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dimanche 3 février 2019

KANT : QU'EST-QUE LES LUMIÈRES ?

Page en lien avec la réunion du café-philo de Montluçon du 4 février 2019.


Montaigne : " Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. " (Essais, I, xxvi)
Voltaire : " Je ne dois penser que par moi-même et pour moi-même " (Examen important de Milord Bolingbroke, 1736, avant-propos)

Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung?
1784

Immanuel Kant


Texte de Kant, Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ? (traduction de Heinz Wismann, revue). Première parution en décembre 1784 dans la Berlinische Monatsschrift.


Ce texte de 1784 se trouve être d'une flagrante actualité. La question avait été soulevée par le pasteur Johann F. Zöllner en septembre 1783.




« Les Lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d'un manque d'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude ! [" Ose savoir ", Horace, Épîtres, I, ii, 40 ; c'était la devise de Pierre Gassendi] Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'êtres humains, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère (naturaliter maiorennes [majeurs selon la nature, c'est-à-dire adultes]), restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs ; et qu'il soit si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d'être mineur. Si j'ai un livre qui me tient lieu d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc., je n'ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je ne suis pas obligé de penser, pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse. Que la plupart des êtres humains (et parmi eux le sexe faible tout entier) finissent par considérer le pas qui conduit à la majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c'est ce à quoi ne manquent pas de s'employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. Après avoir rendu tout d'abord stupide leur bétail domestique, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qu'il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or le danger n'est sans doute pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher ; mais l'exemple d'un tel accident rend malgré tout timide et fait généralement reculer devant toute autre tentative.

Il est donc difficile pour l'individu de s'arracher tout seul à la minorité, devenue pour lui presqu'un état naturel. Il s'y est même attaché, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu'on ne l'a jamais laissé s'y essayer. Préceptes et formules, ces instruments mécaniques d'un usage ou, plutôt, d'un mauvais usage raisonnable de ses dons naturels, sont les entraves qui perpétuent la minorité. Celui-là même qui s'en débarrasserait ne franchirait pour autant le fossé le plus étroit que d'un saut mal assuré, puisqu'il n'a pas l'habitude de pareille liberté de mouvement. Aussi peu d'êtres humains ont-ils réussi, en exerçant eux-mêmes leur esprit, à se dégager de leur minorité et à avancer quand même d'un pas assuré.

En revanche, la possibilité qu'un public s'éclaire lui-même est plus réelle ; cela est même à peu près inévitable, pourvu qu'on lui en laisse la liberté. Car il se trouvera toujours, même parmi les tuteurs attitrés de la masse, quelques uns qui pensent par eux-mêmes [einige Selbstdenkende] et qui, après avoir personnellement secoué le joug de leur minorité, répandront autour d'eux un état d'esprit où la valeur de chaque être humain et sa vocation à penser par soi-même [selbst zu denken] seront estimées raisonnablement. Une restriction cependant : le public, qui avait été placé auparavant par eux sous ce joug, les force à y rester eux-mêmes, dès lors qu'il s'y trouve incité par certains de ses tuteurs incapables, quant à eux, de parvenir aux Lumières ; tant il est dommageable d'inculquer des préjugés, puisqu'ils finissent par se retourner contre ceux qui, en personne ou dans les personnes de leurs devanciers, en furent les auteurs. C'est pourquoi un public ne peut accéder que lentement aux Lumières. Une révolution entraînera peut-être le rejet du despotisme personnel et de l'oppression cupide et autoritaire, mais jamais une vraie réforme de la manière de penser ; bien au contraire, de nouveaux préjugés tiendront en lisière, aussi bien que les anciens, la grande masse irréfléchie.

Michel Delon, " Lumières ", dans Dictionnaire européen des Lumières,
Paris : PUF, 1997.

Or, pour répandre ces Lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et à vrai dire la plus inoffensive de toutes les manifestations qui peuvent porter ce nom à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. Mais voilà que j'entends crier de tous côtés : " Ne raisonnez pas ! " L'officier dit : " Ne raisonnez pas, faîtes vos exercices ! " Le conseiller fiscal : " Ne raisonnez pas; payez ! Le prêtre : " Ne raisonnez pas, croyez ! " (Il n'y a qu'un seul maître au monde qui dise " Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez ; mais obéissez ! ".) Dans tous ces cas, il y a limitation de la liberté. Or quelle limitation fait obstacle aux Lumières ? Quelle autre ne le fait pas, mais les favorise peut-être même ? — Je réponds : l'usage public de notre raison doit toujours être libre, et lui seul peut répandre les Lumières parmi les hommes ; mais son usage privé peut souvent être étroitement limité, sans pour autant empêcher sensiblement le progrès des Lumières. Or j'entends par usage public de notre propre raison celui que l'on en fait comme savant devant l'ensemble du public qui lit. J'appelle usage privé celui qu'on a le droit de faire de sa raison dans tel ou tel poste civil, ou fonction, qui nous est confié. Or, pour maintes activités qui concernent l'intérêt de la communauté, un certain mécanisme est nécessaire, en vertu duquel quelques membres de la communauté doivent se comporter de manière purement passive, afin d'être dirigés par le gouvernement, aux termes d'une unanimité factice, vers des fins publiques ou, du moins, afin d'être détournés de la destruction de ces fins. Dans ce cas, il n'est certes pas permis de raisonner ; il s'agit d'obéir. Mais, dans la mesure où l'élément de la machine se considère en même temps comme membre de toute une communauté, voire de la société civile universelle, et, partant, en sa qualité de savant qui s'adresse avec des écrits à un public au sens strict, il peut effectivement raisonner, sans qu'en pâtissent les activités auxquelles il est destiné partiellement en tant que membre passif. Ainsi, il serait très dangereux qu'un officier, qui a reçu un ordre de ses supérieurs, se mît à raisonner dans le service sur l'opportunité ou l'utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais on ne peut pas légitimement lui interdire de faire, en tant que savant, des remarques sur les erreurs touchant le service militaire et les soumettre à son public afin qu'il les juge. Le citoyen ne peut refuser de payer les impôts auxquels il est soumis ; une critique impertinente de ces charges, au moment où il doit s'en acquitter, peut même être punie comme scandale (susceptible de provoquer des actes de rébellion généralisés). Cependant le même individu n'ira pas à l'encontre de son devoir de citoyen s'il expose publiquement, en tant que savant, ses réflexions sur le caractère inconvenant ou même injuste de telles impositions. De même, un prêtre est tenu de s'adresser à ses catéchumènes et à sa paroisse suivant le symbole de l'Église qu'il sert ; car c'est à cette condition qu'il a été engagé. Mais, en tant que savant, il a toute la liberté, et même la mission, de communiquer au public toutes ses réflexions soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu'il y a d'erroné dans ce symbole, ainsi que des propositions en vue d'une meilleure organisation des affaires religieuses et ecclésiastiques. En cela, il n'y a rien qu'on pourrait reprocher à sa conscience. Car ce qu'il enseigne par suite de ses fonctions, comme mandataire de l'Église, il le présente comme quelque chose qu'il n'a pas libre pouvoir d'enseigner selon son opinion personnelle, mais qu'il est appelé, par son engagement, à exposer suivant des instructions et au nom d'un autre. Il dira : notre Église enseigne ceci ou cela ; voici les arguments dont elle se sert. Il tirera ensuite pour sa paroisse tous les avantages pratiques de préceptes auxquels il ne souscrirait pas en toute conviction, mais qu'il peut pourtant prétendre exposer, dans la mesure où il peut malgré tout s'y trouver quelque vérité cachée, et qu'en tout cas, du moins, il ne s'y trouve rien de contradictoire avec la religion intérieure. Car, s'il pensait y trouver une contradiction, il ne pourrait assumer sa charge en toute conscience ; il devrait s'en démettre. Par conséquent, l'usage qu'un ministre chargé d'enseigner fait de sa raison devant sa paroisse n'est qu'un usage privé ; car il s'agit simplement d'une réunion de famille, quelle que soit son importance ;
[...] »

* * * * *



En rapport avec la réunion du café-philo de Montluçon, le 3 septembre 2018, " Autour du Dictionnaire philosophique de Voltaire ".




I // Extraits de la préface de René Étiemble (1909 – 2002) à l'édition Naves/Benda/Classiques Garnier [1967] du Dictionnaire Philosophique
II // VOLTAIRE SUR LES LIBERTÉS DE PENSER ET D'EXPRESSION
III // NIETZSCHE ET VOLTAIRE
IV // VOLTAIRE SUR L'AMOUR SOCRATIQUE
V / CE QUE L'ÉGLISE LATINE A FAIT...


I // Extraits de la préface de René Étiemble (1909 – 2002) à l'édition Naves/Benda/Classiques Garnier [1967] du
Dictionnaire Philosophique

« Qu'est-ce qu'un dictionnaire philosophique ? Le contraire à peu près d'un dictionnaire de la philosophie. Soit le Vocabulaire technique et critique de la philosophie, que nous devons à André Lalande et à ses collaborateurs. Bien qu'il se qualifie de " critique ", à peine y reconnaissons-nous l'esprit qui deux siècles plus tôt vivifiait le Dictionnaire historique et critique, car la critique, chez [Pierre] Bayle " l'honneur de la nature humaine ", se veut à la fois sérieuse et militante; ce qui n'est jamais le cas dans le Vocabulaire pourtant critique de Lalande. Ici, l'esprit critique s'arrête à celui d'une édition critique, celle qui s'efforce d'établir correctement un texte, de fixer avec précision le sens d'un mot. Le Dictionnaire de Bayle est critique dans ce sens-là, puisqu'il cherche à établir la véracité ou non des faits (1), des idées, des fables, des dogmes qu'il examine ; alors toutefois que Lalande borne là son propos, Bayle (qu'on a tort de ne plus guère lire, qu'il faudra bien réimprimer quelque jour (2) et prochain si possible) se veut critique en un sens plus aigu : l'effort qui lui permet de contester, par la méthode historique et philologique, les faits, les termes qu'il consigne, le porte infailliblement à une critique bouleversante, qui remet en cause les postulats mêmes de la religion dominante ; alors que certains penseurs partent d'une raison abstraite [tel Descartes], Bayle exerce une forme de rationalisme plus prudente et plus efficace : celle qui constamment recours à l'expérience. Or, quelle fable résiste à l'expérience ?

De fait, dès qu'il entend définir les mots avec précision, tout dictionnaire vire au pamphlet. " Autrefois, dit Voltaire, dans le XVIe siècle et bien avant dans le XVIIe, les littérateurs s'occupaient beaucoup dans la critique grammaticale des auteurs grecs et latins ; et c'est à leurs travaux que nous devons les dictionnaires, les éditions correctes, les commentaires des chefs-d'œuvre de l'Antiquité. " [Article " Gens de lettres "] Une édition correcte, le commentaire pertinent d'un mot embarrassant ou ambigu, quoi de plus dangereux pour le désordre établi en tyrannie ? Quand M. Camproux (3) propose de lire alestissez-vous au lieu de cet abêtissez-vous sur lequel ont tant glosé les ennemis et thuriféraires de Pascal, c'est tout un pan des Pensées qui s'effondre [...] Que la philologie puisse changer le monde, nous le savons : et combien de dieux ne doivent leur existence qu'à des jeux de mots, qu'à des étymologies égarées, égarantes. Quand il s'agit de textes sacrés, l'édition critique peut donc aboutir et le plus souvent aboutit à des conclusions que ne peuvent accepter les tenants des orthodoxies. Elle devient alors philosophique, au sens qu'on donnait à ce mot du temps de Voltaire.

Selon le Vocabulaire de Lalande, on appelait philosophes, au XVIIIe siècle, " le groupe des écrivains partisans de la raison, des Lumières, de la tolérance, et plus ou moins hostiles aux institutions religieuses existantes ". Le Vocabulaire qualifie d'écrivains ces philosophes ; non point de " philosophes ". Tels seraient donc ceux que dans sa comédie brocardait Palissot. Dès le temps de Massillon, les philosophes passaient pour relayer les libertins érudits ; chez ce prédicateur, philosophe signifie déjà : hostile à la révélationincrédule. Dans une lettre de [du 19 décembre] 1768 à Frédéric II, d'Alembert ne lui cache pas que l'on trouve encore des gens pour persuader les rois que les philosophes sont " de mauvaise compagnie " ; et Marmontel rapporte en ses Mémoires que, sur quarante académiciens, il y avait quatre philosophes " étiquette odieuse dans ce temps-là ".

Plutôt qu'un dictionnaire de la philosophie, un dictionnaire philosophique sera donc au XVIIIe siècle un ouvrage qui traite de chacun des mots qu'il recense en les secouant au crible de la critique raisonnée. Un dictionnaire critique, au sens de Bayle, et qui se réclame des valeurs prônées par les philosophes : raison, tolérance, justice.
[...]
Au Xe siècle de notre ère, dans les milieux intellectuels de Bassorah [Irak actuel], ceux qui s'appelaient ikhwan as-safa (que nous appelâmes longtemps Frères de la pureté et que certains arabisants préfèrent nommer désormer les Amis fidèles) organisèrent une société discrète, quasiment secrète, et qui, aux dires d'un voyageur espagnol, tenait des " réunions où se déroulaient de libres débats entres musulmans de toutes sectes, orthodoxes, hérétiques, athées, juifs, chrétiens et incroyants de toutes sortes "/ Ces hommes élaborèrent et publièrent une somme, une enclyclopédie en cinquante-deux volumes. [...] Ces Amis fidèles virent donc leur dictionnaire philosophique très attentivement brûlé à Bagdad en 1101, et non moins scrupuleusement incinéré en 1150, avec les ouvrages exécrables d'Avicenne l'Iranien, l'un des plus puissants philosophes du monde musulman.
Comme quoi l'Islam et le Christianisme sont faits pour se comprendre, eux qui communient chaleureusement, et même incendiairement, dans la haine de l'exégèse historique, de la philologie raisonnable, des dictionnaires philosophiques.
[...]
" Il lance en juillet 1764 le Portatif, œuvre massive et pourtant légère, grâce à la fragmentation en articles : c'est l'avantage des dictionnaires. Ce premier portatif attaque surtout la Bible. Genève en frémit d'horreur, et le brûle par la main du bourreau. " (René PomeauLa Religion de Voltaire.) Quand on vous le disait, que l'islam, qui brûla les textes encyclopédiques des Amis fidèles, est prédestiné à comprendre le Christianisme, qui jette au bûcher le Dictionnaire philosophique ! " Mais Voltaire n'en a cure. En décembre, il travaille à la seconde édition. " (Ibid.) En 1766, un autre bourreau, français celui-là, décapite le chevalier de La Barre, coupable à dix-huit ans de ne s'être point découvert devant une procession : lorsque, au même âge, nous faisions ostensiblement le même geste en pays chouan, nous ignorions devoir en partie notre impunité à ce Dictionnaire philosophique précisément que le bourreau allait brûler sur le cadavre du jeune homme.

1764 : Voltaire a soixante-dix ans. Voilà donc les dernières ou plutôt les avant-dernières conséquences de l'excellente éducation que lui donnèrent les Jésuites ! En ce sens, Bossuet avait raison contre Richard Simon, contre les PP. Le Comte et Le Gobien [...]

Si les Lettres qu'il rapporte d'Angleterre et publie en 1734 sont déjà philosophiques au sens du siècle, et raisonnent sur les Quakers, les Sociniens, M. Locke ; si déjà Voltaire s'y mesure avec Pascal, il n'a pas encore pu s'attaquer à l'Ancien Testament avec des armes adéquates. Il se borne à relever quelques erreurs de l'Écriture, à tirer vers le déisme les Quakers, à laisser entendre que Jésus n'est point Dieu.
[...]
Le projet de dictionnaire était né à Potsdam, le 28 septembre 1752, durant un souper royal. Frédéric avait promis son concours. Dès le lendemain, Voltaire commence d'écrire ; en quelques semaines, il met au moins les articles AbrahamÂmeAthéismeBaptêmeJulien, Moïse ; mais Frédéric se dérobe, les autres également ; bientôt, c'est la brouille avec le philosophe.
[...]
" Imposez-moi silence sur la religion et le gouvernement, et je n'aurai plus rien à dire. " Voltaire pourrait contresigner cette profession de foi d'un autre philosophe : Diderot [dans La Promenade du sceptique, Discours préliminaire]. Si les choses du gouvernement l'intéressent autant que celles de la religion dans les Lettres philosophiques, la critique de la religion l'emporte et de beaucoup dans les articles du Dictionnaire philosophique. Comme s'il prévenait Marx (4), et comprenait que toute critique doit commencer par celle de la religion.

Le Dictionnaire philosophique se voulait quelque chose comme celui du " sage Bayle ", mais " dégagés de ses inutilités " : d'apparence moins rébarbative ; plus nerveux, plus cinglant, plus mordant. À l'Encyclopédie elle-même, Voltaire ne reprochait-il pas, en 1755, d'accumuler trop de " dissertations ", alors qu'il faut qu'un dictionnaire se borne à des définitions éclairées par des exemples. Définition en effet qui convient au meilleur dictionnaire possible : celui de Littré. Définition où Voltaire condamne son Dictionnaire.
[...]
Et si j'appliquais l'esprit voltairien à ce qu'il affirme des philosophes, lesquels auraient toujours enseigné qu' " il y a un Dieu " ? Comment ne pas lui jeter au nez cent noms d'Arabes, de Chinois, d'Indiens, d'Allemands, d'Anglais, de Japonais, sans parler des Grecs, des Romains, des Français, qui ont très bien vécu, très bien pensé, en se passant de ce concept ; comme à Napoléon Ier disait à peu près l'un d'eux [Pierre-Simon de Laplace]: " Sire, je n'ai jamais eu besoin de cette hypothèse. "
[...]
Sa ligne générale, sa méthode, demeurent exemplaires : puisque toute critique doit en effet commencer par celle de la religion dominante (hier christianisme ou stalinisme, aujourd'hui culte du veau d'or et de la nouveauté), sachons-lui gré d'avoir porté, sinon hélas le coup de grâce, du moins des coups dont l'Infâme, heureusement, reste marqué : séparation des Églises et de l'État, liberté chez nous de penser, d'écrire au Dalaï Lama, ou d'imprimer à Paris ce qu'après Spinoza je pense de la Transsubstantiation : " O mente destitute juvenis, qui immensum illud et aeternum te devorare et in intestinis habere credas [Lettre 74 à Alberto Burgh] " ; ce qui, avivé par le ton de Voltaire, donne ces lignes du Portatif : " des prêtres, des moines qui, sortant d'un lit incestueux, et n'ayant pas encore lavé leurs mains souillées d'impuretés, vont faire des dieux par centaines, mangent et boivent leur dieu, chient et pissent leur dieu. "[Article Transsubstantiationin fine]
Au temps où l'on décapitait le chevalier de La Barre, coupable de ne pas ôter son chapeau devant le Saint Sacrement, loué soit celui qui proféra ces paroles pies, les seules dignes du Dieu de Voltaire, les seules dignes de Dieu — si tant est que Dieu il y ait. Ce qu'au Diable ne plaise ! »


Notes par Cl. C.
1. « ut iam a fabulis ad facta veniamus » (Cicéron, De re publica, II, ii, 4)
« Ils commencent ordinairement ainsi : comment est-ce que cela se fait-il ? – Mais se fait-il ? faudrait-il dire. Notre discours est capable d'étoffer cent autres mondes. » Montaigne, Essais, III, xi, pages 1026-1027 de l'édition Villey/PUF/Quadrige.
« Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. » Fontenelle, Histoire des oracles, I, iv.

2. C'est fait : Dictionnaire historique et critique, réédition partielle (39 entrées concernant la philosophie et la religion), avec une maquette refondue, mais reprenant la mise en page tabulaire d'origine, par le graphiste Alexandre Laumonier, Paris : Les Belles Lettres, 2015.

3Charles Camproux, " Faut-il vraiment nous abêtir avec Pascal ? ", Le Français Moderne, 1957-2, (avril).

4. Karl Marx : " La critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique. " (Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel).


II // VOLTAIRE SUR LES LIBERTÉS DE PENSER ET D'EXPRESSION

« L’ambition de dominer sur les esprits est une des plus fortes passions. Un théologien, un missionnaire, un homme de parti veut conquérir comme un prince ; et il y a beaucoup plus de sectes dans le monde qu’il n’y a de souverainetés. À qui soumettrai-je mon âme ? Serai-je chrétien, parce que je serai de Londres ou de Madrid ? Serai-je musulman, parce que je serai né en Turquie ? Je ne dois penser que par moi-même et pour moi-même ; le choix d’une religion est mon plus grand intérêt. Tu adores un Dieu par Mahomet ; et toi, par le grand lama ; et toi, par le pape. Eh, malheureux ! adore un Dieu par ta propre raison.
La stupide indolence dans laquelle la plupart des hommes croupissent sur l’objet le plus important semblerait prouver qu’ils sont de misérables machines animales, dont l’instinct ne s’occupe que du moment présent. Nous traitons notre intelligence comme notre corps ; nous les abandonnons souvent l’un et l’autre pour quelque argent à des charlatans. La populace meurt, en Espagne, entre les mains d’un vil moine et d’un empirique ; et la nôtre, à peu près de même[1]. Un vicaire, un dissenter, assiégent leurs derniers moments. »

Examen important de Milord Bolingbroke, 1736, Avant-propos.


« Il n’y a point d’hypocrites en Angleterre. Qui ne craint rien ne déguise rien ; qui peut penser librement ne pense point en esclave ; qui n’est point courbé sous le joug despotique séculier ou régulier marche droit et la tête levée. N’ôtez pas au seul peuple de la Terre qui jouit des droits de l’humanité ce droit précieux envié par les autres nations. Il a été autrefois fanatique et superstitieux, mais il s’est guéri de ces horribles maladies ; il se porte bien, ne lui contestez pas la santé.
Comme les Français ne sont qu’à demi libres, ils ne sont hardis qu’à demi. Il est vrai que Buffon, Montesquieu, Helvétius, etc., ont donné des rétractations; mais il est encore plus vrai qu’ils y ont été forcés, et que ces rétractations n’ont été regardées que comme des condescendances qu’on a pour des frénétiques. Le public sait à quoi s’en tenir : tout le monde n’a pas le même goût pour être brûlé que Jean Hus et Jérôme de Prague. Les sages, en Angleterre, ne sont point persécutés ; et les sages, en France, éludent la persécution. »
Lettre à S. Bettinelli, 24 mars 1760.

« On n'a jamais fait croire des sottises aux hommes que pour les soumettre. La fureur de dominer est de toutes les maladies de l'esprit humain la plus terrible. [...] Nous devons être jaloux des droits de notre raison comme de ceux de notre liberté. Car plus nous serons des êtres raisonnables, plus nous serons des êtres libres. [...] Le droit de dire et d'imprimer ce que nous pensons, est le droit de tout homme libre dont on ne saurait les priver sans exercer la tyrannie la plus odieuse. » (" Lettre XIII à l'occasion des miracles. Adressée par Mr. Covelle à ses chers Concitoyens ", in Collection des Lettres sur les Miracles écrites à Genève et à Neufchatel, 1767).

« J’aimais l’auteur du livre de l’Esprit [Helvétius]. Cet homme valait mieux que tous ses ennemis ensemble ; mais je n’ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre, ni les vérités triviales qu’il débite avec emphase. J’ai pris son parti hautement, quand des hommes absurdes l’ont condamné pour ces vérités mêmes. »
Questions sur l’Encyclopédiearticle "Homme". Passage déformé en 1906 dans The Friends of Voltaire, livre de Evelyn Beatrice Hall écrivant sous le pseudonyme de S. G. Tallentyre, et résumant ainsi la position de Voltaire : « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it », ce qui nous est revenu en français. En 1935, elle déclara « I did not intend to imply that Voltaire used these words verbatim, and should be much surprised if they are found in any of his works » (« Je n'ai pas eu l'intention de suggérer que Voltaire avait utilisé exactement ces mots, et serais extrêmement surprise qu'ils se trouvassent dans ses œuvres ») Paul F. Boller Jr. et John George, They never said it : a book of fake quotes, misquotes, & misleading attributions, Oxford University Press, New-York, 1989, page 125.

« Dans Paris quelquefois un commis à la phrase
Me dit : " À mon bureau venez vous adresser ;
Sans l'agrément du Roi, vous ne pouvez penser.
Pour avoir de l'esprit allez à la police ;
Les filles y vont bien sans qu'aucune en rougisse :
Leur métier vaut le vôtre, il est cent fois plus doux. »
Épîtres, À M. Pigal.
Poésies diverses CII, Au roi du Danemark Christian VII sur la liberté de la presse, janvier 1771.

« En général, il est de droit naturel de se servir de sa plume comme de sa langue, à ses périls, risques et fortune. Je connais beaucoup de livres qui ont ennuyé, je n’en connais point qui aient fait de mal réel. […] Mais paraît-il parmi vous quelque livre nouveau dont les idées choquent un peu les vôtres (supposé que vous ayez des idées), ou dont l’auteur soit d’un parti contraire à votre faction, ou, qui pis est, dont l’auteur ne soit d’aucun parti : alors vous criez au feu ; c’est un bruit, un scandale, un vacarme universel dans votre petit coin de terre. Voilà un homme abominable, qui a imprimé que si nous n’avions point de mains, nous ne pourrions faire des bas ni des souliers [Helvétius, De l’Esprit, I, 1] : quel blasphème ! Les dévotes crient, les docteurs fourrés s’assemblent, les alarmes se multiplient de collège en collège, de maison en maison ; des corps entiers sont en mouvement et pourquoi ? pour cinq ou six pages dont il n’est plus question au bout de trois mois. Un livre vous déplaît-il, réfutez-le ; vous ennuie-t-il, ne le lisez pas. »
Questions sur l’Encyclopédie, article « Liberté d’imprimer ».



III // NIETZSCHE ET VOLTAIRE :


" En mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778.
[Dem Andenken Voltaire's
geweiht
zur Gedächtniss-Feier seines Todestages,
des 30. Mai 1778.]

Hommage personnel à l'un des plus grands libérateurs de l'esprit. " [einem der grössten Befreier des Geistes zur rechten Stunde eine persönliche Huldigung darzubringen.]

Le nom de Voltaire apparaît 129 fois dans les écrits de Nietzsche.

Humain, trop humain, I " Des principes et des fins ", § 26 La réaction comme progrès. : " Reprendre le drapeau des Lumières — ce drapeau au trois noms de Pétrarque, Érasme, Voltaire. "
IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 221 La révolution dans la poésie. Voltaire " un des derniers hommes à savoir concilier en lui la suprême liberté de l'esprit avec une mentalité résolument antirévolutionnaire. "
VIII " Coup d'œil sur l'État ", § 463 Une chimère dans la théorie de la révolution. :
" la superstition de Rousseau - Ce n'est pas Voltaire, avec sa nature mesurée, portée à régulariser, purifier, reconstruire, mais bien Rousseau, ses folies et ses demi-mensonges passionnés, qui ont suscité cet esprit optimiste de la Révolution contre lequel je lance l'appel : Écrasez l'infâme ! " C'est lui qui a chassé pour longtemps l'esprit des Lumières et de l'évolution progressive.:  à nous de voir — chacun pour son compte  s'il est possible de le rappeler ! "


§ 4 : Progrès de la liberté de l'esprit. phrase de Voltaire : " Croyez-moi, cher ami, l'erreur aussi a son mérite. " [Ce qui plaît aux dames, 1764]


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

II, § 132. Les derniers échos du christianisme dans le monde. : « Plus on se dégageait des dogmes, plus on cherchait, pour ainsi dire, à justifier cet abandon par un culte de l'amour de l'humanité : ne pas rester là-dessus en retard sur l'idéal chrétien mais au contraire renchérir sur lui autant que possible, cela demeure le secret aiguillon de tous les esprits libres français, de Voltaire à Auguste Comte ; et ce dernier, avec sa célèbre formule morale " vivre pour autrui " a, en fait, surchristianisé le christianisme. »

Guillaume Métayer : « Voltaire est omniprésent dans les ouvrages de littérature française que Nietzsche dévore. Par exemple, son édition de La Rochefoucauld est annotée par Voltaire. [...] Voltaire est à la confluence de nombre de valeurs et positions de Nietzsche (goût aristocratique, civilisation française, valeurs anti-chrétiennes et anti-platoniciennes, tragique, rire, esprit libre, Lumières sans illusion, critique de l'optimisme ou de l'idéal ascétique des philosophes incarné par Schopenhauer et Pascal...) et constitue pour lui un modèle. " (Dictionnaire Nietzsche, entrée " Voltaire ", Paris : Robert Laffont, 2017, collection Bouquins).


IV // VOLTAIRE SUR L'AMOUR SOCRATIQUE

C'est une des expressions utilisées par Voltaire pour désigner l'homosexualité masculine. Voir mon édition critique de l'article " Amour socratique " du Dictionnaire philosophique ; article augmenté dans les Questions pour l'Encyclopédie.



V// CE QUE L'ÉGLISE LATINE A FAIT PAR TOUTE LA TERRE


« [...] Dès que les Européens eurent franchi le cap de Bonne-Espérance, la propagande se flatta de subjuguer tous les peuples voisins des mers orientales, et de les convertir. On ne fit plus le commerce d’Asie que l’épée à la main ; et chaque nation de notre Occident fit partir tour à tour des marchands, des soldats et des prêtres.
Gravons dans nos cervelles turbulentes ces mémorables paroles de l’empereur Young-tching, quand il chassa tous les missionnaires jésuites et autres de son empire ; qu’elles soient écrites sur les portes de tous nos couvents : “ Que diriez-vous si nous allions, sous le prétexte de trafiquer dans vos contrées, dire à vos peuples que votre religion ne vaut rien, et qu’il faut absolument embrasser la nôtre ? ”
C'est là cependant ce que l'Église latine a fait par toute la Terre. Il en coûta cher au Japon ; il fut sur le point d’être enseveli dans les flots de son sang, comme le Mexique et le Pérou.
Il y avait dans les îles du Japon douze religions qui vivaient ensemble très paisiblement. Des missionnaires arrivèrent de Portugal ; ils demandèrent à faire la treizième ; on leur répondit qu'ils seraient les très bien venus, et qu'on n'en saurait trop avoir.
Voilà bientôt des moines établis au Japon avec le titre d'évêques. À peine leur religion fut-elle admise pour la treizième qu'elle voulut être la seule. [...] Bientôt la religion chrétienne fut proscrite. Les missionnaires s'humilièrent, demandèrent pardon, obtinrent grâce, et en abusèrent.
Enfin, en 1637, les Hollandais ayant pris un vaisseau espagnol qui faisait voile du Japon à Lisbonne, ils trouvèrent dans ce vaisseau des lettres d'un nommé Moro, consul d'Espagne à Nagazaki. Ces lettres contenaient le plan d'une conspiration des chrétiens du Japon pour s'emparer du pays. On y spécifiait le nombre des vaisseaux qui devaient venir d'Europe et d'Asie appuyer cette entreprise.
Les Hollandais ne manquèrent pas de remettre les lettres au gouvernement. On saisit Moro ; il fut obligé de reconnaître son écriture, et condamné juridiquement à être brûlé.
Tous les néophytes des jésuites et des dominicains prirent alors les armes, au nombre de trente mille. Il y eut une guerre civile affreuse. Ces Chrétiens furent tous exterminés.
Les Hollandais, pour prix de leur service, obtinrent seuls, comme on sait, la liberté de commercer au Japon, à condition qu'ils n'y feraient jamais aucun acte de christianisme ; et depuis ce temps ils ont été fidèles à leur promesse.
Qu’il me soit permis de demander à ces missionnaires quelle était leur rage, après avoir servi à la destruction de tant de peuples en Amérique, d’en aller faire autant aux extrémités de l’Orient, pour la plus grande gloire de Dieu ?
S'il était possible qu'il y eût des diables déchaînés de l'enfer pour venir ravager la Terre, s'y prendraient-ils autrement ? Est-ce donc là le commentaire du contrains-les d'entrer ? [Compelle intrare, Luc, XIV, 23] est-ce ainsi que la douceur chrétienne se manifeste ? est-ce là le chemin de la vie éternelle ?
Lecteurs, joignez cette aventure à tant d'autres, réfléchissez et jugez. »
Questions sur l'Encyclopédie, article "Japon".

mardi 19 septembre 2017

L'ESPRIT FAUX (1/2), ET AUTRES TYPES HÉSIODIENS


Penser par soi-même
Le type I d'Hésiode
Définition du concept d'intelligence
Analyse originale de Nicolò Franco


* * * * *

Penser par soi-même, ou penser sa pensée,

ce pourrait fort bien être une définition efficace et exacte de la philosophie (en revanche, on ne comprend pas bien ce que certains ont voulu dire en proposant des formules telles que « penser sa vie », ou « vivre sa pensée »).

   À l’aube de la philosophie occidentale, l'existence de différences intellectuelles entre les êtres humains (différences niées par la correction politique contemporaine), était clairement perçue. Ainsi le poète Homère (fin du -VIIIe siècle) faisait-il dire à son héros Ulysse que :
« en ce qui concerne l'esprit, les Dieux n'accordent pas les mêmes avantages à tous les hommes. » (Odyssée, VIII, 167).
  "Le meilleur des hommes est celui qui pense par lui-même à ce qui, plus tard et jusqu'au terme, sera le mieux", écrivait, peu après Homère, l’autre grand poète grec de l’époque, Hésiode (vers l'an -700) dans Les Travaux et les jours (ligne 293).



   « S’entretenir avec un homme que l'on tient pour un homme, c’est s’informer de ses opinions et lui découvrir en détail les siennes propres. » (Épictète, Entretiens, III, ix, 12). Car penser par soi-même, ce n'est certainement pas penser dans sa tour d'ivoire. Cette phrase d'Épictète pourrait être la devise de facebook, ça l'est pour un certain nombre de ses membres.

"Penser d'après soi" et "penser par soi-même", formules de Voltaire



puis de D'Alembert (Discours préliminaire, in Encyclopédie..., tome I, 1751), et " osez penser par vous-même ", injonction répétée de Voltaire (Dictionnaire philosophique, " Liberté de penser ", édition de 1765), voilà ce que l'on présente presque toujours comme constituant l'idéal neuf et original des Lumières ; ainsi faisait même Kant, peu après D'Alembert et Voltaire :
« Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! est aussi la devise des Lumières. » (Qu'est-ce que les Lumières?, 1784. La source de l'expression latine est Horace, aux Épîtres, I, ii, 40 ; c’était la devise de Pierre Gassendi.). [Sapere aude! Habe Mut, dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung.]
Selbst zu denken : « La maxime de penser par soi-même en tout temps, c'est les Lumières. » (Qu’appelle-t-on : s'orienter dans la pensée ?, 1786 : die Maxime, jederzeit selbst zu denken, ist die Auflärung).
   En réalité, il ne s'agissait là que d'une exigence fondamentale de toute la science et du meilleur de la philosophie depuis les Grecs ;
« toute la probité de la connaissance  elle était déjà là ! depuis plus de deux mille ans ! [die ganze Rechtschaffenheit der Erkenntniss — sie war bereits da! vor mehr als zwei Jahrtausenden bereits !] »
notait Nietzsche dans L’Antéchrist (§ 59) ; l’expression « raison des Lumières » est donc historiquement  inadéquate.

* * * * *

Ce type I d'Hésiode

correspond à " celui qui est davantage pourvu de Logos que les autres " selon Héraclite d’Éphèse, au " naturel philosophe " selon Platon (République, VI), à ceux qui " savent chercher " selon Archytas de Tarente ; également à la "tête bien faite" que Michel de Montaigne souhaitait, non chez l'élève car on ne le choisissait déjà pas à l'époque, mais seulement chez un précepteur ou conducteur. Il correspond, enfin, à l'être intelligent selon notre façon de parler presque contemporaine (avant la correction politique issue notamment de mai 1968).

Le type II est "celui qui se rend aux bons avis"


(Travaux..., ligne 295), ce qui correspond à l'esclave par nature selon Aristote : il n'a la raison en partage que dans la mesure où il la perçoit chez les autres (Les Politiques, I, v, 1254b) ; c'est aussi bien l'état de tutelle selon Kant : " La minorité, c'est l'incapacité de se servir de son intelligence sans utiliser la direction d'un autre. Cette minorité est coupable quand ce n'est pas le manque d'intelligence qui en est la cause mais le manque de décision et de courage à s’en servir sans utiliser la direction d'un autre. " (Qu'est-ce que les Lumières ?, 1784) ; chez l'enfant à instruire, cette incapacité est, idéalement, provisoire.

De ces individus du deuxième type hésiodien, lorsqu'ils sont adultes, on dit généralement qu'ils ont du bon sens (" cette amorce de raison qu'est le simple bon sens ", écrit Adrien Barrot). Lors de l'éducation selon cet idéal humaniste, la méthode érotématique dialogique, c'est-à-dire par questions et réponses, vise à obtenir la transformation du type II en type I.

  Quant au type III, le pénible (comme on dit dans le 1-3), le " mauvais homme [schlechter Mann selon la traduction de Nietzsche] qui ne sait ni voir par lui-même ni accueillir conseils d'autrui " (Travaux, lignes 296-297),




il correspond précisément au sot avec lequel " il est impossible de traiter de bonne foi", aux esprits ineptes et mal nés, à l'esprit mal rangé et à la bêtise selon Montaigne (Essais, III, viii, pages 925, 926 et 929 de l'édition Villey/PUF/Quadrige) ; à l'esprit faux ou boiteux selon Blaise Pascal (Pensées, Br. 1, Br 80), ou selon François VI de La Rochefoucauld :
" On est faux en différentes manières. Il y a des hommes faux qui veulent toujours paraître ce qu’ils ne sont pas. Il y en a d’autres, de meilleure foi, qui sont nés faux, qui se trompent eux-mêmes, et qui ne voient jamais les choses comme elles sont. Il y en a dont l’esprit est droit, et le goût faux. D’autres ont l’esprit faux, et ont quelque droiture dans le goût. Et il y en a qui n’ont rien de faux dans le goût, ni dans l’esprit. Ceux-ci sont très rares, puisque, à parler généralement, il n’y a presque personne qui n’ait de la fausseté dans quelque endroit de l’esprit ou du goût. " (Réflexions Diverses, XIII. Du faux).
à l'esprit faux encore d'après Voltaire (Dictionnaire philosophique, édition de 1765, " Esprit faux " :
"Pourquoi rencontre-t-on souvent des esprits assez justes d’ailleurs, qui sont absolument faux sur des choses importantes ? Pourquoi ce même Siamois qui ne se laissera jamais tromper quand il sera question de lui compter trois roupies, croit-il fermement aux métamorphoses de Sammonocodom ? [...]
Les plus grands génies peuvent avoir l’esprit faux sur un principe qu’ils ont reçu sans examen. Newton avait l’esprit très faux quand il commentait l’Apocalypse.
Tout ce que certains tyrans des âmes désirent, c’est que les hommes qu’ils enseignent aient l’esprit faux. "
, développé dans les Questions sur l'Encyclopédie, 1770-1774, "Esprit", section VI), ou encore à la bêtise, "quelque chose d'inébranlable" selon Gustave Flaubert lettre à l'oncle François Parain, 6 octobre 1850 (1), insensible à toute correction. 


Démocrite : " Vouloir raisonner quelqu'un qui se figure être intelligent, c'est perdre son temps. " Stobée, Florilège, III, x, 42, cité dans Les Présocratiquesfragment B LII (Édition Jean-Paul Dumont, Paris : Gallimard, 1988, collection "Bibliothèque de la Pléiade"). On a affaire là, non à un simple manque d'intelligence, mais à un refus narcissique d'intelligence, un obscurantisme délibéré.

Platon : " Je n'aime pas à blâmer ; la race des sots est en effet innombrable ; tellement que, si on prend plaisir à les reprendre, on trouve à critiquer à satiété. " (Protagoras, XXXI, 346).

Ces trois types hésiodiens furent évoqués par Aristote, Cicéron, Tite-Live (Histoire romaine, XXII, xxix, 8), Aristide, Clément d'Alexandrie, Diogène Laërce (Vies et doctrines, VII, § 25-26). Machiavel distingue des " cerveaux de trois sortes, les uns qui entendent les choses d'eux-mêmes, les autres quand elles leur sont enseignées, les troisièmes qui ni par soi-même ni par entendement d'autrui veulent rien comprendre " (Le Prince, XXII, traduction d'Edmond Baroni qui résume en note : " Hésiode distingue l'homme supérieur du médiocre et du bon à rien. ").

On est surpris de ne pas en trouver mention chez Montaigne. Il faut attendre Nicolo Franco (voir plus loin), Frédéric Nietzsche (Fragments posthumes Mp XII 2 hiver 1871-72 - printemps 1782, 18[3] et 18[4]), et quelques d'autres. La division de l'humanité en trois types intellectuels se retrouve également dans ces deux citations modernes visiblement inspirées l'une de l'autre : 
" ...[ Henry Thomas Buckle's ] thoughts and conversations were always on a high level, and I recollect a saying of his which not only greatly impressed me at the time, but which I have ever since cherished as a test of the mental calibre of friends and acquaintances. Buckle said, in his dogmatic way: " Men and women range themselves into three classes or orders of intelligence; you can tell the lowest class by their habit of always talking about persons, the next by the fact that their habit is always to converse about things; the highest by their preference for the discussion of ideas "… (Charles Stewart, Haud immemor [Je ne l'oublierai pas]. Reminescences of legal and social life in Edinburgh and London. 1850-1900, 1901, page 33). "
“ The best minds discuss ideas ; the second ranking talks about things ; while the third and lowest mentality — starved for ideas — gossips about people. ” (Printers' Ink, Volume 139, Issue 2, 1927, page 87)

Le concept d'intelligence est défini


depuis l'époque moderne comme " connaissance distincte de l'objet de la délibération " par Leibniz, comme " compréhension nette et facile " par Littré, comme " aptitude à comprendre, pénétration d'esprit ", par Pierre Larousse dans son Grand Dictionnaire Universel ; par Henri Bergson comme « faculté d'arranger "raisonnablement" les concepts et de manier convenablement les mots » (La Pensée et le mouvant, 1934), comme « faculté d'adaptation » par André Gide ; selon Merleau-Ponty, il s'agirait d'une "réorganisation active du champ perceptif" (2). « L’intelligence explique, l’esprit raconte seulement » nota encore André Gide dans son Journal.

Quelques psychologues contestèrent la pertinence du concept : Howard Gardner, et en France Michel Deleau, entre autres ; des sociologues aussi, tel Pierre Bourdieu (1930-2002) – pour qui l'intelligence n’était que "ce que mesure le système scolaire" ; voir l'article en note 3. "Le racisme de l'intelligence", Questions de sociologie, Paris ; Minuit, 1980. Bourdieu parodiait ici Binet disant : « l’intelligence, c’est ce que mesure mon test ». – et ses disciples dans des controverses inspirées par des a priori idéologiques et politiques et qui ne sont pas sans rapport avec les conflits et disputes qui se produisent entre type I et type III.


Dommage que l'analyse originale de Nicolò Franco

sur la haine qui résulte de ces conflits n'ait pas été poursuivie plus longuement par Montaigne, à propos du concept d'ineptie, dans son fameux chapitre "L'art de conférer" (Essais, III, viii).
Dix plaisants dialogues, III, 1579 (Dialoghi piacevolissimo, 1540) :
« Hésiode très ancien poète a écrit qu'il y a trois sortes d'hommes : aucuns sont sages, qui se savent se vertueusement conduire, sans le conseil d'autrui: les autres n'ont pas ce don de nature, et connaissant le peu de jugement qui est en eux, se gouvernent par le conseil d'autrui, desquels on doit certainement faire cas, combien qu'ils ne soient parfaits, pour ce qu'ils ont plus de sagesse que de folie : les autres, d'eux-mêmes ont bien peu de jugement, et néanmoins présument tant de leurs personnes, qu'ils ne font compte du sain et parfait jugement d'autrui : et ceux-là sont véritablement aveugles, pour ce qu'ils ne voient guères, ou du tout rien, et sont sourds, pour ce qu'ils ne veulent entendre ceux-là qui les conseillent sagement : au nombre desquels facilement vous pourrez mettre celui qui entendra ce que vous vous êtes induit en la fantaisie, que vous pensez bien devoir retourner à profit et avantage, tant vous êtes dépourvu de sens et de jugement. Il n’y a chose en l’homme plus vitupérable que la fausse persuasion imprimée en l’entendement pour la dernière [la plus sûre] : car de là procèdent deux très grandes haines. La première vient de celui qui écoute, pour ce que l’écoutant, il est contraint de haïr soudainement celui qui a une telle persuasion. L’autre vient de celui qui se persuade telle chose, et est plus grande que la première, en tant qu’il se fait accroire être louable ce qu’il imagine, de manière qu’à l’instant il porte une haine mortelle à celui qui se détracte de telle imagination. » (traduction Gabriel Chappuys).
   Blaise Pascal ne fit qu'effleurer la question. Arthur Schopenhauer fit bien état du phénomène, mais sans distinguer suffisamment l'un de l'autre les deuxième et troisième types hésiodiens. La Bruyère estimait que
« C'est abréger et s'épargner mille discussions, que de penser de certaines gens qu'ils sont incapables de parler juste (souligné par Cl. C.), et de condamner ce qu'ils disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront. » (Les Caractères, "Jugements", § 70) ;
et un peu plus loin :
« Tout l'esprit qui est au monde est inutile à celui qui n'en a point ; il n'a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d'autrui. » (Ibid., "De l'homme", § 87).
  " Parler juste " ... Pour l'esprit faux, les termes sont interchangeables, et pour échapper à la critique de ce qu'il a dit, il parle aussitôt avec d'autres mots ; c'est un des moyens de la mauvaise foi.

NOTES

1. " Avez-vous réfléchi quelquefois, cher vieux compagnon, à toute la sérénité des imbéciles ? La bêtise est quelque chose d’inébranlable ; rien ne l’attaque sans se briser contre elle. Elle est de la nature du granit, dure et résistante. À Alexandrie, un certain Thompson, de Sunderland, a sur la colonne de Pompée écrit son nom en lettres de six pieds de haut. Cela se lit à un quart de lieue de distance. Il n’y a pas moyen de voir la colonne sans voir le nom de Thompson, et par conséquent sans penser à Thompson. Ce crétin s’est incorporé au monument et se perpétue avec lui. Que dis-je ? Il l’écrase par la splendeur de ses lettres gigantesques. N’est-ce pas très fort de forcer les voyageurs futurs à penser à soi et à se souvenir de vous ? Tous les imbéciles sont plus ou moins des Thompson de Sunderland. Combien, dans la vie, n’en rencontre-t-on pas à ses plus belles places et sur ses angles les plus purs ? Et puis, c’est qu’ils nous enfoncent toujours ; ils sont si nombreux, ils reviennent si souvent, ils ont si bonne santé ! En voyage on en rencontre beaucoup, et déjà nous en avons dans notre souvenir une jolie collection ; mais, comme ils passent vite, ils amusent. Ce n’est pas comme dans la vie ordinaire où ils finissent par vous rendre féroce. " Gustave Flaubert, lettre à François Parain, 6 octobre 1850).

2. On sait que l'intelligence fut l'objet de nombreuses tentatives de mesures par Francis Galton (1822/1911), James McKeen Cattell, Alfred Binet, Lewis M. Terman, David Wechsler, Raimond B. Cattell et René Zazzo (inter alii).

3. 

LE RACISME DE L'INTELLIGENCE *

Pierre Bourdieu
Questions de sociologie
Editions de Minuit, 1980 (pages 264-268)


Je voudrais dire d'abord qu'il faut avoir à l'esprit qu'il n'y a pas un racisme, mais des racismes : il y a autant de racismes qu'il y a de groupes qui ont besoin de se justifier d'exister comme ils existent, ce qui constitue la fonction invariante des racismes.
Il me semble très important de porter l'analyse sur les formes du racisme qui sont sans doute les plus subtiles, les plus méconnaissables, donc les plus rarement dénoncées, peut-être parce que les dénonciateurs ordinaires du racisme possèdent certaines des propriétés qui inclinent à cette forme de racisme. Je pense au racisme de l'intelligence. Le racisme de l'intelligence est un racisme de classe dominante qui se distingue par une foule de propriétés de ce que l'on désigne habituellement comme racisme, c'est-à-dire le racisme petit-bourgeois qui est l'objectif central de la plupart des critiques classiques du racisme, à commencer par les plus vigoureuses, comme celle de Sartre.
Ce racisme est propre à une classe dominante dont la reproduction dépend, pour une part, de la transmission du capital culturel, capital hérité qui a pour propriété d'être un capital incorporé, donc apparemment naturel, inné. Le racisme de l'intelligence est ce par quoi les dominants visent à produire une « théodicée de leur propre privilège », comme dit Weber, c'est-à-dire une justification de l'ordre social qu'ils dominent. Il est ce qui fait que les dominants se sentent justifiés d'exister comme dominants; qu'ils se sentent d'une essence supérieure. Tout racisme est un essentialisme et le racisme, de l'intelligence est la forme de sociodicée caractéristique d'une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d'intelligence et qui ont pris la place, dans beaucoup de sociétés, et pour 1'accès même aux positions de pouvoir économique, des titres anciens comme les titres de propriété et les titres de noblesse.
Ce racisme doit aussi certaines de ses propriétés au fait que les censures à l'égard des formes d'expression grossières et brutales du racisme s'étant renforcées, la pulsion raciste ne peut plus s'exprimer que sous des formes hautement euphémisées et sous le masque de la dénégation (au sens de la psychanalyse) : le G.R.E.C.E. tient un discours dans lequel il dit le racisme mais sur un mode tel qu'il ne le dit pas. Ainsi porté à un très haut degré d'euphémisation, le racisme devient quasi méconnaissable. Les nouveaux racistes sont placés devant un problème d'optimalisation: ou bien augmenter la teneur du discours en racisme déclaré (en s'affirmant, par exemple, en faveur de l'eugénisme) mais au risque de choquer et de perdre en communicabilité, en transmissibilité, ou bien accepter de dire peu et sous une forme hautement euphémisée, conforme aux normes de censure en vigueur (en parlant par exemple génétique ou écologie), et augmenter ainsi les chances de « faire passer » le message en le faisant passer inaperçu.
Le mode d'euphémisation le plus répandu aujourd'hui est évidemment la scientifisation apparente du discours. Si le discours scientifique est invoqué pour justifier le racisme de l'intelligence, ce n'est pas seulement parce que la science représente la forme dominante du discours légitime; c'est aussi et surtout parce qu'un pouvoir qui se croit fondé sur la science, un pouvoir de type technocratique, demande naturellement à la science de fonder le pouvoir; c'est parce que l'intelligence est ce qui légitime à gouverner lorsque le gouvernement se prétend fondé sur la science et sur la compétence « scientifique » des gouvernants (on pense au rôle des sciences dans la sélection scolaire où la mathématique est devenue la mesure de toute intelligence). La science a partie liée avec ce qu'on lui demande de justifier.
Cela dit, je pense qu'il faut purement et simplement récuser le problème, dans lequel se sont laissés enfermer les psychologues, des fondements biologiques ou sociaux de l'« intelligence ». Et, plutôt que de tenter de trancher scientifiquement la question, essayer de faire la science de la question elle-même; tenter d'analyser les conditions sociales de l'apparition de cette sorte d'interrogation et du racisme de classe, qu'elle introduit. En fait, le discours du G.R.E.C.E n'est que la forme limite des discours que tiennent depuis des années certaines associations d'anciens élèves de grandes écoles, propos de chefs qui se sentent fondés en « intelligence » et qui dominent une société fondée sur une discrimination à base d'« intelligence », c'est-à-dire fondée sur ce que mesure le système scolaire sous le nom d'intelligence. L'intelligence, c'est ce que mesurent les tests d'intelligence, c'est-à-dire ce que mesure le système scolaire. Voilà le premier et le dernier mot du débat qui ne peut pas être tranché aussi longtemps que l'on reste sur le terrain de la psychologie; parce que la psychologie elle-même (ou, du moins, les tests d'intelligence) est le produit des déterminations sociales qui sont au principe du racisme de l'intelligence, racisme propre à des «élites» qui ont partie liée avec l'élection scolaire, à une classe dominante qui tire sa légitimité des classements scolaires.
Le classement scolaire est un classement social euphémisé, donc naturalisé, absolutisé, un classement social qui a déjà subi une censure, donc une alchimie, une transmutation tendant à transformer les différences de classe en différences d'«intelligence», de «don », c'est-à-dire en différences de nature. Jamais les religions n'avaient fait aussi bien. Le classement scolaire est une discrimination sociale légitimée et qui reçoit la sanction de la science. C'est là que l'on retrouve la psychologie et le renfort qu'elle a apporté depuis l'origine au fonctionnement du système scolaire. L'apparition de tests d'intelligence comme le test de Binet-Simon est liée à l'arrivée dans le système d'enseignement, avec la scolarisation obligatoire, d'élèves dont le système scolaire ne savait pas quoi faire, parce qu'ils n'étaient pas « prédisposés », « doués », c'est- à-dire dotés par leur milieu familial des prédispositions que présuppose le fonctionnement ordinaire du système scolaire : un capital culturel et une bonne volonté à l'égard des sanctions scolaires. Des tests qui mesurent la prédisposition sociale exigée par l'école - d'où leur valeur prédictive des succès scolaires - sont bien faits pour légitimer à l'avance les verdicts scolaires qui les légitiment.
Pourquoi aujourd'hui cette recrudescence du racisme de l'intelligence ? Peut-être parce que nombre d'enseignants, d'intellectuels - qui ont subi de plein fouet les contrecoups de la crise du système d'enseignement - sont plus enclins à exprimer ou à laisser s'exprimer sous les formes les plus brutales ce qui n'était jusque-là qu'un élitisme de bonne compagnie (je veux dire de bons élèves). Mais il faut aussi se demander pourquoi la pulsion qui porte au racisme de l'intelligence a aussi augmenté. Je pense que cela tient, pour une grande part, au fait que le système scolaire s'est trouvé à une date récente affronté à des problèmes relativement sans précédent avec l'irruption de gens dépourvus des prédispositions socialement constituées qu'il exige tacitement; des gens surtout qui, par leur nombre, dévaluent les titres scolaires et dévaluent même les postes qu'ils vont occuper grâce à ces titres. De là le rêve, déjà réalisé dans certains domaines, comme la médecine, du numerus clausus. Tous les racismes se ressemblent. Le numerus clausus, c'est une sorte de mesure protectionniste, analogue au contrôle de l'immigration, une riposte contre l'encombrement qui est suscitée par le phantasme du nombre, de l'envahissement par le nombre.
On est toujours prêt à stigmatiser le stigmatiseur, à dénoncer le racisme élémentaire, «vulgaire», du ressentiment petit-bourgeois. Mais c'est trop facile. Nous devons jouer les arroseurs arrosés et nous demander que1le est la contribution que les intellectuels apportent au racisme de l'intelligence. Il serait bon d'étudier .le rôle des médecins dans la médicalisation, c'est-à-dire la naturalisation, des différences sociales, des stigmates sociaux, et le rôle des psychologues, des psychiatres et des psychanalystes dans la production des euphémismes qui permettent de désigner les fils de sous-prolétaires ou d'émigrés de telle manière que les cas sociaux deviennent des cas psychologiques, les déficiences sociales, des déficiences mentales etc. Autrement dit, il faudrait analyser toutes les formes de légitimation du second ordre qui viennent redoubler la légitimation scolaire comme discrimination légitime, sans oublier les discours d'allure scientifique, le discours psychologique, et les propos mêmes que nous tenons.* *


* Intervention au Colloque du MRAP en mai 1978, parue dans Cahiers Droit et liberté (Races, sociétés et aptitudes: apports et limites de la science), 382, pages 67-71. 
** On trouvera des développements complémentaires dans : P. Bourdieu, Classement, déclassement, reclassement, Actes de la recherche en sciences sociales, 24, novembre 1978, pages 2-22.




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