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mercredi 8 août 2018

PHILOSOPHIE - NAISSANCE DU PHILOSOPHE suivi de E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN

La philosophie concentre parfois les préjugés anti-intellectuels, préjugés que l'on trouve formulés dans cette mauvaise vanne :
" Un con qui marche va plus loin qu'un intellectuel assis. "
Vanne qu'il est facile de contrer en faisant remarquer que le con, étant con, va forcément dans la mauvaise direction, et donc qu'il vaut mieux rester assis...

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Si je devais résumer en une phrase : La philosophie sert la connaissance (n'est pas l'ancilla de la théologie, la protège des croyances et de la surestimation d'elle-même ; la connaissance (distinguée de la simple documentation et de l'élémentaire information) sert l'action et permet le développement des techniques.

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Ce n'est pas l'étymologie " amour de la sagesse " qui fait de la philosophie ce qu'elle est, mais son lien initial avec la mathématique démonstrative et avec la logique. Ce qui est apparu à la même époque en Chine mérite plutôt le nom de "pensée chinoise".
SOCRATE : « Moi, si je ne sais pas, je ne croie pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir. […] J’avais conscience de ne connaître presque rien. »
Platon, Apologie de Socrate, vi, 21d ; viii, 22d. 
Le distinguo entre savoir et croire savoir est fondateur de la philosophie (occidentale). Pour Aristote (-384 / -322), la philosophie commence avec l'étonnement, la prise de conscience d'une ignorance, le désir d'en sortir et d'accéder au savoir (Métaphysique, I, ii 5 ; cité par Arthur Schopenhauer).

Marx (1) : " La philosophie parle des sujets religieux et philosophique autrement que vous [l'auteur de l'éditorial, Karl Heinrich Hermès] n'en avez parlé. Vous parlez sans avoir étudié, elle parle après avoir étudié ; vous vous adressez à la passion, elle s'adresse à l'intelligence ; vous injuriez, elle enseigne ; vous promettez le Ciel et la Terre, elle ne promet rien que la vérité ; vous exigez qu'on ait foi en votre foi, elle n'exige pas qu'on croie à se résultats ; elle exige l'examen du doute ; vous épouvantez, elle appaise. Et, en vérité, la philosophie connaît assez le monde pour savoir que ses résultats ne flagornent pas la recherche du plaisir et l'égoïsme pas plus dans le Ciel que sur la Terre ; mais le public épris de la vérité, de la connaissance pour elles-même, pourra comparer sans doute son jugement et sa moralité au jugement et à la moralité de plumitifs ignares, serviles, inconséquents et stipendiés. " [Die Philosophie spricht anders über religiöse und philosophische Gegenstände, wie ihr darüber gesprochen habt. Ihr sprecht ohne Studium, sie spricht mit Studium, ihr wendet euch an den Affekt, sie wendet sich an den Verstand, ihr flucht, sie lehrt, ihr versprechet Himmel und Welt, sie verspricht nichts als Wahrheit, ihr fordert den Glauben an euren Glauben, sie fordert nicht den Glauben an ihre Resultate, sie fordert die Prüfung des Zweifels; ihr schreckt, sie beruhigt. Und wahrlich, die Philosophie ist weltklug genug, zu wissen, daß ihre Resultate nicht schmeicheln, weder der Genußsucht und dem Egoismus der himmlischen noch der irdischen Welt; das Publikum, das aber die Wahrheit, die Erkenntnis ihrer selbst wegen liebt, dessen Urteilskraft und Sittlichkeit wird sich wohl mit der Urteilskraft und Sittlichkeit unwissender, serviler, inkonsequenter und besoldeter Skribenten messen können.] (" L'éditorial du n° 179 de la " Gazette de Cologne " " , Gazette Rhénane [Rheinische Zeitung], juillet 1842 [Der leitende Artikel in Nr. 179 der „Kölnischen Zeitung])
1. Texte : MEW-Band-1.
Traduction : Karl Marx Friedrich Engels, Sur la religion, Paris : Editions sociales, 1972.
Nietzsche : « Platon [République IX, 580d] et Aristote [Métaphysique I, i, 980b] ont raison de considérer les joies de la connaissance comme la valeur la plus désirable, — à supposer qu’ils veuillent exprimer là une expérience personnelle et non générale : car pour la plupart des gens, les joies de la connaissance relèvent des plus faibles et se situent bien au dessous des joies de la table. » 
Frédéric Nietzsche, Fragments posthumes, M II 1 3[9], printemps 1880.
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A / Esquisse d'une définition de la philosophie
B / Premiers programmes philosophiques
C / Philosopher
D / À quoi sert la philosophie ?
E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN


A / Esquisse d'une définition de la philosophie :
Althusser : " Ce que nous appelons la philosophie n'existait pas avant Platon. " Louis Althusser, " Du côté de la philosophie ", 1967-68, in Écrits philosophiques et politiques, tome II, Paris : Stock/IMEC, 1995-1997 : philosophie surgie à partir de la science mathématique (Alain Badiou est du même avis) ; cependant Euclide (fin -4e siècle / première moitié -3e siècle) est postérieur à Aristote.


Raphaël, " École d'Athènes " (détail), Platon tenant
le Timée et Aristote l'Éthique à Nicomaque

// -470/469 SOCRATE -399 // -460 DÉMOCRITE -370 // 
 // -428/427 PLATON -348 // -384 ARISTOTE -322 // -342/341 ÉPICURE -270 //


Esquisse d'une définition de la philosophie
1. Un principe général de libre examen privilégiant la connaissance sur les croyances et impliquant le doute justifié, la prudence, l’ouverture d’esprit,
« Est-il chose qu’on vous puisse proposer pour l’avouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considérer comme ambiguë ? […] La vérité ne se juge point par autorité et témoignage d’autrui. […] Il ne faut pas croire à chacun, dit le précepte, parce que chacun peut dire toutes choses. »
Montaigne, Essais, II, xii, pages 503, 507, 571 de l'édition Villey/PUF.
le recours conjoint à des distinctions selon le principe de spécification (lien) et à des généralisations selon le principe d’homogénéité (lien).

La philosophie, qui valorise le savoir par rapport à la croyance, distingue aussi le savoir, concept associé à celui, logique, de preuve,  de ses formes dégradées : documentation, information.
« Ce qu’on n’a jamais mis en question n’a point été prouvé. Ce qu’on n’a point examiné sans prévention n’a jamais été bien examiné. Le scepticisme est donc le premier pas vers la vérité. Il doit être général, car il en est la pierre de touche. Si, pour s’assurer de l’existence de Dieu, le philosophe commence par en douter, y a-t-il quelque proposition qui puisse se soustraire à cette épreuve ? »
Denis Diderot, Pensées philosophiques, 1746, XXXI. 
Mieux et plus loin que Descartes :
« L'enseignement de la métaphysique, de l'art de raisonner, des différentes branches des sciences politiques, doit être regardé comme entièrement nouveau. Il faut d'abord le délivrer de toutes les chaînes de l'autorité, de tous les liens religieux ou politiques. Il faut oser tout examiner, tout discuter, tout enseigner même. »
Condorcet, Cinq mémoires... , 1791, " Cinquième mémoire, Sur l'instruction relative aux sciences ".
2. Un distinguo (cf l'adage scolastique distinguo - concedo ... nego ..., je distingue - j'accorde - je refuse) et la reconnaissance d’une complémentarité fondamentale entre les vérités de fait et les vérités de raison, entre la vérité-correspondance (l'adaequatio de Thomas d'Aquin) et la vérité-cohérence, entre l’empirique et le rationnel (Thomas Hobbes, Gottfried W. Leibniz) ; en conséquence, la réflexion critique doit porter aussi sur la réalité des éléments fournis par l’investigation, sur les données des sens, et requiert la réponse au Quid facti ?
Avant Fontenelle, Montaigne : " Comment est-ce que cela se fait ? – Mais se fait-il ? faudrait-il dire. " (Essais, III, xi)
« Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause […] nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. »
Fontenelle, Histoire des oracles, I, iv. (à propos de la dent d'or)
3. La distinction, encore, entre ces vérités et les normes, entre la connaissance, théorique, concrète ou intermédiaire,  et la morale. Distinction initiée par Sénèque le Jeune entre ce qui est dans le Ciel (métaphore de l'idéal) et ce qui devrait être sur notre Terre (Questions naturelles). Distinction humienne entre is et ought to, puis plus précisément juridique, kelsenienne, entre sein et sollen, entre ce qui est et ce qui doit (ou devrait) être ; autrement dit, entre la logique (au sens scolaire de connaissance) et l’éthique. Soit plus simplement, ne pas prendre ses désirs pour des réalités.

4. Ce qui se dégage des œuvres d’auteurs qui, sans s’accorder sur tout (loin de là !!), se reconnaissent comme ayant en commun à la fois un niveau de langage, une méthode et des problématiques, ce qui leur permet, en des temps forts de la philosophie, de dialoguer : c’est Aristote répliquant brillamment à Platon, Diogène Laërce retraçant les vies et doctrines des philosophes anciens, Pascal répliquant à Montaigne (« Le sot projet qu'il a eu de se peindre ! »), tout en le pillant. Leibniz répliquant à Descartes (Remarque sur la partie générale des Principes), à Pascal (Lettres) et à Locke ; Voltaire à Descartes et à Leibniz, Arthur Schopenhauer à Kant, Nietzsche à Platon, Pascal et Schopenhauer ; Jacques Bouveresse à Michel Foucault, et alii. ; le domaine de cette reconnaissance mutuelle, c’est le champ, ou l’ordre, philosophique, même s’il y a souvent contestation quant aux strictes frontières de ce domaine, et s’il est, bien évidemment, historiquement et géographiquement évolutif.

5. La nature de la philosophie se précise enfin agréablement par ses formules et interrogations (liste non limitative) : « Rien n’existe sans raison » (Cicéron) ; « Nul ne vient au plaisir sans passion » (Tertullien) ; « Si je suis trompé, je suis (Si fallor, sum.) » (Augustin) ; « Que sais-je ? » (Montaigne) ; « Se fait-il ? » (Montaigne) ; « Rien de beau ne se fait sans passion » (Montaigne, Diderot) ; « Je pense, donc je suis » (Descartes) ; « La clarté est la bonne foi des philosophes » (Vauvenargues) ; « Que dois-je faire ? » (Kant) ; « Pourquoi suis-je moi ? » (Stendhal) ; « Où allons-nous renouveler le jardin d'Épicure ? » (Nietzsche) ; « Dieu est mort » (Nietzsche) ; « Qu'est-ce que l'éducation ? » (Nietzsche) ; « Qu’est-ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mal ? Comment devons-nous vivre ? » (question posée à Tolstoï) ; « Qu’est-ce que l’étant ? » (Martin Heidegger) ; « Qui est l’homme ? » (Heidegger) ; « Pourquoi des philosophes ? » (Jean-François Revel) ; « Qu’est-ce qu’un civilisé ? » (Pierre Kaufmann) ; « Y a-t-il ou non deux couleurs dans les stylos de P. V. Spade ? » (Alain de Libera) – et par leurs explicitations.


Le Souper des philosophes, de Jean Huber (1721-1786), eau-forte sur papier bleu, XVIIIe siècle. (25 x 34 cm) BnF, Estampes, N2-Voltaire.

La scène se passe à Ferney. Imaginée par Huber, elle rassemble, autour de Voltaire : d'Alembert, Condorcet, Diderot, La Harpe, le père Adam et l'abbé Maury.



Kant caractérisa la philosophie comme la législation de la raison humaine (Critique de la raison pure [CRP], II Théorie transcendantale de la méthode, chapitre III Architectonique de la raison pure)

Condorcet : " la raison rendue méthodique et précise " (Cinq mémoires sur l'instruction publique, Second mémoire " De l'instruction commune pour les enfants ", II Études de la première année)
« Par la même raison l'on doit préférer les parties de la physique qui sont utiles dans l'économie domestique ou publique, et ensuite celles qui agrandissent l'esprit, qui détruisent les préjugés et dissipent les vaines terreurs ; qui, enfin dévoilant à nos yeux le majestueux ensemble du système des lois de la nature, éloignent de nous les pensées étroites et terrestres, élèvent l'âme à des idées immortelles, et sont une école de philosophie plus encore qu'une leçon de science. » Second mémoire, II. 
« L'histoire des pensées des philosophes n'est pas moins que celle des actions des hommes publics une partie de l'histoire du genre humain. [...] Une des principales utilités d'une nouvelle forme d'instruction, une de celles qui peuvent le plus tôt se faire sentir, c'est celle de porter la philosophie dans la politique, ou plutôt de les confondre.  »Troisième mémoire, " Sur l’instruction commune pour les hommes ", 

Monique Canto-Sperber, directrice de recherche au CNRS et ancienne directrice de l'É.N.S-Ulm., proposa cette caractérisation en quatre points de la discipline :

– attitude réflexive,
– sens de la globalité des questions,
acuité dans la perception des problèmes,
– usage de l’argumentation.
(Cf Le Débat, n° 98, janvier-février 1998, pages 132-133).

Platon pensait que la géométrie, et plus généralement les mathématiques, étaient capables de" tirer l'âme vers la vérité et de modeler la pensée philosophique ".

Alain Badiou (avec Gilles Haéri), Éloge des mathématiques,
Paris : Flammarion, 2015 ; collection Café Voltaire

Nietzsche est venu à la philosophie par la philologie (ses travaux sur Diogène Laërce) ; pour Condorcet, c'était par les mathématiques ; dans les deux cas, à partir d'une formation scientifique.

* * * * *

De même qu’il y a une coupure – bachelardienne – entre la connaissance générale et la connaissance scientifique, il y en eut une – platonicienne – entre l’utilisation courante du langage et cette activité philosophique caractérisée, selon l'excellente Monique Dixsaut, par un « usage différent du discours ». Cet autre usage présuppose la maîtrise de la langue, française chez nous, ce qui ne signifie pas qu’un individu tout seul puisse en être le maître. En philosophie, un minimum de  termes techniques
genre, espèce, sujet, objet, réel, imaginaire, symbolique, concept, analyse, synthèse, jugement analytique, jugement synthétique, forme, matière, raison, passion, critique, épistémologie, morale, métaphysique, éthique, liberté, vérité, logique, dialectique, etc.
sont les moyens et instruments d’une pensée exempte de confusions dramatiques. Il faut déjà être un peu philosophe pour reconnaître la philosophie là où elle se trouve.


B / Premiers programmes philosophiques :

Connais-toi toi-même (Chilon ou Thalès dans Platon, Protagoras)


" Opposer à la fortune la hardiesse, à la loi la nature, à la passion la raison " (Diogène de Sinope (le Diogène du tonneau, vers -410 / vers -323) , in Diogène Laërce, Vie, doctrine et sentences des philosophes illustres, VI, § 38). Ce qui très probablement inspira notre moraliste Chamfort :
" [Opposer] la nature à la loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à l'erreur " (Nicolas de Chamfort, Maximes et pensées, I, Maximes générales).
Ce à quoi j'ajouterais : Opposer à la Révélation, le Verbum chrétien, la rationalité, le Logos grec, le ratio et oratio latin. 






Jacques DU ROURE (début XVIIe / vers 1685) : « Parce qu’encore dans la philosophie, on considère les choses et les sociétés purement naturelles, je n’y traite pas des religions. Outre que – la nôtre exceptée, dont les principaux enseignements sont la justice et la charité [la justice avant la charité ; exeunt les deux autres vertus théologales, la foi et l’espérance …], c’est-à-dire le bien que nous faisons à ceux qui nous en ont fait, et aux autres – elles sont toutes fausses et causes des dissensions, des guerres, et généralement de plusieurs malheurs. »
Abrégé de la vraie philosophie, "Morale", § 69, 1665. Remarquable pour l'époque. Je soupçonne ce Du Roure d'avoir dissimulé son athéisme.
Faire attention à la matière et à la forme, avancer lentement, répéter et varier l'opération, recourir à des vérifications et à des preuves, découper les raisonnements étendus, vérifier chaque partie par des preuves particulières (Leibniz)


Frédéric Nietzsche (lien)
(par E. Munch, vers 1906) Notamment ces fragments posthumes :

U I 2b, fin 1870 - avril 1871 : 7[17] : « La pensée philosophique ne peut pas construire, seulement détruire [das philosophische Denken kann nicht bauen, sondern nur zerstören.]. » Cf Alfred de Vigny : « La philosophie de Voltaire […] fut très belle, non parce qu’elle révéla ce qui est, mais parce qu’elle montra ce qui n’est pas. » (Journal d’un poète, 1830).

W I 2, été-automne 1884 : 26[153]
« De la naissance du philosophe.
1. Le profond malaise à être parmi les braves gens – comme parmi les nuages – et le sentiment de devenir paresseux et négligent, vaniteux aussi. Cela corrompt. – Pour voir clairement à quel point le fondement ici est mauvais et faible, on les provoque et on entend alors leurs cris.
2. Dépassement du ressentiment et de la vengeance à partir d’un profond mépris ou de compassion pour leur sottise.
3. Hypocrisie comme mesure de sécurité. Et mieux encore, fuite dans sa solitude. »
[Von der Entstehung des Philosophen.
1. Das tiefe Unbehagen unter den Gutmüthigen — wie unter Wolken — und das Gefühl, bequem und nachlässig zu werden, auch eitel. Es verdirbt. — Will man sich klar machen, wie schlecht und schwach hier das Fundament ist, so reize man sie und höre sie schimpfen.
2. Überwindung der Rachsucht und Vergeltung, aus tiefer Verachtung oder aus Mitleid mit ihrer Dummheit.
3. Verlogenheit als Sicherheits-Maßregel. Und noch besser Flucht in seine Einsamkeit.]


C / Philosopher :

S'exercer à mourir (Platon, Phédon, 67-68 ; Cicéron, Tusculanes, I, xxx, 74 ; Rabelais, Tiers livre, XXXI ; Montaigne, Essais I, 20), soit se passer de la perspective d'une vie éternelle. La mort passe du domaine de la religion à celui de la philosophie. Dépourvu d'âme immortelle, le sujet ne vit jamais sa mort propre, seulement celle des autres.

Vivre conformément à la nature (Épictète, Montaigne) : soit l'écologie avant la lettre.
Rechercher ce qu'ont pensé les philosophes au sujet d'un problème (Sicher de Brabant) ; c'est toute l'histoire de la philosophie.
Douter (les Sceptiques, Montaigne, Descartes, Condorcet) [avant d'examiner et de conclure]
" Philosopher, c’est donner la raison des choses, ou du moins la chercher, car tant qu’on se borne à voir et à rapporter ce qu’on voit, on n’est qu’historien. " (Encyclopédie, entrée "Philosophie", tome 12, 1751). C'est le cas de Michel Onfray.
« La véritable manière de philosopher, c'eût été et ce serait d'appliquer l'entendement à l'entendement ; l'entendement et l'expérience aux sens ; les sens à la nature ; la nature à l'investigation des instruments ; les instruments à la recherche et à la perfection des arts, qu'on jetterait au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie. » (Denis Diderot, Pensées sur l'interprétation de la nature, § 18). 
Autrement dit, penser sa pensée, et non, comme on l'entend dire aujourd'hui, " vivre sa pensée et penser sa vie ".
Emmanuel Kant : Réfléchir et décider par soi-même. Cf Hésiode. (lien)

Paul Ricœur : " L'une des tâches de la réflexion philosophique est de clarifier les concepts. Clarifiez d'abord votre langage, ne cessent de nous dire les Anglo-Saxons, distinguez les emplois des mots... " (La Critique et la conviction, "Éducation et laïcité", Paris : Calmann-Lévy, 1995).

Idéalement, un programme d’introduction de la philosophie dans la Cité aurait dû opposer :
  1. au quotidien, les concepts (les notions les plus abstraites) ;
  2. à la Révélation (le Verbum judéo-chrétien), la rationalité du Logos grec, le ratio et oratio latin ;  Malebranche, Conversations chrétiennes, Entretien 1 : « Si donc vous n'êtes pas convaincu par la raison, qu'il y a un Dieu, comment serez-vous convaincu qu'il a parlé ? ». Et Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'Éducation, IV " Profession de foi du vicaire savoyard " : « Ils ont beau me crier : Soumets ta raison ; autant m'en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison. »
  3. à l’action/agitation collective, la réflexion (individuelle) ; ce qui n'exclut pas des retombées de ces réflexions individuelles sur les actions militantes.
  4. au risque, le courage ;
  5. au règne de l’opinion, enfin, le doute et le questionnement. 
Voir aussi : La philosophie noyée dans le café (notes critiques sur les cafés-philo parisiens)
Esprit, n° 239, janvier 1998, pages 200-205.


D / À quoi sert la philosophie ?

Via la logique, apparition de l'ordre déductif. Kant (qui ignorait la logique propositionnelle des Stoïciens) voyait dans la logique formelle [d'abord logique prédicative, plus tard logique des propositions], cette création d'Aristote injustement décriée et moquée par quelques auteurs de la Renaissance (Rabelais, Montaigne), puis par Molière, le signe principal de l'acquis en philosophie, mais la pensait à tort close et achevée  (Préface de la seconde édition de la CRP, 1787), peu avant que George Boole présente de cette logique une forme algébrisée.
  • Formalisation des raisonnements juridiques.
  • Fourniture de modèles aux sciences humaines.
  • Réfutation logique de la "preuve" ontologique de l'existence de "Dieu" (Gottlob Frege et Bertrand Russell).
- L'étude de l'histoire de la philosophie introduit efficacement et rapidement à l'histoire générale de l'Occident.

- Par son insistance sur l'argumentation et le raisonnement, valeur de formation à l'autocritique rationnelle, au souci de vérification (tout comme dans les mathématiques). Errare humanum est, perseverare diabolum, sed rectificare divinum.
Vérifier notamment les citations qui circulent, soit que leur texte est souvent corrompu, ou la citation mal découpée, soit que l'on attribue à l'un ce que l'autre a écrit. 
John LockeEssai sur l’entendement humain, IV, xvi, § 11 :
« He that has but ever so little examined the citations of writers, cannot doubt how little credit the quotations [citations] deserve [méritent] when the originals are wanting [manquent] ; and consequently how much less quotations of quotations can be relied on [sont fiables]. »
- Le principe de raison suffisante (PRS) , le plue connu des principes logiques, établit un cadre de rationalité qui permettra l'essor des sciences exactes.
" Toutes les sciences ne reposent que sur le fondement général que leur offre le philosophe. " (Frédéric Nietzsche, Fragments posthumesP I 20b, été 1872 - début 1873, 19[136])
[Denn alle Wissenschaften ruhen nur auf dem allgemeinen Fundamente des Philosophen.]
- Contributions aux sciences :
  • Vers l'héliocentrisme : Philolaos de Crotone et Aristarque de Samos.
  • Démocrite d'Abdère : il n'y a que des atomes et du vide.
  • Hicétas de Syracuse : relativité galiléenne.
- Influence de la philosophie sur les conceptions générales de l'histoire (philosophie de l'histoire, Machiavel, Hobbes, Rousseau) ; avec la philosophie de l'éducation (Montaigne, Rousseau, Victor Cousin). Le droit public et la science politique dérivent de la philosophie politique. L'Humanisme et les Lumières aboutirent aux déclarations des droits (Habeas corpus, 1679 ; Bill of Rights, 1689 ; Declaration of Independence, 1776 ;  Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, 1789).

- " La philosophie joua un rôle décisif dans la construction de la laïcité comme idéal d'émancipation. " (Henri Pena-Ruiz, Dictionnaire amoureux de la laïcité, entrée " Philosophie ", Paris : Plon, 2014). Montaigne précurseur de la liberté de conscience (penser par soi-même), elle-même principe clé de la laïcité. Condorcet est à l'origine du modèle français, égalitaire mais non égalitariste, d'instruction publique.
« Tous les individus ne naissent pas avec des facultés égales […] En cherchant à faire apprendre davantage à ceux qui ont moins de facilité et de talent, loin de diminuer les effets de cette inégalité, on ne ferait que les augmenter. » (Nature et objet de l’instruction publique, 1791)
- Satisfaction du désir personnel de mieux comprendre notre situation d'humain existant. Amour, amitié, souffrance, mort. Avec l'application au problème de la fin de vie.
Humain, trop humain I, 1878, II " Sur l'histoire des sentiments moraux ", § 80 Le vieillard et la mort : « Abstraction faite des exigences qu'imposent la religion, on doit bien se demander : pourquoi le fait d'attendre sa lente décrépitude jusqu'à la décomposition serait-il plus glorieux, pour un homme vieilli qui sent ses forces diminuer, que de se fixer lui-même un terme en pleine conscience ? Le suicide est dans ce cas un acte qui se présente tout naturellement et qui, étant une victoire de la raison, devrait en toute équité mériter le respect : et il le suscitait, en effet, en ces temps où les têtes de la philosophie grecque et les patriotes romains les plus braves mouraient d'habitude suicidés. Bien moins estimable est au contraire cette manie de se survivre jour après jour à l'aide de médecins anxieusement consultés et de régimes on ne peut plus pénibles, sans force pour se rapprocher vraiment du terme authentique de la vie. — Les religions sont riches en expédients pour éluder la nécessité du suicide : c'est par là qu'elle s'insinue flatteusement chez ceux qui sont épris de la vie. »
- Le droit public et la science politique dérivent de la philosophie politique. Les Lumières ont abouti  à la Déclaration... de 1789 qui est aujourd'hui un élément de notre bloc constitutionnel.
Condorcet :
" Ni la constitution française, ni même la déclaration des droits, ne seront présentés à aucune classe des citoyens, comme des tables descendues du ciel, qu'il faut adorer et croire. " (Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'instruction publique, 20-21 avril 1792).
- Influence de la philosophie sur les conceptions politiques générales de l'histoire (philosophie de l'histoire, Machiavel, Hobbes, Rousseau, Burke, Tocqueville, et alii).


Genres, catégories, universaux (cadre général de la pensée) : 

Cinq genres platoniciens :
« L’Être, le Repos, le Mouvement, l’Autre, le Même […] il n’y a pas moins de cinq genres […] la nature des genres comporte la communication [participation] réciproque. » (Platon, Le Sophiste, 254e-257a).
Cette « communication réciproque », et la présence du Mouvement, répond par avance aux reproches que les idéologues marxistes firent à la métaphysique classique (qu’ils ne connaissaient pas) d’ignorer les relations, le contexte, le mouvement.

Dix catégories aristotéliciennes  de l’être : substance, quantité, manière d’être, relation ; endroit, moment, position, équipement, action, passion. » (Aristote, Catégories, IV, 1b)

Quatre catégories stoïciennes : substrat ou substance, qualités stables, manières d’être contingentes et manières d’être relatives (Stoicorum Vetera Fragmenta, II, 369 sqq.)

Cinq universaux (quinque voces) :
Le philosophe néo-platonicien Porphyre de Tyr (vers 234 / vers 305) : le genre, l’espèce, la différence spécifique, le propre, l’accident. (Isagoge, préface aux Catégories d'Aristote).

Sept catégories cartésiennes :
esprit, grandeur, repos, mouvement, relation, figure [forme], matière. 

Douze catégories kantiennes :
Quantité
unité
pluralité
totalité  

Qualité

réalité

négation

limitation

Relation
inhérence et subsistance
causalité et dépendance
communauté [Causalité d’une susbstance dans la détermination des autres]

Modalité

possibilité – impossibilité

existence – non-existence

nécessité [Existence donnée par la possibilité] - contingence

Deux catégories marxistes (matérialisme dialectique) : la matière, le mouvement (oubli notable de l'énergie). 

* * * * *

- Critique et dépassement de la mythologie et des religions. (opposition mythos/logos).
Pour le christianisme, la science doit être abolie (I Corinthiens XIII, 8), la philosophie est un vain leurre (Colossiens, II, 8), cependant récupéré en tant que ancilla théologiae (servante de la théologie) par Pierre Damien, Albert le Grand et Thomas d'Aquin.



La philosophie, comme toute entreprise humaine, n'est pas à l'abri de dévoiements :
« La philosophie peut prendre et même réussir jusqu’à un certain point à faire prendre ce que le véritable esprit critique considérerait comme l’expression la plus typique du dogmatisme et du conformisme idéologique du moment pour la forme la plus impitoyable et la plus sophistiquée de la critique. »
Jacques Bouveresse, Le Philosophe chez les autophages, I, Paris : Minuit, 1984.

E / DESCARTES INUTILE ET INCERTAIN

Ma critique de la pseudo preuve de Dieu par Descartes : voir le § VIII de cette page en lien.

Pour nombre de nos contemporains, le nom de René Descartes reste encore, via l’adjectif "cartésien", synonyme de bonne logique, de bon sens ; il n’est donc pas inutile de revenir sur une polémique datant de quelques années (1997) entre le scientifique Claude Allègre (né en 1937), géologue renommé mais contesté, et le philosophe des sciences Vincent-Pierre Jullien (né en 1953), polémique décalquée des profondes divergences entre Descartes et les alliés actuels ou futurs de Blaise Pascal.
" Descartes [...] n'a pas distingué le certain de l'incertain. " (Leibiz, De la Réforme de la philosophie première et de la notion de substance, 1694). Ce qui est vraiment un comble pour un philosophe. 

E / 1   Claude Allègre, peu avant d’être nommé ministre de l’Éducation dans le gouvernement de Lionel Jospin en juin 1997, révéla la superficialité de son information philosophique lorsqu’il attribua au regretté Jean-François Revel (1924-2006) la belle expression de ... Pascal, " Descartes inutile et incertain " ("Les erreurs de Descartes", Le Point, n° 1279, 22 mars 1997, page 41). Soutenant que l’approche mathématique serait responsable des erreurs dans les sciences, Allègre montre qu’il ignore que la rigueur des mathématiques réside dans l'effectivité de la relation entre définitions et démonstrations, dans les notations et le calcul formel, et non (comme le pensait Descartes) dans le vain recours en l’évidence - la pernicieuse confiance en soi ... - Mais il n’est pas exact que les mathématiques soient complètement détachées de l’expérience ; le calcul (maintenant effectué par des machines électroniques) et le tracé de figures sont des formes à part entière d’expérience. 

   Ceci étant, je ne suis pas sûr que dans cette querelle des erreurs de Descartes, que Claude Allègre est loin d’avoir ouverte puisqu’elle remonte à Pascal et qu’elle fut entretenue publiquement par Huyghens, Leibniz, D’Alembert, Voltaire et alii, Vincent Jullien ait entièrement raison (" Monsieur Allègre et Descartes ", Le Monde, 22-23 juin 1997, page 15). 

   Lorsque Claude Allègre reproche à Descartes de mêler considérations religieuses et considérations scientifiques, le reproche est parfaitement fondé. Que cette approche religieuse soit historiquement datée ne lui enlève pas ce côté irrationnel et non scientifique auquel plusieurs contemporains étaient déjà sensibles puisqu’ils ne faisaient plus intervenir “Dieu” dans l’explication des phénomènes physiques. À lire Vincent Jullien, on pourrait penser que les savants se sont trompés autant les uns que les autres, et les philosophes de même, et autant que les savants, lorsqu’ils ont fait des sciences. Ce qui excuserait G. W. Hegel, entre autres, pour son De Orbitis qui assénait des certitudes contredites peu après par le télescope.


E / 2   Il faut se donner la peine d’examiner de près les cinq petits mais puissants écrits épistémologiques de Blaise Pascal :
Expériences nouvelles touchant le vide (1647)
Lettre au père Noël (29 octobre 1647)
Lettre à M. Le Pailleur (printemps 1648)
Au lecteur 
Traité de la pesanteur de la masse de l’air (1651-53)
On y trouvera une réflexion philosophique, véritablement rationnelle - selon nos critères actuels, mais aussi selon les critères baconiens (ceux de Francis Bacon, auteur, vers 1600, du fameux traité "De l’Avancement du savoir") - dirigée contre la "méthode cartésienne". Contrairement à ce qu’écrivit Vincent Jullien, Blaise Pascal n’admettait aucune interaction entre science et métaphysique, aucun recours à des "qualités occultes" du type de la vertu dormitive de l’opium immortalisée par Molière, aucun recours à des "définitions" circulaires ne définissant rien ; il reconnaissait à la raison expérimentale priorité sur les hypothèses désordonnées telles que l’existence d' un éther ou d’une matière subtile.

   Relativement au mouvement de la Terre, on trouve dans la table des Principes de la Philosophie de Descartes, en III, 28, " on ne peut pas proprement dire que la Terre ou les planètes se meuvent " ; puis, en III, 38-39, " suivant l’hypothèse de Tycho ... " Claude Allègre eut donc tort de parler de façon générale de "l’immobilité de la Terre" soutenue par Descartes. Mais la prudence du penseur du Cogito était telle qu’il est difficile de suivre Vincent Jullien se hasardant à vanter un " héliocentriste puissant et efficace ".

Descartes utile selon Condorcet :
" [Descartes] voulait étendre sa méthode à tous les objets de l’intelligence humaine ; Dieu, l’homme, l’univers étaient tour à tour le sujet de ses méditations. Si dans les sciences physiques, sa marche est moins sûre que celle de Galilée, si sa philosophie est moins sage que celle de Bacon, si on peut lui reprocher de n’avoir pas assez appris par les leçons de l’un, par l’exemple de l’autre, à se défier de son imagination, à n’interroger la nature que par des expériences, à ne croire qu’au calcul, à observer l’univers, au lieu de le construire, à étudier l’homme, au lieu de le deviner ; l’audace même de ses erreurs servit aux progrès de l’espèce humaine. Il agita les esprits, que la sagesse de ses rivaux n’avait pu réveiller. Il dit aux hommes de secouer le joug de l’autorité, de ne plus reconnaître que celle qui serait avouée par leur raison ; et il fut obéi, parce qu’il subjuguait par sa hardiesse, qu’il entraînait par son enthousiasme. " (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, Huitième époque)
  L’historien des sciences William Whewell nota que Descartes récusait les travaux de Galilée ; on lit avec stupeur : " Pour les expériences que vous me mandez de Galilée, je les nie toutes " dans une lettre à Mersenne d'avril 1634. Descartes faisait, pour Whewell, piètre figure à côté du savant italien :
" Parmi les vérités en mécanique qui étaient facilement saisissables au début du XVIIe siècle, Galilée a réussi à en atteindre autant, et Descartes aussi peu, qu’il était possible à un homme de génie " (" Of the mechanical truths which were easily attainable in the beginning of the 17th century, Galileo took hold of as many, and Descartes of as few, as was well possible for a man of genius ", History of Inductive Sciences, 1847, VI, ii, tome 2, page 52).

   Descartes reconnut le principe d’inertie ; mais, comme pour Georg W. F. Hegel d’ailleurs, la liste de ses erreurs dans le domaine des sciences expérimentales est bien longue ; parmi ces erreurs :

- les tourbillons de matière subtile.
- six règles du mouvement (sur sept).
" Cette première règle cartésienne du mouvement est la seule qui soit parfaitement exacte. " (Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, 2e partie)
" Selon Descartes, schéma bizarre "
Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes, 2e partie, " Sur l'art. 53",
traduction Paul Schrecker in Opuscules philosophiques choisis, Paris : Vrin, 1962.


- la génération spontanée.
- la "matière" calorique.
- le rejet des expériences de Galilée.
- la négation de l’attraction terrestre.
- la propagation plus rapide des sons aigus.
- la propagation des sons aussi rapides dans le sens du vent que contre le vent.
- la vitesse de la lumière plus élevée dans le milieu d’indice plus élevé.


E / 3  Il était donc assez cavalier de renvoyer dos à dos l’imperfection de la science à une époque donnée et les erreurs des philosophes,  ce qu'osa pourtant Jacques D’Hondt (1920-2012) pour excuser Hegel :
" Ce qui était vérité scientifique à l’époque de Hegel se trouve maintenant aussi périmé que les erreurs du philosophe" (Hegel et l’hégélianisme, Paris : Puf, 1982, page 29) ;
ces erreurs de Hegel étaient relatives à la question dite des matières : éther, phlogistique (1), calorique, matière électrique ; en 1813, il imaginait leur compénétrabilité (Science de la logique, I, 2) ; en 1827, il les rejetait toutes, y compris donc l’électron (Encyclopédie des Sciences philosophiques). On sait que dans sa thèse de doctorat (le fameux De Orbitiis), Hegel croyait avoir prouvé qu’il ne pouvait y avoir plus de sept planètes dans le système solaire ... 

   Invoquer en regard de ces erreurs la méthode qui permet de penser « librement », c’est tout d’abord jeter des doutes sérieux sur la valeur de la dite méthode ... C’est ensuite oublier qu’il ne s’agit pas seulement de penser librement, dans un fantasme de toute puissance de la pensée (fantasme qui relève très précisément d’une critique de la raison pure ; cf la colombe de Kant, oiseau imaginaire qui pensait son vol contrarié par l’air) ; il s’agit, surtout, de penser juste, donc en rapport permanent avec l’expérience du réel ainsi qu'avec la cohérence des concepts. La pensée scientifique ménage une place à la réalité extérieure qu’elle représente, précisément par le biais de la démarche expérimentale et de la spirale : hypothèse 1 - expérience - théorie - hypothèse 2 .... L’observation kantienne de la pratique déplorable du concept sans intuition, ou pensée vide (Critique de la raison pure, "Logique transcendantale", I), c’est ce qui poussait déjà Leibniz à énoncer cette magnifique devise :
"J’aime mieux un Loeuwenhoek [Antoni van Leeuwenhoek] qui me dit ce qu’il voit qu’un cartésien qui me dit ce qu’il pense." (Lettre à Huyghens, 2 mars 1691).
   Vincent Jullien semble s’accorder avec Claude Allègre sur l’erreur que constituerait la conservation de la somme des quantités de mouvement (produit de la masse par la vitesse) dans le choc mécanique de deux solides ; elle se conserve effectivement, comme le savent les étudiants, mais vectoriellement seulement ; se conservent également, en mécanique classique (non relativiste), les grandeurs scalaires (numériques) que sont l’énergie cinétique totale et les masses (dans un référentiel donné). Pour Descartes, à qui faisait défaut la notion de vecteur (introduite au XIXe siècle), cette conservation des valeurs numériques (donc fausse) résultait "de ce que Dieu est immuable" ... (Les Principes de la Philosophie, II, 39).

  C’est ce recours à cette argumentation non scientifique, pour ne pas dire pitoyable, pré-aristotélicienne, recours déjà fort choquant au XVIIe siècle pour bon nombre de savants de cette époque, que Claude Allègre eut raison de signaler, le sauvant ainsi de l’oubli. L’esprit de la méthode et de la probité scientifiques résidait alors chez Galilée et chez Newton, davantage que chez leurs critiques mal inspirés. Selon le Néerlandais Christian Huygens (1629-1695),
" M. Descartes avait trouvé la manière de faire prendre ses conjectures et fictions pour des vérités. Et il arrivait à ceux qui lisaient ses Principes de philosophie quelque chose de semblable qu’à ceux qui lisent des romans qui plaisent et font la même impression que des histoires véritables. " (Remarques sur Descartes). 


NOTE

1. Matière imaginée par le chimiste allemand Georg Ernst Stahl (1659-1734) pour expliquer les réactions d’oxydo-réduction ; d’autre part Stahl recourait à l’âme comme principe d’explication des phénomènes biologiques. Les chimistes français Antoine Lavoisier (1743-1794) et Pierre Bayen (1725-1798) refusèrent  cette croyance en un "phlogistique".



vendredi 13 juillet 2018

INDEX NIETZSCHE (1/16) : LES PHILOSOPHES, LA PHILOSOPHIE


Guillaume Erner ;" Le philosophe aimait l’art et l’Antiquité grecque, mais son désir de surhomme ou ses diatribes contre ce « juif de Socrate »  (1) le rendent difficile à citer. " France Culture, 7 mars 2017
1. Cette expression ne se trouve pas dans les écrits de Nietzsche... #fakenews 


Note sur mes indexations de Nietzsche :

A / Les notes et les indications entre [ ] sont de MOI, sauf lorsqu'il s'agit de phrases allemandes en italiques, l'original nietzschéen. Les passages mis en gras le sont par moi, sauf indication contraire (le gras est exceptionnel chez Nietzsche). La traduction est le plus souvent revue vers une plus grande littéralité à partir de celle des éditions Gallimard (Paris),Œuvres philosophiques complètes. Traducteurs : Anne-Sophie Astrup, Henri-Alexis Baatsch, Jean-Louis Backès, Pascal David, Maurice de Gandillac, Jean Gratien, Michel Haar, Cornélius Heim, Jean-Claude Hémery, Julien Hervier, Isabelle Hildenbrand, Pierre Klossowski, Philippe Lacoue-Labarthe, Jean Launay, Marc B. de Launay, Jean-Luc Nancy, Robert Rovini, Pierre Rusch. Plus récemment, j'ai aussi utilisé les traductions GF-Flammarion de Geneviève Blanquis, Eric Blondel, Ole Hansen-Love, Théo Leydenbach et Patrick Wotling 

B / Je signale ci-dessous ce qui me semble quelques rares erreurs ou imperfections  manifestes de l'édition de ces traductions :

Naissance de la tragédie, Dédicace, : « les mouvements d’humeur et les incompréhensions ».

La Philosophie à l’époque tragique des Grecs,
§ 3 : « Thalès a vu l’unité de l’étant » (au lieu de de l'être) ;
§ 8 : « l’essence du grand naturel philosophe » (au lieu de grand tempérament philosophe)

Opinions et sentences mêlées, § 186, « cette basse fondamentale » (au lieu de base) ; erreur de traduction que l'on trouve aussi dans Le Monde... de Schopenhauer (PUF).

Gai savoir 
I, § 11 : « la conscience est la dernière et plus tardive évolution de l’Organique, et par conséquent ce qu’il y a de moins accompli et de plus fragile en lui » ;
III, § 149 : « Là où quelqu’un domine, il y a des masses : où il y a des masses, il règne un besoin d’esclavage. »

IV, § 141 : « que l'être humain » (au lieu de que l'homme)
VI, § 213 : « Il est difficile d’apprendre [lernen] ce qu’est un philosophe, parce qu’il n’y a rien à enseigner [lehren] » (au lieu de difficile d'enseigner ce qu'est un philosophe, parce qu'il n'y a rien à apprendre) ;
IX, § 259,  « elle appartient à l’essence de » (au lieu de elle est inhérente à).

Crépuscule des Idoles, Divagations d’un inactuel, § 32 : « L’histoire de ses aspirations fut jusqu’à présent la partie honteuse de l’être humain. »
L’Antéchrist, § 51 : « le démocratisme de l’instinct chrétien triompha » (au lieu de démocratisme des instincts)

Ecce Homo,
Pourquoi je suis si avisé, § 10 : « je n’ai jamais souffert que de la "multitude" » (au lieu de que la multitude)
Pourquoi j’écris de si bons livres, § 2 : « je suis en grec, et pas seulement en grec, l’Antichrist. » (au lieu de Antéchrist)
Pourquoi je suis un destin, § 8 : « aucun but, aucune raison, aucune tâche » (au lieu de aucun but, aucune tâche)

Fragments posthumes, M III 1, printemps-automne 1881, [62] : « Les jésuites plaidaient, contre Pascal, les Lumières et l’Humanité. » ; [244] : « L’homme bilieux a trop peu de sulfate de soude ; le mélancolique manque de sulfate et de phosphate de potassium. »
N II 7, été 1878, 30[164] : « Goethe ... GOETHE » (au lieu de Gœthe ... GŒTHE)
N VII 2b, automne 1885 - printemps 1886 : 1[87] : « Le "Je" »
W II 2, automne 1887 : [138] : « l’évolution ultérieure autant que l’antérieure »
W II 3, novembre 1887 - mars 1888 : [347] : « les Grecs ont divinisé la nature et ils ont légué au monde leur religion, c’est-à-dire la philosophie et l’art ».


Les textes allemands sont tous accessibles sur Nietzsche Source 

Je me permets de franciser le prénom de notre philosophe parce qu'il avait une connaissance et une estime particulière pour la culture française, et parce que j'ai pour lui une affection durable. Ces notes de (re)lecture rassemblées par thèmes sont l'émanation lointaine de ma réaction indignée, en 1991, face aux citations mal traduites de la première édition de Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens



* * * * *

Ma définition personnelle de la philosophie.



* * * * *

Fragments posthumes, 1869-1873,

P II 1b, automne 1869 : [3] : valeur de la croyance grecque aux dieux : elle se laissait mettre de côté d’une main légère et n’inhibait pas le philosopher [Philosophiren].

U I 2b, fin 1870 - avril 1871 : [17] : la pensée philosophique ne peut pas construire, mais seulement détruire. Cf Alfred de Vigny : « La philosophie de Voltaire […] fut très belle, non parce qu’elle révéla ce qui est, mais parce qu’elle montra ce qui n’est pas. » (Journal d’un poète, 1830).

U I 5a, hiver 1870-1871 - automne 1872 : [62] : impossibilité de la philosophie à l’Université

P I 20b, été 1872 - début 1873 : 19[7] : Décrire la tâche de la nouvelle génération philosophique.
19[52] : la philosophie est indispensable à la formation [Bildung] car elle intègre le savoir dans une conception du monde artistique
19[62] : philosophie : exposition par concepts [Darstellung in Begriffen] en commun avec la science ; la philosophie est une forme de l’art poétique ; impossible à classer.
19[75] : La pensée philosophique peut être décelée au cœur de toute pensée scientifique ; même dans la conjecture. [Das philosophische Denken ist mitten in allem wissenschaftlichen Denken zu spüren: selbst bei der Conjektur. Cf  Heidegger, Koyré.]
19[76] : Il n’y a pas de philosophie en aparte, coupée de la science : on pense pareillement ici et là.
19[136] : "Toutes les sciences ne reposent que sur le fondement général qu'offre le philosophe".[alle Wissenschaften ruhen nur auf dem allgemeinen Fundamente des PhilosophenIdée présente chez Martin Heidegger, et chez Alexandre Koyré (1954)].
19[172] : Dans le philosophe, la connaissance et la culture se rejoignent. [Im Philosophen berührt sich das Erkennen wieder mit der Kultur.]
19[216] : la philosophie fut d’abord pratiquée de la même manière que s’était formé le langage, c’est-à-dire de manière illogique. [Wir sehen, wie zuerst weiter philosophirt wird, so wie die Sprache entstanden ist, d.h. unlogisch.

Mp XII 4, hiver 1872-1873 : 23[45] : la philosophie n’est pas pour le peuple.
n’est donc pas la base d’une civilisation.
donc seulement instrument d’une civilisation. [Philosophie nicht für das Volk
also nicht Basis einer Kultur,
also nur Werkzeug einer Kultur.
a) Gegen den Dogmatism der Wissenschaften
b) gegen die Bilderverwirrung mythischer Religionen in der Natur
c) gegen die ethische Verwirrung durch Religionen.]

U II 1, printemps-automne 1873 :
27[23] : La foule est non philosophique et [David] Strauss appartient à la foule. [Die Menge ist unphilosophisch und Strauß gehört zur Menge.]


Cinq préfaces à cinq livres qui n'ont pas été écrits, 1872, [Fünf Vorreden zu fünf ungeschriebenen Büchern]
1 "Sur le Pathos de la vérité" : " le dédain du présent et de l’instantané fait partie du mode philosophique de réflexion. Il détient la vérité ; que la roue du temps roule où elle veut, jamais elle ne pourra échapper à la vérité. " [die Mißachtung des Gegenwärtigen und Augenblicklichen liegt in der Art des philosophischen Betrachtens. Er hat die Wahrheit; mag das Rad der Zeit rollen, wohin es will, nie wird es der Wahrheit entfliehen können.]

La philosophie à l’époque tragique des Grecs, [1873]

§ 1 : les questions qui touchent aux origines de la philosophie sont parfaitement indifférentes, parce qu’à l’origine la barbarie, l’informe, le vide et la laideur règnent partout, et qu’en toutes choses seuls importent les degrés supérieurs.
D’autres peuples ont des saints [ou des prophètes], les Grecs ont des sages.

§ 3 : S’il [Thalès] a, en l’occurrence, bien utilisé la science et employé des vérités démontrables pour les dépasser aussitôt, c’est précisément là un trait caractéristique de l’esprit philosophique. […] Une acuité dans l’activité de discernement et de connaissance, une grande capacité de distinction constituent donc, suivant la conscience populaire, l’art qui définit le philosophe. […] En choisissant et en distinguant ce qui est extraordinaire, étonnant, difficile, divin, la philosophie se définit par rapport à la science, de même qu’elle se définit par rapport à l’habileté en préférant l’inutile. La science se précipite sans faire de tels choix, sans une telle délicatesse, sur tout ce qui est connaissable, aveuglée par le désir de tout connaître à n’importe quel prix. La pensée philosophique est au contraire toujours sur les traces des choses les plus dignes d’être connues, des grandes et importantes connaissances. [Wenn er dabei die Wissenschaft und das Beweisbare zwar benutzte, aber bald übersprang, so ist dies ebenfalls ein typisches Merkmal des philosophischen Kopfes. [...] ein scharfes Herausmerken und -erkennen, ein bedeutendes Unterscheiden macht also, nach dem Bewußtsein des Volkes, die eigenthümliche Kunst des Philosophen aus. [...] Durch dieses Auswählen und Ausscheiden des Ungewöhnlichen Erstaunlichen Schwierigen Göttlichen grenzt sich die Philosophie gegen die Wissenschaft eben so ab, wie sie durch das Hervorheben des Unnützen sich gegen die Klugheit abgrenzt. Die Wissenschaft stürzt sich, ohne solches Auswählen, ohne solchen Feingeschmack, auf alles Wißbare, in der blinden Begierde, alles um jeden Preis erkennen zu wollen; das philosophische Denken dagegen ist immer auf der Fährte der wissenswürdigsten Dinge, der großen und wichtigen Erkenntnisse.]


Fragments posthumes, 1873-1874,
U II 2, été - automne 1873 : 29[199] ; faire de la philosophie une pure science, c’est renoncer sur toute la ligne
29[205] : Le philosophe est philosophe d’abord pour lui-même, ensuite pour d’autres. Il n’est pas possible de l’être seulement pour soi tout seul.
Le produit du philosophe est sa vie (d’abord, avant ses œuvres)
Poser la question des effets de la philosophie sur la civilisation en général 
29[223] : De la destination du philosophe.
Le philosophe n’est jamais utile que pour un petit nombre, et pas pour le peuple. Et encore l’utilité n’est-elle pas aussi grande pour ce petit nombre que pour le philosophe lui-même.
29[230] : la philosophie populaire (Plutarque, Montaigne)

U II 3, automne 1873 - hiver 1873-1874 : 30[18] : Socrate exigerait que l’on fasse redescendre la philosophie vers les hommes 

Mp XIII 5, automne 1873 - hiver 1873-1874 : [5] : la philosophie est devenue une discipline historique
[10] : toute la philosophie antique était basée sur la simplicité de la vie. Tant que les philosophes ne trouveront pas le courage de transformer radicalement leur mode de vie et de le donner en exemple [cité par Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe, I.], ils n’auront rien fait.
Malheur à une jeunesse qui voudrait s’accrocher aux plus hautes branches de la philosophie.


De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie, 1874,
§ 1 : " Si le bonheur, la poursuite d'un bonheur nouveau est, de quelque manière que ce soit, ce qui maintient en vie et pousse l'être vivant à vivre, alors peut-être aucun philosophe n'a-t-il autant raison que le cynique : car le bonheur de l'animal, qui est le cynique accompli, représente la vivante justification du cynisme. "
" L'élément historique et l'élément non historique sont également nécessaires à la santé d'un individu, d'un peuple, d'une civilisation. "
§ 5 : " Personne n’ose appliquer à soi-même la loi de la philosophie, personne ne vit en philosophe, avec cette probité simple et virile qui obligeait un Ancien, une fois qu'il avait juré fidélité à la Stoa, à se conduire toujours et partout en stoïcien. Toute activité philosophique, aujourd'hui, est tenue en bride par la police et la politique. ".


Schopenhauer éducateur [Schopenhauer als Erzieher], 1874,

§ 3 : J’estime un philosophe dans la mesure où il est en état de donner un exemple. Nul doute que par l'exemple il puisse entraîner à sa suite des peuple entiers ; l'histoire des Indes qui est presque l'histoire de la philosophie indienne le prouve [Ich mache mir aus einem Philosophen gerade so viel als er im Stande ist ein Beispiel zu geben. Dass er durch das Beispiel ganze Völker nach sich ziehen kann, ist kein Zweifel; die indische Geschichte, die beinahe die Geschichte der indischen Philosophie ist, beweist es.].
[...]
Kant restait attaché à l'Université, se soumettait aux gouvernements, il gardait l'apparence d'une foi religieuse, supportait de vivre avec collègues et étudiants ; il est donc naturel que son exemple ait produit surtout des professeurs de philosophie et une philosophie de professeurs. Schopenhauer s'embarrasse peu des castes académiques, il fait bande à part, il recherche l'indépendance à l'égard de l'État et de la société – c'est là son exemple, son modèle —, pour commencer par ce qu'il y a de plus extérieur [Kant hielt an der Universität fest, unterwarf sich den Regierungen, blieb in dem Scheine eines religiösen Glaubens, ertrug es unter Collegen und Studenten: so ist es denn natürlich, dass sein Beispiel vor allem Universitätsprofessoren und Professorenphilosophie erzeugte. Schopenhauer macht mit den gelehrten Kasten wenig Umstände, separirt sich, erstrebt Unabhängigkeit von Staat und Gesellschaft — dies ist sein Beispiel, sein Vorbild — um hier vom Äusserlichsten auszugehen.].
[...]
Partout où il y a eu des sociétés, des gouvernements, des religions, des opinions publiques puissantes, bref, partout où il y a eu tyrannie, elle a exécré le philosophe solitaire, car la philosophie offre à l'homme un asile où nulle tyrannie ne peut pénétrer, la caverne de l'intériorité, le labyrinthe du cœur : ce qui indispose les tyrans. [Wo es mächtige Gesellschaften, Regierungen, Religionen, öffentliche Meinungen gegeben hat, kurz wo je eine Tyrannei war, da hat sie den einsamen Philosophen gehasst; denn die Philosophie eröffnet dem Menschen ein Asyl, wohin keine Tyrannei dringen kann, die Höhle des Innerlichen, das Labyrinth der Brust: und das ärgert die Tyrannen.]

§ 4 : « Il existe encore des gens naïfs dans quelque coin de la Terre, en Allemagne par exemple, [...] qui affirment avec le plus grand sérieux que depuis quelques années le Monde s'est corrigé [...] L'on n'a même plus idée de ce qui sépare le sérieux de la philosophie du sérieux d'un journal. C'es gens-là [aussi des hommes réputés pensants et honorables] ont perdu le dernier vestige, non seulement de toute pensée philosophique, mais aussi de toute pensée religieuse, et en lieu et place, ce qu'ils ont acquis, ce n'est pas l'optimisme, c'est le journalisme, l'esprit — et l'absence d'esprit — du jour et des journaux. Toute philosophie qui croit qu’un événement politique puisse écarter, ou qui plus est résoudre, le problème de l’existence [Dasein] est une plaisanterie de philosophie, une pseudo-philosophie. » [Nun giebt es auch augenblicklich naive Leute in irgend einem Winkel der Erde, etwa in Deutschland, [...] ja die alles Ernstes davon sprechen, dass seit ein paar Jahren die Welt corrigirt sei [...] ein Beweis dafür, dass man gar nicht mehr ahnt, wie weit der Ernst der Philosophie von dem Ernst einer Zeitung entfernt ist. Solche Menschen haben den letzten Rest nicht nur einer philosophischen, sondern auch einer religiösen Gesinnung eingebüsst und statt alle dem nicht etwa den Optimismus, sondern den Journalismus eingehandelt, den Geist und Ungeist des Tages und der Tageblätter. Jede Philosophie, welche durch ein politisches Ereigniss das Problem des Daseins verrückt oder gar gelöst glaubt, ist eine Spaass- und Afterphilosophie.]

§ 8 : Liberté et toujours liberté : ce même élément merveileux et dangereux dans lequel les philosophes grecs ont pu s’éveiller. […] de tout temps ce sont les pères qui se sont le plus farouchement opposés à la vocation philosophique de leur fils.
Concessions de la philosophie à l’État
L’histoire érudite du passé n’a jamais été l’affaire d’un vrai philosophe
C’est une nécessité pour la culture de retirer à la philosophie cette reconnaissance de l’État et de l’Université.
C’est l’esprit des journalistes qui se presse toujours plus à l’Université, et il n’est pas rare que ce soit sous le nom de philosophie.


Fragments posthumes, 1874-1877,

U II 5a, début 1874 - printemps 1874 : Éducation du philosophe.
Mp XIII 3, printemps-été 1874 : [12] : ce que la philosophie a de plus précieux, c’est précisément d’enseigner sans cesse le contraire de tout ce qui est journalistique.
U II 5c, octobre-décembre 1876 : [39] : la philosophie peut délivrer progressivement de […] la peur qui vient au lit de mort, du repentir et du remords suivant l’acte ; l’état d’esprit philosophique est un fatalisme froid ; la philosophie n’a pas à porter son attention sur les conséquences de la vérité.
Mp XIV 1a, hiver 1876-1877 : [2] : la philosophie n’a pas à porter du tout son attention sur les conséquences de la vérité, mais seulement sur la vérité elle-même.
N II 3, fin 1876 - été 1877 : [46] : la philosophie est le mirage qui fait miroiter la solution aux yeux des disciples fatigués des sciences.
N II 2, printemps-été 1877 : [107] : défaut de presque toutes les philosophies : leur manque de connaissance des hommes, une analyse psychologique inexacte
Le philosophe déploie sa science de la nature autour des fausses données psychologiques, et il enveloppe le tout d’un besoin métaphysique.
Mp XIV 1b, fin 1876 –été 1877 : 23[22] : Chez presque tous les philosophes, l’utilisation d’un devancier et la lutte menée contre lui manquent de rigueur, et sont injustes. Il n’ont pas appris à lire et interpréter correctement, les philosophes sous-estiment la difficulté de comprendre réellement ce qu’un autre a dit, et n’y appliquent pas leur attention. [Fast bei allen Philosophen ist die Benutzung des Vorgängers und die Bekämpfung desselben nicht streng, und ungerecht. Sie haben nicht gelernt ordentlich zu lesen und zu interpretiren, die Philosophen unterschätzen die Schwierigkeit wirklich zu verstehen, was einer gesagt hat und wenden ihre Sorgfalt nicht dahin.]


Humain, trop humain, I. Un livre pour esprits libres (1878),
I " Des principes et des fins ", § 2 : Tous les philosophes ont en commun ce défaut qu’ils partent de l’homme actuel et s’imaginent arriver au but par l’analyse qu’ils en font […] le manque de sens historien est le péché originel de tous les philosophes.
§ 6 : soulève la question de l’utilité de la connaissance en général
VII " Femme et enfant ", § 436 : dans l’ordre des plus hautes spéculations philosophiques, tous les gens mariés sont suspects. [Pour Sylviane Agacinski-Jospin, ce sont les célibataires qui sont suspects.]


Fragments posthumes, 1878-1879,


N II 7, été 1878 : 30[130] : " le sentiment proprement antiphilosophique, le repentir, m'est devenu tout à fait étranger. " [Das ganz eigentlich unphilosophische Gefühl, die Reue, ist mir ganz fremd geworden.]


N III 4, automne 1878 : 33[2] : On peut maintenant objecter à Socrate que ce n'est rien que la vertu humaine, mais beaucoup que la sagesse humaine. [Gegen Sokrates kann man jetzt einwenden daß es mit der menschlichen Tugend nichts ist, aber sehr viel mit der menschlichen Weisheit.]


N IV 3, juillet-août 1879 : 42[4] : « Platon et Rousseau en pleine opposition sur la civilisation. Platon pense [Protagoras, 327cd] que face à des hommes à l'état de nature (les sauvages), nous embrasserions même le criminel athénien (en tant que civilisé). Il a raison contre Rousseau. » [Plato und Rousseau über Cultur in Einem Gegensatz: Plato meint, unter Naturmenschen (Wilden) würden wir auch noch den athenischen Verbrecher umarmen (als Culturwesen). Er hat Recht gegen Rousseau.]


Humain, trop humain, II. Opinions et sentences mêlées (1879), [Vermischte Meinungen und Sprüche]

§ 1 : Aux déçus de la philosophie.
Si vous avez cru jusqu'à présent à la valeur suprême de la vie et vous voyez désormais déçus, est-ce une raison pour la brader au prix le plus bas ?
§ 5 : Péché originel des philosophes.
rage philosophique de la généralisation [Philosophen-Wuth der Verallgemeinerung]
§ 10 : Sous la coupe de l'histoire.
« Les philosophes occupés à voiler et occulter le monde, c'est-à-dire tous les métaphysiciens au grain plus ou moins fin ou grossier, sont pris de maux d'yeux, d'oreilles et de dents dès qu'ils commencent à se douter qu'il y a quelque chose de vrai dans la thèse selon laquelle toute la philosophie est désormais tombée sous la coupe de l'histoire. Il convient, à cause de leurs souffrances, de leur pardonner les pierres et les ordures qu'ils lancent à qui parle de la sorte : mais la théorie elle-même peut s'en trouver un certain temps salie et dépréciée et y perdre de son effectivité [Wirkung]. »
§ 33 : Vouloir être juste et vouloir être juge. [Gerecht sein wollen und Richter sein wollen.]
« Schopenhauer fait cette pertinente distinction, qui lui donne raison plus encore qu'il ne pourrait se l'avouer : " La connaissance de la stricte nécessité des actions humaines est la ligne de démarcation qui sépare les têtes philosophiques des autres. " [„die Einsicht in die strenge Nothwendigkeit der menschlichen Handlungen ist die Gränzlinie, welche die philosophischen Köpfe von den anderen scheidet.“ Ethik, 114 = Libre arbitre, édition Aubier (?), page 120].
[...]
Le philosophe a à dire comme le Christ [Luc, VI, 37], " Ne jugez point ! " et la dernière différence entre les têtes  philosophiques et les autres serait que les premiers veulent être justes, les derniers voulant être juges. [der Philosoph hat also zu sagen, wie Christus, „ richtet nicht ! “ und der letzte Unterschied zwischen den philosophischen Köpfen und den andern wäre der, dass die ersten gerecht sein wollen, die andern Richter sein wollen.] »
§ 201 : Erreurs des philosophes.
" Le philosophe croit que la valeur de sa philosophie tient à l'ensemble, à la construction ; la postérité la trouve dans la pierre avec laquelle il a construit et avec laquelle, à partir de là, on construit encore souvent et mieux : en somme dans le fait que la première construction peut être détruite et garde pourtant encore  sa valeur de matériau.
§ 271 : Toute philosophie est la philosophie d’un âge de la vie.
L'age de sa vie auquel un philosophe a trouvé sa doctrine se trahit en celle-ci ; il ne saurait l'empêcher, si élevé qu'il puisse se sentir au dessus du temps et de l'heure.


Humain, trop humain, II. Le Voyageur et son ombre, 1870,

§ 86 : Socrate.
" Si tout va bien, le temps viendra où l'on préférera, pour se perfectionner en morale et en raison, prendre en main les Mémorables de Socrate [de Xénophon d'Athènes] plutôt que la Bible, et où Montaigne et Horace deviendront nécessaires comme guides pour la compréhension du sage et du médiateur le plus simple et le plus impérissable de tous, de Socrate. C'est à lui que ramènent les chemins des modes de vie philosophique les plus divers, qui sont au fond les modes de vie des divers tempéraments, fixés par la raison et l'habitude, et tous tournés par la pointe vers la joie de vivre et d'être soi-même ; d'où l'on pourrait déduire que le trait le plus original de Socrate a été de participer à tous les tempéraments. — Sur le fondateur du christianisme, l'avantage de Socrate est le sourire qui nuance sa gravité et cette sagesse pleine d'espièglerie qui fait à l'homme le meilleur état d'âme. En outre, il a une plus grande intelligence. [Sokrates. — Wenn Alles gut geht, wird die Zeit kommen, da man, um sich sittlich-vernünftig zu fördern, lieber die Memorabilien des Sokrates in die Hand nimmt, als die Bibel, und wo Montaigne und Horaz als Vorläufer und Wegweiser zum Verständniss des einfachsten und unvergänglichsten Mittler-Weisen, des Sokrates, benutzt werden. Zu ihm führen die Strassen der verschiedensten philosophischen Lebensweisen zurück, welche im Grunde die Lebensweisen der verschiedenen Temperamente sind, festgestellt durch Vernunft und Gewohnheit und allesammt mit ihrer Spitze hin nach der Freude am Leben und am eignen Selbst gerichtet; woraus man schliessen möchte, dass das Eigenthümlichste an Sokrates ein Antheilhaben an allen Temperamenten gewesen ist. — Vor dem Stifter des Christenthums hat Sokrates die fröhliche Art des Ernstes und jene Weisheit voller Schelmenstreichevoraus, welche den besten Seelenzustand des Menschen ausmacht. Ueberdiess hatte er den grösseren Verstand.]

§ 192. " Le philosophe de l'opulence. — Un jardinet, des figues, des petits fromages et avec cela trois ou quatre bons amis, — c'était le festin opulent d'Épicure. " [Der Philosoph der Ueppigkeit. — Ein Gärtchen, Feigen, kleine Käse und dazu drei oder vier gute Freunde, — das war die Ueppigkeit Epikur’s.

§ 221. La dangerosité des Lumières. C’est un ensemble de traits quasi déments, histrioniques, bestialement cruels, voluptueux, et surtout d’une sentimentalité toujours prête à se griser d’elle-même, qui constituent le fonds proprement révolutionnaire et qui, avant la Révolution, s’étaient incarnés dans la personne et le génie de Rousseau : or, l’être qu’ils définissent trouva encore, avec un enthousiasme perfide, à poser les Lumières sur sa tête fanatique ; et celle-ci se mit à resplendir comme transfigurée par ce nimbe, ces mêmes Lumières qui lui étaient étrangères au fond et qui, agissant d’elles-mêmes, auraient comme un brillant rayon tranquillement traversé les nuées, longtemps satisfaites de réformer les individus seulement, en sorte qu’elles auraient aussi réformé, quoique très lentement, les mœurs et les institutions des peuples. Mais dès lors, liées à un phénomène violent et brutal, les Lumières se firent elle-mêmes violentes et brutales. Le danger qu’elles représentent en est devenu presque plus grand que l’élément utile d’émancipation et d’éclaircissement qu’elles ont introduit dans le vaste mouvement révolutionnaire. Qui comprendra cela saura aussi de quelle confusion il s’agit de les tirer et de quelle salissure les purifier, afin de continuer ensuite l’œuvre des Lumières, pour elle-même, et d’étouffer en germe la Révolution, après coup, de faire qu’elle n’ait pas été. » [Die Gefährlichkeit der Aufklärung. — Alles das Halbverrückte, Schauspielerische, Thierisch-Grausame, Wollüstige, namentlich Sentimentale und Sich-selbst-Berauschende, was zusammen die eigentlich revolutionäre Substanz ausmacht und in Rousseau, vor der Revolution, Fleisch und Geist geworden war, — dieses ganze Wesen setzte sich mit perfider Begeisterung nochdie Aufklärung auf das fanatische Haupt, welches durch diese selber wie in einer verklärenden Glorie zu leuchten begann: die Aufklärung, die im Grunde jenem Wesen so fremd ist und, für sich waltend, still wie ein Lichtglanz durch Wolken gegangen sein würde, lange Zeit zufrieden damit, nur die Einzelnen umzubilden: sodass sie nur sehr langsam auch die Sitten und Einrichtungen der Völker umgebildet hätte. Jetzt aber, an ein gewaltsames und plötzliches Wesen gebunden, wurde die Aufklärung selber gewaltsam und plötzlich. Ihre Gefährlichkeit ist dadurch fast grösser geworden, als die befreiende und erhellende Nützlichkeit, welche durch sie in die grosse Revolutionsbewegung kam. Wer diess begreift, wird auch wissen, aus welcher Vermischung man sie herauszuziehen, von welcher Verunreinigung man sie zu läutern hat: um dann, an sich selber, das Werk der Aufklärung fortzusetzen und die Revolution nachträglich in der Geburt zu ersticken, ungeschehen zu machen.]

§ 227. " L'éternel Epicure "

Fragment posthume, 1880,
N V 6, fin 1880 : [97] : on devrait apprendre aux ouvriers à vivre en philosophes ; la philosophie convient à ces classes.


Aurore (1881, 1887),
Avant-propos, § 3 : Tous les philosophes ont construit sous le charme de la morale, même Kant.
V, § 427 : Du sentiment la science est laide, aride, désolante, difficile, ardue, allons ! embellissons là, renaît constamment quelque chose qui s’appelle la philosophie.
V, § 504 : concilier ce que l’enfant a appris et ce que l’homme a reconnu
Les philosophes forment leurs conceptions au moment où il est trop tard pour croire et trop tôt encore pour savoir.
V, § 544 : Comment on fait aujourd’hui de la philosophie. Dialogue platonicien : jubilation que procurait la découverte nouvelle de la pensée rationnelle. [das Jauchzen über die neue Erfindung des vernünftigen Denkens]

Fragments posthumes, 1881,
M III 1, printemps-automne 1881 : [124] : Platon entend que l’amour de la connaissance et de la philosophie serait une impulsion sexuelle sublimée [Banquet, 207-212].
[132] : La raison ! Privée de savoir, elle est quelque chose d’absolument insensé, même chez les plus grands philosophes ! Comme Spinoza divague sur la raison !
[262] : L’histoire de la philosophie jusqu’alors est courte : ce n’est qu’un commencement, elle n’a pas encore livré de guerres ni rassemblé les peuples pour les confronter en son nom : le suprême moment de son stade préliminaire fut les guerres ecclésiastiques – l’époque des guerres de religion est loin d’être close.
[273] : Le temps vient où sera livré le combat pour la souveraineté planétaire – il sera mené au nom des doctrines philosophiques fondamentales.

Gai Savoir (1882,1887),




Préface à la 2e édition, § 2 : je me suis demandé assez souvent si, tout compte fait, la philosophie jusqu’alors n’aurait pas été uniquement une interprétation [Auslegung] du corps et une incompréhension du corps.
IV, § 289 : ce qui fait défaut, c’est une nouvelle justice […] Et de nouveaux philosophes [Expression utilisée en France dans les années 1970] ! La Terre morale, elle aussi, est ronde ! [Sondern eine neue Gerechtigkeit thut noth! Und eine neue Losung! Und neue Philosophen! Auch die moralische Erde ist rund!]
§ 328 : Faire du tort à la bêtise. l’Antiquité philosophique [...] ces philosophes ont fait du tort à la bêtise. [Das philosophische Alterthum [...] — diese Philosophen haben der Dummheit Schaden gethan.]
V, § 346 : Le monde ne vaut pas ce que nous avons cru qu’il valait, voilà à peu près la chose la plus certaine dont notre méfiance se soit enfin saisie. Autant de méfiance, autant de philosophie. [die Welt nicht das werth ist, was wir geglaubt haben, das ist ungefähr das Sicherste, dessen unser Misstrauen endlich habhaft geworden ist. So viel Misstrauen, so viel Philosophie.]
§ 372 : Pourquoi nous ne sommes pas idéalistes. [Warum wir keine Idealisten sind.] [D'où



Fragments posthumes, 1884-1885,

W I 1, printemps 1884 : [337] : l’époque du suffrage universel a porté à son comble le ton irrespectueux avec lequel on traite aujourd’hui le philosophe : toutes les oies font déjà chorus de leurs cris !
[372] : On a toujours oublié le principal : pourquoi donc le philosophe veut-il connaître ? Pourquoi estime-t-il la "vérité" davantage que l’apparence ?
[451] : philosophie comme amour de la sagesse.

W I 2, été-automne 1884 : 26[3] : Les grands philosophes sont de drôles de corps. Qu’est-ce donc que ces Kant, Hegel, Schopenhauer, Spinoza ! Si pauvres, si étroits !
C’est la connaissance des grands Grecs qui m’a éduqué : il y a dans Héraclite, Empédocle, Parménide, Anaxagore, Démocrite plus à admirer, ils sont plus pleins. [Die Kenntniß der großen Griechen hat mich erzogen: an Heraclit Empedocles Parmenides Anaxagoras Democrit ist mehr zu verehren, sie sind voller.]

26[75] : l’histoire de la philosophie montre une profusion de ratés, d’accidents, et une marche extrêmement lente.

W I 2, été-automne 1884 : 26[153] :
De la naissance du philosophe
1. Le profond malaise à être parmi les braves gens – comme parmi les nuages – et le sentiment de devenir paresseux et négligent, vaniteux aussi. Cela corrompt. – Pour voir clairement à quel point le fondement ici est mauvais et faible, il suffit de les provoquer et d’entendre alors leurs cris.
2. Dépassement du ressentiment et de la vengeance à partir d’un profond mépris ou de compassion pour leur sottise.
3. Hypocrisie comme mesure de sécurité. Et mieux encore, fuite dans sa solitude.
[Von der Entstehung des Philosophen.
1. Das tiefe Unbehagen unter den Gutmüthigen — wie unter Wolken — und das Gefühl, bequem und nachlässig zu werden, auch eitel. Es verdirbt. — Will man sich klar machen, wie schlecht und schwach hier das Fundament ist, so reize man sie und höre sie schimpfen.
2. Überwindung der Rachsucht und Vergeltung, aus tiefer Verachtung oder aus Mitleid mit ihrer Dummheit.
3. Verlogenheit als Sicherheits-Maßregel. Und noch besser Flucht in seine Einsamkeit.]

26[202] : Celui qui n’est pas lassé de se représenter l’état des hommes ordinaires, celui-là n’est pas un homme supérieur. Mais dans la mesure où un philosophe doit savoir comment est fait l’homme ordinaire, il doit pratiquer cette étude.
[NB. Für wen es nicht mühsam ist, sich den Zustand der gewöhnlichen Menschen vorzustellen, der ist kein höherer Mensch. Aber insofern ein Philosoph es wissen muß, wie der gewöhnliche Mensch beschaffen ist, muß er dieses Studium treiben]
[238] : le philosophe, espèce supérieure, mais jusqu’ici beaucoup plus ratée.
[285] : hypocrisie des philosophes.
[340] : il y a beaucoup de philosophique dans notre vie, en particulier chez tous les hommes ayant part aux sciences, mais des philosophes eux-mêmes, il en reste tout aussi peu que de noblesse authentique.
[342] : On ne croit plus aux philosophes

26[352] : Religion et philosophie : sur l’essentiel, elles ne font qu’un
[Ich interessire mich nicht
1)  für den nationalen Staat, als etwas Ephemeres gegenüber der demokratischen Gesamtbewegung.
2)  für die Arbeiter-Frage, weil der Arbeiter selber nur ein Zwischenakt ist.
3) für die Differenzen der Religion und Philosophie, weil sie in der Hauptsache Eins sind, nämlich über gut und böse — wo ich zweifle.
4) für die Denkweisen, welche nicht den Leib und die Sinne festhalten, und die Erde
5) nicht für die l’art pour l’art, die Objektiven usw.


26[396] : pour être bon philosophe, il faut être clair, sec, sans illusion.
26[430] : Aucun philosophe idéaliste ne se laisse abuser sur son déjeuner.
26[432] : Sans le fil conducteur du corps, je ne crois à la validité d’aucune recherche. Non pas une philosophie comme dogme, mais comme provisoire et régulative de la recherche. [ohne den Leitfaden des Leibes an keine gute Forschung glaube. Nicht eine Philosophie als Dogma, sondern als vorläufige Regulative der Forschung.]
26[440] : seul le vrai philosophe est un animal audacieux
26[452] : Inévitable que le philosophe soit une plante rare. La philosophie a peu à faire avec la vertu.

Z II 5a, été-automne 1884 : 27[76] : malhonnêteté des philosophes à déduire quelque chose [Dieu, notamment], qu’ils tiennent pour bon et vrai depuis le début. [Allusion au Descartes des Méditations métaphysiques].
N VII 1, avril-juin 1885 : [75] : les Stoïciens et presque tous les philosophes n’ont aucun regard pour le lointain.
Mp XVI 1-2, juin-juillet 1885 : [11] : l’esprit philosophique supérieur est environné de solitude
[13] : deux espèces différentes de philosophes.
W I 5, août-septembre 1885 : [12] : je vois venir de nouveaux philosophes
Z I 2c, automne 1885 : [1] : croyance de Platon que même la philosophie serait une manière de sublime instinct sexuel et de reproduction
Mp XVII 2b, automne 1885 : [2] : il ne s’est rien passé depuis Pascal : face à lui, les philosophes allemands n’entrent pas en ligne de compte.


Par-delà Bien et Mal. Prélude à une philosophie de l'avenir, 1886,

Préface : « À supposer que la vérité soit femme, n'a-t-on pas lieu de soupçonner que tous les philosophes, pour autant qu'ils furent dogmatiques, n'entendaient pas grand-chose aux femmes et que l'éffroyable sérieux, la gauche insistance avec lesquels ils se sont jusqu'ici approchés de la vérité, ne fuent que des efforts maladroits et mal appropriés pour conquérir justement les faveurs d'une femme ? » [Vorausgesetzt, dass die Wahrheit ein Weib ist —, wie? ist der Verdacht nicht gegründet, dass alle Philosophen, sofern sie Dogmatiker waren, sich schlecht auf Weiber verstanden? dass der schauerliche Ernst, die linkische Zudringlichkeit, mit der sie bisher auf die Wahrheit zuzugehen pflegten, ungeschickte und unschickliche Mittel waren, um gerade ein Frauenzimmer für sich einzunehmen? ]

I, « Des préjugés des philosophes »,
§ 2 : Il faudra attendre la venue d'une nouvelle race de philosophes, de philosophes dont les goûts et les penchants s'orienteront en sens inverse de ceux de leurs devanciers  philosophes du dangereux peut-être dans tous les sens — Sérieusement, je vois poindre au loin ces philosophes nouveaux. [Man muss dazu schon die Ankunft einer neuen Gattung von Philosophen abwarten, solcher, die irgend welchen anderen umgekehrten Geschmack und Hang haben als die bisherigen, — Philosophen des gefährlichen Vielleicht in jedem Verstande. — Und allen Ernstes gesprochen: ich sehe solche neue Philosophen heraufkommen.]
§ 3 : Après avoir assez longtemps lu entre les lignes des philosophes et épié leurs tours et détours, je me dis :  la majeure partie de la pensée consciente doit être imputée aux activités des instincts, et aussi dans le cas de la pensée philosophique. [Nachdem ich lange genug den Philosophen zwischen die Zeilen und auf die Finger gesehn habe, sage ich mir: man muss noch den grössten Theil des bewussten Denkens unter die Instinkt-Thätigkeiten rechnen, und sogar im Falle des philosophischen Denkens].
§ 6 : « Peu à peu j'ai appris à discerner ce que toute grande philosophie a été jusqu’à ce jour : la confession de son auteur, des sortes de mémoires involontaires et qui n'étaient pas pris pour tels ; de même, j'ai reconnu que les intentions morales (ou immorales) constituaient le germe proprement dit de toute philosophie. [...] je ne crois pas qu'une pulsion de la connaissance soit le père de la philosophie, mais qu'une autre pulsion, ici comme ailleurs, s'est servi de la connnaissance (et de la méconnaissance !) comme d'un simple instrument. » [Allmählich hat sich mir herausgestellt, was jede grosse Philosophie bisher war: nämlich das Selbstbekenntnis ihres Urhebers und eine Art ungewollter und unvermerkter mémoires; insgleichen, dass die moralischen (oder unmoralischen) Absichten in jeder Philosophie den eigentlichen Lebenskeim ausmachten, aus dem jedesmal die ganze Pflanze gewachsen ist. [...] Ich glaube demgemäss nicht, dass ein „Trieb zur Erkenntniss“ der Vater der Philosophie ist, sondern dass sich ein andrer Trieb, hier wie sonst, der Erkenntniss (und der Verkenntniss!) nur wie eines Werkzeugs bedient hat. ]
§ 9 : La philosophie est cette pulsion tyrannique elle-même, la plus intellectuelle volonté de puissance, de "création du monde", de causa prima. [Philosophie ist dieser tyrannische Trieb selbst, der geistigste Wille zur Macht, zur „Schaffung der Welt“, zur causa prima.]
§ 20 : Quand il y a parenté linguistique, il est inévitable qu'une philosophie commune de la grammaire — je veux dire la prépondérance inconsciente et l'action des mêmes fonctions grammaticales — prédisposent la pensée à produire des systèmes philosophiques qui se développent de la même manière et se suivront dans le même ordre, alors que la voie semble barrée à certaines autres possibilités d'interprétation du monde. [Gerade, wo Sprach-Verwandtschaft vorliegt, ist es gar nicht zu vermeiden, dass, Dank der gemeinsamen Philosophie der Grammatik — ich meine Dank der unbewussten Herrschaft und Führung durch gleiche grammatische Funktionen — von vornherein Alles für eine gleichartige Entwicklung und Reihenfolge der philosophischen Systeme vorbereitet liegt: ebenso wie zu gewissen andern Möglichkeiten der Welt-Ausdeutung der Weg wie abgesperrt erscheint. ]
§ 25 : jusqu’ici aucun philosophe n’a eu le dernier mot
pesanteur de l’indignation morale : signe certain, chez un philosophe, que l’humour philosophique l’a quitté ;

II « L’esprit libre »,
§ 30 : les vertus de l’homme ordinaire constitueraient peut-être des vices et des faiblesses chez un philosophe.
§ 39 : Personne n’admettra aisément qu’une doctrine est vraie pour la simple raison qu’elle rend heureux […] On ne doit pas restreindre la notion de "philosophe" au seul philosophe qui écrit des livres, et encore moins à celui qui couche sa philosophie dans des livres. Esquisse du philosophe à l’esprit libre [Stendhal : sec, clair, sans illusion]
§ 42 : une nouvelle race de philosophes monte à l’horizon.
§ 43 : tous les philosophes connus ont aimé leurs vérités.
§ 44 : ils seront de libres, très libres esprits, ces philosophes de l’avenir, tout aussi certainement qu’ils ne seront pas seulement des esprits libres, mais quelque chose de plus, de plus élevé, de plus grand, de radicalement autre.

III « Le phénomène religieux »,
§ 46 : la philosophie "éclairée" indigne ; l’esclave veut de l’absolu.
§ 54 : Depuis Descartes, et plutôt pour braver sa pensée que pour la suivre, les philosophes s’attaquent de toutes parts à l’ancienne notion d’âme, sous prétexte de critiquer la notion de sujet et de verbe, autrement dit ils s’en prennent au postulat fondamental de la doctrine chrétienne. En tant qu’elle est sceptique en matière de connaissance, la philosophie moderne est antichrétienne.
§ 61 : le philosophe […] l’homme de la plus vaste responsabilité, qui se fait un cas de conscience du développement global de l’humanité.

VI « Nous, les savants »,
§ 204 : philosophes du micmac qui se nomment "réalistes" ou "positivistes"
§ 211 : les philosophes proprement dits sont des êtres qui commandent et qui légifèrent.
§ 212 : Le philosophe, qui est nécessairement l’homme de demain et d’après-demain, s’est trouvé et devait se trouver à n’importe quelle époque en contradiction avec le présent.
§ 213 : Il est difficile d’apprendre ce qu’est un philosophe, parce qu’il n’y a rien à enseigner [cf Kant] : on doit le « savoir » d’expérience, ou avoir l’orgueil de ne pas le savoir. Si de nos jours chacun parle de choses dont il ne peut avoir aucune expérience, cela est vrai surtout du philosophe et de l’esprit philosophique : très peu d’hommes connaissent cet esprit, peuvent le connaître, et toutes les opinions populaires sur ce chapitre sont fausses. [...] un droit à la philosophie [Was ein Philosoph ist, das ist deshalb schlecht zu lernen, weil es nicht zu lehren ist: man muss es „wissen“, aus Erfahrung, — oder man soll den Stolz haben, es nicht zu wissen. Dass aber heutzutage alle Welt von Dingen redet, in Bezug auf welche sie keine Erfahrung haben kann, gilt am meisten und schlimmsten vom Philosophen und den philosophischen Zuständen: — die Wenigsten kennen sie, dürfen sie kennen, und alle populären Meinungen über sie sind falsch. [...] ein Recht auf Philosophie — das Wort im grossen Sinne genommen — hat man nur Dank seiner Abkunft, die Vorfahren, das „Geblüt“ entscheidet auch hier.]

VIII " Peuples et fratries ",
§ 252 : " C'est une race non philosophique  ces Anglais : Bacon c'est la contestation de l'esprit philosophique en soi. Hobbes, Hume et Locke, un avilissement et une dépréciation pour plus d'un siècle du concept même de philosophe. [...] la puissance de l'intellectualité, la profondeur du regard intellectuel, bref la philosophie, tout cela lui [à Carlyle] faisait absolument défaut. — Un trait qui caractérise une race non philosophique, c'est qu'elle tinet fortement au christianisme. [Das ist keine philosophische Rasse — diese Engländer: Bacon bedeutet einen Angriff auf den philosophischen Geist überhaupt, Hobbes, Hume und Locke eine Erniedrigung und Werth-Minderung des Begriffs „Philosoph“ für mehr als ein Jahrhundert. [...] nämlich woran es in Carlyle fehlte — an eigentlicher Macht der Geistigkeit, an eigentlicher Tiefe des geistigen Blicks, kurz, an Philosophie. — Es kennzeichnet eine solche unphilosophische Rasse, dass sie streng zum Christenthume hält]
Nb : j'ai rectifié ce passage particulièrement mal traduit par Cornélius Heim dans le volume VII des 
Œuvres philosophiques complètes (Gallimard, 1971, pp. 171-172).
IX, « Qu’est-ce qui est aristocratique ? »,
§ 289 : toute philosophie dissimule aussi une philosophie.
§ 292 : un philosophe prend souvent la fuite devant ses pensées.


Fragment posthume, 1886,
Début1886 – printemps 1886 : 4[1] : philosophe = qui aime les hommes sages. [es Philosophen geben soll, im griechischen Sinne und Wortverstande, heran zuerst mit euren „weisen Männern“!]


La Généalogie de la morale. Un écrit polémique, 1887,

I " « Bon et méchant » « Bon et mauvais » ", § 17 : Remarque : le philosophe doit résoudre le problème de la valeur, il doit déterminer la hiérarchie des valeurs.
III « Que signifient les idéaux ascétiques ? », § 7 : un philosophe marié est à sa place dans la comédie. ; le philosophe n’affirme que son existence.
§ 8 : " Nous philosophes, avons par-dessus tout besoin qu’une chose nous laisse en paix : tour l' "aujourd'hui " [...] le philosophe se reconnaît à ce qu’il évite la gloire, les princes et les femmes. "
§ 10 : " Les philosophes anciens savaient donner à leur existence et à leurs manifestations un sens, un appui, un fond qui apprenaient aux autres à les craindre "
" L'esprit philosophique a dû se déguiser, se cacher sous les traits du prêtre, du sorcier, du devin, de l'homme religieux tout court. L'idéal ascétique a longtemps servi au philosophe de forme de manifestation, de condition d'existence "
" cette manière d'être caractéristique du philosophe qui le fait se tenir à l'écart et qui, se prologeant jusqu'à notre époque est à peu près parvenue à) s'imposer comme l'attitude philosophique par excellence "


Fragments posthumes, 1887-1888,
W II 1, automne 1887 : [55] : La philosophie comme art de découvrir la vérité : ainsi selon Aristote. À l’opposé les Épicuriens qui surent mettre à profit la théorie sensualiste de la connaissance d’Aristote : contre la recherche de la vérité, s’y refusant, pleins d’ironie ; « la philosophie comme un art de vie ».
[60] : le regard philosophique objectif pourrait être ainsi le signe d’une pauvreté en force et en vouloir.

W II 2, automne 1887 : [175] : La haine de la médiocrité est indigne d’un philosophe : c’est presque un point d’interrogation sur son droit à la "philosophie". Précisément parce qu’il est l’exception il se doit de préserver la règle, d’entretenir pour tout ce qui est médiocre le courage de lui-même.

W II 3, novembre 1887 - mars 1888 : [107] : L’oisiveté est le commencement de toute philosophie. – Par conséquent – la philosophie est un vice ? [Allusion au proverbe « l’oisiveté est la mère de tous les vices ».]
[296] : Voltaire le dernier esprit de la France ancienne, Diderot le premier de la France nouvelle.
[347] : « les Grecs ont divinisé la nature et ils ont légué au monde leur religion, c’est-à-dire la philosophie et l’art. » (Dostoïevski.)

W II 5, printemps 1888 : 14[83] : le philosophe de décadence a jusqu’ici passé pour le philosophe typique.
14[91] : le mouvement chrétien est en opposition avec tout mouvement intellectuel, toute philosophie : il prend le parti des imbéciles et jette un anathème contre l’esprit.
14[94] : la philosophie comme décadence
14[100] : les véritables philosophes des Grecs sont ceux d’avant Socrate : avec Socrate, quelque chose change.
14[109] : caractère falsificateur de la vénération
La vénération est l’épreuve suprême de la probité intellectuelle : mais il n’y a dans toute l’histoire de la philosophie aucune probité intellectuelle.
14[111] : la philosophie comme décadence
14[116] : les sophistes effleurent la première critique de la morale, la première vue pénétrante sur la morale
14[131] : Science et philosophie [Wissenschaftlichkeit: als Dressur oder als Instinkt.
Bei den griechischen Philosophen sehe ich einen Niedergang der Instinkte: sonst hätten sie nicht dermaßen fehlgreifen können, den bewußten Zustand als den werthvolleren anzusetzen
die Intensität des Bewußtseins steht im umgekehrten Verhältniß zur Leichtigkeit und Schnelligkeit der cerebralen Übermittlung.
Dort regierte die umgekehrte Meinung über den Instinkt: was immer das Zeichen geschwächter Instinkte ist.
Wir müssen in der That das vollkommene Leben dort suchen, wo es am wenigsten mehr bewußt wird (d.h. seine Logik, seine Gründe, seine Mittel und Absichten, seine Nützlichkeit sich vorführt)
Die Rückkehr zur Thatsache des bon sens, des bon homme, der „kleinen Leute“ aller Art
einmagazinirte Rechtschaffenheit und Klugheit seit Geschlechtern, die sich niemals ihrer Principien bewußt wird und selbst einen kleinen Schauder vor Principien hat
das Verlangen nach einer räsonnirenden Tugend ist nicht räsonnabel… Ein Philosoph ist mit einem solchen Verlangen compromittirt.]

14[134] : hostilité sournoise et aveugle des philosophes envers les sens
L’histoire de la philosophie est une rage secrète contre les conditions premières de la vie, contre les sentiments de valeurs de la vie, contre le parti-pris en faveur de la vie.
[143] : La prétendue pulsion de connaissance de tous les philosophes est régie par leurs "vérités" morales, – n’est qu’apparemment indépendant …

14[194] : Le philosophe en face de ses rivaux, par exemple en face de la science
: là, il devient un sceptique
: là, il se réserve une forme de connaissance qu’il refuse à l’homme de science
: là, il va la main dans la main avec le prêtre
[Der Philosoph gegen die Rivalen, z.B. gegen die Wissenschaft
: da wird er Skeptiker
: da behält er sich eine Form der Erkenntniß vor, die er dem wissenschaftlichen Menschen abstreitet
: da geht er mit dem Priester Hand in Hand, um den Verdacht des Atheismus, Materialismus zu erregen
: er betrachtet einen Angriff auf sich als einen Angriff auf die Moral, die Tugend, die Religion, die Ordnung — er weiß seine Gegner als „Verführer“ und „Unterminirer“ in Verruf zu bringen
— da geht er mit der Macht Hand in Hand
Der Philosoph im Kampf mit anderen Philosophen:
: er sucht sie dahin zu drängen, als Anarchisten, Ungläubige, Gegner der Autorität zu erscheinen
In summa: soweit er kämpft, kämpft er ganz wie ein Priester, wie eine Priesterschaft.]


Crépuscule des Idoles, 1889, [1888]
Le problème de Socrate,
§ 1 : " De tout temps, les plus grands Sages ont porté le même jugement sur la vie : elle n'a aucune valeur... Partout et toujours, ce qu'ils en disent a le même accent, un accent de doute, de mélancolie, de lassitude à vivre, de résistance à la vie. Socrate lui-même a dit, au moment de mourir : " La vie n'est qu'une longue maladie ; je dois un coq à Asclépios, le Sauveur. " [Platon, Phédon, 118a].
§ 2 : " De la part d'un philosophe [Dühring], voir dans la valeur de la vie un problème, voilà qui parle contre lui, voilà qui met en doute sa sagesse, ou atteste sa non-sagesse. "

La « raison » dans la philosophie,
§ 1 : " Tout ce que les philosophes ont manié depuis des millénaires, ce n'étaient que des momies de concepts ; rien d'effectif n'est sorti vivant de leurs mains. " [Alles, was Philosophen seit Jahrtausenden gehandhabt haben, waren Begriffs-Mumien; es kam nichts Wirkliches lebendig aus ihren Händen.]
§ 2 : " Je mets à part, avec tout le respect qui lui est dû, le nom d'Héraclite. [...] Héraclite gardera éternellement raison en affirmant que l'Être est une fiction vide de sens. Le monde "apparent" est le seul. Le "monde vrai" n'est qu'un mensonge rajouté. "
§ 4 : "L'autre idiosyncrasie des philosophes n'est pas moins dangereuse : elle consiste à intervertir ce qui vient en premier et ce qui vient en dernier. "
§ 6 : " Diviser le monde en un monde "vrai" et un monde "apparent", soit à la manière du christianisme, soit à la manière de Kant (qui n'est en fin de compte qu'un chrétien dissimulé), cela ne peut venir que d'une suggestion de la décadence, qu'être le symptôme d'une vie déclinante... [Die Welt scheiden in eine „wahre“ und eine „scheinbare“, sei es in der Art des Christenthums, sei es in der Art Kant’s (eines hinterlistigen Christen zu guterletzt) ist nur eine Suggestion der décadence, — ein Symptomniedergehenden Lebens…]

Ceux qui veulent « amender » l’humanité, § 1 : J’exige du philosophe qu’il soit au-dessus de l’illusion du jugement moral.

Divagations d’un inactuel, § 3 : historien, il [Sainte-Beuve] est sans philosophie, sans la puissance du regard philosophique [die Macht des philosophischen Blicks].
§ 42 : les philosophes ne laissent affleurer que certaines vérités.


L’Antéchrist, 1894 [1888],

§ 12 : Je mets à part quelques Sceptiques  le seul type convenable dans toute l’histoire de la philosophie – : mais les autres ignorent les exigences élémentaires de la probité intellectuelle. Tous, sans exception, font comme les bonnes femmes : ces grands rêveurs, ces rares phénomènes, prennent les "beaux sentiments" pour des arguments, le "sein agité" pour un divin soufflet de forge, la conviction pour un criterium de vérité. Finalement Kant, dans sa candeur "allemande", est allé jusqu’à tenter de donner un aspect scientifique à cette forme de corruption, à ce manque de conscience de l’intellect, en l’appelant "raison pratique" : il a inventé une raison spéciale qui doit indiquer dans quel cas on n’a pas à se soucier de la raison, c’est-à-dire quand la morale, quand le sublime commandement "tu dois" se fait entendre. [Ich nehme ein Paar Skeptiker bei Seite, den anständigen Typus in der Geschichte der Philosophie: aber der Rest kennt die ersten Forderungen der intellektuellen Rechtschaffenheit nicht. Sie machen es allesammt wie die Weiblein, alle diese grossen Schwärmer und Wunderthiere, — sie halten die „schönen Gefühle“ bereits für Argumente, den „gehobenen Busen“ für einen Blasebalg der Gottheit, die Überzeugung für ein Kriterium der Wahrheit. Zuletzt hat noch Kant, in „deutscher“ Unschuld, diese Form der Corruption, diesen Mangel an intellektuellem Gewissen unter dem Begriff „praktische Vernunft“ zu verwissenschaftlichen versucht: er erfand eigens eine Vernunft dafür, in welchem Falle man sich nicht um die Vernunft zu kümmern habe, nämlich wenn die Moral, wenn die erhabne Forderung „du sollst“ laut wird.]

§ 55 : Comprendre les limites de la raison, c’est cela, et cela seulement la vraie philosophie … [description critique de la philosophie kantienne ; Déjà Pascal, Pensées, Br 267 : « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. ». Mais, comme Schopenhauer, Nietzsche reproche à Kant d'avoir produit une " philosophie de professeurs ".].


Ecce Homo, 1908 [1888],

Avant-propos, § 3 : La philosophie, telle que je l’ai toujours comprise et vécue, consiste à vivre volontairement dans les glaces et sur les cimes, – à rechercher tout ce qui, dans l’existence dépayse et fait question, tout ce qui, jusqu’alors, a été mis au ban par la morale.

Pourquoi je suis si avisé, § 3 : « Une remarquable étude de Victor Brochard [1848-1907]Les Sceptiques grecs [Paris, 1887], qui, entre autres, exploite intelligemment mes Laertiana. Les Sceptiques, le seul type respectable parmi la gent, pleine de duplicité, de quintuplicité des philosophes ! [Ich muss ein Halbjahr zurückrechnen, dass ich mich mit einem Buch in der Hand ertappe. Was war es doch? — Eine ausgezeichnete Studie von Victor Brochard, les Sceptiques Grecs, in der auch meine Laertiana gut benutzt sind. Die Skeptiker, der einzige ehrenwerthe Typus unter dem so zwei- bis fünfdeutigen Volk der Philosophen!…]

Les « Inactuelles », § 3 : je conçois le philosophe comme un terrifiant explosif.


Fragments posthumes, 1888,

W II 6a, printemps 1888 : 15[25] : rien n’est plus rare parmi les philosophes que la probité intellectuelle
[118] : l’oisiveté est la mère de toute philosophie. Par conséquent, la philosophie est-elle un vice ?

W II 7a, printemps-été 1888 : 16[32] : À quoi je reconnais mes pairs. – La philosophie, telle que je l’ai jusqu’à présent comprise et vécue, c’est la recherche délibérée des aspects mêmes les plus maudits et les plus infâmes de l’existence. [Woran ich meines Gleichen erkenne. — Philosophie, wie ich sie bisher verstanden und gelebt habe, ist das freiwillige Aufsuchen auch der verwünschten und verruchten Seiten des Daseins.]

Mp XVII 5, juillet-août 1888 : 18[14] : Les métaphysiciens.
Je parle du plus grand malheur de la philosophie moderne, – de Kant …
Hegel : quelque chose du Souabe confiant en Dieu, de l’optimisme raisonnable et bovin

W II 9c, octobre-novembre 1888 : 24[1] : § 1 [Ecce homo Oder:
warum ich Einiges mehr weiss.],
2 : Faire de sa vie même une expérience – c’est d'abord cela la liberté de l’esprit, cela devint plus tard ma philosophie … [Aus seinem Leben selbst ein Experiment machen — das erst ist Freiheit des Geistes, das wurde mir später zur Philosophie…]