L’aide à mourir a fait son retour à l’Assemblée nationale ce lundi ; en jeu notamment, la création d’un droit consistant à autoriser et à accompagner un malade à se faire administrer une substance létale s’il le souhaite. Un texte controversé, dont les contours et la rédaction pourraient influencer le futur de milliers de Français au moment de leur fin de vie. Afin de tenter d’éclairer les débats sur ce sujet ô combien complexe, nos confrères de LCI ont réuni deux pointures en plateau, lundi soir : le philosophe Alain Finkielkraut et l’écrivain Michel Houellebecq. Le second, à la parole rare, est opposé à l’euthanasie, qu’il qualifie de « solution du passé », lui préférant les soins palliatifs, auxquels il a été confronté à la perte de sa grand-mère. « La douleur physique peut être vaincue dans tous les cas », argumente l’auteur de Combat toujours perdant (Flammarion, 2026), un recueil de poèmes.
En désaccord, Alain Finkielkraut, lui, aborde cette question « dans la crainte et le tremblement, avec modestie et sollicitude ». L’auteur de Le Cœur lourd, un livre d’entretien avec le directeur délégué de la rédaction du Figaro, Vincent Trémolet de Villers, ne comprend pas l’expression de «mourir dans la dignité». « Il n’est pas indigne de vouloir vivre jusqu’à son dernier souffle, mais il est indigne de comparer l’aide active à mourir au programme hitlérien d’euthanasie, ou de légalisation du meurtre », observe-t-il. Pour autant, il estime que l’aide à mourir n’est que «la demande d’un patient qui s’exprime». Là où Michel Houellebecq voit en cette solution, un « recul de la civilisation », le philosophe pense, au contraire, que le recul serait de la refuser. En l’état actuel du texte à l’Assemblée, l’aide à mourir devrait être réservée aux patients majeurs, aptes à exprimer une volonté et touchés pour une affection grave, incurable et en phase avancée ou terminale.
Les soins palliatifs « ne peuvent rien » contre les maladies neurodégénératives comme Alzheimer ou Charcot, argumente par ailleurs Alain Finkielkraut. « J’arrive à l’automne de ma vie, je n’ai pas envie de mourir trop tôt ni trop tard. Que se passera-t-il si on m’apprend demain que j’ai cette maladie ? Je serais très lucide pour le comprendre », déplore-t-il. «Désolé» d’être en désaccord avec son homologue, Michel Houellebecq préfère faire confiance à « la science et la technique ». Et affirme qu’on « peut trouver » des solutions pour Alzheimer, qu’on ne peut guérir « mais ralentir » .
Reste la question des médecins, dont « ce n’est pas le métier » de « tuer la personne », tranche Michel Houellebecq, même si une clause de conscience est prévue pour leur permettre de refuser d’effectuer l’injection létale. Évoquant une «rupture» dans notre société, l’auteur d’Anéantir (2022, Flammarion) voit ce projet de loi comme « une diminution du prix qu’on accorde à un être humain ». Là où Alain Finkielkraut préfère voir cette mesure comme le droit à une « mort miséricordieuse ». « Quand le médecin ne peut plus aider à vivre je crois qu’il est dans son rôle d’aider à mourir », commente-t-il. En autorisant l’injection létale, on répond ainsi à « un désir ». Si l’académicien juge important d’instaurer des « garde-fous », il perçoit cette évolution comme «l’humanité même». Et de mettre en garde contre les cas d’«acharnements palliatifs» et des médecins qui, par «idéologie», veulent écarter toute aide à mourir. Dans ce cas-là, Michel Houellebecq lui rappelle que la « sédation profonde et continue », prévue par la loi Leonetti, permettra toujours d’«éviter la souffrance».
« Je me souhaite et je souhaite à mes proches une belle mort », rétorque Alain Finkielkraut, citant Les Invasions barbares (2003), ce film de Denys Arcand dans lequel un des personnages ne meurt pas à l’hôpital mais organise sa mort de manière planifiée, dans un lieu privé où il se retire avec ses proches. « On peut retrouver le sens de la belle mort, plutôt que la mort totalement médicalisée », espère l’écrivain. Résolument pessimiste, Michel Houellebecq lui oppose le texte d’un auteur néerlandais, qui, dans son livre, trouve « complètement con, lamentable et faux » de faire une fête pour son décès. « C’est un peu répugnant, un peu anormal (...). Ce n’est pas gai, la mort », rappelle l’écrivain. Un point de convergence entre les deux intellectuels. «C’est tragique», déclarent-ils tour à tour. Et de s’entendre à nouveau sur le fait que les personnes en fin de vie préfèrent mourir à domicile qu’à l’hôpital.
Au moment de conclure, Michel Houellebecq, qui conçoit l’«agonie», comme un «moment important», esquisse un sourire à l’encontre de son contradicteur du jour. « Je suis moins bon en philosophie, mais il me semble qu’une grande partie des philosophes condamnent le suicide. Kant ne serait pas d’accord », sourit-il. De quoi faire ironiser l’académicien. « Kant ne serait pas d’accord ? Je suis embêté... »













