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dimanche 11 novembre 2018

LA PHILOSOPHIE NOYÉE DANS LE CAFÉ

Voir aussi : PHILOSOPHIE
Première page de mon article dans la revue
Esprit, n° 239, janvier 1998pages 200-205.

A /  Ce happening parisien puis national des cafés-philo...
B /  « Mais qu’est-ce donc qu’un débat philosophique ? »...
C /  Les auteurs des siècles passés, au premier rang desquels Platon,...
D /   Encore des citations...
E / Le préjugé relevé et récusé par Hegel,
F / Tempérer la démocratie
G /  Marc Sautet, marxiste convaincu,...


A /  Chappening parisien puis national des cafés-philo...


... fut initié par le professeur de philosophie Marc Sautet (1947-1998) en été 1992 au café des Phares, place de la Bastille, à Paris IVe ; depuis, chacun a pu s’y improviser animateur de débat en « ouvrant un café », venir dans ces cafés, s’y exprimer, sur un sujet improvisé, sans aucun critère imposé de compétence ni effort requis de cohérence, selon la règle du débat-type de Sautet.





Le sujet est choisi par l’animateur parmi les propositions actuelles des participants, juste avant que le débat proprement dit ne commence ; les participants demandent ensuite la parole, et la prennent dans l’ordre de leurs demandes ; parfois priorité est donnée à ceux qui n'ont pas encore parlé. Ce fonctionnement m'évoque à la fois le formalisme démocratique et l’anarchie en acte.


  Si les êtres humains possédaient les mêmes capacités intellectuelles et les mêmes sentiments, la faculté de philosopher serait équitablement répandue. Or l'ancien principe républicain de l’égalité des droits et celui, nouveau, de l’égalité des chances, ainsi que les principes de l’article VI de la Déclaration... de 1789, sont détournés par cette "philosophie" bistrotière et médiatique, cette paraphilosophie (comme on dit :  parapharmacie). Cette Déclaration du 26 août 1789 acceptait la « distinction des vertus et des talents » : membre de phrase rajouté lors des débats du 21 août 1789, sur proposition de T. G. de Lally-Tollendal (1751-1830), et qui frôla l’unanimité.

Selon Condorcet :
« Tous les individus ne naissent pas avec des facultés égales […] En cherchant à faire apprendre davantage à ceux qui ont moins de facilité et de talent, loin de diminuer les effets de cette inégalité, on ne ferait que les augmenter. » (Nature et objet de l’instruction publique, 1791)
  Les compétences scientifiques, médicales et techniques, ainsi que les performances sportives, sont encore reconnues ; lorsqu’il s’agit de philosophie, le plus apédefte [ignorant, sans éducation ; cf Rabelais, Le Cinquième livre, chapitre XVI : " Menez-nous à ces Apedeftes, car nous venons du pays des savants, où je n'ai guère gagné. "] se trouvera promu par des bonnes âmes au niveau d’un génie philosophique potentiel qu’il faudrait écouter révérencieusement, quitte à mourir d’ennui ... Chacun raconte ou bavarde, tous ont des croyances, des opinions, des certitudes ; hélas !, il ne suffit pas d’avoir une tête, ou de prendre la parole, pour penser. De même qu’il y a une coupure – bachelardienne – entre la connaissance générale et la connaissance scientifique, il y en a une – platonicienne – entre l’utilisation courante du langage et cette activité philosophique caractérisée, selon Monique Dixsaut, par un « usage différent du discours ».



  Cet autre usage du discours présupposechez nous, la maîtrise de la langue, française. Ce qui ne signifie pas qu’un individu tout seul puisse être le maître du langage ; il suffira qu’il n’en soit pas la ridicule victime, tel le Hongrois libéral Kertbeny qui prétendait connaître 52 langues, et qui, sur le français, disait à Baudelaire : " Je ne parle pas, je balbute " ; commentaire de Baudelaire : " Il n'en connaît évidemment que 51. ".

  En philosophie, la connaissance d'un minimum de  termes techniques
Genre, espèce, sujet, objet, réel, imaginaire, symbolique, concept, notions, analyse, synthèse, jugement analytique, jugement synthétique, raison, passion, critique, épistémologie, morale, métaphysique, éthique, liberté, vérité, logique, dialectique, etc.
sont les moyens et instruments d’une pensée exempte de confusions dramatiques. Il faut être un petit peu philosophe pour reconnaître la philosophie là où elle parle ; l’absolutisation de la règle démocratique est aussi nocive que celle du principe d’autorité car elle écarte le principe de compétence, alors que ni le principe constitutionnel d’égalité des droits, ni la culture véritable, ne supportent d’être subordonnés l’une à l’autre de façon générale et permanente. Faute de reconnaître ce dualisme, tout débat public tourne alors en l’interminable polémique de deux haines (principe de Nicolò Franco).


B /  « Mais qu’est-ce donc qu’un débat philosophique ? »...

... demanda-t-on un jour dans un café-philo parisien. À la différence de « conversation », « dialogue » ou « discussion », débat présente l’inconvénient de suggérer que, comme au Parlement, tous les problèmes puissent se résoudre par un vote majoritaire concluant un affrontement.

  La « pratique nouvelle de la philosophie », ou encore la « philosophie vivante », n’était jamais définie par les militants de l’association « Philos ». Certes, Bernard Sichère évoqua un jour « une philosophie vivante qui décidait le moment venu de descendre dans la rue », mais l’engagement sartrien ainsi décrit, fondé sur une œuvre, ne saurait être confondu avec un militantisme confus prônant la « mise en commun d’expériences (dans tous les domaines) » sans justifier le moins du monde en quoi cette activité pourrait rejoindre ce que les homines honesti ont connu jusqu’ici sous le nom de philosophie. 

  Se plaçant sous le haut patronage de Socrate d’Athènes, « Philos » ignorait beaucoup de choses :
a) Socrate pratiquait le dialogue suivi avec un interlocuteur grec librement accepté, non le débat de groupe (exception : Le Banquet) ;
b) Dialogue par ailleurs dissymétrique, fort loin donc d’un « échange avec un semblable ».
c) La philosophie évolua vers la maturité pendant vingt-six siècles, traversa le totalitarisme chrétien, favorisa l’essor des sciences et des techniques, et se heurta à deux totalitarismes majeurs au siècle dernier (ainsi qu'à l'islamisme en ce présent XXIe siècle) ; ces expériences faisant que les conditions culturelles et sociales qui présidèrent à sa naissance ne sont plus réunies.
d) La maïeutique socratique était construite rigoureusement (cf Platon, Lachès, 184-190), alors que les débats proposés se veulent souvent libérés de toute cohérence pédagogique ou universitaire, de toute rigueur sémantique, de tout lien avec la « corporation » (entendez : les professeurs de philosophie des lycées et des Universités), bref, de tout respect pour le travail intellectuel.

  Idéalement, un programme d’introduction de la philosophie dans la Cité aurait dû opposer :
  1. au quotidien, les concepts (les notions les plus abstraites) ;
  2. à la Révélation (le Verbum judéo-chrétien), la rationalité du Logos grec, le ratio et oratio latin ;  Malebranche, Conversations chrétiennes, Entretien 1 : « Si donc vous n'êtes pas convaincu par la raison, qu'il y a un Dieu, comment serez-vous convaincu qu'il a parlé ? ». Et Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'Éducation, IV " Profession de foi du vicaire savoyard " : « Ils ont beau me crier : Soumets ta raison ; autant m'en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettre ma raison. »
  3. à l’action/agitation collective, la réflexion (individuelle) ;
  4. au risque, le courage ;
  5. au règne de l’opinion et des médias, enfin, le doute et le questionnement. Or dans la plupart des débats comme dans les publications attenantes, la pression du politique, de la correction politique, est si forte qu’à la fois la philosophie, et une simple information précise sur les faits évoqués, ont du mal à s'y faire une place.

C /  Les auteurs des siècles passés, au premier rang desquels Platon,...

... mais aussi la plupart de ceux de l’Humanisme puis des Lumières, jugeaient évidemment à regret  que l’esprit philosophique, le « naturel philosophe » (cf Platon, République, V-VI), était l’apanage d’un petit nombre. L’auteur de Sein und Zeit réservait l’engagement dans la pensée « au petit nombre » (Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on par penser ?, II, ii ). Formulation proche de celle des Pythagoriciens :
« Seul un petit nombre est capable de penser et d’avoir des opinions fondées : seuls en effet, les gens instruits sont dans ce cas, et ils sont en petit nombre ! Si bien qu'évidemment cette faculté ne saurait être étendue au grand nombre. » (Jamblique, vers 242 / 325, Vie pythagorique, § 200, dans Les Présocratiques, Paris : Gallimard, 1988 ; éditon Jean-Paul Dumont, collection Bibliothèque de la Pléiade, page 602).
Aucun recours ici à l’argument d’autorité, seulement un « tour de table » des compétences ; l’accusation d’argument d’autorité ne vise qu'à neutraliser les propos, et surtout les œuvres, de ces éminents auteurs, et à leur substituer la prose insipide, prétentieuse et interminable de nouveaux Jourdain ou Dupont-Lajoie.

La thèse post-moderne de l’universalité « démocratique » de la philosophie découle logiquement du postulat de l’universalité de la raison ; il s’agit d’une foi, reconnaissait Jean-François Robinet (professeur agrégé de philosophie) :
« cette foi fonde à la fois la démocratie et l’ouverture de la philosophie au plus grand nombre » (communication personnelle).
Mais c’est à tort que l’on attribua une telle foi à Denis Diderot ; l’auteur de Jacques le fataliste pensait au  contraire que :
« Celui qui osera prononcer dans une question qui excède la capacité de son talent naturel, aura l’esprit faux. Rien n’est si rare que la logique : une infinité d’hommes en manquent. » (Réfutation de l’ouvrage d’Helvétius intitulé L’Homme, IV).
" La véritable manière de philosopher, c’eût été et ce serait d’appliquer l’entendement à l’entendement ; l’entendement et l’expérience aux sens ; les sens à la nature ; la nature à l’investigation des instruments ; les instruments à la recherche et à la perfection des arts, qu’on jetterait au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie. " (Pensées sur l'interprétation de la nature, XVIII)
Diderot semble avoir modifié son point de vue à la fin de ses Pensées :
" Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les philosophes. Diront-ils qu’il est des ouvrages qu’on ne mettra jamais à la portée du commun des esprits ? S’ils le disent, ils montreront seulement qu’ils ignorent ce que peuvent la bonne méthode et la longue habitude. " (Pensées sur l'interprétation de la nature, XL) 

CONDORCET : " Généreux amis de l'égalité, de la liberté, réunissez-vous pour obtenir de la puissance publique une instruction qui rende la raison populaire, ou craignez de perdre bientôt tout le fruit de vos nobles efforts. N'imaginez pas que les lois les mieux combinées puissent faire un ignorant l'égal de l'homme habile, et rendre libre celui qui est esclave des préjugés. " (Cinq mémoires sur l’instruction publique (1791), Premier mémoire " Nature et objet de l’instruction publique ", conclusion).
Une instruction qui rende la raison populaire ; on retrouve ce souhait dans la Constitution de l'An I :
Article 22. - L'instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens. (Constitution du 24 juin 1793).
Voltaire était sur une autre ligne : « Le roi de Prusse mande que sur mille hommes on ne trouve qu'un philosophe ; mais il excepte l'Angleterre. À ce compte il n'y aurait guère que deux mille sages en France ; mais ces deux mille en dix ans en produisent quarante mille et c'est à peu près tout ce qu'il faut, car il est à propos que le peuple soit guidé, et non pas qu'il soit instruit. Il n'est pas digne de l'être. » (lettre à M. [Étienne Noël] Damilaville, 19 mars 1766). Écrivant à Voltaire, Jean-Jacques Rousseau se désolait de la montée en puissance de nombreux types III hésiodiens (les esprits faux) :
« En ce siècle savant, on ne voit que boiteux vouloir apprendre à marcher aux autres. Le peuple reçoit les écrits des sages pour les juger, non pour s’instruire. » (Lettre du 10 septembre 1755).
Selon Kant, « Un public ne peut accéder que lentement aux Lumières. Une révolution n’entraînera jamais une vraie réforme de la manière de penser ; de nouveaux préjugés tiendront en lisière, aussi bien que les anciens, la grande masse irréfléchie. » (Qu’est-ce que les Lumières ?). Il souhaitait que les peuples-rois, qui se gouvernent démocratiquement, ne fassent pas disparaître la classe des philosophes, et ne la réduisent pas au silence (Projet de paix perpétuelle, second supplément). Hegel, enfin, déplora qu’en ce qui concerne la philosophie, « le préjugé semble régner que […] chacun sait tout de suite philosopher » (Phénoménologie de l’esprit, Préface, IV).
Victor HUGO : " Il est étrange qu'on oublie que la souveraineté véritable est celle de l'intelligence, qu'il faut avant tout éclairer les masses, et que quand le peuple sera intelligent, alors seulement le peuple sera souverain. " Littérature et philosophie mêlées, " Sur Mirabeau " (1834), VII.


Ces avertissements ne découragèrent pas Michel Onfray de créer son Université populaire ; le Sautet normand remplaça seulement le débat anarcho-démocratique par un cours magistral fort touffu et prenant de haut ses auditeurs supposés ignares...






D /   Encore des citations...

Ne nous y trompons pas ; le reproche qui me fut fait par Guy Coq (« La philosophie est à tout le monde », Esprit, n° 239, janvier 1998, pages 205-210), puis par Jacques Diament (qui l’avait cité comme une autorité …, Les Cafés de philosophie. Une forme inédite de socialisation par la philosophie, Paris : L’Harmattan, 2001)


d’invoquer des auteurs et leur autorité, n’avait que le seul but obscurantiste d’empêcher qu’on les entende. Si les œuvres de Platon, Montaigne (qui cite constamment), David Hume, Frédéric Nietzsche, Sartre, etc. ne peuvent être invoquées quand on parle de philosophie, que reste-t-il à dire ? Et à lire ? Coq et Diament ?…

   Le registre littéraire de la citation est, avec l'allusion, le renvoi, le plagiat, l'annotation, l'index, le lien hypertexte et la référence, une forme d’intertextualité, un moyen de croisement de l'expression et de la pensée avec celles des autres ; la citation et l'annotation furent des liens hypertexte avant la lettre. L'anti-citationnisme systématique est mauvais signe, signe d'un refus de savoir, donc un des aspects de l'obscurantisme ou épistémophobie ; on le constate assez souvent chez les autodidactes.

L'annotation des notes n'est guère plus pratiquée ; elle l'était encore au XVIIIe siècle :

Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, édition de 1740.



André Gide :
« Il est aussi naturel à celui qui emprunte à autrui sa pensée d'en cacher la source, qu'à celui qui retrouve en autrui sa pensée, de proclamer cette rencontre.
Les artistes les plus originaux ne sont pas nécessairement les plus incultes.
Si rare et si hardie que soit une pensée, il ne se peut qu'elle ne s'apparente à quelque autre ; plus vive et plus féconde est sa joie à se retrouver dans le passé des parents. » (Journal, Cuverville, juin 1927).
   Cette rencontre des pensées est une condition nécessaire à la fois de consistance et d’objectivité, et, surtout, découle du caractère social, intersubjectif, du langage. Assez souvent dans un texte se détache une formule qui fait mouche, que l'on a envie de noter et de citer avec son contexte. La rencontre primaire d'une citation peut être l'occasion d'une retrouvaille secondaire avec une œuvre, voire avec un auteur (ceci pour ceux qui ne sont pas " trop fiers pour s'instruire "). L'anti-citationnisme primaire qualifia la citation d' "esprit des autres" (comme Dumas fils  avait pu dire des affaires que c'était "l'argent des autres"), ou de "talonnettes de l'esprit". Cet esprit critique serait bien mieux employé à vérifier les citations qui circulent, notamment sur des pages consacrées à des citations sur Internet (citations.com, dicocitations.lemonde, evene.lefigaro, citation-celebre.leparisien, proverbes-citations.com, bellescitations.com, etc.), soit que leur texte est souvent corrompu (mal transcrit, mal traduit quand il s'agit d'une citation d'origine étrangère), la citation mal découpée (ce qui transforme trop souvent une belle argumentation en affirmation), la référence à la source incomplète ou totalement absente, soit encore que l'on attribue à l'un ce que l'autre écrivit...
« He that has but ever so little examined the citations of writers, cannot doubt how little credit the quotations [citations] deserve [méritent] when the originals are wanting [manquent] ; and consequently how much less quotations of quotations can be relied on [sont fiables]. »
John Locke, Essai sur l’entendement humain, IV, xvi, § 11.
" The subject of quotation being introduced, Mr. [John] Wilkes censured it as pedantry. Johnson. ‘No, Sir, it is a good thing; there is a community of mind in it. Classical quotation is the parole of literary men all over the world.’ ". 
James Boswell [1740-1795], The Life of Samuel Johnson [1709-1784], 1791. J'aime cette " communauté d'esprit ".

Travail critique entrepris sur Internet, où circulent beaucoup de citations qui ne sont pas des notes de lecture, mais seulement, par manque de probité, du copié/collé à partir de sites citationnels ; dont un certain nombre sont carrément faussement attribuées à de grands auteurs :

Quotations

List of misquotations

HALTE AUX CITATIONS MAL ATTRIBUÉES !

Les citations les plus colportées, et donc déformées ou falsifiées, ne sont généralement pas les plus intéressantes pour l'histoire des idées, ce qui relativise la nuisance de ces misquotations. On peut tenter de les rectifier lorqu'elles sont utilisées pour une propagande politique ou religieuse.

En voici quelques exemples :

Homo homini lupus, l'homme est un loup pour l'homme : l'originalité de cette formule de l'écrivain latin Plaute (dans Asinaria), citée par Montaigne, est attribuée à Hobbes qui la cite effectivement dans l'Êpitre dédicatoire du De Cive (Sur le citoyen) ;

Tabula rasa, expression latine désignant une tablette d'écriture vierge, est attribuée au philosophe grec Aristote sans donner les termes précis d'Aristote dans son De l'Âme (livre III, chapitre 4, 430a1 : γραμματείῳ ᾧ μηθὲν ἐνυπάρχει ἐντελεχείᾳ, écritoire (tablette) sur lequel rien n'est écrit). On prétend que Locke l'a employée, alors que l'original anglais porte simplement : a white paper, une feuille blanche (ou vierge).

Des phrases des Évangiles ou d'Augustin sont attribuées à Pascal ; il est en revanche plus difficile de savoir que " Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie " est la transposition d'un passage des Lettres de saint Jérôme : Infinita eremi vastitas te terret ?, La vaste étendue du désert t'épouvante-t-elle ?, Lettre XIV, 10, à Héliodore. (merci à Fabrice Picandet pour la référence retrouvée).

Des phrases de Cicéron ou de Sénèque sont attribuées à Montaigne, des formules de Montaigne l'étant à Pascal ou à Descartes ;


La pensée d'Helvétius (1715-1771), « Rien de grand ne se fait sans passion », également présente chez Diderot (et anticipée chez Montaigne : " la plupart des belles actions de l'âme procèdent et ont besoin de cette impulsion des passions ", Essais, II, xii), est attribuée à Hegel :
" Rien de grand en ce monde ne s'est fait sans passion, aurait pu dire Nietzsche à la suite de Hegel. " (Dorian Astor, Pourquoi nous sommes nietzschéens, page 279). 
La remarque du caractère arbitraire du signe linguistique est assignée à Ferdinand de Saussure, alors qu'on la trouve déjà chez Antiphon, Platon (Cratyle), Montaigne, Locke et Malebranche.

Une idée ancienne, explicitée par Gassendi, Leibniz (" il n'est pas plus vrai ni plus certain que je pense, qu'il n'est vrai et certain que je pense telle ou telle chose ", Remarques sur la partie générale des principes de Descartes), Schopenhauer (Le Monde..., Suppléments, chapitre I), et notée comme triviale par Nietzsche, « Toute conscience est conscience d'un objet », est considérée comme originale chez Brentano, voire saluée comme une découverte de Husserl, ce que fit Jean-Paul Sartre.

Sartre cite « Si Dieu n'existait pas, tout serait permis » comme étant de Dostoïevski ; la phrase de Dostoïevski, dans la troisième partie des Possédés, est bien différente, et se résumerait plutôt en « Si Dieu n'existe pas, je suis entièrement libre ».

De
Descartes : " Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde… " (Discours de la méthode, III),
Sartre fit
" À partir du moment où les possibilités que je considère ne sont pas rigoureusement engagées par mon action, je dois m'en désintéresser, parce qu'aucun Dieu, aucun dessein ne peut adapter le monde et ses possibles à ma volonté. Au fond, quand Descartes disait : " Se vaincre plutôt soi-même que le monde " il voulait dire la même chose : agir sans espoir. " (L'Existentialisme est un humanisme).
* * * * *

Il existe certes un mauvais usage de la citation, noté par La Bruyère :
« Il y a des esprits, si je l'ose dire, inférieurs et subalternes, qui ne semblent faits que pour être le recueil, le registre, ou le magasin de toutes les productions des autres génies : ils sont plagiaires, traducteurs, compilateurs ; ils ne pensent point, ils disent ce que les auteurs ont pensé ; et comme le choix des pensées est invention, ils l'ont mauvais, peu juste, et qui les détermine plutôt à rapporter beaucoup de choses, que d'excellentes choses ; ils n'ont rien d'original et qui soit à eux ; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science aride, dénuée d'agrément et d'utilité, qui ne tombe point dans la conversation, qui est hors de commerce, semblable à une monnaie qui n'a point de cours : on est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au pédantisme. » (Caractères, I, § 62).
Mais ce mauvaise usage ne saurait, comme en bien d'autres cas, discréditer le bon.

Enfin Voltaire : « Je n'aime point à citer ; c'est d'ordinaire une besogne épineuse ; on néglige ce qui précède et ce qui suit l'endroit qu'on cite, et on s'expose à mille querelles. Il faut pourtant que je cite Lactance, Père de l'Église, qui dans son chapitre XIII, De la colère de Dieu, fait parler ainsi Épicure : " Ou Dieu veut ôter le mal de ce monde, et ne le peut ou il le peut, et ne le veut pas ; ou il ne le peut, ni le veut ; ou enfin il le veut et le peut. S'il le veut, et ne le peut pas, c'est impuissance, ce qui est contraire à la nature de Dieu ; s'il le peut, et ne le veut pas, c'est méchanceté, et cela est non moins contraire à sa nature ; s'il ne le veut ni ne le peut, c'est à la fois méchanceté et impuissance ; s'il le veut et le peut (ce qui seul de ces partis convient à Dieu), d'où vient donc le mal sur la Terre ? ".
L'argument est pressant. »
Questions sur l'Encyclopédie, article " Bien, tout est bien ".

* * * * *

E / Le préjugé relevé et récusé par Hegel,
« tout le monde est philosophe »
fut colporté par ce phénomène sociologique et médiatique des cafés-philo parisiens, sorte de « mai 68 philosophique » (sans l’humour ni l’imagination, hélas !), qui vit quelques centaines de nouveaux Monsieur Jourdain (parfois aussi, de nouveaux Dupont-Lajoie), mâles et femelles, s’enticher de philosophie sans la connaître, et trop souvent, non toujours cependant, sans être disposés à faire l’effort de la travailler.

Repérer les frontières de l’ordre du sens après celles de la juridiction de la raison pure, c’est l’une des tâches critiques spécifiques de la philosophie ; or l’exigence de « donner du sens », hors de toute interrogation sur la pertinence de cette notion de sens lorsque l’on en détourne la signification ordinaire (interne à l’ensemble des significations des actes de l’existence humaine) en l’appliquant, de façon élargie, à la globalité de l’aventure humaine, au monde vivant terrestre, ou à l’Univers, écarte les parleurs des cafés, les bistrosophes, de la perspective philosophique qui commence notamment avec le refus nietzschéen du sens à tout prix ; faute de cette interrogation, ils restent contemplateurs des ombres dans la caverne platonicienne. Que la taverne philosophique matérialise aujourd'hui cette caverne n’est pas le moindre des paradoxes de l'expérience.

Ces lieux communs : « tout le monde fait de la philosophie », « la philosophie est à tout le monde », témoignent du refus d’aborder l’état de la discipline philosophique, dispositif complexe comportant de nombreux domaines, différentes écoles ou courants, bien évidemment autres que ceux de la Grèce antique. Jean-Paul II, dans l’encyclique Fides et ratio, affirma que « tout homme est, d’une certaine manière, un philosophe » (III, § 40), que « l’homme est naturellement philosophe » (VI, § 64) ; l’ignorance pontificale de la philosophie se révéla lorsqu’il attribua à Platon la paternité, non de dialogues, mais de traités (Introduction, § 1).


F / Tempérer la démocratie

   L’approche confuse et globale qui ignore écoles et domaines se conforte de son ignorance, selon le principe de Goya : « Le sommeil de la raison produit des monstres » (Caprices) ; il n’y a rien à apprendre, à étudier, puisque la philosophie « morte » ou « livresque » des auteurs et des professeurs ne recèle aucune valeur actuelle. Cf Éric Auzanneau et Claude Courouve, La Crise des cafés-philo, ou Le Danger de l’obscurantisme, 1997 (auto-édition) ; et la lecture critique qu'en fit David Sawadogo dans L’Incendiaire, n°6, juin 1997).

   Il n’y aurait qu’à prendre la parole pour produire, au large des « références », de la philosophie enfin « vivante ». Les œuvres des bons auteurs sont ravalées au statut de « milliards de phrases » écrites par des « êtres morts depuis longtemps » et qui ne mériteraient, tout au plus, qu’un « détour » (Guy Coq, « La philosophie est à tout le monde », Esprit, n° 239, janvier 1998, pages 205-210). L’obscurantisme ou « ignorantisme militant » décrit par Jean-Claude Milner,
« mépris des savoirs que l’on ne maîtrise pas au nom de sa propre absence de savoir » (De l’École, Paris : Seuil, 1984),
voudrait imposer la prévalence de l’utilité immédiate et de l’action/agitation sur la pensée ; la sinistre maxime, d’abord jésuite, puis totalitaire, « la fin justifiera les moyens » s’oppose alors au principe de Luther King, seul principe moral qui pourrait valoir en politique, « les moyens justifient la fin » et cautionne un débat informe par l’argument anti-intellectualiste d’une urgence de l’action politique contre « l’injustice sociale ». Principe moral formulé en 1963 par Martin Luther King (1929-1968) :
« Les moyens que nous utilisons doivent être aussi purs que les buts que nous voulons atteindre. » (Révolution non-violente/Why we can’t wait, 1963, chapitre V).
   La confrontation de l’ordre culturel des œuvres avec celui juridique de l’égalité des droits, de la liberté d’opinion et de la justice sociale, fort dommageable sur le plan intellectuel, résulte d’une liberté exercée dans la Cité, aux risques des participants ; on se doit de répondre de manière informée et rationnelle à ceux qui contestent la nécessité d’un tel rappel à l’ordre. Le phénomène des cafés-philo pose la question de la rareté des lieux de discussion, de confrontation, ou de simple convivialité ; mais toute confrontation demande, pour un minimum de chances de succès, un cadre préalablement défini et structuré (tel le choix des amis (amiage) sur facebook). Le café-philo permit en tout cas, comme le remarqua Éric Auzanneau, d’appréhender l’obscurantisme – qui n’est pas la simple ignorance, mais bien plutôt une relation négative au savoir, une véritable épistémophobie – et de tester arguments et techniques propres à le réduire et éventuellement réutilisables dans le champ pédagogique (la question paresseuse « à quoi ça sert ? » étant une des plus fréquentes chez les lycéens et étudiants).

  Selon le prof de philo Jean-François Robinet, une discussion peut être de caractère philosophique si elle est conduite par un philosophe cultivé et ouvert (L’Enseignement philosophique, mars-avril 1997) ; quelques conditions supplémentaires me semblent requises, qui introduisent des « variantes » par rapport au « débat-type » établi par Marc Sautet en 1992 :
- Que la discussion reste centrée sur les commencements de la philosophie : la critique de l’usage courant du langage, l’étonnement, le doute méthodique et la vérification, l’incrédulité, la relation au savoir ; ainsi l’approfondissement des uns pourra avoir une chance de cohabiter heureusement avec l’initiation des autres à la coupure platonicienne.- Que les participants disposent d’instruments parascolaires (dictionnaires, anthologies) leur offrant un tableau général de la discipline philosophique.- Certaines variantes ont été pratiquées : travail sur un texte choisi à l’avance, ou sur un thème annuel ; débats non publics où les participants sont cooptés, etc. Lorsque l’animateur est seul à connaître les complexités de l’univers philosophique, il focalise les préjugés sur les intellectuels, passe pour être « hors de la vie réelle », « perdu dans ses idées », « coupé de la société », et bien entendu « élitiste » ; cela va parfois jusqu’à la haine intellectuelle, qui n’a rien à envier à ses cousines, les haines religieuse, raciale, homophobique ou sociale.
   Lorsque les exigences philosophiques sont ignorées de tous, l’affaire tourne à la satisfaction quasi-générale, selon le principe de Sénèque le Jeune :
« Ils ne se croient raisonnables que parce qu’ils sont nombreux à déraisonner. » (cité par Augustin, La Cité de Dieu, VI, x, 1).
Dans Le Figaro du 9 septembre 1996, l’ancien ministre de la culture Philippe Douste-Blazy parla d’une « très forte demande de culture et de philosophie » mais peu avant, l’ancien Premier ministre Édouard Balladur se demanda publiquement à quoi servait la philosophie. L’ancien ministre de l’Éducation Claude Allègre s’était dit incertain de « l’utilité de cours de philosophie pédagogique » donnés aux futurs professeurs et avait ajouté :
«  des cours sur la violence, la drogue, le comportement à avoir dans les situations difficiles, les nouvelles technologies ou l’enseignement de la morale civique me paraissent beaucoup plus importants que des élucubrations philosophiques. » (Compte-rendu analytique du Sénat, 30 novembre 1998, cité dans L’Enseignement philosophique, novembre-décembre 1998).
Ce désir de philosophie en tant que « pratique intellectuelle exigeante et radicale » (Dalibor Frioux,  « Psychopathologie de la philosophie », L’Aventure humaine, n° 7, juin 1997), on peut en revanche l’espérer chez les 3 000 professeurs et 4 000 étudiants de cette discipline, car ils devraient savoir que « philosophie immédiate » est contradictio in adjecto, une contradiction entre les termes, que la médiation par les savoirs historique et scientifique, ainsi que la connaissance des grands textes, sont indispensables à l’étude de la philosophie, voire à l’éclosion du philosophe. Le grand public manifeste tout au plus la curiosité inspirée par un objet méconnu ; le café-philo est alors un divertissement,  une occasion de rencontres, parfois agréables, non un lieu de dialogue et de réflexion qui respecterait les exigences de la discipline – ou au moins amorcerait un tel respect (Jacques Bouveresse, La Demande philosophique. Que veut la philosophie et que peut-on vouloir d’elle ?, L’Éclat, 1996).

   Jacques Bouveresse, après Jacques Lacan, fit l’objet d’une exigence de compréhensibilité facile par tous, à la suite de sa leçon inaugurale au Collège de France.
La Recherche, n° 281, novembre 1995, page 5, éditorial non signé intitulé « Vulgariser la philosophie » :
   « La France est un des rares pays qui accorde un certain crédit à la philosophie. La présence de cette discipline au baccalauréat en témoigne, même si les sujets de réflexion proposés aux élèves et le type de réponse qu’on attend d’eux évoquent plutôt les exercices de rhétorique de la IIIe République.  L’intronisation de Jacques Bouveresse au Collège de France relève d’un autre rituel : répondant au vœu de Socrate, notre pays tient à entretenir un philosophe au Prytanée. C’est excellent. Mais on peut se demander si l’idée est vraiment aboutie. Car le philosophe grec ne concevait pas son art autrement qu’enraciné dans la Cité. Il parlait avec les gens. Or il faut bien l’admettre : le texte de la leçon inaugurale de Jacques Bouveresse, pourtant rédigé dans un style pur, dénué du jargon auquel nous ont habitués les Deleuze et Derrida, n’annonce pas une rencontre prochaine entre la philosophie et le peuple. Il est aussi opaque pour un scientifique même cultivé qu’un livre de mécanique quantique pour un paysan du bocage. Mais ne perdons pas espoir ! Il y a peut-être quelque chose à faire pour promouvoir l’esprit philosophique – qui vaut bien l’esprit scientifique. À La Recherche, nous ne désespérons pas de parvenir un jour à vulgariser la philosophie. ».
   Voir la réponse de Jacques Bouveresse dans La Demande philosophique, chapitre I, page 24. Je pense avoir répondu à l’argument qui identifiait l’exercice contemporain de la philosophie à l’activité de Socrate. Il n’y aurait qu’à prendre la parole pour produire, loin des « références », de la philosophie enfin « vivante ». Une philosophie (ou aussi bien une mathématique) compréhensible immédiatement par chacun serait sans consistance et d’apport intellectuel nul. Marc Sautet proclamait qu’il avait montré, contre la « corporation », que la philosophie est accessible à tous ; il commettait la faute logique de considérer comme démontré ce qui reste en question, à savoir : est-ce vraiment de la philosophie qu’élaboraient les parleurs des tavernes ? Avec cette entreprise dite de « démocratisation », le produit fini a-t-il conservé ses qualités essentielles ? Vient immanquablement à l’esprit la constatation d’André Gide :
« La valeur spécifique et individuelle cède à je ne sais quelle valeur collective, qui n’a plus de valeur intellectuelle du tout. » (Journal, 13 août 1933 – Paris : Gallimard, collection " Bibliothèque de la Pléiade ").

G /  Marc Sautet, marxiste convaincu,...

... voulait faire jouer à la philosophie, dans les cafés et surtout dans son Cabinet de philosophie, le rôle historique de moyen de transformation du monde ; « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer » (Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845).


Luc Ferry (pas encore ministre) à « Bouillon de culture », France 2, 20 décembre 1996 :
« J’ai mis cinq ans de ma vie à lire La Critique de la raison pure […] J’aurais envie que les gens comprennent bien que penser par soi-même c’est l’idéal, mais qu’il faut d’abord commencer par penser par autrui ».
Michel Onfray, initiateur en 2002 de l'Université populaire de Caen, commenta ainsi l'expérience des cafés philo :
" Faire descendre la philosophie dans la rue (une entreprise qui me passionne, ne suppose pas de devoir la mettre sur le trottoir (un tropisme aussi détestable que de l'enfermer dans un tabernacle ou un reliquaire). La nécessaire Nuit du 4 août en philosophie ne doit pas passer par la surenchère de démagogie, car les têtes philosophiques au bout d'une pique ne suffisent pas à faire une révolution... Je ne veux choisir ni l'Université de Victor Cousin, ni le café philo de Marc Sautet qui constituent, à mon avis, deux impasses pour la discipline. Ni élitisme ; ni démagogie. [...] Laisser croire à un individu que, parce qu'il aura écouté, entendu, participé ou monopolisé le débat, il aura philosophé, voilà qui relève de la forfaiture ! La pratique de la philosophie suppose un apprentissage de la philosophie — exactement comme la pratique d'un instrument de musique ou d'une langue. " (Rendre la raison populaire, Paris : Editions Autrement, 2012 ; Flammarion, collection Librio, 2013)
Les parleurs des tavernes suggèrent une lecture ironique de L’Internationale d’Eugène Pottier (« Nous ne sommes rien, soyons tout ») ; ils  renvoyèrent à Sautet, sous une forme caricaturale, le message pragmatique de John Rawls et de Richard Rorty : « la démocratie a priorité sur la philosophie » et celui, volontariste, de J.-M. Lévy-Leblond : « c’est la primauté accordée à la conscience qui développera la compétence ». Comment pourrait-on en ces lieux répandre l’instruction et favoriser « les progrès de la raison publique », selon le vœu de la Constitution de l’an I, article 22 ?

Marc Sautet au café des Phares, place de la Bastille, Paris
   

   Le civilisé ne se réduit pas au citoyen docile à la correction politique. Il est l’individu entretenant, à la différence du barbare qui vit sous le régime de la horde, de sa bande, de sa tribu ou de sa communauté, un rapport spécifique avec le passé et les œuvres de culture, comme le suggéra Pierre Kaufmann (1916-1995) dans Qu’est-ce qu’un civilisé ? (Paris : Atelier Alpha bleue, 1995 ; opuscule en quatre parties : culture et civilisation, normativité et barbarie, modèles architecturaux, l’éthique civilisatrice).



mercredi 23 mars 2016

A / LES RELIGIONS suivi de B / NOTE SUR L'OBSCURANTISME RELIGIEUX

A / LES RELIGIONS

Voir d'abord : "DIEU", LA FOI suivi de SUR FIDES ET RATIO , j'ai préféré séparer l'approche théorique (philosophique) de la foi de l'approche historique (politique) des religions ; Michel Onfray eut tort de ne pas pratiquer ainsi dans son Traité... car cela l'affaiblit.

"DIEU", LA RELIGION, DANS L'ŒUVRE DE FRÉDÉRIC NIETZSCHE

N.B. L'islam fait l'objet d'un article séparé : MAUVAISES (ET BONNES) RÉPUTATIONS DE L'ISLAM et d'articles en lien sur cette page, notamment sur les versets violents du Coran.

* * * * *

Égalitarismes narcissique, puis transitif, imposés en amour :

Narcissique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même (1). » (Lévitique, XIX, 18). À rapprocher de : « Pythagore a dit le premier : Mon ami est un autre moi-même [Porphyre, Vie de Pythagore]. N’est-ce pas dire : aime ton prochain comme toi-même ? » (Alfred de Vigny, Journal d’un poète, 20 décembre 1835).
1. Repris en Luc, X, 27 : Diliges [...] proximum tuum sicut teipsum comme réponse à Jésus ; et en Matthieu, XXII, 39 : Diliges proximum tuum sicut teipsum.(parole du seigneur).

Transitif : « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. »
(Évangile [bonne nouvelle] selon Jean, XIII, 34)

Il doit bien exister des analyses sur la signification de cette évolution.


Avertissements aimables... :

« Mon Ange ira devant toi, et t’amènera vers l’Amoréen, et le Héthien, et le Phérézien, et le Cananéen, le Hévien, et le Jébusien, et je les exterminerai. » (Exode, XXIII, 23). Cité par Michel Onfray dans son Traité d'athéologie (2005).

« Et quiconque ne chercherait pas le Seigneur, le Dieu d'Israël, devait être mis à mort, petit ou grand, homme ou femme. » (II Chroniques, XV, 13).

« Ne croyez pas que je sois venu mettre la paix sur la Terre ; je ne suis pas venu mettre la paix, mais le glaive. » (Évangile selon Matthieu, X, 34)

« Mon règne n’est pas de ce monde. » (Évangile selon Jean, XVIII, 36)

« Nous ne devons même pas être curieux de ce qu’il enseigne, puisqu’il enseigne hors de l’Église du Christ. » Cyprien de Carthage (IIIe siècle), Lettres, xxiv, 1. [traduction française ancienne et approximative]


Cinq allégories de la montagne :

« Si vous aviez de la foi gros comme une graine de sanve, vous diriez à cette montagne: Va de là à là, et elle irait. ». (Évangile selon Matthieu, XVII, 20).

« Foi céleste ! foi consolatrice ! tu fais plus que de transporter des montagnes; tu soulèves les poids accablants qui pèsent sur le cœur de l'homme ! ». (Chateaubriand, Génie du christianisme, Ière partie, livre II, chapitre ii).

« La foi ne déplace pas les montagnes, mais place les montagnes là où il n’y en a pas. ». Frédéric Nietzsche, L’Antéchrist, § 51. [voir aussi Opinions et sentences mêlées, § 225)

« La Foi soulève des montagnes ; oui : des montagnes d’absurdité. » André Gide, Feuillets d’automne, 1947. (Dans le Journal).

« Les convictions des athées et des laïcs peuvent déplacer encore plus de montagnes que la foi des croyants. »
Riss, " Crève, Charlie ! Vis, Charlie ! ", Charlie Hebdo, 6 janvier 2016.

Mystères du dogme des premiers chrétiens :

« Le fils de Dieu est mort; il faut y croire, puisque c’est absurde. Enseveli, il est ressuscité; c’est certain, puisque c’est impossible. ». Tertullien, vers 160 / vers 230, La Chair du Christ, V, 4. [Souvent déformé en Credo quia absurdum, je crois parce que c’est absurde", et attribué à Augustin.]

* * * * *

§ I / Catéchisme de 1992

§ II / Un des maux de tous les siècles

§ III / Lumières sur les religions

§ IV / Critiques post-modernes


§ I / Catéchisme de 1992 :

On verra mieux avec ces extraits en quoi consiste en principe la foi catholique ; après, les croyants en prennent et en laissent, évidemment.


LISTE DES SIGLES
« 1, 1, 2, 3, II. Inspiration et vérité de la Sainte Écriture

" 105 Dieu est l’Auteur de l’Écriture Sainte." La vérité divinement révélée, que contiennent et présentent les livres de la Sainte Écriture, y a été consignée sous l’inspiration de l’Esprit Saint ". [C'est là qu'on a besoin d'une foi infinie...]

" Notre Sainte Mère l’Église, de par sa foi apostolique, juge sacrés et canoniques tous les livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, puisque [sic : belle "logique" circulaire], rédigés sous l’inspiration de l’Esprit Saint, ils ont Dieu pour auteur et qu’ils ont été transmis comme tels à l’Église elle-même " (Dei Verbum 11).

[DEI VERBUM, 1965, CHAPITRE III : 

L’inspiration de la Sainte Écriture et son interprétation
11. Inspiration et vérité de la Sainte Écriture
Les réalités divinement révélées, que contiennent et présentent les livres de la Sainte Écriture, y ont été consignées sous l’inspiration de l’Esprit Saint. Notre sainte Mère l’Église, de par la foi apostolique, tient pour sacrés et canoniques tous les livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, puisque, rédigés sous l’inspiration de l’Esprit Saint (cf. Jn 20, 31 ; 2 Tm 3, 16 ; 2 P 1, 19-21 ; 3, 15-16), ils ont Dieu pour auteur et qu’ils ont été transmis comme tels à l’Église elle-même [Conc. Vat. I, Const. dogm. De fide cath. chap. 2, Sur la Révélation : Denz. 1787 (3006). – Comm. biblique, décret 18 juin 1915 : Denz. 2180 (3629) ; EB 420 (Enchir. Bibl.). – Sacrée Congrégation du Saint Office, Épître du 22 décembre 1923 : EB 499.] ]
* * *
106 Dieu a inspiré les auteurs humains des livres sacrés. " En vue de composer ces livres sacrés, Dieu a choisi des hommes auxquels il eut recours dans le plein usage de leurs facultés et de leurs moyens, pour que, lui-même agissant en eux et par eux, ils missent par écrit, en vrais auteurs, tout ce qui était conforme à son désir, et cela seulement " (Dei Verbum 11).

107 Les livres inspirés enseignent la vérité. " Dès lors, puisque toutes les assertions des auteurs inspirés ou hagiographes doivent être tenues pour assertions de l’Esprit Saint, il faut déclarer que les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consignée pour notre salut dans les Lettres sacrées " (Dei Verbum 11).

108 Cependant, la foi chrétienne n’est pas une " religion du Livre ". Le christianisme est la religion de la " Parole " de Dieu, " non d’un verbe écrit et muet, mais du Verbe incarné et vivant " (S. Bernard, hom. miss. 4, 11 : Opera, ed. J. Leclercq-H. Rochais, v. 4 [Romae 1966] p. 57). Pour qu’elles ne restent pas lettre morte, il faut que le Christ, Parole éternelle du Dieu vivant, par l’Esprit Saint nous " ouvre l’esprit à l’intelligence des Écritures " (Luc 24, 45). "

« 1, 1, 2, 3, III. L’Esprit Saint, interprète de l’Écriture
Les sens de l’Écriture

115 Selon une ancienne tradition, on peut distinguer deux sens de l’Écriture : le sens littéral et le sens spirituel, ce dernier étant subdivisé en sens allégorique, moral et anagogique. La concordance profonde des quatre sens assure toute sa richesse à la lecture vivante de l’Écriture dans l’Église :

116 Le sens littéral. C’est le sens signifié par les paroles de l’Écriture et découvert par l’exégèse qui suit les règles de la juste interprétation " Tous les sens de la Sainte Ecriture trouvent leur appui dans le sens littéral " (S. Thomas d’Aquin, Somme th. 1, 1, 10, ad 1).

117 Le sens spirituel. Grâce à l’unité du dessein de Dieu, non seulement le texte de l’Écriture, mais aussi les réalités et les événements dont il parle peuvent être des signes.

1. Le sens allégorique. Nous pouvons acquérir une compréhension plus profonde des événements en reconnaissant leur signification dans le Christ ; ainsi, la traversée de la Mer Rouge est un signe de la victoire du Christ, et ainsi du Baptême (cf. 1 Cor 10, 2).

2. Le sens moral. Les événements rapportés dans l’Écriture peuvent nous conduire à un agir juste. Elles ont été écrites " pour notre instruction " (1 Cor 10, 11 ; cf. He 3 – 4, 11).

3. Le sens anagogique. Nous pouvons voir des réalités et des événements dans leur signification éternelle, nous conduisant (en grec : anagoge) vers notre Patrie. Ainsi, l’Église sur terre est signe de la Jérusalem céleste (cf. Apocalypse, 21, 1 – 22, 5).

118 Un distique médiéval résume la signification des quatre sens :

[Littera gesta docet, quid credas allegoria,
Moralis quid agas, quo tendas anagogia
.]
Le sens littéral enseigne les événements, l’allégorie ce qu’il faut croire,
le sens moral ce qu’il faut faire, l’anagogie vers quoi il faut tendre.
(Augustin de Dacie [mort en 1282], Rotulus pugillaris, I : éd. A. Walz, Angelicum 6 [1929] 256). »

« 1, 1, 2, 3, IV. Le Canon des Écritures

120 C’est la Tradition apostolique qui a fait discerner à l’Église quels écrits devaient être comptés dans la liste des Livres Saints (cf. Dei Verbum 8, 3). Cette liste intégrale est appelée " Canon " des Écritures. Elle comporte pour l’Ancien Testament 46 (45, si l’on compte Jr et Lm ensemble) écrits et 27 pour le Nouveau (cf. DS [Denzinger-Schönmetzer, Enchiridion Symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum] 179 ; 1334-1336 ; 1501-1504) :

Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome, Josué, Juges, Ruth, les deux livres de Samuel, les deux livres des Rois, les deux livres des Chroniques, Esdras et Néhémie, Tobie, Judith, Esther, les deux livres des Maccabées, Job, les Psaumes, les Proverbes, l’Ecclésiaste, le Cantique des Cantiques, la Sagesse, l’Ecclésiastique, Isaïe, Jérémie, les Lamentations, Baruch, Ezéchiel, Daniel, Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habaquq, Sophonie, Agée, Zacharie, Malachie pour l’Ancien Testament ; [...]

" 121 L’Ancien Testament est une partie inamissible [qui ne peut être perdue] de l’Écriture Sainte. Ses livres sont divinement inspirés et conservent une valeur permanente (cf. Dei Verbum 14) car l’Ancienne Alliance n’a jamais été révoquée. ".

[ DEI VERBUM, 1965, CHAPITRE IV : L’Ancien Testament
14. L’histoire du salut dans les livres de l’Ancien Testament
Dieu, projetant et préparant en la sollicitude de son amour extrême le salut de tout le genre humain, se choisit, selon une disposition particulière, un peuple auquel confier les promesses. En effet, une fois conclue l’Alliance avec Abraham (cf. Gn 15, 18) et, par Moïse, avec le peuple d’Israël (cf. Ex 24, 8), Dieu se révéla, en paroles et en actions, au peuple de son choix, comme l’unique Dieu véritable et vivant ; de ce fait, Israël fit l’expérience des « voies » de Dieu avec les hommes, et, Dieu lui-même parlant par les prophètes, il en acquit une intelligence de jour en jour plus profonde et plus claire, et en porta un témoignage grandissant parmi les nations (cf. Ps 21, 28-29 ; 95, 1-3 ; Is 2, 1- 4 ; Jr 3, 17). L’économie du salut, annoncée d’avance, racontée et expliquée par les auteurs sacrés, apparaît donc dans les livres de l’Ancien Testament comme la vraie Parole de Dieu ; c’est pourquoi ces livres divinement inspirés conservent une valeur impérissable : « Car tout ce qui a été écrit l’a été pour notre instruction, afin que par la patience et la consolation venant des Écritures, nous possédions l’espérance » (Rm 15, 4). ]

« 2, 2, 1, 3, V. Le sacrifice sacramentel : action de grâce, mémorial, présence
La présence du Christ par la puissance de sa Parole et de l’Esprit Saint

" 1374 Le mode de présence du Christ sous les espèces eucharistiques est unique. Il élève l’Eucharistie au-dessus de tous les sacrements et en fait " comme la perfection de la vie spirituelle et la fin à laquelle tendent tous les sacrements " (S. Thomas d’Aquin, Somme théologique III, 73, 3). Dans le très saint sacrement de l’Eucharistie sont " contenus vraiment, réellement et substantiellement le Corps et le Sang conjointement avec l’âme et la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ, et, par conséquent, le Christ tout entier " (Concile de Trente [1545-1563] : Denzinger-Schönmetzer, Enchiridion Symbolorum et Definitionum (1854), 1651). " Cette présence, on la nomme ‘réelle’, non à titre exclusif, comme si les autres présences n’étaient pas ‘réelles’, mais par excellence parce qu’elle est substantielle, et que par elle le Christ, Dieu et homme, se rend présent tout entier " (Mysterium Fidei, 1965, 39 [In Epist. 2 ad Timoth. homil. 2, 4; Patrologie Grecque 62, 612]). " (Catéchisme de l'Église Catholique, 1992 ; j'ai un peu éclairci les abréviations...).


§ II / Un des maux de tous les siècles :

« Tant est grand le pouvoir qu’a la religion d’inciter au mal. ». Lucrèce (Titus Lucretius Carus, vers -99 / vers -55), De la nature des choses [De rerum natura, I, 101 : " tantum religio potuit suadere malorum "]

« Notre religion est faite pour extirper les vices; elle les couvre, les nourrit, les incite. ». Michel de Montaigne, Essais, II, xii, page 444 de l'édition Villey/PUF/Quadrige.

« La croyance d’un Dieu fait et doit faire presque autant de fanatiques que de croyants. Partout où l’on admet un Dieu, il y a un culte; partout où il y a un culte, l’ordre naturel des devoirs moraux est renversé, et la morale corrompue. Tôt ou tard, il vient un moment où la notion qui a empêché de voler un écu fait égorger cent mille hommes. Belle compensation ! ». Denis Diderot, lettre à Sophie Volland, 6 octobre 1765.

« Si forte est la violence de dogmes religieux tôt inculqués, qu’elle peut étouffer la conscience morale et finalement toute pitié et toute humanité. »
Arthur Schopenhauer, Sur la religion, Paralipomena et parerga, volume II, chapitre XV, § 174.


§ III / Lumières sur les religions :

§ III / a) MONTESQUIEU :

« Tu me demandes s'il y a des Juifs en France ? Sache que, partout où il y a de l'argent, il y a des Juifs. Tu me demandes ce qu'ils y font ? Précisément ce qu'ils font en Perse : rien ne ressemble plus à un Juif d'Asie qu'un Juif européen.
Ils font paraître chez les Chrétiens, comme parmi nous, une obstination invincible pour leur religion, qui va jusqu'à la folie.
La religion juive est un vieux tronc qui a produit deux branches qui ont couvert toute la Terre : je veux dire le Mahométisme et le Christianisme ; ou plutôt c'est une mère qui a engendré deux filles, qui l'ont accablée de mille plaies : car, en fait de religions, les plus proches sont les plus grandes ennemies. [...] Les Juifs se regardent donc comme la source de toute sainteté et l'origine de toute religion. Ils nous regardent, au contraire, comme des hérétiques, qui ont changé la Loi, ou plutôt comme des Juifs rebelles. ». Lettres persanes, lettre LX.

ROUSSEAU :

« Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu’elle n’en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves; ils le savent et ne s’en émeuvent guère. ». Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, 1762, IV, 8.

« Bayle a très bien prouvé que le fanatisme est plus pernicieux que l'athéisme, et cela est incontestable ; mais ce qu'il n'a eu garde de dire, et qui n'est pas moins vrai, c'est que le fanatisme, quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui élève le cœur de l'homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus: au lieu que l'irréligion, et en général l'esprit raisonneur et philosophique, attache à la vie, effémine, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l'intérêt particulier dans l'abjection du moi humain, et sape ainsi à petit bruit les vrais fondements de toute société ; car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose, qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé.

Si l'athéisme ne fait pas verser le sang des hommes, c'est moins par amour pour la paix que par indifférence pour le bien : comme que tout aille, peu importe au prétendu sage, pourvu qu'il reste en repos dans son cabinet. Ses principes ne font pas tuer les hommes, mais ils les empêchent de naître, en détruisant les mœurs qui les multiplient, en les détachant de leur espèce, en réduisant toutes leurs affections à un secret égoïsme, aussi funeste à la population qu'à la vertu. L'indifférence philosophique ressemble à la tranquillité de l'État sous le despotisme ; c'est la tranquillité de la mort : elle est plus destructive que la guerre même. »
Émile, ou De l'Éducation, 1762, livre IV.


§ III / b) VOLTAIRE

Questions sur l'Encyclopédie, 1771 :

III / b) 1 :

« Je pense avec vous [d'Holbach, auteur du Système de la nature, 1770] que le fanatisme est un monstre mille fois plus dangereux que l'athéisme philosophique. Spinoza n'a pas commis une seule mauvaise action : Chastel et Ravaillac, tous deux dévots, assassinèrent Henri IV. »
"Dieu, dieux", section VI.

« Ce qui distingue les Juifs des autres nations, c’est que leurs oracles sont les seuls véritables: il ne nous est pas permis d’en douter. Ces oracles, qu’ils n’entendent que dans le sens littéral, leur ont prédit cent fois qu’ils seraient les maîtres du monde: cependant ils n’ont jamais possédé qu’un petit coin de terre pendant quelques années; ils n’ont pas aujourd’hui un village en propre.Ils doivent donc croire, et ils croient en effet qu’un jour leurs prédictions s’accompliront, et qu’ils auront l’empire de la Terre.
Ils sont le dernier de tous les peuples parmi les musulmans et les chrétiens, et ils se croient le premier. Cet orgueil dans leur abaissement est justifié par une raison sans réplique; c’est qu’ils sont réellement les pères des chrétiens et des musulmans. Les religions chrétienne et musulmane reconnaissent la juive pour leur mère; et, par une contradiction singulière, elles ont à la fois pour cette mère du respect et de l’horreur. »
"Juifs", section I.

« On entend aujourd'hui par fanatisme une folie religieuse, sombre et cruelle. C'est une maladie de l'esprit qui se gagne comme la petite vérole. Les livres la communiquent beaucoup moins que les assemblées et les discours. On s'échauffe rarement en lisant : car alors on peut avoir le sens rassi. Mais quand un homme ardent et d'une imagination forte parle à des imaginations faibles, ses yeux sont en feu, et ce feu se communique ; ses tons, ses gestes, ébranlent tous les nerfs des auditeurs. Il crie : " Dieu vous regarde, sacrifiez ce qui n'est qu'humain ; combattez les combats du Seigneur : " et on va combattre.
Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère.
[...]
Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c'est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l'esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu'ils doivent entendre.
Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »
"Fanatisme", section II.


III / b) 2 : « [...] Dès que les Européens eurent franchi le cap de Bonne-Espérance, la propagande se flatta de subjuguer tous les peuples voisins des mers orientales, et de les convertir. On ne fit plus le commerce d’Asie que l’épée à la main ; et chaque nation de notre Occident fit partir tour à tour des marchands, des soldats et des prêtres.

 Gravons dans nos cervelles turbulentes ces mémorables paroles de l’empereur Young-tching, quand il chassa tous les missionnaires jésuites et autres de son empire ; qu’elles soient écrites sur les portes de tous nos couvents : “ Que diriez-vous si nous allions, sous le prétexte de trafiquer dans vos contrées, dire à vos peuples que votre religion ne vaut rien, et qu’il faut absolument embrasser la nôtre ? ”

C'est là cependant ce que l'Église latine a fait par toute la Terre. Il en coûta cher au Japon ; il fut sur le point d’être enseveli dans les flots de son sang, comme le Mexique et le Pérou.

Il y avait dans les îles du Japon douze religions qui vivaient ensemble très paisiblement. Des missionnaires arrivèrent de Portugal ; ils demandèrent à faire la treizième ; on leur répondit qu'ils seraient les très bien venus, et qu'on n'en saurait trop avoir.

Voilà bientôt des moines établis au Japon avec le titre d'évêques. À peine leur religion fut-elle admise pour la treizième qu'elle voulut être la seule. [...] Bientôt la religion chrétienne fut proscrite. Les missionnaires s'humilièrent, demandèrent pardon, obtinrent grâce, et en abusèrent.

Enfin, en 1637, les Hollandais ayant pris un vaisseau espagnol qui faisait voile du Japon à Lisbonne, ils trouvèrent dans ce vaisseau des lettres d'un nommé Moro, consul d'Espagne à Nagazaki. Ces lettres contenaient le plan d'une conspiration des chrétiens du Japon pour s'emparer du pays. On y spécifiait le nombre des vaisseaux qui devaient venir d'Europe et d'Asie appuyer cette entreprise.

Les Hollandais ne manquèrent pas de remettre les lettres au gouvernement. On saisit Moro ; il fut obligé de reconnaître son écriture, et condamné juridiquement à être brûlé.

Tous les néophytes des jésuites et des dominicains prirent alors les armes, au nombre de trente mille. Il y eut une guerre civile affreuse. Ces Chrétiens furent tous exterminés.

Les Hollandais, pour prix de leur service, obtinrent seuls, comme on sait, la liberté de commercer au Japon, à condition qu'ils n'y feraient jamais aucun acte de christianisme ; et depuis ce temps ils ont été fidèles à leur promesse.

Qu’il me soit permis de demander à ces missionnaires quelle était leur rage, après avoir servi à la destruction de tant de peuples en Amérique, d’en aller faire autant aux extrémités de l’Orient, pour la plus grande gloire de Dieu ?

S'il était possible qu'il y eût des diables déchaînés de l'enfer pour venir ravager la Terre, s'y prendraient-ils autrement ? Est-ce donc là le commentaire du contrains-les d'entrer ? [Compelle intrare, Luc, XIV, 23] est-ce ainsi que la douceur chrétienne se manifeste ? est-ce là le chemin de la vie éternelle ?

Lecteurs, joignez cette aventure à tant d'autres, réfléchissez et jugez. »
"Japon".



III / b) 3 :

Marquis de SADE : « Ce n’est plus ni aux genoux d’un être imaginaire, ni à ceux d’un vil imposteur, qu’un républicain doit fléchir; ses uniques dieux doivent être maintenant le courage et la liberté. Rome disparut dès que le christianisme s’y prêcha; et la France est perdue s’il s’y révère encore. »
La Philosophie dans le boudoir, V, "Français, encore un effort si vous voulez être républicain", " La religion ", Paris: Gallimard, 1998, édition Jean Deprun, collection " Bibliothèque de la Pléiade ".



§ IV / Critiques post-modernes :

« La croyance prolongée en une entité divine manifestement absente provoquait en eux [les saints] des phénomènes d’abrutissement incompatibles à long terme avec le maintien d’une civilisation technologique. »
Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, DANIEL 24,6, Paris: Fayard, 2005.

Dans le Traité d'athéologie de Michel Onfray, il est plutôt question de politique que d'athéisme stricto sensu. Onfray va même, horresco referens, jusqu'à écrire (Quatrième partie "Théocratie", II "Au service de la pulsion de mort", § 1 "Les indignations sélectives") que :

« Si tous ces représentants de leur Dieu unique sur Terre optaient pour la paix, l'amour, la tolérance : d'abord on l'aurait su et vu, ensuite, et alors, on aurait pu soutenir les religions dans leur principe [sic], puis se contenter de condamner l'usage qu'en font les mauvais, les méchants. »




« 2e partie, « Monothéismes », I « Tyrannies et servitude des arrière-mondes », 3 La kyrielle des interdits. « Les religions monothéistes ne vivent que de prescriptions et d'invitations : faire et ne pas faire, dire et ne pas dire, penser et ne pas penser, agir et ne pas agir. Interdit et autorisé, licite et illicite, d'accord et pas d'accord, les textes religieux abondent en codifications existentielles, alimentaires, comportementales, rituelles, et autres ...[…] Les Évangiles n'interdisent ni le vin ni le porc, ni aucuns aliments, pas plus qu'ils n'obligent à porter des vêtements particuliers. L'appartenance à la communauté chrétienne suppose l'adhésion au message évangélique, pas aux détails de prescription maniaque. Il ne viendrait pas à l'idée d'un chrétien d'interdire le sacerdoce à un individu contrefait, aveugle, boiteux, défiguré, difforme, bossu, malingre comme Yahvé demande à Moïse d'y veiller pour quiconque envisage le culte comme profession  Lévitique (XXI, 16) . En revanche, Paul conserve la manie du licite et de l'illicite sur le terrain sexuel. […] Juifs et musulmans obligent à penser Dieu dans chaque seconde de la vie quotidienne. Du réveil au coucher, en passant par les heures de prière, ce qu'il faut ou non manger, la manière de se vêtir, aucun comportement, même le plus insignifiant a priori, n'est libre d'interprétation. Pas de jugement personnel ou d'appréciation individuelle : obéissance et soumission. »

II « Autodafés de l'intelligence », § 2, « Le Livre contre les livres » :
« Les chrétiens donnent le ton avec Paul de Tarse qui appelle, dans les Actes des apôtres (XIX, 19), à brûler les manuscrits dangereux. » [En fait il n'appelle pas, il raconte seulement : Multi autem ex his, qui fuerant curiosa sectati, conferentes libros combusserunt coram omnibus; et computaverunt pretia illorum et invenerunt argenti quinquaginta milia.]
II, § 3, Haine de la science« Le refus des Lumières caractérise les religions monothéistes : elles chérissent les nuits mentales utiles pour entretenir leurs fables. »
II, § 5, Une ontologie boulangère. « L'Église des premières heures croit à ce miracle. Celles des dernières aussi. Le Catéchisme de l'Église catholique — version XXIe siècle ... — affirme toujours la présence réelle du Christ dans les espèces eucharistiques (article 1373 [sic pour 1374]). suivent, pour légitimer cette fable, des références au concile de Trente, à la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin, aux Mystères de la Foi — étiqueté numéro 39 par l'Église — et autres textes de saint Jean Chrysostome — [...] L'Église de toujours croit à la présence réelle du corps et du sang du Christ dans le pain du boulanger et le nectar du viticulteur. »
Onfray n'a pas compris l'indication de la note 39 de la Lettre encyclique de Paul VI (Mysterium Fidei, 1965), y voyant une numérotation des mystères ... lol

4e partie, « Théocratie »,
I, « Petite théorie du prélèvement », § 4, « Une logique du prélèvement » :
«  Hypothèse : le décalogue vaut comme invite locale, sectaire et communautaire. Sous-entendu « toi, juif, tu ne tueras pas de juifs ». Le commandement joue un rôle architectonique pour que vive et survive la communauté. En revanche, tuer les autres, les non-juifs, les goys — le mot signale deux mondes irréductibles — le forfait n'est pas vraiment tuer, du moins cela ne relève plus des dix commandements. L'impératif de ne pas enlever la vie cesse d'être catégorique et devient hypothétique. Il ne fonde pas l'universel, mais entretient le particulier. Yahvé parle à son peuple élu et n'a aucune considération pour les autres. La Torah invente l'inégalité éthique, ontologique et métaphysique des races. »
I, § 7, « Allah n'est pas doué pour la logique » :
« L'interdit juif de tuer et simultanément l'éloge de l'holocauste par les mêmes ; l'amour du prochain chrétien et, en même temps, la légitimation de la violence par la colère prétendument dictée par Dieu, voilà deux problèmes spécifiquement bibliques. Et il en va de même avec le troisième livre monothéiste, le Coran, lui aussi chargé de potentialités monstrueuses. »

II, « Au service de la pulsion de mort », § 1, « Les indignations sélectives » :
« Si les rabbins interdisaient qu'on puisse être juif et massacrer, coloniser, déporter des populations au nom de leur religion [...] Aujourd'hui, le grand rabbinat de Jérusalem fustige le terroriste palestinien bardé d'explosifs dans la rue de Jaffa, mais fait silence sur l'assassinat des habitants d'un quartier de Cisjordanie détruit par les missiles de Tsahal. [...] les plus hautes instances de l'islam mondial dénoncent les crimes du colonialisme, de l'humiliation et de l'exploitation que le monde occidental leur (a) fait subir, mais se réjouissent d'un djihad planétaire mené sous les auspices d'Al- Qaïda. Fascinations pour la mort des goys, des mécréants et des infidèles, — les trois [monothéismes] considérant d'ailleurs l'athée comme leur seul ennemi commun ! »

4e partie, « Théocratie », II, « Au service de la pulsion de mort », § 2, "L'invention juive de la guerre sainte" :
« À tout seigneur tout honneur. Les juifs inventent le monothéisme, ils inventent tout ce qui va avec. Le droit divin et son corrélat obligé : le peuple élu exhaussé, les autres peuples enfoncés, logique cohérente ; mais aussi, et surtout, la force divine nécessaire à l'appui de ce droit venu du Ciel : car le bras armé permet son efficacité sur terre. [...] Un Dieu unique, belliqueux, militaire, impitoyable, menant le combat sans merci, capable d'exterminer les ennemis sans état d'âme, galvanisant ses troupes, voilà Yahvé, dont le modèle relève — comme Mahomet — du chef de guerre tribal obtenant du galon cosmique.
[...] Peu importe ces Cananéens, Dieu a décidé de leur extermination : " je les exterminerai ", dit-il (Ex. XXIII, 23).
Pour conquérir la Palestine, Dieu utilise les grands moyens. En termes polémologiques contemporains, disons qu'il invente la guerre totale. Il ouvre la mer en deux — tant qu'à faire ... —, y noie une armée entière — pas de demi-mesure ! — arrête le soleil pour que les Hébreux aient le temps d'exterminer leurs ennemis amorites (Jos. X, 12-14) — amour du prochain, quand tu nous tiens ... —
[...] Humain tant qu'il ne s'agit pas de Cananéens, il peut proposer l'évitement du combat et offrir à la place l'esclavage, signe de bonté et d'amour. Aux Palestiniens, il promet la destruction totale - la guerre sainte selon l'expression terrifiante et hypermoderne (*) du livre de Josué (VI,21). [...] Dans les yeshivas, on travaille à la mémoire de ces passages auxquels ont ne change pas une virgule, pas plus qu'on ne touche à un cheveu de Yahvé. La Torah propose la première version occidentale des nombreux arts de la guerre publiés au fil des siècles... »


Michel Onfray, Traité d'athéologie - Physique de la métaphysique, Paris : Grasset, 2005. Réédité en 2006 en collection "Le Livre de Poche", n° 30 637.

* Cette expression " terrifiante et hypermoderne " ne se trouve pas dans le livre de Josué. Voir cependant I Samuel, XV, 3, pour l'ordre d'extermination de la tribu d'Amalek.

* * * * *

DIEU EST MORT :

« Annoncez que le grand Pan est mort […] Thamus: le grand Pan est mort. »
Plutarque, Traité de la cessation des oracles, 419c.

« Dieu est un Dieu caché. »
Blaise Pascal, Pensées, Léon Brunschviq (Br) 242.

« La nature est telle, qu’elle marque partout un Dieu perdu, et dans l’homme, et hors de l’homme, et une nature corrompue. »
Blaise Pascal, Pensées, Br 333. Des chrétiens ont dit depuis que tout est dans la nature, mais que, la nature étant déchue, tout n'y est pas selon Dieu.

« Le sentiment que Dieu lui-même est mort […]. »
Georg W. F. Hegel, Foi et savoir, Conclusion.



B / NOTE SUR L'OBSCURANTISME RELIGIEUX


B / 1 : OBSCURANTISME n. m. XIXe siècle. Dérivé d'obscurant, participe présent de l'ancien verbe obscurer, « plonger dans l'obscurité ».
"Attitude attribuée à ceux que l'on soupçonne d'hostilité au progrès, au libre exercice de la raison, à la diffusion de l'instruction et du savoir." (Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition)


Dès le début du christianisme, le désir de connaissance est dévalorisé. « La science ? elle sera abolie. » trouve-t-on dans la 1ère Épître aux Corinthiens (XIII, 8).
Condorcet : " Le mépris des sciences humaines était un des premiers caractères du christianisme. Il avait à se venger des outrages de la philosophie ; il craignait cet esprit d’examen et de doute, cette confiance en sa propre raison, fléau de toutes les croyances religieuses. La lumière des sciences naturelles lui était même odieuse et suspecte ; car elles sont très dangereuses pour le succès des miracles ; et il n’y a point  de religion qui ne force ses sectateurs à dévorer quelques absurdités physiques. Ainsi le triomphe du christianisme fut le signal de l’entière décadence, et des sciences, et de la philosophie. " (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, Cinquième époque)
La valorisation de la confusion aux dépens de la connaissance se manifeste dans ce verset de Paul :
« Il n'y a plus ni juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. » (Épître aux Galates, III, 28) ; verset qui annonce les égarements de la théorie du genre : " Quand l'homophobie n'existera plus, l'étiquetage 'homosexuel" ne voudra plus rien dire. " (Vincent Cespedes).

De Jésus rien n’est rapporté concernant la philosophie, mais pour Paul, c’est
« ce vain leurre [inanis fallacia] qui s’inspire de la tradition humaine et des éléments du monde, mais non du Christ » (Épître aux Colossiens, II, 8).
Plus tard, la philosophie sera considérée comme la servante (ancilla) de la théologie. « L’Église primitive, c’est bien connu, luttait contre les "intelligents", en faveur des "pauvres en esprit" : comment aurait-on pu attendre d'elle une guerre intelligente contre la passion ? » (Frédéric Nietzsche, Crépuscule des Idoles, (5 "La morale, une anti-nature), § 1).

À noter cependant cette appréciation inattendue de Nietzsche :

« Le philosophe a à dire comme le Christ, " Ne jugez point ! " et la dernière différence entre les têtes philosophiques et les autres serait que les premiers veulent être justes, les derniers voulant être juges. » [Der Philosoph hat also zu sagen, wie Christus, „ richtet nicht ! “ und der letzte Unterschied zwischen den philosophischen Köpfen und den andern wäre der, dass die ersten gerecht sein wollen, die andern Richter sein wollen.] Opinions et sentences mêlées (1879), § 33.

Par la suite, le christianisme échappa bien mieux que les autres religions monothéistes à l'obscurantisme. L'injonction de Cyprien (IIIe siècle) , « Nous ne devons même pas être curieux de ce qu’il enseigne, puisqu’il enseigne hors de l’Église du Christ » (Lettres, xxiv, 1 ; traduction ancienne et approximative), ne fut guère suivie. Augustin, dans sa Cité de Dieu, recommandait de juger des choses mêmes (XIX, iii, 2). Le droit canon, inspiré du droit romain, a influencé le droit constitutionnel ; on connaît l'adage Quod omnes tangit ..., ce qui touche tous doit être approuvé par tous. Voir Brian Tierney, Religion, Law and the Growth of Constitutional Thought, 1150-1650, Cambridge University Press, 1982.


Ce que l'on doit à la chrétienté (e. g. le droit canon, ébauche du droit constitutionnel) est entremêlé avec tout ce que l'on doit aux Romains et aux Grecs. Notre langue et notre littérature en témoignent, notamment le théâtre de Racine. La seule pièce d'inspiration chrétienne de Corneille (Polyeucte) était ratée. Il y a certes de grands auteurs français chrétiens, Pascal, Bossuet, Malebranche, Chateaubriand, Bernanos, mais de plus grands encore auteurs non chrétiens, Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine, Voltaire, Diderot, Hugo, Flaubert, Rimbaud, Gide et alii.


* * * * *

§ B / 2 : Il y a une dose certaine de rationalisme dans le christianisme, puisque c'est la seule religion qui a ressenti "en interne" le besoin d'une preuve de l'existence du dieu, et a longtemps cherché une telle preuve.

Les deux autres religions monothéistes sont très obscurantistes, cela se manifeste par l'archaïsme figé de leurs rites (dont l'abattage rituel des animaux) et interdits (sans parler du dogme juif de la Terre promise, qui produit les effets désastreux que l'on sait au Moyen-Orient).


L'importance accordée à l'enseignement, notamment avec la création des Universités, puis avec les Frères des écoles chrétiennes (Lasalliens), les Jésuites et les Oratoriens, à un enseignement qui ne se réduise pas à la lecture et mémorisation des textes sacrés (comme dans les sinistres écoles coraniques), et assez souvent de haut niveau scientifique, achève de faire du christianisme une religion relativement ouverte sur la culture et qui a su non seulement créer, mais aussi entretenir ces Universités (supprimées par la Révolution au profit des grandes écoles ; rétablies au cours du XIXe siècle).


S'est posé récemment la question politique des racines chrétiennes de notre civilisation, et de leur poids face à l'immense apport gréco-latin. L'égalité des droits est pré-chrétienne :
« Périclès : Parce que notre régime sert les intérêts de la masse des citoyens et pas seulement ceux d’une minorité, on lui donne le nom de démocratie […] Nous sommes tous égaux devant la loi […] nous nous gouvernons dans un esprit de liberté […] nous obéissons aux lois. » (Thucydide, vers -460 / -400, La Guerre du Péloponnèse, II, 37-39).
Hannah Arendt, dans What is Freedom ?, attribuait à tort la priorité de la découverte du conflit intérieur entre la raison et la volonté à Paul de Tarse (Romains, VII, 15) alors que la connaissance de ce conflit est attestée chez les Grecs anciens (Euripide, Médée, 1077-1080) et les Latins (Ovide, Métamorphoses, VII, 20).

Outre les éléments positifs mentionnés plus haut (souci d'une preuve, enseignement), on retient la très forte inspiration chrétienne (volontaire ou obligatoire ?) en architecture, en peinture et en musique. En revanche, des concepts théologiques controversés tels que la Révélation, la Résurrection, l'Immaculée-Conception, le libre-arbitre (pour exonérer le dieu de l'existence du mal), les grâces efficace ou suffisante, ou encore l'infaillibilité pontificale (concile Vatican I, 1870), ne sont qu'à usage religieux interne, sans apport réel à notre civilisation européenne., et en aucun cas des " valeurs ". À la vertu théologale de charité, la civilisation oppose l'exigence de justice.

À noter les mésaventures du comte Georges-Louis de Buffon, le Galilée français :
« J’abandonne ce qui dans mon livre [Histoire de la Terre] regarde la formation de la Terre, et en général tout ce qui pourrait être contraire à la narration de Moïse [la Genèse], n’ayant présenté mon hypothèse sur la formation des planètes que comme une pure supposition philosophique. »Réponse du comte Georges-Louis de Buffon à MM. Les Députés et Syndic de la Faculté de Théologie, 12 mars 1751.
Je n'ignore pas non plus l'Index Librorum prohibitorum, dans lequel figurent notamment les Essais de Montaigne, pour sa grande liberté de langage et parce qu'à la fin de ces Essais il recommande non son âme, mais sa vieillesse, non au dieu chrétien mais à Apollon, ce qui est fort !! Index aussi pour Rabelais ; mais justement, cet Index est, involontairement, le témoin de la vitalité intellectuelle du monde chrétien. Galilée fut certes condamné en 1633, mais il avait reçu précédemment le soutien d'un pape et de plusieurs ecclésiastiques. La condamnation de Buffon en 1751 trouva moins de défenseurs du condamné.

Le christianisme chercha longtemps des preuves de cette existence divine (Anselme de Cantorbéry, Descartes, Malebranche, Fénelon) ; comme la preuve, dans un sens comme dans l'autre, est impossible (on le sait depuis Henri Oldenburg et David Hume), il y renonça, comme les athées ont renoncé à chercher la preuve logique de l'inexistence. Rien n'indiquait la persistance de la recherche d'une telle preuve dans l'encyclique "Foi et raison", Fides et ratio, de Jean-Paul II du 15 octobre 1998, publiée en traduction française par la Documentation catholique, n° 2191, 1er novembre 1998, pages 901-942. Reste que actor incubit probatio, la charge de la preuve est sur celui qui affirme.

* * * * *

Il y a évidemment de l'obscurantisme dans toutes les religions monothéistes, puisqu'elles ferment la question cosmologique de l'histoire de l'Univers, depuis 13,7 milliards d'années, par une réponse (création divine) qui n'en est pas une, et que les récits de la Genèse et des miracles de Jésus dans les Évangiles sont devenus invraisemblables pour les individus instruits d'aujourd'hui ; elles sont toutes, comme par hasard, nées dans cette même petite zone géographique du Moyen-Orient, l'axe Nazareth-Jérusalem-Bethléem-Hébron-Médine-La Mecque, et dans des sociétés alors fortement ignorantes et obscurantistes ; on ne peut imaginer ni Abraham, ni Moïse, ni Jésus, ni Mahomet prêchant à Athènes ou à Rome face à Hérodote, Diogène de Sinope, Protagoras, Socrate, Aristote, Archimède, Lucrèce ou Cicéron.

Lors de la naissance du christianisme, l'instruction, la culture et le savoir (mathématiques, sciences exactes, droit, histoire, arts, philosophie) avaient fortement progressé en Grèce et à Rome. C'est à sa rencontre précoce avec cette immense culture gréco-latine que la religion chrétienne doit de n'être pas totalement obscurantiste. Les œuvres des Pères de l'Église (éditées dans la célèbre collection des Sources chrétiennes) présentent un grand intérêt, même pour les incroyants. La religion chrétienne eut la chance de se confronter dès ses débuts à la culture gréco-latine et s'en imprégna au cours des siècles, alors que les autres religions n'eurent qu'un contact tardif et limité avec l'œuvre d'Aristote (Moïse Maïmonide pour les juifs, Averroès pour les musulmans, tous deux au XIIe siècle).

Alfred de Vigny nota :
« Le Coran arrête toute science et toute culture ; le vrai mahométan ne lit rien, parce que tout ce qui n’est pas dans le Coran est mauvais et qu’il renferme tout. – Les arts lui sont interdits parce qu’il ne doit pas créer une image de l’homme. » (Journal d’un poète, 1838).
Selon Régis Debray, l'islam est : « Une religion qui a eu sa Renaissance d’abord et son Moyen-Âge ensuite. »
(Intervention à "Culture et dépendances", France 3, 2 novembre 2005).

Nietzsche, Opinions et sentences mêlées, § 95 : « Amour.
Le plus subtil artifice qui donne l'avantage au christianisme sur les autres religions tient en un mot : il parla d'amour. Il devint ainsi la religion lyrique (alors que dans ses deux autres créations le sémitisme a donné au monde des religions épiques et héroïques). Il y a dans le mot d'amour quelque chose de si ambigu, de si stimulant, qui parle si éloquemment au souvenir, à l'espérance, que même l'intelligence la plus basse et le cœur le plus froid sentent encore quelque chose de l'auréole de ce mot. Il fait que la femme la plus avisée et l'homme le plus vulgaire pensent là aux instants relativement les moins égoïstes de leur vie commune, même si Éros n'a pris chez eux qu'un envol à ras de terre ; et tous ceux-là, les innombrables, qui souffrent d'une absence d'amour, de la part de leurs parents, de leurs enfants ou de leurs bien-aimés, mais surtout les êtres d'une sexualité sublimée, ont trouvé dans le christianisme juste ce qu'il leur fallait. »


Toutes les religions ne se valent pas.

Archaïsme des rites et interdits du judéo-islamisme ; les religions chrétiennes n'ont ni la petite mutilation qu'est la circoncision, ni interdits alimentaires sur certains aliments (notamment la viande de porc), ni abattage rituel, ni séparation des sexes dans les lieux de cultes et dans les piscines, ni injonctions vestimentaires pour les femmes (voiles, burkas) ou pour les hommes (kippa), ni rituels lourds, invalidants socialement, comme les prescriptions et interdictions du shabbat hebdomadaire des juifs (interdiction de se servir d'appareils électriques !!) avec interdiction d'écrire ou de se déplacer autrement qu'à pied lors de la fête de Pessah ; ou les cinq prières par jour, à heures fixes, et le mois lunaire de ramadan (jeûne du lever au coucher du soleil) des musulmans.

Le ramadan ne peut se comparer avec le carême chrétien qui consistait simplement à réduire son alimentation, sans jeûne total. L'exigence de médecins femmes pour les femmes dans les hôpitaux, de menus sans porc, le développement du marché de la viande halal (abattage rituel par un "sacrificateur agrée" sans étourdissement préalable de l'animal tourné vers La Mecque ...) de la finance halal, des Quick "tout halal" et, dernièrement, d'hôtels halal (sans chaines X ni minibars), de pharmacies sans croix verte, achèvent de faire de l'application de la charia un véritable apartheid, comme l'avait bien vu Karl Marx dès 1854.

Toutefois il existe dans certaines églises chrétiennes récentes, avec la lecture littérale de la Bible et le rejet du darwinisme (créationnisme, intelligent design), une remontée de cet obscurantisme qui s'était renforcé au XIXe siècle en réaction aux progrès rapides des sciences exactes avec le Syllabus de Pie IX (1864).