enfanterait la société socialiste : la concentration et la prolétarisation croissantes, des crises économiques de plus en plus violentes, amèneraient le régime capitaliste à une catastrophe finale, tandis que, à l'intérieur des institutions actuelles, se formeraient tous les éléments nécessaires à l'édification d'un régime nouveau. Dans cette nouvelle conception, le rôle assigné, pendant la période sentimentale du socialisme, aux inventeurs de système et aux directeurs de conscience sociale, est rempli par le déterminisme économique; l'idée de justice est remplacée par le processus logique des rapports de production. Pour quelque différente qu'en soit la technique, le socialisme scientifique se rapproche, malgré ses apparences, du socialisme sentimental : il oppose et sépare par une solution de continuité — la catastrophe finale — la société capitaliste, que Marx condamne par un jugement tacite d'injustice, et la société socialiste vers laquelle, malgré son refus de la définir, le même penseur tourne les regards comme vers un repoussoir pour juger et combattre le régime actuel. 

Mais la critique du marxisme, entreprise par des socialistes et par des penseurs indépendants, a montré que les lois d'évolution affirmées par Marx étaient contredites par les faits ; des cendres du socialisme scientifique est née une nouvelle forme de socialisme: le socialisme juridique. Tout comme le marxisme, le socialisme juridique se dit scientifique et cache son essence sentimentale et religieuse sous l'apparence de raisonnements savamment construits et de revendications rigoureusement déduites. Il n'entreprend pas seulement la critique de la société actuelle en partant de formules juridiques; il prétend élaborer, d'une manière rationnelle, une déclaration des droits socialiste el le code de la cité future. Le socialisme juridique a déjà ses légistes et même ses casuistes qui cherchent à donner une entorse aux formes actuelles du droit afin d'interpréter dans un sens nouveau des formules anciennes, afin de faire sortir du contenu bourgeois de ces formules des décisions et des sentences socialistes, afin d'amener ainsi, insensiblement, les institutions bourgeoises à muer en institutions socialistes. 

En acceptant la critique du fondement économique que Marx avait donné au socialisme, les juristes socialistes ne s'aperçoivent pas que le socialisme a perdu toute assise scientifique. Remplacer sa base économique par une base juridique, c'est enlever au socialisme son fondement. Les constructions juridiques ne sont qu'un moyen, elles ne peuvent servir de base au socialisme. 

Une idée de justice sociale, une croyance à la société meilleure et à la transfiguration de la nature humaine, tel est le résidu que découvre l'analyse des doctrines socialistes. L'illusion sentimentale qui vous avait pris tout d'abord et conquis à ces doctrines disparaît peu à peu : si le socialisme séduit le cœur, il laisse l'esprit insatisfait. 

L'expression « socialisme » recouvre une confusion de mots. On l'emploie pour désigner des choses essentiellement distinctes : un mouvement idéologique issu de toutes pièces de la philosophie sociale du XVIIIe siècle, un mouvement ouvrier né des transformations économiques et de la misère sociale qui ont accompagné la révolution industrielle de la fin du même siècle. 

Aussi voit-on dans le socialisme le produit de deux causes : un état de fait et un état de pensée, une révolution industrielle et une philosophie sociale. Mais c'est abusivement que l'on confond ces deux phénomènes et les deux mouvements auxquels ils ont donné naissance : en réalité le socialisme est un mouvement idéologique qui s'est appuyé sur un mouvement économique, le mouvement ouvrier, et a emprunté à celui-ci sa puissance. Bien qu'ils se mêlent, ces deux mouvements sont nettement distincts et même opposés en certains points. Les séparer est non seulement nécessaire à la rigueur de l'analyse scientifique, mais utile aux conclusions de l'art social. 

Le socialisme est une conception qui eût pu rester à l'état de doctrine, limitée dans son influence à un petit nombre d'adeptes. Mais il s'est superposé à un mouvement de révolte spontanée et collective contre les conditions économiques et la misère; il est devenu le parasite du mouvement de croissance d'une classe nouvelle : c'est ce qui explique sa force de rayonnement. 

La révolution industrielle qui a marqué la fin du XVIIIe siècle avait substitué dans de nombreuses industries à l'atelier de famille la manufacture, à l'atelier domestique le grand atelier collectif; elle avait remplacé l'ancien antagonisme des maîtres et des compagnons par l'antagonisme des capitalistes et des travailleurs, des prolétaires et des bourgeois. En concentrant sur un espace limité et dans les villes manufacturières un grand nombre de familles ouvrières, elle avait fait naître, dans les masses travailleuses, autrefois amorphes et inorganisées, l'éveil d'une conscience collective, l'éveil de ce qu'on appelle aujourd'hui une conscience de classe. 

Son agglomération dans les villes et dans les districts industriels a donné à la classe ouvrière conscience des conditions misérables de son existence et lui a inspiré un sentiment de révolte collective en élargissant, comme on l'a dit, la misère de l'individu jusqu'à être la souffrance d'une classe. Des misères, qui eussent été supportées sans mot dire si elles étaient restées individuelles, apparurent un mal intolérable, mal collectif, appelant une intervention de la collectivité; les ouvriers furent amenés à prêter l'oreille aux aspirations des théoriciens et à la nouvelle chanson destinée non plus à bercer, mais à réveiller la misère humaine. C'est ainsi que les socialistes prirent la direction du mouvement ouvrier et que celui-ci, incapable encore de se donner une ligne de conduite propre, emprunta un programme tout formulé aux hommes qui se présentaient comme des directeurs de conscience sociale. 

Ainsi les réformateurs sociaux ont trouvé dans les masses ouvrières des troupes sans lesquelles ils eussent été des chefs sans armée. La notoriété et la vogue dont ils ont joui vient de là beaucoup plus que de leur talent. Fourier est souvent illisible. Owen inlassablement ennuyeux par ses répétitions; deux ou trois idées reviennent sans cesse sous sa plume et dans ses discours, deux ou trois idées qui, leitmotiv invariable, reparaissent sans même changer de forme. Marx lui-même, penseur profond et analyste subtil, expose ses idées d'une façon abstruse et compacte. 

Du fait que les doctrines socialistes et le mouvement ouvrier se sont mêlés et se sont fait des emprunts réciproques, doit-on confondre le mouvement socialiste et le mouvement ouvrier, le mouvement idéologique et le mouvement d'action pratique ? 

Nous ne le pensons pas et nous croyons même qu'il y a danger à considérer comme indissoluble l'union des deux mouvements et comme définitive la mise de la force ouvrière au service des idées socialistes. 

Cependant cette confusion existe et elle explique l'incertitude que l'acception du mot socialisme prend dans les esprits de ceux qui, se prétendant socialistes, sont à des pôles opposés de la pensée. C'est elle qui explique, par exemple, la coexistence des socialistes réformistes et des socialistes révolutionnaires. 

L'idée révolutionnaire et l'idée catastrophique apparaissent sous une forme nouvelle chez les syndicalistes « qui concentrent tout le socialisme dans le drame de la grève générale » 

[Georges Sorel, Mouvement socialiste du 15 mars 1906 : La grève générale prolétarienne.] L'idée de grève générale met en relief le caractère religieux qu'a conservé le syndicalisme révolutionnaire. Les syndicalistes croient à la grève générale, comme les premiers chrétiens croyaient au retour du Christ, comme les chrétiens du Moyen Âge croyaient à l'an Mille. Ce n'est pas le fait même de la grève générale qui nous paraît un miracle irréalisable ; la grève générale n'est pas un fait impossible ; mais cette idée prend un caractère religieux dans l'esprit des syndicalistes : ceux-ci l'acceptent sans esprit critique et comme un article de foi, ils en attendent comme le remède universel aux maux de la société et aux misères de la nature humaine. Les lendemains de la grève générale, tels qu'ils se peignent de couleurs irréelles dans la pensée des syndicalistes, nous semblent empreints d'un optimisme vraiment mystique. Sans doute, contrairement aux inventeurs de systèmes sociaux qui les ont précédés, les socialistes syndicalistes se refusent à décrire l'organisation matérielle de la société après la grève générale. Mais (et c'est en ce point que leur conception demeure idéaliste et socialiste), ils ont la ferme croyance que la grève générale sera suivie d'une rénovation morale et sociale. On est en droit de penser tout au contraire que, malgré leurs espérances et leur croyance à un au-delà terrestre et socialiste, ils se trouveraient au lendemain de la grève générale en présence des mêmes égoïsmes, des mêmes appétits, des mêmes rivalités et peut-être même de haines plus âpres encore que celles d'aujourd'hui : il n'y aurait que déplacement des antagonismes, comme l'a admirablement montré Stuart Mill. [Stuart Mill, " Fragments inédits sur le socialisme " (*), Revue philosophique, 1879.]
* « Forcer des populations non préparées à subir le communisme, même si le pouvoir donné par une révolution politique permet une telle tentative, se terminerait par une déconvenue […] L’idée même de conduire toute l’industrie d’un pays en la dirigeant à partir d’un centre unique est évidemment si chimérique, que personne ne s’aventure à proposer une manière de la mettre en œuvre. […] Si l’on peut faire confiance aux apparences, le principe qui anime trop de révolutionnaires est la haine. » John Stuart Mill (1806-1873), Essays on Economics and Society, Chapters on Socialism, 1879, « The difficulties of Socialism ». (Note de Cl. C.)

Les syndicalistes révolutionnaires qui s'inspirent de Proudhon pourraient méditer la leçon donnée par l'évolution de la pensée proudhonnienne qui, partie de l'idée d'égalité, mais éprise aussi de liberté finit, après avoir cherché en vain leur conciliation, par sacrifier l'égalité à la liberté. C'est exactement le contraire qui se produirait pour le syndicalisme révolutionnaire, qui devrait finir par sacrifier la liberté à l'égalité et à l'idéal socialiste qu'il veut lier aux destinées du mouvement ouvrier. Ne peut-on pas concevoir un développement de la classe ouvrière indépendant du socialisme ? Pourquoi vouloir réaliser une unification sociale ? Pourquoi ne pas admettre la coexistence de formes de production comme de formes de répartition différentes et même opposées? La vie sociale complexe repose sur l'antagonisme tout autant que sur l'association des forces, sur l'opposition tout autant que sur la conciliation des intérêts. Dès maintenant des organisations coopératives existent à côté des sociétés capitalistes et des entreprises privées. Dans certaines coopératives s'appliquent des principes de répartition égalitaire. Pourquoi les organisations coopératives, capitalistes, syndicalistes ne vivraient-elles pas les unes à côté des autres ? Pourquoi vouloir violenter la vie et imposer l'unité partout, alors que la nature nous offre partout le spectacle de la diversité et même de l'opposition?

C'est une illusion des socialistes de croire que leurs doctrines et leurs systèmes feraient naître l'harmonie des intérêts et l'unification des forces. L'unité créée par le socialisme ne serait qu'une unité purement artificielle et factice masquant le heurt des intérêts et le conflit des forces plus violents encore que dans la société actuelle. Les socialistes accusent la société individualiste de créer, par sa forme même et par ses institutions, les antagonismes sociaux. L'erreur de certains théoriciens du libéralisme, comme [Frédéric] Bastiat, a été de penser que, pour répondre aux critiques des socialistes, il était nécessaire de montrer que l'harmonie des intérêts est dès à présent réalisée, car elle ne l'est pas. Pourquoi ne pas accepter les prémisses des socialistes ? Du fait que des antagonismes existent dans la société actuelle, il ne résulte pas que la société puisse être réformée en ce point, et que, par des organisations artificielles, on puisse mettre un terme à la naturelle opposition des forces, qu'on puisse rendre les intérêts harmoniques. L'antagonisme des intérêts et l'opposition des forces peuvent être les lois de la vie en société; elles paraissent être aussi une condition du mouvement et du progrès tout comme l'inégalité, fait naturel irréductible, est la condition même du développement des puissances de l'individu comme de la société. L'égalité sociale ne peut être réalisée qu'aux dépens de la productivité matérielle et artistique comme à ceux de la spontanéité sociale et de la liberté individuelle. Malgré les apparences libérales que veulent se donner les systèmes égalitaires et socialistes, malgré le respect qu'ils prétendent avoir de l'individualité humaine, ces systèmes sont contraints, pour être fidèles à leurs principes, de créer, par un mécanisme impitoyablement autoritaire, une société d'automates dont on pourrait dire ce que Proudhon disait de l'Icarie de [Étienne] Cabet : « On ne conçoit pas pourquoi en Icarie il existerait plus d'un homme, plus d'un couple, le bonhomme Icare ou M. Cabet et sa femme. A quoi bon tout ce peuple? A quoi bon cette répétition interminable de marionnettes taillées et habillées de la même manière? La nature ne tire pas ses exemplaires à la façon des imprimeurs et en se répétant ne fait jamais deux fois la même chose… » [lien Nasardinov : Proudhon, Contradictions économiques. II] »



jeudi 31 août 2023

PIERRE MOMET, PROFESSEUR DE MATH' SUP' À NICE



Revue scientifique, Paris, 79e année, mars 1941, N° 3, pages 140-146.


Notice refusée par fr.wikipedia.org pour manque de notoriété ... Le Répertoire Wikipédia, chacun peut tenter d'y déposer sa pierre (ou sa crotte) mais la modération est anonyme, vigilante et imprévisible (1). D'où cet article.


Mathématicien français, ancien élève de l’École normale supérieure du 45 rue d’Ulm, promotion 1936. Pierre Paul Momet était né le 12 février 1917 à Joigny (Yonne) et est décédé à Nice le 11 janvier 1980.

Pierre Momet fut mon professeur en classe de mathématiques supérieures au lycée Masséna de Nice, 16 heures par semaine pendant l'année scolaire 1961-62. (Robert Garnier était le professeur de physique-chimie).

Il eut notamment comme élèves le PDG de Saint-Gobain Jean-Louis Beffa (X 1960, Mines), qui me dit l'avoir trouvé " particulièrement éblouissant ", ceci pendant l'année scolaire 1958-1959.

Aussi Henri Skoda (ENS 1964) qui a suivi ses traces mathématiques, Jean-Louis Augier en 1968, Roger Bério (Sup' Élec), Léon Salomon Berner en 1961-1963 (X 1963), Patrick Bollereau (Centrale Paris), Freddy Filippi, Yves Lombardi (ENS 1964), Masséna, Marcillon, Walter Jacques René José Peyer (X 1964, décédé prématurément le 8 juillet 1973 à Chamonix-Mont-Blanc), Pompéi, Jean-Claude Pons, Roger Yves Torti (X 1964, décédé prématurément le 17 octobre 1975 à Nice) et Michel Wernert (X 1963, ingénieur général de l'Armement).

Momet faisait passer des colles aux élèves de la prépa ENSI : parmi eux Michel Klein (HEC), devenu professeur à HEC.

Merci à Henri Giaume (2e en partant de la gauche au 2e rang en partant du bas) pour cette photo

Nous utilisions le Cagnac et Ramis



Henri Skoda, je l'ai bien connu à l'internat 
du lycée pendant trois ans.

On avait droit, chaque semaine, à un polycopié absolument parfait, fond comme forme, que nous devions lire avant d'avoir des explications complémentaires en classe. Chaque samedi après-midi, nous avions ce que l'on appelle aujourd'hui un DST, de 14 h à 17 h, avec la correction de 17 h à 18 h.

Cette façon de faire est excellente, car elle permettait aux erreurs éventuelles de ne pas rester dans l'esprit des élèves. Généralement, la correction des DST et examens vient plusieurs jours plus tard. Pire, nombre de profs du secondaire demandent aux élèves de rendre l'énoncé avec leur copie, ce qui ne leur permet pas d'y réfléchir dans les heures et jours qui suivent.

À cette époque, le niveau de langue des étudiants était bien supérieur à ce qu'il est aujourd'hui. Momet s'exprimait toujours parfaitement, mais un jour il eut cette question un peu négligée, "où c'qu'elle est, c'te droite ?", et beaucoup furent choqués, ce qui n'arriverait certainement plus aujourd'hui.

Son surnom était JK, abréviation ancienne de "jaune quant aux chaussures", sans doute aussi en lien avec la convention de notation des indices, i, j, k. 

Pierre Momet est décédé accidentellement dans une rue de Nice en janvier 1980, m'a appris l'Association des Anciens élèves du Lycée Masséna, alors qu'il venait juste de prendre sa retraite ; lors d'une explosion due au gaz, il fut mortellement atteint par une plaque d'égout.

Momet fut membre de la section de Mathématiques et Mécanique analytique du CNRS (fondé en 1939) entre 1940 et 1943, en Géométrie.

Articles :
" Sur le théorème fondamental de la géométrie projective", Revue scientifique, Paris, 79e année, mars 1941, N° 3, pages 140-146 :

« La construction de la géométrie projective indépendamment de la notion de mesure, qui s'impose depuis l'introduction, dans la science, de l'idée de groupe, avait été entreprise dès 1847 par Ch. von Staudt (1), qui posait ainsi les assises de la géométrie synthétique moderne. Des axiomes d'appartenance qui régissent les conditions de déterminations mutuelles des éléments de l'espace, points, droites et plans, découle l'existence des formes de première espèce, ponctuelle, faisceau de rayons, faisceau de plans, forme entre lesquelles on peut établir, par voie de projection et de section, des relations élément à élément. La répétition d'un nombre fini de telles opérations détermine, entre la forme initiale et la forme finale, une correspondance biunivoque qui est une projectivité au sens de Cremond. Autre conséquence des mêmes axiomes, le théorème de Desargues, concernant les triangles homologiques et sa généralisation aux quadrangles homologiques (voir § 1). »
" Sur les transformations anallagmatiques". Revue Scientifique, 80e année, 1942, pages 200-208.


Sa thèse de doctorat d'État, 1943 (l'année de ma naissance) : Essai de synthèse de la géométrie anallagmatique réelle. Cette géométrie serait née avec Joseph Liouville. Voir le traité de géométrie de Jacques Hadamard ; Elie Cartan a écrit une dizaine d'articles sur la question.


Momet m'avait fait part dans une correspondance personnelle de son engagement politique aux côtés des bolchéviks. Il serait intéressant de savoir si cet engagement remonte à sa présence rue d'Ulm, nombre de normaliens y ayant été, pendant cette période 1939-1945, endoctrinés en communisme. Voir les travaux de Jean-François Sirinelli, notamment :
Génération intellectuelle. Khâgneux et normaliens dans l’entre-deux-guerres, Paris : Fayard, 1988, réédition Presses universitaires de France, collection « Quadrige », nº 160, Paris, 1995.

Références mathématiques :
Juliette Leloup, L’entre-deux-guerres mathématique à travers les thèses soutenues en France, thèse, Paris VI, 2009. 
Académie des sciences, Archives du fonds Élie Cartan (1.36 et 3.02).

J'ai malheureusement perdu d'autres références, sur les quaternions je crois, que j'avais trouvées à la bibliothèque de Paris VI quand je vivais à Paris.

Notice rédigée par Irène Guessarian pour le Bulletin de l'ENS sur Pierre MOMET, né à Joigny (Yonne) le 12 février 1917, décédé à Nice (Alpes- Maritimes) le 11 janvier 1980. – Promotion de 1936 s.

« Le 11 janvier 1980, à 13 h 30, Pierre Momet trouva une mort instantanée dans un accident extraordinaire : une plaque de gaz de France explosait sous ses pas, avenue de la Voie-Romaine à Nice, à côté de son domicile. Il venait de prendre sa retraite quelques mois plus tôt.
J’ai eu la chance d’avoir Pierre Momet comme « prof de maths » en 1965 : c’était un grand Monsieur, humainement, scientifiquement et moralement, malgré sa minceur et sa petite taille d’adolescent.
Pierre Momet normalien, était, d’après sa brillante camarade Jacqueline Ferrand (ENS 1936 s), un jeune homme discret, modeste et sans doute timide, et l’un des meilleurs géomètres de la promotion 1936. Monsieur Momet, le professeur, que j’ai eu en math sup., était l’un des enseignants les plus respectés et les plus appréciés, aussi bien par ses élèves que par ses collègues du lycée Masséna de Nice. Ce fut probablement le meilleur « prof de maths » que j’aie jamais eu. Il savait être à la fois très exigeant sur la qualité de notre travail et très respectueux de la sensibilité de chacun de nous. Il était un remarquable pédagogue : en sortant de classe, nous avions compris et acquis les notions essentielles. Il nous distribuait néanmoins un cours qu’à défaut de photocopieur il reproduisait lui-même avec un duplicateur à encre : nous disposions ainsi d’un magnifique « polycopié », soigneusement calligraphié d’une belle couleur violette. Trente ans après, il m’est arrivé d’utiliser des exemples tirés de ce polycopié pour faire comprendre des notions de logique à mes étudiants.
Son épouse Édith était institutrice. Comme ils n’avaient pas d’enfants, nous, ses élèves, étions un peu ses enfants adoptifs : il avait un tel souci de notre santé mentale et physique qu’on disait « Monsieur Momet, c’est une mère-poule » ! Plein de bienveillance et d’attention pour ses élèves, il n’en savait pas moins se mettre en colère : un jour nous le vîmes arriver, outré, brandissant Nice-Matin (le journal local) : Jean Dieudonné (ENS 1924 S), le doyen de la jeune faculté des sciences de Nice, affirmait dans ce journal « les taupes ne sont bonnes qu’à former des arpenteurs » ; le lycée retentit des imprécations de Pierre Momet pendant quelques jours. Mais l’honneur de la taupe fut sauf : presque toute la classe alla passer les épreuves de MP (le L1 de l’époque) au château de Valrose, siège de la nouvelle faculté des sciences de Nice, et nous raflâmes les premières places.
Pierre Momet aimait les chiens : il avait recueilli et adopté plusieurs chiens, et voulait consacrer du temps pour monter un refuge. L’extraordinaire accident qui l’emporta presqu’aussitôt après sa retraite l’en empêcha.
Pierre Momet avait une connaissance profonde de chacun de ses élèves et continuait à nous aider bien après que nous ayons quitté le lycée : c’est à ses (excellents) conseils que je dois d’avoir choisi la recherche en informatique plutôt qu’en mathématiques pures. Ce fut un privilège de l’avoir comme professeur. Il fait partie de ceux qui m’ont montré la voie à suivre, et je pense toujours à lui comme à un maître parti trop tôt avec un pincement de nostalgie.
Irène GUESSARIAN (1967 S) »

Félix Faure, devenu Masséna.


Autres références :
Annuaire ENS-Ulm
Annuaire X

Note
1. J'ai pu sans difficulté créer une entrée wp sur mon grand-oncle Don Sauveur Paganelli, préfet du Gard pendant un an et demi juste après la Libération.
Motif du refus : " il faudrait des sources marquant clairement ce que ce monsieur avait d'"exceptionnel " : des prix, des grandes responsabilités, des notions portant son nom, des hommages etc. Utilisateur : Roll-Morton. "