dimanche 19 septembre 2021

INDEX NIETZSCHE (10/16) : LE PETIT NOMBRE, LE TROUPEAU, LES RATÉS



Flock of sheep


Fragments posthumes 1870-1873,

U I 2b, fin 1870 - avril 1871 : 7[123] : " Seule une toute petite troupe d’élus peut être initiée jusqu’aux degrés supérieurs ; la grande masse restera éternellement arrêtée sur le parvis. " [Cf Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, VIII : « Si l’individu ne peut rien savoir, pourquoi tous les individus en sauraient-ils davantage ? Une erreur, fût-elle vieille de cent mille ans, par cela même qu’elle est vieille, ne constitue pas la vérité ! La foule invariablement suit la routine. C’est, au contraire, le petit nombre qui mène le progrès. »]
7[183] : " Est-ce que ce qui est utile à ceux de la multitude [die Vielen] est une fin ? Ou bien ceux de la multitude ne sont-ils qu’un moyen ? "

U I 5a, hiver 1870-1871 - automne 1872 : [58] : la masse ne produit pas l’individu, au contraire elle lui oppose une résistance.
[83] :

U I 4a, 1871 : [70] : l’enseignement classique n’est de toute façon fécond que pour le petit nombre.

U II 2, été-automne 1873 : 29[40] : " Les masses ne sont à considérer que 1) comme des copies brouillées des grands hommes, tirées sur du mauvais papier et avec des plaques usées, 2) comme des obstacles à l’action des grands, 3) comme des instruments des grands. Pour le reste, que le diable les emporte. " [Die Massen sind nur zu betrachten einmal 1) als verschwimmende Copien der grossen Männer, auf schlechtem Papier und mit abgenutzten Platten 2) als Widerstand gegen die Grossen 3) als Werkzeug der Grossen. Im Übrigen hole sie der Teufel.]


Considérations inactuelles II, (1874)

De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie,
§ 1 : « Observe le troupeau qui paît sous tes yeux : il ne sait ce qu’est hier ni aujourd’hui, il gambade, broute, se repose, digère, gambade à nouveau, et ainsi du matin au soir et jour après jour, étroitement attaché par son plaisir et son déplaisir au piquet de l’instant, et ne connaissant pour cette raison ni mélancolie ni dégoût. C’est là un spectacle éprouvant pour l’homme, qui regarde, lui, l’animal du haut de son humanité, mais envie néanmoins son bonheur  – car il ne désire rien d’autre que cela : vivre comme un animal, sans dégoût ni souffrance, mais il le désire en vain car il ne le désire pas comme l’animal. [Betrachte die Heerde, die an dir vorüberweidet: sie weiss nicht was Gestern, was Heute ist, springt umher, frisst, ruht, verdaut, springt wieder, und so vom Morgen bis zur Nacht und von Tage zu Tage, kurz angebunden mit ihrer Lust und Unlust, nämlich an den Pflock des Augenblickes und deshalb weder schwermüthig noch überdrüssig. Dies zu sehen geht dem Menschen hart ein, weil er seines Menschenthums sich vor dem Thiere brüstet und doch nach seinem Glücke eifersüchtig hinblickt — denn das will er allein, gleich dem Thiere weder überdrüssig noch unter Schmerzen leben, und will es doch vergebens, weil er es nicht will wie das Thier.] »


Opinions et sentences mêlées, 1879,
§ 295 : Affirmer est plus sûr que démontrer. Une affirmation agit avec plus de force qu’un argument, du moins sur la majorité des gens ; car l’argument éveille la méfiance. C’est pourquoi les tribuns populaires cherchent à consolider les arguments de leur parti au moyen d’affirmations.


Fragments posthumes, 1879-1881,

N IV 1, juillet 1879 :
41[43] : " La communitude s'installe d'abord dans la communauté. " [Die Gemeinheit entsteht erst in der Gemeinschaft.]

NV 3, été 1880 :
[78] : « Pour la morale, l’humanité inférieure de la foule possède une valeur qu’elle paye sans hésiter au prix de l’humanité supérieure des individus isolés »

N V 4, automne 1880 :
[163] : « Si l’on souhaite des hommes ordinaires et égaux, c’est parce que les faibles redoutent l’individu fort et préfèrent un affaiblissement général à un développement dirigé vers l’individuel. Je vois dans la morale actuelle un artifice flatteur pour dissimuler l’affaiblissement général : tout comme le christianisme voulait affaiblir et ramener à l’égalité les hommes forts et intelligents. »

M III 1, printemps-automne 1881 :
[57] : la masse MÉPRISE  tout ce qui est ordinaire, léger, petit.


Gai Savoir, 1882,
III,
§ 174 : il est indifférent qu’une seule opinion soit imposée au troupeau ou que cinq opinions lui soient permises – quiconque s’écarte des cinq opinions fondamentales aura toujours contre lui le troupeau tout entier.


Fragments posthumes 1884-1886,

W I 1, printemps 1884 : [440] : Le spectacle des masses et de ceux qui s’adressent aux masses [der Lehrer der Massen] rend sombre !
[484] : le jugement de valeur selon les critères de la foule tient encore trop de place même chez le sage !

W I 2, été-automne 1884 : [155] : on ne devient pas un conducteur, si l’on n’a pas d’abord été une bonne foi exclu du troupeau.
[185] : Un individu discrédité et mis au ban par le troupeau est du même coup dispensé d’observer l’esprit de mensonge, qui fait partie des premiers devoirs de la conscience du troupeau.

Z II 5a, été-automne 1884 : [17] : J’enseigne : le troupeau essaye de maintenir un type et se garde des deux côtés, aussi bien contre les spécimens de dégénérescence (criminels, etc) que contre ceux qui s’élèvent au dessus du niveau fixé. La tendance du troupeau est dirigée vers le repos et la conservation, il n’y a rien de créateur en elle.

N VII 1, avril-juin 1885 : [77] : Grande louange pour le christianisme : il est la véritable religion du troupeau.

W I 3a, mai-juillet 1885 : 35[34] : Aucune de toutes ces bêtes de troupeau, lourdaudes, aux consciences inquiètes — car c'est ce qu'elles sont toutes, les unes comme les autres — ne veut se rendre compte qu'il y a une hiérarchie des hommes, et que par conséquent une morale unique pour tous constitue un préjudice pour l'homme le plus haut, que ce qui est juste pour l'un peut ne l'être nullement pour l'autre. [Niemand von allen diesen schwerfälligen, im Gewissen beunruhigten Heerden-Thieren — denn das sind sie allesammt — will etwas davon wissen, daß es eine Rangordnung der Menschen giebt, folglich Eine Moral für Alle eine Beeinträchtigung der höchsten Menschen ist, daß, was dem Einen billig ist, durchaus noch nicht dem Anderen es sein kann.]
Le bonheur du plus grand nombre est un idéal à vomir pour quiconque a la distinction de ne pas faire partie du grand nombre. [vielmehr das „Glück der Meisten“ für Jeden ein Ideal zum Erbrechen ist, die Auszeichnung hat, nicht zu den Meisten zu gehören.]
W I 8, automne 1885 - automne 1886 : 2[168] : le combat de la multitude contre la minorité, du banal contre l’exceptionnel, des faibles contre les forts.
[179] : avec sa morale, le christianisme, en tant qu’idéal plébéien, aboutit à nuire aux types les plus forts, les plus noblement conformés, les plus virils, et favorise l’espèce des hommes du troupeau : il constitue une préparation à la manière de penser démocratique.


Par-delà Bien et mal (1886),

II " L'esprit libre ", § 29 : Être indépendant est l’affaire d’un très petit nombre ; c’est un privilège des forts.
§ 44 : Ce qu'ils aimeraient réaliser de toutes leurs forces c'est le bonheur du troupeau pour tout le monde, le bonheur du troupeau paissant sa verte prairie, dans la sécurité, le bien-être, l'universel allègement de l'existence.

§ 62 :

V " Contribution à l'histoire naturelle de la morale ", § 201 : Tant que l'utilitarisme qui réside dans les jugements moraux ne visera que ce qui est utile au troupeau, tant qu'il n'aura en vue que la conservation de la communauté et que l'on taxera d'immoralité uniquement ce qui paraîtra la mettre en danger, on ne pourra encore parler d'une " morale de l'amour du prochain ". [...] L' " amour du prochain " est toujours chose secondaire, en partie conventionnelle, arbitraire et illusoire en comparaison de la peur du prochain.
§ 202 :La morale est aujourd’hui en Europe la morale du troupeau.
§ 203 : déchéance et rapetissement de l’homme transformé en bête de troupeau

§ 257 :

IX " Qu’est-ce qui est aristocratique ? ", § 260 : Il y a morale des maîtres et morale des esclaves.[Cf M III 4b, printemps-été 1883 : [22]]
Par-delà Bien et Mal, IX " Qu’est-ce qui est aristocratique ? ", § 263 : « On atteint beaucoup quand on a réussi à inculquer à la grande masse (les esprits creux et les étourdis de toutes sortes), qu'ils n'ont pas le droit de toucher à tout, qu'il y a des expériences sacrées devant lesquelles ils ont à retirer leurs chaussures et à surveiller leurs mains sales, — c'est là à peu près leur plus haut degré d'humanité. Inversement, il n'est peut-être rien de plus répugnant, chez les prétendus cultivés, les croyants aux " idées modernes ", que le manque de pudeur, l'insolente familiarité avec lesquels ils touchent, lèchent et palpent tout ; et il est possible qu'on trouve aujourd'hui dans le peuple, dans le bas peuple et notamment chez les paysans, relativement plus de distinction dans le goût et de tact dans le respect, qu'au sein de ce demi-monde de l'esprit lisant les journaux, les Cultivés. »
Belle rencontre avec Dostoïevski :


§ 268 : Les hommes ordinaires, les hommes qui se ressemblent entre eux ont été et sont toujours avantagés ; l’élite, les plus raffinés, les plus singuliers, les plus difficiles à comprendre demeurent souvent seuls, succombent aux accidents du fait de leur isolement et se perpétuent rarement.
§ 284 : le commerce des hommes, — en « société » — est inévitablement malpropre. Peu importe où, quand, comment, toute communauté rend — « commun ».


Fragments posthumes 1886-1887,


N VII 3, été 1886 - automne 1887 : [108] : Erreur fondamentale : prendre le troupeau pour but et non les individus isolés ! Le troupeau est un moyen, rien de plus ! Mais aujourd’hui, on tente de concevoir le troupeau comme un individu et de lui attribuer un rang supérieur à celui de l’individu.
On tente de caractériser ce qui rend moutonnier, les sentiments de sympathie, comme le côté le plus précieux de notre nature !

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : [6] : Ma philosophie vise à la hiérarchie : non à une morale individualiste. Le sens du troupeau doit régner dans le troupeau – mais ne pas déborder au delà. […] si l’on ressent ses actions altruistes et désintéressées comme un danger et une erreur pour soi-même, on ne fait pas partie du troupeau.
[9] : Le phénomène fondamental : d’innombrables individus SACRIFIÉS au profit d’un petit nombre, en tant qu’ils le rendent possible.


La Généalogie de la morale (1887),

III "Que signifient les idéaux ascétiques ?",
§ 18 : la formation des troupeaux est un progrès essentiel et une victoire dans la lutte contre la dépression. [die Heerdenbildung ist im Kampf mit der Depression ein wesentlicher Schritt und Sieg [...] Partout où il y a troupeau, c’est l’instinct de faiblesse qui a voulu le troupeau et la sagesse du prêtre qui l’a organisé. Par nécessité naturelle les forts ont tendance à se séparer autant que les faibles ont tendance à s’unir ;si les uns s'associent ce n'est qu'en vue d'une action agressive commune, d'une satisfaction commune de leur volonté de puissance, et non sans avoir à surmonter individuellement de grandes répugnances ; les faibles au contraire, en s'associant, prennent plaisir précisément à cette association. [wo es Heerden giebt, ist es der Schwäche-Instinkt, der die Heerde gewollt hat, und die Priester-Klugheit, die sie organisirt hat. Denn man übersehe dies nicht: die Starken streben ebenso naturnothwendig aus einander, als die Schwachen zu einander; wenn erstere sich verbinden, so geschieht es nur in der Aussicht auf eine aggressive Gesammt-Aktion und Gesammt-Befriedigung ihres Willens zur Macht, mit vielem Widerstande des Einzel-Gewissens; letztere dagegen ordnen sich zusammen, mit Lust gerade an dieser Zusammenordnung]


Fragments posthumes 1887-1888,

Mp XVII 3c, été 1887 : [4] : haine des médiocres envers les exceptions, du troupeau envers les indépendants.

W II 2, automne 1887 : concept de la dégénérescence dans les deux cas : lorsque le troupeau se rapproche des qualités de l’être solitaire et celles-là des qualités du troupeau, – bref, lorsqu’elles se rapprochent.

W II 3, novembre 1887 - mars 1888 :
[127] : raison de la séparation aristocratique par rapport à la masse
[140] : contre les idéaux du troupeau, je défend l’aristocratisme
[341] : dans un troupeau l’égalité peut régner

W II 5, printemps 1888 : 14[123] : Les plus forts et les plus heureux sont faibles quand ils ont contre eux les instincts organisés du troupeau, la lâcheté des faibles, le surnombre [...] Aussi curieux que cela paraisse : il faut toujours armer les forts contre les faibles ; les chanceux contre les malchanceux ; les sains contre les dépravés et les congénitalement tarés. [die Stärksten und Glücklichsten sind schwach, wenn sie organisirte Heerdeninstinkte, wenn sie die Furchtsamkeit der Schwachen, der Überzahl gegen sich haben. [...] So seltsam es klingt: man hat die Starken immer zu bewaffnen gegen die Schwachen; die Glücklichen gegen die Mißglückten; die Gesunden gegen die Verkommenden und Erblich-Belasteten.] 

W II 6a, printemps 1888 : 15[79] : Les valeurs des faibles ont le dessus parce que les forts les ont reprises, pour gouverner grâce à elles … [NB NB. Die Werthe der Schwachen sind obenan, weil die Starken sie übernommen haben, um damit zu leiten…]

Ecce Homo, Pourquoi je suis si avisé,
§ 10 : « Je n’ai jamais souffert que de la "multitude" [Vielsamkeit] »

LES RATÉS (Miβrathenen)


Fragments posthumes, 1881-1884,

M III 5, automne 1881 : [16] : le malade et le criminel ne doivent pas être reconnus aptes à se reproduire.

W I 1, printemps 1884 : 25[243] : Que les premiers et plus réussis exemplaires ne soient pas désavantagés par égard pour les ratés (c’est-à-dire la masse).
Destruction [Vernichtung] des ratés - pour cela il faut s'émanciper de la morale qui a eu cours jusqu'ici. [Erster Grundsatz: keine Rücksicht auf die Zahl: die Masse, die Elenden und Unglücklichen gehen mich wenig an — sondern die ersten und gelungensten Exemplare, und daß sie nicht aus Rücksicht für die Mißrathenen (d.h. die Masse) zu kurz kommen.
Vernichtung der Mißrathenen — dazu muß man sich von der bisherigen Moral emancipiren.]

25[335] : – atteindre cette monstrueuse énergie de la grandeur, pour pouvoir, par l'éducation et d'autre part l'anéantissement [Vernichtung] de millions de ratés [eugénisme ?], former l'homme futur, et ne pas mourir de la douleur que l'on crée, et qui n'a jamais eu d'équivalent ! – [— jene ungeheure Energie der Größe zu gewinnen, um, durch Züchtung und anderseits durch Vernichtung von Millionen Mißrathener, den zukünftigen Menschen zu gestalten und nicht zu Grunde zu gehen an dem Leid, das manschafft, und dessen Gleichen noch nie da war! —]

[Passage remarqué et commenté par l’historien allemand Ernst Nolte (1923-2016) : référence malheureusement perdue]


– cette disposition des ratés à se sacrifier : c’est le sens des Ordres qui font vœu de chasteté. [— Gesinnung der Mißrathenen, sich zu opfern: das der Sinn der Orden, welche sich Keuschheit geloben.]

25[343] : La grande majorité des êtres humains sont sans droit à l'existence, mais un malheur pour les êtres supérieurs : je n'accorde pas encore le droit aux ratés. Il y a aussi des peuples ratés. [Die allermeisten Menschen sind ohne Recht zum Dasein, sondern ein Unglück für die höheren: ich gebe den Mißrathenen noch nicht das Recht. Es giebt auch mißrathene Völker.]

25[345] : Causes du pessimisme

[...] les compatissants et les âmes sensibles : absence de la dureté – le ménagement des ratés

25[382] : Le raté se conserve beaucoup plus longtemps et détériore la race : c'est pourquoi l'homme par comparaison avec les animaux est l'animal le plus malade. [So erhält sich das Mißrathene viel länger und verschlechtert die Rasse: weshalb der Mensch, im Vergleich zu den Thieren, das krankhafteste Thier ist.]

25[383] : Je ne permets qu'aux hommes pleinement réussis de philosopher sur la vie. Mais il y a des hommes et des peuples ratés : il faut leur clouer le bec. Il faut en finir avec le Christianisme – c'est le plus grand blasphème qu'il y ait jamais eu sur la Terre et dans la vie – il faut clouer le bec à ces hommes et à ces peuples ratés. [Ich erlaube nur den Menschen, die wohlgerathen sind, über das Leben zu philosophiren. Aber es giebt mißrathene Menschen und Völker: denen muß man das Maul stopfen. Man muß ein Ende machen mit dem Christenthum — es ist die größte Lästerung auf Erde und Erdenleben, die es bisher gegeben hat — man muß mißrathenen Menschen und Völkern das Maul stopfen.]

25[385] : La condamnation du corps est typique du mélange raté, et de même la condamnation de la vie : signe auquel on reconnait les vaincus.

25[413] : Les consolations qui renvoient à l’au-delà ont l’intérêt de maintenir en vie beaucoup de ceux qui ont de la peine à vivre : de propager les ratés : ce qui (comme pour les mélanges de races) peut être en soi plein d’intérêt, dans la perspective où une race finit par devenir pure.

Il est dans le caractère de la vie que la majorité des exemplaires deviennent des ratés.

25[438] : Quel sens peut bien avoir ce que des religions entières répètent : « tout est mauvais, faux et méchant ! » Cette condamnation de l’ensemble du processus ne peut être qu’un jugement de ratés !

Les ratés, dira-t-on, pourraient être ceux qui souffrent le plus, les plus sensibles ? Les satisfaits pourraient ne pas valoir grand-chose ?

25[485] : pour faire la différence entre le réussi et le raté, le corps est le meilleur conseiller, du moins c’est lui qu’on peut étudier le mieux.



Par-delà Bien et mal (1886),

III "Le phénomène religieux,
§ 62 : On trouve dans l’espèce humaine, comme dans toutes les autres espèces animales, un excédent d’individus ratés, malades, dégénérés, infirmes, d’êtres voués à la souffrance ; chez les hommes aussi les réussites constituent toujours l’exception, et, compte tenu du fait que l’homme est l’animal dont le caractère n’est pas encore fixé, l’exception rarissime.


Fragments posthumes 1886-1888,
N VII 3, été 1886 - automne 1887 : [71] : 10 : la morale protégeait du nihilisme les ratés en conférant à chacun une valeur infinie, une valeur métaphysique
12 : le nihilisme comme symptôme de ce que les ratés n’ont plus de consolation
14 : Que signifie aujourd’hui « raté » ? C’est avant tout physiologique : [ce n’est] plus politique.

W II 6a, printemps 1888 : 15[110] : L’espèce a besoin de la disparition des ratés, des faibles, des dégénérés : mais vers eux précisément s’est tourné le christianisme [Die Gattung braucht den Untergang der Mißrathenen, Schwachen, Degenerirten: aber gerade an sie wendete sich das Christenthum,]


L’Antéchrist, 1888,


§ 2 : Périssent les faibles et les ratés ! Premier principe de notre philanthropie. Et il faut même les y aider. [les première et troisième phrases sont commentées par Alexandre Lacroix dans le N° 1 de philosophie MAGAZINE]

[Die Schwachen und Missrathnen sollen zu Grunde gehn: erster Satz unsrer Menschenliebe. Und man soll ihnen noch dazu helfen.]

Qu’est-ce qui est plus nuisible qu’aucun vice ? La compassion active pour tous les ratés et les faibles – le christianisme … [Was ist schädlicher als irgend ein Laster? — Das Mitleiden der That mit allen Missrathnen und Schwachen — das Christenthum…]


Ecce homo, 1908 [1888],
" L'origine de la tragédie ",  § 4 : " Ce nouveau parti de la vie qui prendra en main la plus haute de toutes les tâches, l'éducation supérieure de l'humanité, y compris l'extinction sans ménagements de tout ce qui est dégénéré et parasitaire, rendra à nouveau possible sur Terre ce trop-plein de vie dont, à son tour, le dionysisme doit nécessairement sortir. [Jene neue Partei des Lebens, welche die grösste aller Aufgaben, die Höherzüchtung der Menschheit in die Hände nimmt, eingerechnet die schonungslose Vernichtung alles Entartenden und Parasitischen, wird jenes Zuviel von Leben auf Erden wieder möglich machen, aus dem auch der dionysische Zustand wieder erwachsen muss.]


INDEX NIETZSCHE (4/15) : LES SOCIALISTES

N.B. SUR MES INDEXATIONS DE NIETZSCHE

Les notes et les indications entre [ ] sont de MOI. La traduction est le plus souvent revue vers une plus grande littéralité à partir de celle des éditions Gallimard (Paris), Œuvres philosophiques complètes. Traducteurs : Anne-Sophie Astrup, Henri-Alexis Baatsch, Jean-Louis Backès, Pascal David, Maurice de Gandillac, Jean Gratien, Michel Haar, Cornélius Heim, Jean-Claude Hémery, Julien Hervier, Isabelle Hildenbrand, Pierre Klossowski, Philippe Lacoue-Labarthe, Jean Launay, Marc B. de Launay, Jean-Luc Nancy, Robert Rovini, Pierre Rusch.


Tous les textes allemands sont accessibles sur Nietzsche Source 

 
INDEX NIETZSCHE (11/16) : LA SEXUALITÉ

INDEX NIETZSCHE (5/16) : LA FRANCE ET LES FRANÇAIS, L'EUROPE ET LES EUROPÉENS



A /LA FRANCE, LES FRANÇAIS
B / L'EUROPE, LES EUROPÉENS


A / LA FRANCE, LES FRANÇAIS
Montaigne, Descartes, Pascal, Molière, Racine, La Rochefoucauld,
Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Chamfort, Napoléon Ier,
Stendhal, Flaubert, Taine, Victor Brochard, Paul Bourget et alii

Ouvrage non consulté : Nietzsche und Frankreich,
Berlin, New York : W. de Gruyter, 2009

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" FRANCE, FRANÇAIS " par Chiara Piazzesi dans le Dictionnaire Nietzsche, cc.354b-355b. Son auteur nous rappelle que Nietzsche passa ses hivers en France de 1883 à 1887.
" MONTAIGNE " par Fabrice de Salies, cc.595a-596a. Il y a 57 occurrences du nom de M. dans les écrits de Nietzsche.
" MORALISTES FRANÇAIS " par Éric Blondel, cc. 597b-600a.
" PASCAL " par Scarlett Marton, cc. 674a-675b.
" STENDHAL " par Chiara Piazzesi, cc. 853a-854a.

Lettre à Franziska et Elisabeth Nietzsche, 30 décembre 1870 :
Une belle édition de tout Montaigne (que j'adore beaucoup) [eine stattliche Ausgabe des ganzen Montaigne (den ich sehr verehre)]


La philosophie à l'époque tragique des Grecs, 1873,
§ 2 : " La partie la plus grandiose de la philosophie grecque et de son enseignement oral est vraisemblablement perdue pour nous. Voilà un destin qui n'étonnera pas celui qui se souvient des avatars de Scot Érigène ou de Pascal. "

Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873,
§ 2 : " Pascal a raison lorsqu'il affirme que, si nous faisions chaque nuit le même rêve, nous en serions préoccupés autant que des choses que nous voyons chaque jour " [Pensées, Br VI, 386, rêves du roi et de l'artisan].



Fragments posthumes, 1873-1874,

Mp XIII 1, printemps automne 1873 : 28[1] : " Pascal estime que les hommes ne sont aussi assidus à leurs affaires où à l'étude de leurs sciences que pour échapper aux questions qui les assailleraient dans la solitude : d'où viens-tu ? et comment ? et où vas-tu ? Mais il est beaucoup plus étonnant qu'ils ne s'avisent même pas de poser les questions les plus évidentes : à quoi bon ce travail, à quoi bon cette hâte, à quoi bon cette ivresse ? " [Pascal meint, die Menschen trieben so angelegentlich ihre Geschäfte, ihre Wissenschaften, um damit den Fragen zu entfliehn, die jede Einsamkeit ihnen aufdringt, dem Woher? und Wie? und Wohin? Aber viel wunderlicher ist es, daß ihnen die nächsten Fragen nicht einfallen: wozu diese Arbeit, wozu diese Hast, wozu dieser Taumel?]

U II 2, été-automne 1873 : 29[230] :
Le philosophe
4.
La philosophie populaire (Plutarque, Montaigne). [Die Popularphilosophie (Plutarch, Montaigne).]

Mp XIII 3, printemps-été 1874 : [11] : « Schopenhauer est simple et probe, il ne se met en quête ni de phrases ni de feuilles de vigne, il dit seulement à un monde qui s'étiole dans l'improbité [Unehrlichkeit] "voyez, de nouveau un homme ! " Quelle force ont toutes ses conceptions, la volonté (qui nous rattache à Augustin, à Pascal, aux Hindous), la négation, la doctrine du génie de l'espèce. »


Considérations inactuelles I, 1874,
" David Strauss, l'apôtre et l'écrivain ", § 4 : " [Joseph Juste] Scaliger [1540-1609] avait coutume de dire : " Que nous importe que Montaigne ait bu du vin rouge ou du vin blanc ? " "
§ 8 : " Pascal estime que les hommes ne sont aussi assidus à leurs affaires ou à leur étude que pour échapper aux questions essentielles qui les assailliraient dans la solitude ou dans un véritable loisir. "

Fragments posthumes, 1873-1874,
U II 2, été - automne 1873 : 230] : Le philosophe
[...]
3° Influence [Wirkung] de la philosophie, autrefois et maintenant.
4° La philosophie populaire (Plutarque, Montaigne)
5° Schopenhauer
[...]

U II 3, automne 1873 - hiver 1873-1874 :

30[26] : " Même Montaigne est, comparé aux Anciens, un naturaliste de l'éthique, mais infiniment plus riche et plus profond. Nous sommes des naturalistes sans pensées, et ce en parfaite connaissance de cause. " [Auch Montaigne ist den Alten gegenüber ein Naturalist der Ethik, aber ein grenzenlos reicher und denkender. Wir sind gedankenlose Naturalisten und zwar mit allem Wissen.]

30[31] : " Manque de familiarité avec Plutarque. Montaigne sur lui [Essais, II, xxxii]. L'auteur le plus efficace (chez [Samuel] Smiles [Character, London, 1871]). Un nouveau Plutarque serait-il seulement possible ? Nous vivons tous dans une moralité naturaliste sans style : nous considérons volontiers déclamatoires les figures antiques. " [Unbekanntschaft mit Plutarch. Montaigne über ihn. Der wirksamste Autor (bei Smiles). Ob ein neuer Plutarch auch nur möglich wäre? Wir leben ja alle in einer stillosen naturalistischen Sittlichkeit; wir halten die antiken Gestalten leicht für deklamatorisch.]


Considérations inactuelles III, 1874,
"Schopenhauer éducateur", § 2 :
"Il [Schopenhauer] est honnête, même comme écrivain. Et si peu d'écrivains le sont qu'à vrai dire on devrait se méfier de tous les hommes qui écrivent. Je ne connais qu'un seul écrivain que, sous le rapport de l'honnêteté [Ehrlichkeit], je place aussi haut, sinon plus, que Schopenhauer : c'est Montaigne. Qu'un tel homme ait écrit accroît le plaisir de vivre sur cette Terre. [...] Outre l'honnêteté, Schopenhauer a encore une autre qualité en commun avec Montaigne : une sérénité qui rend réellement serein.". [Il y a une considération analogue chez Sainte-Beuve : « Les hommes, en général, n'aiment pas la vérité, et les littérateurs moins que les autres » (Notes et pensées, cciv, 1868)]. [Ich weiss nur noch einen Schriftsteller, den ich in Betreff der Ehrlichkeit Schopenhauer gleich, ja noch höher stelle: das ist Montaigne. Dass ein solcher Mensch geschrieben hat, dadurch ist wahrlich die Lust auf dieser Erde zu leben vermehrt worden.[...] Schopenhauer hat mit Montaigne noch eine zweite Eigenschaft, ausser der Ehrlichkeit, gemein: eine wirkliche erheiternde Heiterkeit.]


Fragment posthume, 1875,
U II 9 - Mp XIII, été 1875 : [38] :
"Loisir et travail chez Wagner [...] Dans le grand mouvement solennel mais oppressant de la Réforme, Montaigne représente ce paisible retour à soi, ce calme du repos, ce long soupir de soulagement ; c'est bien ainsi que l'a lu Shakespeare. Parfois je trouve dans Horace un effet bienfaisant de ce genre, et pour certains états, des phrases comme les siennes sont chargées d'enseignement et de douceur. Tel est Wagner dans l'histoire."


Humain, trop humain, I, 1878,

" En mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778.
[Dem Andenken Voltaire's
geweiht
zur Gedächtniss-Feier seines Todestages,
des 30. Mai 1778.]


Hommage personnel à l'un des plus grands libérateurs de l'esprit. " [einem der grössten Befreier des Geistes zur rechten Stunde eine persönliche Huldigung darzubringen.]

I " Des principes et des fins ", § 26 La réaction comme progrès. : " Reprendre le drapeau des Lumières — ce drapeau au trois noms de Pétrarque, Érasme, Voltaire. "

IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 176 Shakespeare moraliste. : Shakespeare a beaucoup médité sur les passions [...] mais, ne sachant discourir comme Montaigne à leur sujet, il mettait ses observations sur les passions dans la bouche de ses personnages passionnés [...] les sentences de Shakespeare font honneur à son modèle Montaigne.
§ 221 La révolution dans la poésie. Voltaire " un des derniers hommes à savoir concilier en lui la suprême liberté de l'esprit avec une mentalité résolument antirévolutionnaire. "

V " Caractères de haute et basse civilisation ", § 282 Lamentation. : " notre temps est pauvre en grands moralistes, Pascal, Épictète, Sénèque, Plutarque ne sont plus guère lus ".

VIII " Coup d'œil sur l'État ", § 463 Une chimère dans la théorie de la révolution. :
" la  superstition de Rousseau - Ce n'est pas Voltaire, avec sa nature mesurée, portée à régulariser, purifier, reconstruire, mais bien Rousseau, ses folies et ses demi-mensonges passionnés, qui ont suscité cet esprit optimiste de la Révolution contre lequel je lance l'appel : " Écrasez l'infâme ! " C'est lui qui a chassé pour longtemps l'esprit des Lumières et de l'évolution progressive.:  à nous de voir — chacun pour son compte  s'il est possible de le rappeler ! "


Fragments posthumes, 1878-1879,

N II 4, été 1878 : 29[25] : Suivre la nature, erroné chez Montaigne III 354 [Essais, III, xiii].
29[26] : [Tite-Live, -64 ou -59 / 17, Histoire romaine] Liv. 41, c. 20 [Livre XLI, chapitre xx, [2] : “Persei „nulli fortunae adhaerebat animus, per omnia genera vitae errans, uti nec sibi nec aliis qui homo esset satis constaret“. Montaigne III 362 [= Essais, III, xiii, page 1077 de l'édition Villey/PUF/Quadrige : " Ce qu'on remarque pour rare au Roi de Macédoine Persée [-212 / -166], que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, allait errant par tout genre de vie et représentant des mœurs si essorées et vagabondes qu'il n'était connu ni de lui ni d'autre quel homme ce fût, me semble à peu près convenir à tout le monde. "].

N II 7, été 1878 : 30[7] : " Montaigne : « Qui a été une fois un vrai fou ne redeviendra jamais vraiment sage [Essais, III, vi]. » C’est à se gratter les oreilles. "
30[160] : « Voltaire, d'après Goethe, " la source universelle de lumière ". » [Voltaire, nach Goethe „die allgemeine Quelle des Lichts“ ; Cf Eckermann, Goethes Gespräche mit Eckermann, Leipzig, 1868, II, 34]30[164] : " Après la guerre, je fus choqué par le luxe, le mépris des Français, le nationalisme — ainsi Wagner à l'égard des Français, Goethe à l'égard des Français et des Grecs. Quel recul par rapport à Goethe — sensualité écœurante. " |Nach dem Kriege missfiel mir der Luxus, die Franzosenverachtung, das Nationale — so wie Wagner an die Franzosen, Goethe an Franzosen und Griechen. Wie weit zurück gegen Goethe — ekelhafte Sinnlichkeit.]

" La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion ; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime.
Il y a de deux sortes d'esprits, l'un géométrique, et l'autre que l'on peut appeler de finesse. Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles ; mais le dernier a une souplesse de pensées qu'il applique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. Des yeux il va jusques au cœur, et par le mouvement du dehors il connaît ce qui se passe au dedans. " [Texte français rétabli]


Opinions et sentences mêlées, 1879,


§ 4 : Progrès de la liberté de l'esprit. phrase de Voltaire : " Croyez-moi, cher ami, l'erreur aussi a son mérite. " [Ce qui plaît aux dames, 1764]

§ 113 : L'écrivain le plus libre.
" Il est étrange et instructif de voir comment un aussi grand écrivain que Diderot a réagi à cette équivoque générale de [Laurence] Sterne : lui aussi par l'équivoque, et c'est là justement une authentique surenchère d'humour à la Sterne. A-t-il, dans son Jacques le fataliste, imité, admiré, raillé, parodié celui-ci ? — Impossible d'en avoir le cœur net, et c'est peut-être ce que son auteur a juste voulu. C'est ce doute, précisément, qui rend les Français injustes envers l'œuvre d'un de leurs premiers maîtres (qui n'a pas de honte à avoir devant aucun des Anciens et des Modernes). C'est que les Français sont trop sérieux pour goûter l'humour — et surtout cette manière de prendre avec humour l'humour lui-même [und namentlich zu diesem humoristisch-Nehmen des Humors selber]. "

§ 408 : « La descente à l'Hadès.
Moi aussi, j'ai été en Enfer [in der Unterwelt], comme Ulysse [Odyssée, XI], et j'y retournerai souvent ; et je n'ai pas seulement sacrifié des moutons pour pouvoir m'entretenir avec quelques morts, c'est aussi mon propre sang que je n'ai pas ménagé. Il y eut quatre couples à ne pas refuser leur réponse à mon sacrifice : Épicure et Montaigne, Goethe et Spinoza, Platon et Rousseau, Pascal et Schopenhauer. C'est avec eux qu'il me faut m'expliquer quand j'ai longtemps marché seul [wenn ich lange allein gewandert bin], d'eux que j'entends me faire donner raison ou tort [Recht und Unrecht], eux que je veux écouter quand ils se donnent alors eux-mêmes raison ou tort. Quoi que je puisse dire, résoudre, imaginer pour moi et les autres, je fixe les yeux sur ces huit-là et vois les leurs fixés sur moi. »


Le Voyageur et son Ombre, 1879,


§ 63 : Les caractères moraux. : " Molière peut se comprendre comme contemporain de la société de Louis XIV ; dans notre société de transitions et de degrés intermédiaires, il ferait figure de pédant génial. "

§ 86 : Socrate.
"Si tout va bien, le temps viendra où l'on préférera, pour se perfectionner en morale et en raison, prendre en main les Mémorables de Socrate [de Xénophon] plutôt que la Bible, et où Montaigne et Horace deviendront nécessaires comme guides pour la compréhension du sage et du médiateur le plus simple et le plus impérissable de tous, de Socrate. "

§ 214. « Livres européens. — À lire Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle (surtout les Dialogues des morts), Vauvenargues, Chamfort, on est plus près de l'Antiquité qu'avec n'importe quel groupe de six auteurs pris dans les autres peuples. Ces six-là ont ressuscité l'esprit des derniers siècles de l'ère antique, — ils forment ensemble un maillon important de la grande chaîne encore ininterrompue de la Renaissance. Leurs livres s'élèvent au dessus des variations du goût national et des nuances philosophiques dont s'irise ordinairement tout ouvrage de nos jours, ce qu'il est obligé de faire s'il veut devenir célèbre : ils contiennent plus d'idées effectives que tous les livres des philosophes allemands ensemble. » [Europäische Bücher. — Man ist beim Lesen von Montaigne, Larochefoucauld, Labruyère, Fontenelle (namentlich der dialogues des morts) Vauvenargues, Champfort dem Alterthum näher, als bei irgend welcher Gruppe von sechs Autoren anderer Völker. Durch jene Sechs ist der Geist der letzten Jahrhunderte der alten Zeitrechnung wieder erstanden, — sie zusammen bilden ein wichtiges Glied in der grossen noch fortlaufenden Kette der Renaissance. Ihre Bücher erheben sich über den Wechsel des nationalen Geschmacks und der philosophischen Färbungen, in denen für gewöhnlich jetzt jedes Buch schillert und schillern muss, um berühmt zu werden: sie enthalten mehr wirkliche Gedanken, als alle Bücher deutscher Philosophen zusammengenommen]

§ 216. La "vertu allemande".

§ 230. Tyrans de l'esprit. : « De notre temps, on tiendrait pour malade quiconque serait aussi rigoureusement l'incarnation d'un seul et unique trait moral que le sont les personnages de Théophraste [d'Eresós] et de Molière, et on parlerait à son propos d' " idée fixe ". »

§ 237 : La plus terrible vengeance. : " C'est ainsi [une poignée de vérités exploitées sans passion] que Voltaire se vengea de [Alexis] Piron, par cinq lignes qui jugent toute sa vie, ses œuvres et ses intentions : autant de mots, autant de vérités ; ainsi que le même se vengea de Frédéric le Grand (dans une lettre [du 21 avril 1760] qu'il lui adressa de Ferney [sic, pour Tourney]). "


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

II, § 132. Les derniers échos du christianisme dans le monde. : « Plus on se dégageait des dogmes, plus on cherchait, pour ainsi dire, à justifier cet abandon par un culte de l'amour de l'humanité : ne pas rester là-dessus en retard sur l'idéal chrétien mais au contraire renchérir sur lui autant que possible, cela demeure le secret aiguillon de tous les esprits libres français, de Voltaire à Auguste Comte ; et ce dernier, avec sa célèbre formule morale " vivre pour autrui " a, en fait, surchristianisé le christianisme. »

III, § 192 : Souhaiter des adversaires parfaits
« On ne peut contester aux Français qu’ils soient devenus le peuple le plus chrétien de la Terre […] les idéaux chrétiens les plus ardus se sont incarnés chez eux en des hommes et ne sont pas demeurés simples représentations, ébauches, velléités. Voici Pascal, le premier de tous les chrétiens dans sa façon d'unir l'ardeur, l'esprit et la loyauté, — et que l'on considère ce qu'il fallait unir ici ! [in der Vereinigung von Gluth, Geist und Redlichkeit der erste aller Christen] Voici Fénélon, expression parfaite et séduisante de la culture ecclésiastique dans tout la diversité de sa force [...] Voici Mme de Guyon, au milieu de ses pareils, les quiétistes français [...] Voici le fondateur de l'ordre des Trappistes [l'abbé de Rancé], celui qui a réalisé avec la dernière rigueur l'idéal d'ascétisme du christianisme, et ceci non en Français d'exception, mais bien en vrai Français : car sa sombre création n'a pu jusqu'ici s'implanter et garder sa vigueur que chez les Français, elle les a suivis en Alsace et en Algérie. [...] À Port-Royal fleurit pour la dernière fois la grande érudition chrétienne : cette floraison que les grands hommes, en France, comprennent mieux qu'ailleurs. Bien loin d'être superficiel, un grand Français conserve pourtant toujours sa surface, sa peau qui enveloppe naturellement son contenu et sa profondeur [...]

À présent, que l'on devine pourquoi ce peuple qui a produit les types les plus accomplis de la chrétienté devait inversement engendrer  les types les plus accomplis des esprits libres antichrétiens ! L'esprit libre français luttait toujours en lui-même avec de grands hommes et pas seulement contre des dogmes et de sublimes avortons, comme les esprits libres des autres peuples. » [Und nun errathe man, warum dieses Volk der vollendeten Typen der Christlichkeit auch die vollendeten Gegentypen des unchristlichen Freigeistes erzeugen musste! Der französische Freigeist kämpfte in sich immer mit grossen Menschen und nicht nur mit Dogmen und erhabenen Missgeburten, wie die Freigeister anderer Völker.]

§ 193 Esprit et morale. L'Allemand " a peur, devant l'esprit français, qu'il n'en vienne à crever les yeux de la morale "


Fragments posthumes, 1881,
M III 1, printemps-automne 1881 : [62] : Les Jésuites plaidaient contre Pascal, la cause des Lumières et de l’Humanité.


Le Gai Savoir, 1882,

I, § 22 : arrivée de Monsieur de Montaigne qui s’entend à plaisanter si agréablement sa maladie
I, § 37 : la liaison la plus intime de la morale, du savoir et du bonheur — motif fondamental de l'âme des grands Français (comme Voltaire

II, § 97 : verbiage par goût de variations : ainsi chez Montaigne ;
§ 101 : " Maintenant que toutes les cours sont devenues des caricatures de jadis et du présent, on s'étonne de trouver Voltaire lui-même indiciblement sec et strict sur ce point [l'expression technique comme impureté de style] (par exemple dans son jugement sur des stylistes tels que Fontenelle et de Montesquieu) — nous sommes justement tous émancipés du goût de cour, alors que Voltaire fut celui qui l'accomplit. [Man ist jetzt, wo alle Höfe Caricaturen von sonst und jetzt geworden sind, erstaunt, selbst Voltaire in diesem Puncte unsäglich spröde und peinlich zu finden (zum Beispiel in seinem Urtheil über solche Stilisten, wie Fontenelle und Montesquieu), — wir sind eben alle vom höfischen Geschmack emancipirt, während Voltaire dessen Vollender war!]
§ 104 : l’allemand devait garder une résonance insupportablement vulgaire aux oreilles de Montaigne ou même de Racine.

V, § 357 Éléments pour le vieux problème : " qu'est-ce qui est allemand ? ". : " incomparable pénétration de Leibniz qui lui fit voir avec raison, non seulement contre Descartes, mais contre tout ce qui avait philosophé jusqu'à lui, que la conscience n'est qu'un accidens de la représentation "


Fragments posthumes, 1883-1885,

M III 4b, printemps-été 1883 : [17] : (Les Français, avec leurs Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal, Chamfort, Stendhal, sont une nation de l’esprit beaucoup plus propre [que les Allemands])[(Die Franzosen mit ihrem Montaigne La Rochefoucauld Pascal Chamfort Stendhal sind eine viel reinlichere Nation des Geistes)].

W I 1, printemps 1884 : 25[112] : La France en tête pour la culture, signe de la décadence de l’Europe.
25[491] : ces appréciations absurdes, comme si un Jésus-Christ avait le moindre poids à côté d’un Platon, ou un Luther à côté d’un Montaigne ! [Man muß die vorhandenen Religionen vernichten, nur, um diese absurden Schätzungen zu beseitigen, als ob ein Jesus Christus überhaupt neben einem Plato in Betracht käme, oder ein Luther neben einem Montaigne ! ]

W I 2, été-automne 1884 : 26[42] : Shakespeare pour la libre pensée de Montaigne. [Shakespeare für die Freigeisterei Montaigne’s]

26[434] : Montaigne, comme écrivain ([Ximénès] Doudan [1800-1872]).

W I 4, juin-juillet 1885 : [32] : Pascal plus profond que Spinoza.


Par-delà bien et mal, 1886,

I « Des préjugés des philosophes », § 11 : « Pourquoi l'opium fait-il dormir ? " En vertu d'une faculté ", par l'opération d'une virtus dormitiva, répond un médecin de Molière [Le Malade imaginaire, 3e intermède] :
quia est in eo virtus dormitivacujus est natura sensus assoupire.
Mais de telles réponses appartiennent à la comédie, et il est temps enfin de remplacer la question kantienne : " Comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? " par cette autre question : " Pourquoi est-il nécessaire de croire en de tels jugements ? " »


II « L’esprit libre », § 26 : " L'abbé Galiani, le plus profond, le plus lucide et peut-être le plus malpropre des hommes de son siècle ; il était bien plus profond que Voltaire et par conséquent beaucoup moins loquace.

§ 38 : « Comme il en advint encore récemment, en plein siècle des Lumières, de la Révolution française, cette farce sinistre et superflue si on la regarde de près, mais que les nobles et enthousiastes spectateurs de l’Europe entière, qui la suivirent si longuement et si passionnément de loin, interprétèrent au gré de leurs indignations ou de leurs enthousiasmes jusqu’à ce que le texte disparût sous l’interprétation, de même il se pourrait qu’une noble postérité travestît encore une fois le sens de tout le passé et par là en rendit peut-être la vue supportable. – Ou plutôt, n’est-ce pas déjà chose faite ? Ne fûmes-nous pas nous-mêmes cette « noble postérité » ? Et ce passé, dans la mesure où nous sommes conscients d’un tel phénomène, n’est-il pas du même coup aboli ? »

III " Le phénomène religieux ", § 45 : « Pour deviner et pour établir ce qu'a été jusqu'à présent l'histoire du problème de la science et de la conscience dans l'âme des homines religiosi, il faudrait un homme qui fût lui-même aussi profond, aussi blessé, aussi extraordinaire que l'a été la conscience intellectuelle d'un Pascal. »

§ 46 : « La foi [Der Glaube] que réclamait le christianisme primitif […] n'est pas la foi naïve et hargneuse avec laquelle un Luther, un Cromwell ou tel autre barbare du Nord se sont accrochés à leur Dieu et au christianisme ; elle s'apparente déjà beaucoup plus à la foi de Pascal qui ressemble terriblement à un suicide continu de la raison, d'une raison acharnée à survivre et rongeuse comme un ver, tant il est impossible de la tuer d'un seul coup. La foi chrétienne est essentiellement un sacrifice, sacrifice de toute liberté, de toute fierté, de toute confiance de l'esprit en soi-même [aller Selbstgewissheit des Geistes]. »

V " Contribution à l'histoire naturelle de la morale ", § 191 :
« Descartes, le père du rationalisme (et par conséquent le grand-père de la Révolution), ne reconnaissait pas d'autre autorité que celle de la raison ; mais la raison n'est qu'un instrument, et Descartes était superficiel. » [Man müsste denn Descartes ausnehmen, den Vater des Rationalismus (und folglich Grossvater der Revolution), welcher der Vernunft allein Autorität zuerkannte: aber die Vernunft ist nur ein Werkzeug, und Descartes war oberflächlich.]

VI "Nous, les savants", § 208 :
« Il [le sceptique] aime à se complaire dans sa vertueuse et noble abstention et déclarer avec Montaigne  "que sais-je ? " [Essais, II, xii] ou avec Socrate " je sais que je ne sais rien " [Platon, Apologie de Socrate]. »
« La maladie de la volonté est inégalement répandue en Europe : elle se manifeste le plus fortement et le plus diversement là où la civilisation s'est implantée depuis le plus grand nombre de siècles ; elle diminue dans la mesure où le "barbare" fait encore — ou de nouveau — valoir son droit sous le vêtement flottant de la culture occidentale. C'est ainsi que la volonté est le plus gravement malade dans la France actuelle, comme on peut aussi bien l'inférer que le constater ; et la France, qui a toujours su magistralement tourner en charmes et en séductions même les plus néfastes tendances de son génie affirme aujourd'hui plus que jamais sa supériorité culturelle en Europe en se présentant comme l'école et le magasin de tous les prestiges du scepticisme. »


VII, "Nos vertus",
§ 218 : Les psychologues français — et où ailleurs existe-il aujourd'hui de tels psychologues ?  — n'ont pas fini de se délecter de l'amère et multiple jouissance que leur donne la bêtise bourgeoise [en français dans le texte], comme si ... bref, cela trahit quelque chose. Flaubert, par exemple, le brave bourgeois de Rouen, ne vit, n'entendit et ne goûta plus rien d'autre en fin de compte : ce fut là son genre de Selbstquälerei et de cruauté raffinée.
§ 224 : les hommes d'une civilisation aristocratique (les Français du XVIIe siècle, par exemple, tel Saint-Evremont qui reproche à Homère son esprit vaste, jugement dont un Voltaire se fait encore l'écho)

 VIII, "Peuples et fratries",
§ 253 : La profonde médiocrité des Anglais a entraîné un abaissement général de l'esprit européen ; […] la noblesse européenne – noblesse du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse à tous les sens élevés du mot – est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des idées modernes est l'œuvre de l'Angleterre. -
VIII, § 254 : Aujourd'hui encore, la France est le siège de la civilisation européenne la plus spirituelle et la plus raffinée, et la plus grande école du goût : mais on doit savoir trouver cette " France du goût ". [Auch jetzt noch ist Frankreich der Sitz der geistigsten und raffinirtesten Cultur Europa’s und die hohe Schule des Geschmacks: aber man muss dies „Frankreich des Geschmacks“ zu finden wissen.]
Ce qui s'exhibe aujourd'hui sur le devant de la scène c'est une France abêtie et avilie ; récemment, aux funérailles de Victor Hugo [en 1885], elle s'est livrée à une véritable orgie de mauvais goût et d'autoadmiration à la fois.
Hegel qui, par le truchement de Taine, c'est-à-dire du premier des historiens vivants, exerce présentement une influence quasi tyrannique.
Trois choses dont les Français peuvent s'enorgueillir comme de leur héritage et de leur patrimoine, comme du signe intact de leur ancienne supériorité culturelle en Europe :
  1. Capacité de se passionner pour l'art
  2. Vieille et diverse culture de moralistes
  3. Leur tempérament, synthèse plus ou moins réussie du nord et du sud
[Stendhal] le dernier grand psychologue de la France. 


Fragments posthumes, 1886-1888,

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : 7[68] : Pascal plus libre et plus large d’idées que Schopenhauer sur les questions morales. [
NB!!
so daß man unter den Atheisten weniger Freisinnigkeit in moralischen Dingen findet als unter den Frommen und Gottgläubigen (z.B. Pascal ist in moralischen Fragen freier und freisinniger als Schopenhauer)]
[69] : Pascal voyait dans deux figures, Épictète et Montaigne, ses véritables tentateurs, contre lesquels il avait constamment besoin de défendre et de mettre à l’abri son christianisme. [Pascal sah in zwei Gestalten, in Epictet und Montaigne, seine eigentlichen Versucher, gegen die er nöthig hatte sein Christenthum immer wieder zu vertheidigen und sicher zu stellen.]

W II 3, novembre 1887 – mars 1888 : [65] : « L’on s’étonne des multiples hésitations et indécisions dans l’argumentation de Montaigne. Mais mis à l’Index du Vatican [en 1676 seulement], suspect depuis longtemps à tous les partis, il impose peut-être volontairement à sa dangereuse tolérance, à son impartialité calomniée, la sourdine d’une sorte d’interrogation. C’était déjà beaucoup à son époque : humanité, laquelle doute … » [„Man ist erstaunt über das viele Zögern und Zaudern in der Argumentation des Montaigne. Aber auf den Index im Vatican gesetzt, allen Parteien längst verdächtig, setzt er vielleicht freiwillig seiner gefährlichen Toleranz, seiner verleumdeten Unparteilichkeit, die Sordine einer Art Frage auf. Das war schon viel in seiner Zeit: Humanität, welche zweifelt…“]

W II 1, automne 1887 : 9[3] : Pascal alla même requérir le scepticisme moraliste pour susciter, exciter, (« justifier ») le besoin de croire [so wie Pascal sogar die moralistische Scepsis benutzte, um das Bedürfniß nach Glauben zu excitiren („zu rechtfertigen“)]
9[25] : die vier großen Demokraten Sokrates Christus Luther Rousseau
9[182] : Schopenhauer et Pascal
p. 111 :

W II 2, automne 1887 : [57] : NB. Le christianisme signifie un progrès dans l’acuité du regard psychologique : La Rochefoucauld et Pascal.
[128] : Pascal l’admirable logicien du christianisme

W II 3, novembre 1887 - mars 1888 : [55] : L’on ne devra jamais pardonner au christianisme qu’il ait mis à terre des hommes tels que Pascal.
[408] : corruption de Pascal qui croit à la corruption de sa raison par le péché originel ; alors qu’elle n’a été corrompue que par son christianisme.

W II 6a, printemps 1888 : [94] : Pascal ne voulait rien risquer et resta chrétien : c’était peut-être plus vertueux.


Crépuscule des Idoles, 1888, 

« Les quatre grandes erreurs », § 6 Tout le domaine de la morale et de la religion relève de cette conception des causes imaginaires. :
« l'issue heureuse d'une entreprise ne crée chez un hypocondriaque ou un Pascal aucune impression agréable. »

« Divagations d'un "inactuel" »,
§ 2 : la pauvre France malade, malade d’aboulie.
§ 9 : « L'Histoire est riches en semblables anti-artistes, insatiables voraces, en affamés de la vie, qui ne peuvent s'empécher de consommer les choses, de les dévorer, de les décharner. C'est, par exemple, le cas du vrai chrétien : ainsi Pascal. Un chrétien qui serait également artiste, cela n'existe pas ... »


L'Antéchrist, 1888,

§ 5 : « Même aux natures les mieux armées intellectuellement, il [le christianisme] a perverti la raison, en leur enseignant à ressentir les valeurs suprêmes de l'esprit comme entachées de péché, induisant en erreur, comme des tentations. Exemple le plus lamentable : la perversion de Pascal, qui croyait à la perversion de sa raison par le péché originel, alors qu'elle n'était pervertie que par son christianisme ! » [es hat die Vernunft selbst der geistigstärksten Naturen verdorben, indem es die obersten Werthe der Geistigkeit als sündhaft, als irreführend, als Versuchungen empfinden lehrte. Das jammervollste Beispiel — die Verderbniss Pascals, der an die Verderbniss seiner Vernunft durch die Erbsünde glaubte, während sie nur durch sein Christenthum verdorben war! —]


Ecce Homo, 1908 [1888], 

[2] " Pourquoi je suis si avisé ", § 3 :
« Une remarquable étude de Victor Brochard [1848-1907}, Les Sceptiques grecs [Paris, 1887], qui, entre autres, exploite intelligemment mes Laertiana. [...]  » [sur cette exploitation, voir mon article " Dictionnaire Nietzsche "].
" Ce à quoi je reviens toujours, c'est un petit nombre de Français anciens : je ne crois qu'à la culture française [...] [Im Grunde ist es eine kleine Anzahl älterer Franzosen zu denen ich immer wieder zurückkehre: ich glaube nur an französische Bildung und halte Alles, was sich sonst in Europa „Bildung“ nennt, für Missverständniss, nicht zu reden von der deutschen Bildung…]
Je ne me contente pas de lire Pascal, mais l'aime, et vois en lui la victime la plus instructive du christianisme, qui l'a lentement assassiné, d'abord physiquement, puis psychologiquement, avec toute la logique de cette forme particulièrement atroce d'inhumaine cruauté. » [Dass ich Pascal nicht lese, sondern liebe , als das lehrreichste Opfer des Christenthums, langsam hingemordet, erst leiblich, dann psychologisch, die ganze Logik dieser schauderhaftesten Form unmenschlicher Grausamkeit] ; si j'ai quelque chose de la pétulance de Montaigne dans l'esprit — et qui sait ? — peut-être dans le corps ; si mon goût d'artiste, non sans une rage contenue, défend les noms de Molière, Corneille et Racine contre le génie sauvage d'un Shakespeare, tout cela n'exclut nullement que les Français les plus contemporains me soient une charmante compagnie. Je ne vois pas dans quel siècle de l'histoire on pourrait, d'un seul coup de filet, ramener tant de psychologues si curieux et en même temps si délicats que dans le Paris d'aujourd'hui ; je citerais au hasard, car leur nombre est grand, Messieurs Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître, ou bien, pour distinguer quelqu'un de la forte race, un vrai Latin pour qui j'ai un faible particulier : Guy de Maupassant. " [...]


Nietzsche contre Wagner, 1888,
" Nous, les antipodes " : « Flaubert, une réédition de Pascal, mais en plus artiste, son critère instinctif, son grand principe étant : "Flaubert est toujours haïssable, l'homme n'est rien, l'oeuvre est tout" [en français dans le texte] ... Il s'est torturé en écrivant comme Pascal se torturait en pensant — tous deux ne sentaient pas en égoïstes. »



B / L'EUROPE, LES EUROPÉENS

Dans le Dictionnaire Nietzsche, voir l'excellente entrée " Europe (Europa) " par Alexandre Dupeyrix, cc. 319a-323b.

Selon Thomas Mann, la croyance à l'avenir de l'Europe était associée à la pensée de Nietzsche. Nietzsche était plutôt anti-allemand, opposé au nationalisme consécutif à l'unification de l'Allemagne par Bismarck en 1871.
" chez les Allemands d'aujourd'hui tantôt la bêtise antifrançaise, tantôt la bêtise antisémite, ou antipolonaise " (PBM, 1886, VIII, § 251).  
" l'étroitesse et la vanité nationales, le principe énergique mais borné : " Deutschland, Deutschland über alles " (GM, 1887, III, § 26)  
" Nous n'aimons pas l'humanité ; mais d'autre part nous sommes loin d'être assez " allemand ", au sens que l'on donne communément aujourd'hui au mot "allemand", pour prendre le parti du nationalisme et de la haine raciale " (Gai Savoir, 1887, V, § 377)  
" Quelle bénédiction est un Juif parmi du bétail allemand !... " (FP, 1888)

Fragments posthumes, 1876,

U II 5c, octobre-décembre 1876 : [74] : Ils appellent l’union des gouvernements allemands en un seul État une « grande idée ». C’est le même type d’hommes qui s’enthousiasmera un jour pour les États-Unis d’Europe: c’est l’idée « encore plus grande ».
[75]: c’est la diversité des langues qui empêche surtout de voir ce qui se passe en réalité – la disparition des traits nationaux et la création de l’homme européen.


Humain, trop humain. Un livre pour les esprits libres (1878),

V " Caractères de haute et de basse civilisation ", § 265 : La raison à l’école [Die Vernunft in der Schule]. C’est la raison à l’école qui a fait de l’Europe l’Europe : au Moyen-Âge elle était sur le chemin de redevenir une province et une annexe de l’Asie, – et donc de perdre le sens de la science dont elle était redevable aux Grecs.

VIII "Coup d'œil sur l'État ", § 475 : L’homme européen et la destruction des nations. : " Dès lors qu'il ne s'agit plus du maintien des nations, mais de la production d'une race européenne mêlée et aussi forte que possible, le Juif en est un élément aussi utilisable et souhaitable que n'importe quel autre vestige national. [...] Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l'Occident, c'est le judaïsme qui a essentiellement contribué à l'occidentaliser derechef et sans trêve : ce qui équivaut en un certain sens à faire de la mission et de l’histoire de l’Europe la continuation de celles de la Grèce.




Fragments posthumes, 1878-1879,


N III 4, automne 1878 : 33[9] : « Qu'est-ce donc que l'Europe ? — La civilisation grecque, développée à partir d'éléments thraces, phéniciens, l'hellénisme, le philhellénisme des Romains, leur Empire mondial, chrétien (le christianisme dépositaire d'éléments antiques, de ces éléments finissent par sortir les germes scientifiques, le philhellénisme devient un corpus de philosophie) : jusqu'où il est cru en la science, s'étend maintenant l'Europe. On a éliminé la Romanité, estompé le christianisme. » [Was ist denn Europa? — Griechische Cultur aus thrakischen phönizischen Elementen gewachsen, Hellenismus Philhellenismus der Römer, ihr Weltreich christlich, das Christenthum Träger antiker Elemente, von diesen Elementen gehen endlich die wissenschaftlichen Keime auf, aus dem Philhellenismus wird ein Philosophenthum : so weit an die Wissenschaft geglaubt, geht jetzt Europa. Das Römerthum wurde ausgeschieden, das Christenthum abgeblaßt.]

N IV 5, septembre-novembre 1879 : 47[2] : « Fous que nous sommes ! Penser à de telles choses quand l'Europe se divise en deux groupes militaires de plus en plus bardés de fer (ici et là) en apparence pour empêcher ainsi les guerres générales en Europe, mais avec ce résultat probable que — » [Narren, die wir sind! An solche Dinge zu denken, wo Europa in zwei militärische über und über in Erz starrende Gruppen auseinandertritt (hier und dort) anscheinend, um damit die gesammt-europäischen Kriege zu verhüten, mit dem vermutlichen Erfolge aber, daß —]


Opinions et sentences mêlées, 1879,

§ 223. Où il faut aller en voyage. : Là où l'homme s'est dévêtu de l'habit de l'Europe ou bien ne l'a pas encore revêtu


Le Voyageur et son ombre, 1879,

§ 87 : Apprendre à bien écrire. " Tout homme animé de bons sentiments européens doit maintenant apprendre à écrire bien et toujours mieux : il faut en passer par là, quand bien même on serait né en Allemagne où l'on traite le mal écrire en privilège national. Mais mieux écrire, c'est à la fois mieux penser ; trouver toujours quelque chose qui vaut d'être communiqué et savoir le communiquer vraiment ; se prêter à être traduit dans la langue des voisins ; se rendre accessible à l'intelligence des étrangers qui apprennent notre langue ; œuvrer en sorte que tout bien devienne un bien collectif, que tout soit à la disposition des hommes libres ; enfin, préparer, tout lointain qu'il est encore, cet état de choses où les bons Européens recevront, mûre à point, leur grande mission, la direction et la garde de la civilisation terrestre toute entière. "  [jenen jetzt noch so fernen Zustand der Dinge vorbereiten, wo den guten Europäern ihre grosse Aufgabe in die Hände fällt: die Leitung und Ueberwachung der gesammten Erdcultur.]
— Qui prône le contraire, ne pas se soucier de bien écrire et de bien lire – ces deux vertus croissent et diminuent ensemble – montre en fait aux peuples un chemin pour arriver à être encore plus nationalistes : il aggrave la maladie de ce siècle et est ennemis des bons Européens, ennemi des libres esprits."

§ 125 : Y a-t-il des « classiques » allemands ?
« Les classiques ne sont pas les implantateurs des vertus intellectuelles et littéraires, mais bien ceux qui les parachèvent, hautes et extrêmes lueurs qui planent encore au dessus des peuples quand ceux-ci périssent ; car ils sont plus légers, plus libres, plus purs qu'eux. Un haut niveau d'humanité sera possible quand l'Europe des peuples sera un sombre passé oublié, mais que l'Europe vivra encore dans trente livres très anciens et jamais oubliés : dans les classiques. »
[Classiker sind nicht Anpflanzer von intellectuellen und litterarischen Tugenden, sondern Vollender und höchste Lichtspitzen derselben, welche über den Völkern stehen bleiben, wenn diese selber zu Grunde gehen : denn sie sind leichter, freier, reiner als sie. Es ist ein hoher Zustand der Menschheit möglich, wo das Europa der Völker eine dunkle Vergessenheit ist, wo Europa aber noch in dreissig sehr alten, nie veralteten Büchern lebt : in den Classikern.]

§ 215. Mode et moderne. Certaines villes et régions d'Europe pensent et inventent pour toutes les autres en matière d'habillement.
« Ici, où les concepts " moderne " et " européen " sont presque équivalents, on entend par Europe beaucoup plus de territoires que n'en comprend l'Europe géographique, cette petite presqu'île de l'Asie : l'Amérique surtout en fait partie, en ce qu'elle est justement fille de notre civilisation. D'un autre côté, ce n'est pas toute l'Europe qu'englobe le concept de civilisation " européenne ", mais seulement ces peuples et parties de peuples qui ont leur passé commun dans l'hellénisme, la romanité, le judaïsme et le christianisme. » [Hier, wo die Begriffe „modern“ und „europäisch“ fast gleich gesetzt sind, wird unter Europa viel mehr an Länderstrecken verstanden, als das geographische Europa, die kleine Halbinsel Asien’s, umfasst: namentlich gehört Amerika hinzu, soweit es eben das Tochterland unserer Cultur ist. Andererseits fällt nicht einmal ganz Europa unter den Cultur-Begriff „Europa“; sondern nur alle jene Völker und Völkertheile, welche im Griechen-, Römer-, Juden- und Christenthum ihre gemeinsame Vergangenheit haben.]

§ 216. La "vertu allemande". (Rousseau, Helvétius).

§ 275. « Le temps des constructions cyclopéennes.
On n'arrêtera pas la démocratisation de l'Europe ; qui lui résiste a justement besoin pour cela des moyens que l'idée démocratique fut la première à mettre entre les mains de tout le monde, et rend ces moyens eux-mêmes plus maniables et efficients ; et les adversaires les plus radicaux de la démocratie (je veux dire les esprits révolutionnaires) ne semblent être là que pour pousser de plus en plus rapidement, par la crainte qu'ils suscitent, les différents partis dans la voie démocratique. [...] Il semble que la démocratisation de l'Europe soit un maillon dans la chaîne de ces prodigieuses mesures prophylactiques qui sont l'idée des temps modernes et par lesquelles nous nous opposons au Moyen-Âge. »

§ 292. « Victoire de la démocratie.
[...] Le résultat pratique de cette démocratisation envahissante sera tout d'abord une union européenne des peuples, dans laquelle chaque peuple individuel, entre ses frontières fixées selon des règles géographiques d'utilité, aura la position et les droits particuliers d'un canton : on ne comptera plus guère en l'occurrence avec les souvenirs historiques des peuples tels qu'ils étaient jusqu'àlors, parce que le sentiment plein de piété pour ces souvenirs sera radicalement extirpé sous le gouvernement du principe démocratique, adonné aux nouveautés et aux expériences. [Das praktische Ergebniss dieser um sich greifenden Demokratisirung wird zunächst ein europäischer Völkerbund sein, in welchem jedes einzelne Volk, nach geographischen Zweckmässigkeiten abgegränzt, die Stellung eines Cantons und dessen Sonderrechte innehat: mit den historischen Erinnerungen der bisherigen Völker wird dabei wenig noch gerechnet werden, weil der pietätvolle Sinn für dieselben unter der neuerungssüchtigen und versuchslüsternen Herrschaft des demokratischen Princips allmählich von Grund aus entwurzelt wird.] »


Fragments posthumes, 1880,
N V 1, début 1880 : l'Europe a adopté la moralité juive et la tient pour meilleure, plus haute, mieux adaptée aux mœurs polies et aux connaissances de notre époque que les morales arabe, grecque, hindoue, chinoise.


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

I, § 60. Tout esprit finit par devenir physiquement visible. : " Le christianisme [...] a donné de l'esprit à l'humanité européenne et ne lui a pas enseigné une subtilité exclusivement théologique. "
§ 88. Luther, le grand bienfaiteur. : Voie ouverte en Europe à une vita contemplativa non chrétienne.
§ 96 : " In hoc signo vinces " : " Aussi avancée que soit l'Europe dans d'autres domaines : sur le plan religieux elle n'a pas encore atteint la naïveté libérale des anciens brahmanes. [...] Il y a bien aujourd'hui dix à vingt millions d'hommes parmi les différents peuples d'Europe qui " ne croient plus en Dieu "", — est-ce trop demander qu'ils se fassent signe ?

II, § 132. Les derniers échos du christianisme dans le monde. : « Modification la plus universelle à laquelle le christianisme soit parvenu en Europe [l'homme moral] »

III, § 190 : « Lorsque les Allemands commencèrent à devenir intéressants pour les autres peuples d'Europe — ce n'est pas si loin — ce fut à la faveur d'une culture [Bildung] qu'ils ne possèdent plus aujourd'hui, dont ils se sont même délestés avec un emportement aveugle, comme s'il s'était agi d'une maladie [...] volonté délibérée de tout voir en beau [der Absicht auf ein Schöner-sehen-wollen in Bezug auf Alles (Charaktere, Leidenschaften, Zeiten, Sitten)] [...] idéalisme tendre, rempli de bonnes intentions [ein weicher, gutartiger, silbern glitzernder Idealismus»
§ 205. Du peuple d'Israël. : « Il ne leur reste plus [aux juifs européens] qu'à devenir les maîtres de l'Europe ou à perdre l'Europe comme ils ont perdu autrefois, il y a bien longtemps, l'Égypte où ils s'étaient placés dans une alternative semblable. [es bleibt ihnen nur noch übrig, entweder die Herren Europa's zu werden oder Europa zu verlieren, so wie sie einst vor langen Zeiten Aegypten verloren, wo sie sich vor ein ähnliches Entweder-Oder gestellt hatten.] [...] La façon dont ils honorent leurs parents et leurs enfants, la raison qui préside à leurs mariages et à leurs habitudes matrimoniales les distinguent entre tous les Européens. [Die Art, wie sie ihre Väter und ihre Kinder ehren, die Vernunft ihrer Ehen und Ehesitten zeichnet sie unter allen Europäern aus.] »
§ 206. L'impossible classe. : « La vieille Europe actuellement surpeuplée et repliée sur elle-même [das alte, jetzt übervölkerte und in sich brütende Europa!] »

IV, § 271. L'humeur de fête. :  « Pour les hommes, précisément, qui aspirent le plus ardemment à la puissance, il est indescriptiblement agréable de se sentir subjugués !   [...] Je décris le bonheur tel que je me l'imagine dans notre actuelle société d'Europe et d'Amérique, à la fois exténuée et assoiffée de puissance. »
§ 272. La purification de la race [Die Reinigung der Rasse]. : " Les Grecs nous offrent le modèle d’une race et d’une civilisation devenues pures : espérons qu’un jour il se constituera aussi une race et une culture [Cultur] européennes pures. "

V, § 534 : « La dernière tentative de modification importante des appréciations de valeur , dans le domaine de la politique, — la " Grande Révolution " — ne fut rien de plus qu'un charlatanisme pathétique et sanglant qui, par des crises soudaines, sut donner à la crédule Europe l'espoir d'une guérison soudaine — rendant ainsi jusqu'à nos jours tous les malades politiques impatients et dangereux. —
§ 554. Progression. : « Quand on vante le progrès, on vante seulement le mouvement [...] la mobile Europe où le mouvement est " chose entendue "  »


Fragment posthume, 1881,
M III 4a, automne 1881 : 15[66] : dans l’ensemble la moralité de l’Europe est juive. [Jüdisch ist im Ganzen die Moralität Europas — eine tiefe Fremdheit [étrangeté] trennt uns immer noch von den Griechen.]


Le Gai Savoir, 1882 (1887 pour la préface et le cinquième livre),

IV " Sanctus Januarius ", § 329. Loisir et oisiveté. " Leur [celle des Américains] course effrénée au travail —le vice propre au Nouveau Monde — commence déjà, par contagion, à rendre la vieille Europe sauvage et à répandre sur elle une absence d'esprit absolument stupéfiante. On a déjà honte, aujourd'hui, du repos ; la méditation prolongée provoque presque des remords. "

V, " Nous, sans peur "
, § 343. Ce que signifie notre gaieté d'esprit. : Le plus grand événement récent — que « Dieu est mort », que la croyance au Dieu chrétien est tombée en discrédit — commence déjà à étendre son ombre sur l’Europe.

§ 362 : Notre croyance en une virilisation de l’Europe.
C'est à Napoléon (et nullement à la Révolution française qui cherchait la « fraternité » entre les peuples et les universelles effusions fleuries) que nous devons de pouvoir pressentir maintenant une suite de quelques siècles guerriers, qui n'aura pas son égale dans l'histoire, en un mot, d'être entrés dans l'âge classique de la guerre, de la guerre scientifique et en même temps populaire, de la guerre faite en grand (de par les moyens, les talents et la discipline qui y seront employés). Tous les siècles à venir jetteront sur cet âge de perfection un regard plein d'envie et de respect : - car le mouvement national dont sortira cette gloire guerrière n'est que le contrecoup de l'effort de Napoléon et n'existerait pas sans Napoléon. C'est donc à lui que reviendra un jour l'honneur d'avoir refait un monde dans lequel l'homme, le guerrier en Europe, l'emportera, une fois de plus, sur le commerçant et le « philistin » ; peut-être même sur la « femme » cajolée par le christianisme et l'esprit enthousiaste du XVIIIe siècle, plus encore par les « idées modernes ». Napoléon, qui voyait dans les idées modernes et, en général, dans la civilisation, quelque chose comme une ennemie personnelle a prouvé, par cette hostilité, qu'il était un des principaux continuateurs de la Renaissance : il a remis en lumière toute une face du monde antique, peut-être la plus définitive, la face de granit. Et qui sait si, grâce à elle, l'héroïsme antique ne finira pas quelque jour par triompher du mouvement national, s'il ne se fera pas nécessairement l'héritier et le continuateur, au sens positif, de Napoléon : lui qui voulait, comme on sait, l'Europe unie pour qu'elle fût la maîtresse du monde. » [Unser Glaube an eine Vermännlichung Europa’s. — Napoleon verdankt man’s (und ganz und gar nicht der französischen Revolution, welche auf „Brüderlichkeit“ von Volk zu Volk und allgemeinen blumichten Herzens-Austausch ausgewesen ist), dass sich jetzt ein paar kriegerische Jahrhunderte auf einander folgen dürfen, die in der Geschichte nicht ihres Gleichen haben, kurz dass wir in’s klassische Zeitalter des Kriegs getreten sind, des gelehrten und zugleich volksthümlichen Kriegs im grössten Maassstabe (der Mittel, der Begabungen, der Disciplin), auf den alle kommenden Jahrtausende als auf ein Stück Vollkommenheit mit Neid und Ehrfurcht zurückblicken werden: — denn die nationale Bewegung, aus der diese Kriegs-Glorie herauswächst, ist nur der Gegen-choc gegen Napoleon und wäre ohne Napoleon nicht vorhanden. Ihm also wird man einmal es zurechnen dürfen, dass der Mann in Europa wieder Herr über den Kaufmann und Philister geworden ist; vielleicht sogar über „das Weib“, das durch das Christenthum und den schwärmerischen Geist des achtzehnten Jahrhunderts, noch mehr durch die „modernen Ideen“, verhätschelt worden ist. Napoleon, der in den modernen Ideen und geradewegs in der Civilisation Etwas wie eine persönliche Feindin sah, hat mit dieser Feindschaft sich als einer der grössten Fortsetzer der Renaissance bewährt: er hat ein ganzes Stück antiken Wesens, das entscheidende vielleicht, das Stück Granit, wieder heraufgebracht. Und wer weiss, ob nicht dies Stück antiken Wesens auch endlich wieder über die nationale Bewegung Herr werden wird und sich im bejahenden Sinne zum Erben und Fortsetzer Napoleon’s machen muss: — der das Eine Europa wollte, wie man weiss, und dies als Herrin der Erde. —]


§ 377. Nous, sans Patrie. " Il ne manque pas, parmi les Européens d'aujourd'hui, d'hommes qui ont le droit de se qualifier de sans-patrie en un sens qui distingue et honore une petite politique [...] Ne doit-elle pas de toute nécessité vouloir l'éternisation du fractionnement de l'Europe en petits États ?
peu tentés de prendre place à cette auto-admiration raciale et cette impudeur mensongère dont on fait aujourd'hui étalage en Allemagne
Nous sommes de bons Européens, les héritiers de l'Europe, les héritiers riches, comblés, mais aussi surabondamment chargés d'obligations de millénaires d'esprit européen"

§ 380. Le " voyageur " parle. : " Europe " entendue comme une somme de jugements de valeurs qui commandent et qui sont passés en nous pour devenir chair et sang. [eine Summe von kommandirenden Werthurtheilen verstanden, welche uns in Fleisch und Blut übergegangen sind.]


Fragments posthumes, 1883-1885,

M III 4b, printemps-été 1883, 7[42] : " Avec la liberté de circulation, des groupes d'êtres humains de même type peuvent s'associer et fonder des communautés. Dépassement des nations. " [Bei der Freizügigkeit des Verkehrs können Gruppen gleichartiger Menschen sich zusammenthun und Gemeinwesen gründen. Überwindung der Nationen.
Die Raubthiere und der Urwald beweisen, daß die Bosheit sehr gesund sein kann und den Leib prachtvoll entwickelt. Wäre das Raubthierartige mit innerer Qual behaftet, so wäre es längst verkümmert und entartet.]

W I 1, printemps 1884 : [112] : La France en tête pour la culture, signe de la décadence de l’Europe. La Russie doit devenir maîtresse de l’Europe et de l’Asie — elle doit coloniser et gagner la Chine et l’Inde. L’Europe comme la Grèce sous la domination de Rome.
Comprendre l’Europe donc comme centre de culture […] à un niveau supérieur il y a déjà une dépendance mutuelle qui continue. […] Tout tend vers une synthèse du passé européen se réalisant dans des TYPES d’esprit de très haut niveau.
Mais si l’Europe tombe aux mains de la populace, alors c’en est fini de la culture européenne !


W I 3a, mai-juillet 1885 : 35[9] : " Ces bons Européens que nous sommes : qu'est-ce qui nous distingue des hommes de patrie ? Premièrement, nous sommes athées et immoralistes, mais dans un premier temps nous soutenons les religions et les morales de l'instinct grégaire : elles préparent en effet un type d'homme qui doit un jour tomber entre nos mains, qui nécessairement réclamera notre emprise. "[Diese guten Europäer, die wir sind; was zeichnet uns vor dem M der Vaterländer aus?
Erstens: wir sind Atheisten und Immoralisten, aber wir unterstützen zunächst die Religionen und Moralen des Heerden-Instinktes: mit ihnen nämlich wird eine Art Mensch vorbereitet, die einmal in unsere Hände fallen muß, die nach unserer Hand begehren muß.]


W I 6a, juin-juillet 1885 : 37[9] : " Ce qui m'importe — car c'est ce que je vois se préparer lentement et comme avec hésitation — c'est l'Europe unie. " [was mich angeht — denn ich sehe es langsam und zögernd sich vorbereiten — das ist das Eine Europa.]
" (L’argent à lui seul obligera l’Europe, tôt ou tard, à se fondre en une seule puissance). " [(Das Geld allein schon zwingt Europa, irgendwann sich zu Einer Macht zusammen zu ballen.)]
« Ici comme ailleurs, le siècle prochain marchera sur les brisées de Napoléon, le premier en date et le plus moderne des hommes des temps nouveaux. Pour les tâches des siècles prochains, la “vie publique” et les Parlements sont les organisations les plus inadéquates. » [hierin, wie in anderen Dingen, wird das nächste Jahrhundert in den Fußtapfen Napoleons zu finden sein, des ersten und vorwegnehmendsten Menschen neuerer Zeit. Für die Aufgaben der nächsten Jahrhunderte sind die Arten „Öffentlichkeit“ und Parlamentarismus die unzweckmäßigsten Organisationen.]


Essai d'autocritique [ajout à La Naissance de la Tragédie], août 1886,


§ 1 : " Le pessimisme est-il nécessairement le signe du déclin, de la décadence, de la faillite des instincts lassés et affaiblis ? Comme ce fut le cas pour les Hindous ; comme il semble, selon toute apparence, que cela soit pour nous autres, humains "modernes" et Européens ? " [Ist Pessimismus nothwendig das Zeichen des Niedergangs, Verfalls, des Missrathenseins, der ermüdeten und geschwächten Instinkte? — wie er es bei den Indern war, wie er es, allem Anschein nach, bei uns, den „modernen“ Menschen und Europäern ist?]



Par-delà Bien et Mal, septembre 1886,

Préface : « la doctrine du Védanta en Asie, le platonisme en Europe [die Vedanta-Lehre in Asien, der Platonismus in Europa] [...] le combat contre Platon, ou pour parler en termes plus compréhensibles et accessibles au "peuple", le combat contre l'oppression millénaire de l'Église chrétienne — car le christianisme est un platonisme [invention de l'esprit pur et du Bien en soi] pour le "peuple" — a produit en Europe une magnifique tension de l'esprit, comme il n'y en eu encore jamais dans le monde : avec un arc à ce point bandé on peut désormais viser les cibles les plus lointaines. Il est vrai que l'Européen ressent cette tension comme un état de détresse, et l'on compte déjà deux tentatives de grande envergure pour détendre l'arc : d'abord le jésuitisme, ensuite les Lumières démocratiques, — lesquelles, grâce à la liberté de la presse et à la lecture des journaux, pourraient bien aboutir en fait à ce que l'esprit ne se sente plus si aisément lui-même comme une "détresse". [...] Nous qui ne sommes ni jésuites ni démocrates, ni même assez Allemands, nous, bons Européens et libres, très libres esprits, — nous avons encore toute la détresse de l'esprit et la pleine tension de son arc. Et peut-être aussi la flèche, la tâche, et qui sait ? Le but... » [der Kampf gegen Plato, oder, um es verständlicher und für’s „Volk“ zu sagen, der Kampf gegen den christlich-kirchlichen Druck von Jahrtausenden — denn Christenthum ist Platonismus für’s „Volk“ — hat in Europa eine prachtvolle Spannung des Geistes geschaffen, wie sie auf Erden noch nicht da war: mit einem so gespannten Bogen kann man nunmehr nach den fernsten Zielen schiessen. Freilich, der europäische Mensch empfindet diese Spannung als Nothstand; und es ist schon zwei Mal im grossen Stile versucht worden, den Bogen abzuspannen, einmal durch den Jesuitismus, zum zweiten Mal durch die demokratische Aufklärung: — als welche mit Hülfe der Pressfreiheit und des Zeitunglesens es in der That erreichen dürfte, dass der Geist sich selbst nicht mehr so leicht als „Noth“ empfindet! [...] wir, die wir weder Jesuiten, noch Demokraten, noch selbst Deutsche genug sind, wir guten Europäer und freien, sehr freien Geister — wir haben sie noch, die ganze Noth des Geistes und die ganze Spannung seines Bogens! Und vielleicht auch den Pfeil, die Aufgabe, wer weiss? das Ziel.....]

II "L'esprit libre", § 38 : « Comme il en advint encore récemment, en plein siècle des Lumières, de la Révolution française, cette farce sinistre et superflue si on la regarde de près, mais que les nobles et enthousiastes spectateurs de l’Europe entière, qui la suivirent si longuement et si passionnément de loin, interprétèrent au gré de leurs indignations ou de leurs enthousiasmes jusqu’à ce que le texte disparût sous l’interprétation, de même il se pourrait qu’une noble postérité travestît encore une fois le sens de tout le passé et par là en rendit peut-être la vue supportable. – Ou plutôt, n’est-ce pas déjà chose faite ? Ne fûmes-nous pas nous-mêmes cette « noble postérité » ? Et ce passé, dans la mesure où nous sommes conscients d’un tel phénomène, n’est-il pas du même coup aboli ? »

III " Le phénomène religieux ", § 62 : " type d'homme presque volontairement abâtardi et diminué que représente l'Européen chrétien (Pascal, par exemple) "
« les hommes qui, avec leur " égalité devant Dieu ", ont régné jusqu'à nos jours sur le destin de l'Europe, jusqu'à ce qu'enfin ils aient obtenu une espèce amoindrie, presque risible, un animal grégaire, quelque chose de bienveillant, de maladif et de médiocre, l'Européen d'aujourd'hui »

V "Contribution à l'histoire naturelle de la morale", § 200 : « ce premier Européen qui réponde à mon goût, le Hohenstaufen Frédéric II » [jenen ersten Europäer nach meinem Geschmack, den Hohenstaufen Friedrich den Zweiten]
§ 202 : " La morale est aujourd'hui en Europe la morale de l'animal de troupeau " [Moral ist heute in Europa Heerdenthier-Moral]

VI "Nous les savants",
§ 208 : « Notre Europe d'aujourd'hui, théâtre d'une tentative follement rapide pour mélanger radicalement les classes et par conséquent les races, est sceptique de fond en comble ; c'est tantôt un scepticisme agile, qui bondit impatiemment, lascivement, de branche en branche, tantôt un scepticisme trouble comme une nuée chargé d'interrogations, car elle est lasse de sa volonté à en mourir. Paralysie de la volonté : où ne rencontre-t-on pas cet infirme aujourd'hui ! [...] La majeure partie, par exemple, de ce qui se propose aujourd'hui dans les vitrines sous le nom d' " objectivité ", de " scientificité ", d' "art pour l'art ", de " connaissance pure et désintéressée " n'est que scepticisme paré et aboulie déguisée, — voilà un diagnostic de la maladie européenne dont je me porte garant. — La maladie de la volonté est inégalement répandue en Europe : elle se manifeste le plus fortement et le plus diversement là où la civilisation [Cultur] s'est implantée depuis le plus grand nombre de siècles ; elle diminue dans la mesure où " le barbare " fait encore — ou de nouveau — valoir son droit sous le vêtement flottant de la culture [Bildung] occidentale. C'est ainsi que la volonté est le plus gravement malade dans la France actuelle, comme on peut aussi bien l'inférer que le constater. » [Unser Europa von heute, der Schauplatz eines unsinnig plötzlichen Versuchs von radikaler Stände- und folglich Rassenmischung, ist deshalb skeptisch in allen Höhen und Tiefen, bald mit jener beweglichen Skepsis, welche ungeduldig und lüstern von einem Ast zum andern springt, bald trübe wie eine mit Fragezeichen überladene Wolke, — und seines Willens oft bis zum Sterben satt! Willenslähmung: wo findet man nicht heute diesen Krüppel sitzen! [...] das Meiste von dem, was sich heute als „Objektivität“, „Wissenschaftlichkeit“, „l’art pour l’art“, „reines willensfreies Erkennen“ in die Schauläden stellt, nur aufgeputzte Skepsis und Willenslähmung ist, — für diese Diagnose der europäischen Krankheit will ich einstehn. — Die Krankheit des Willens ist ungleichmässig über Europa verbreitet: sie zeigt sich dort am grössten und vielfältigsten, wo die Cultur schon am längsten heimisch ist, sie verschwindet im dem Maasse, als „der Barbar“ noch — oder wieder — unter dem schlotterichten Gewande von westländischer Bildung sein Recht geltend macht. Im jetzigen Frankreich ist demnach, wie man es ebenso leicht erschliessen als mit Händen greifen kann, der Wille am schlimmsten erkrankt;]

VIII "Peuples et patries",
§ 241 : « Nous, " bons Européens ", nous avons aussi des heures de patriotisme, des moments où nous nous permettons un plongeon, une rechute dans les vieilles amours et leurs étroits horizons — je viens d'en donner un exemple [§ 240 sur Wagner] —, nos heures d'exaltations nationales et de démangeaisons patriotiques où nous nous laissons submerger par toute espèce de sentiments ataviques. Il se peut que des esprits plus lourds que les nôtres restent plus longtemps que nous sous l'empire de ces émotions et que là où il nous suffit de quelques heures pour triompher de ces sentiments ils en viennent à bout les uns après six mois, les autres après la moitié d'une vie humaine, selon la rapidité et la vigueur de leur digestion, de leur " métabolisme ". Je peux même m'imaginer des races obtuses et lentes auxquelles, même dans notre rapide Europe, il faudrait des demi-siècles entiers pour surmonter ces crises ataviques de patriotisme et d'attachement à la glèbe, et revenir à la raison, je veux dire au " bon Européanisme "  » [Wir „guten Europäer“: auch wir haben Stunden, wo wir uns eine herzhafte Vaterländerei, einen Plumps und Rückfall in alte Lieben und Engen gestatten — ich gab eben eine Probe davon —, Stunden nationaler Wallungen, patriotischer Beklemmungen und allerhand anderer alterthümlicher Gefühls-Überschwemmungen. Schwerfälligere Geister, als wir sind, mögen mit dem, was sich bei uns auf Stunden beschränkt und in Stunden zu Ende spielt, erst in längeren Zeiträumen fertig werden, in halben Jahren die Einen, in halben Menschenleben die Anderen, je nach der Schnelligkeit und Kraft, mit der sie verdauen und ihre „Stoffe wechseln“. Ja, ich könnte mir dumpfe zögernde Rassen denken, welche auch in unserm geschwinden Europa halbe Jahrhunderte nöthig hätten, um solche atavistische Anfälle von Vaterländerei und Schollenkleberei zu überwinden und wieder zur Vernunft, will sagen zum „guten Europäerthum“ zurückzukehren.]

VIII "Peuples et patries", § 242 : « Qu'on nomme "civilisation" ou "humanisation" ou "progrès" ce que l'on tient maintenant pour la marque distinctive des Européens ; que, recourant à un terme politique qui n'implique ni louange ni blâme, on nomme simplement cette évolution le mouvement démocratique de l'Europe, on voit se dérouler, derrière les phénomènes moraux et politiques exprimées par ces formules, un immense processus physiologique qui ne cesse de gagner en ampleur : les Européens se ressemblent toujours davantage, ils s'émancipent toujours plus des conditions qui font naître des races liées au climat et aux classes sociales, ils s'affranchissent dans une mesure accrue de tout milieu déterminé, générateur de besoins identiques, pour l'âme et le corps, durant le cours des siècles ; ils donnent naissance peu à peu à un type d'humanité essentiellement supranationale et nomade qui, pour employer un terme de physiologie, possède au plus haut degré et comme un trait distinctif le don et le pouvoir de s'adapter. Ce processus d'européanisation [Dieser Prozess des werdenden Europäers], dont le rythme sera peut-être ralenti par d'importantes régressions, mais qui de ce fait même croîtra peut-être en violence et en profondeur — les furieuses poussées de "sentiment nationale" qui sévissent encore font partie de ces régressions, de même que la montée de l'anarchisme —, ce processus aboutira vraisemblablement à des résultats que ses naïfs promoteurs et ses thuriféraires, les apôtres des "idées modernes", étaient très loin d'escompter. […] alors que la démocratisation de l'Europe engendrera un type d'hommes préparés à l'esclavage au sens le plus raffiné du mot, l'homme fort, qui représente le cas isolé et exceptionnel, devra pour ne pas avorter être plus fort et mieux doué qu'il ne l'a peut-être jamais été, — et ceci grâce à une éducation sans préjugés, grâce à la prodigieuse diversité de son expérience, de ses talents et de ses masques. Je veux dire : que la démocratisation de l’Europe est en même temps, et sans qu’on le veuille, une école de tyrans, — ce mot étant pris dans toutes ses acceptions, y compris la plus spirituelle. » [Ich wollte sagen : die Demokratisirung Europa’s ist zugleich eine unfreiwillige Veranstaltung zur Züchtung von Tyrannen, — das Wort in jedem Sinne verstanden, auch im geistigsten.]

VIII "Peuples et patries", § 243 : « J'apprends avec plaisir que notre Soleil se rapproche d'un mouvement rapide de la constellation d'Hercule ; et j'espère que sur cette Terre l'homme fait tout comme le Soleil. Nous les premiers, nous bons Européens— » [Ich höre mit Vergnügen, dass unsre Sonne in rascher Bewegung gegen das Sternbild des Herkules hin begriffen ist: und ich hoffe, dass der Mensch auf dieser Erde es darin der Sonne gleich thut. Und wir voran, wir guten Europäer! —]

§ 245 : Rousseau

VIII "Peuples et patries", § 250 : Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises [...] le grand style dans la morale, l'horreur et la majesté des exigences infinies, des significations infinies, tout le romantisme sublime des problèmes moraux [...].

VIII "Peuples et patries", § 251 : « les Juifs constituent sans aucun doute la race la plus forte, la plus résistante et la plus pure qui existe actuellement en Europe [...] Un penseur qui prend à cœur l'avenir de l'Europe devra tenir compte dans ses plans aussi bien de Juifs que des Russes, qui désormais sont probablement les deux facteurs qui entreront le plus certainement en jeu dans le grand conflit des forces. [...] Pour le moment, ce qu'ils veulent et souhaitent, et même avec une certaine insistance, c'est d'être absorbés par l'Europe, ils brûlent de se fixer enfin quelque part, d'y être acceptés et considérés, de mettre un terme à leur nomadisme de " Juifs errants ". On ferait bien de prendre conscience et de tenir compte d'une telle aspiration, où s'exprime peut-être déjà une certaine atténuation des instincts judaïques ; c'est pourquoi il serait peut-être utile et juste d'expulser du pays les braillards antisémites. Avec précaution, en opérant un choix, un peu comme procède la noblesse anglaise.[...] je viens de toucher à ce qui me tient à cœur , au " problème européen " tel que je l'entends, à la sélection d'une caste nouvelle appelée à dominer l'Europe. — »

VIII "Peuples et patries", § 256 : « L'aversion maladive, le fossé que le délire des nationalités a crées et crée encore entre les peuples d'Europe, les politiciens au regard myope et  aux décisions promptes qui se sont élevés à la faveur de cette aversion et qui ne soupçonnent pas à quel point leur politique de division constitue simplement un intermède, — tous ces facteurs et bien d'autres dont il n'est pas encore possible de parler aujourd'hui font qu'on ne veut pas voir ou qu'on interprète arbitrairement et mensongèrement les signes indubitables où se manifeste le désir d'unité de l'Europe.  Tous les hommes vastes et profonds de ce siècle aspirèrent au fond, dans le secret travail de leur âme, à préparer cette synthèse nouvelle et voulurent incarner, par anticipation, l'Européen de l'avenir. [...] Je songe à des hommes comme Napoléon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer ; » [Dank der krankhaften Entfremdung, welche der Nationalitäts-Wahnsinn zwischen die Völker Europa’s gelegt hat und noch legt, Dank ebenfalls den Politikern des kurzen Blicks und der raschen Hand, die heute mit seiner Hülfe obenauf sind und gar nicht ahnen, wie sehr die auseinanderlösende Politik, welche sie treiben, nothwendig nur Zwischenakts-Politik sein kann, — Dank Alledem und manchem heute ganz Unaussprechbaren werden jetzt die unzweideutigsten Anzeichen übersehn oder willkürlich und lügenhaft umgedeutet, in denen sich ausspricht, dass Europa Eins werden will. Bei allen tieferen und umfänglicheren Menschen dieses Jahrhunderts war es die eigentliche Gesammt-Richtung in der geheimnissvollen Arbeit ihrer Seele, den Weg zu jener neuen Synthesis vorzubereiten und versuchsweise den Europäer der Zukunft vorwegzunehmen [...] Ich denke an Menschen wie Napoleon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Heinrich Heine, Schopenhauer: man verarge mir es nicht, wenn ich auch Richard Wagner zu ihnen rechne,]

IX " Qu'est-ce qui est aristocratique ? ", § 260 : « L'amour-passion, notre spécialité européenne, doit être nécessairement d'origine noble : comme on sait, son invention remonte aux chevaliers-poètes provençaux, à ces hommes magnifiques et inventifs qui ont créé le "gai saber" et à qui l'Europe doit tant de choses, à qui elle doit presque son existence ... » [— Hieraus lässt sich ohne Weiteres verstehn, warum die Liebe als Passion — es ist unsre europäische Spezialität — schlechterdings vornehmer Abkunft sein muss: bekanntlich gehört ihre Erfindung den provençalischen Ritter-Dichtern zu, jenen prachtvollen erfinderischen Menschen des „gai saber“, denen Europa so Vieles und beinahe sich selbst verdankt. —]


La Généalogie de la morale ,1887,


I " "Bon et méchant", "Bon et mauvais" ", § 12 : " Le rapetissement et le nivellement de l'homme européen sont notre plus grand danger, car ce spectacle fatigue... Aujourd'hui, nous ne voyons rien qui veuille devenir plus grand, nous pressentons que tout va s'abaissant, s'abaissant toujours, devient plus mince, plus inoffensif, plus prudent, plus médiocre, plus insignifiant, plus chinois, plus chrétien — l'homme, il n'y a pas de doute, devient toujours " meilleur "... Tel est le funeste destin de l'Europe — ayant cessé de craindre l'homme, nous avons du même coup cessé de l'aimer, de le vénérer, d'espérer en lui et même de le vouloir. Désormais le spectacle qu'offre l'homme fatigue — qu'est-ce aujourd'hui que le nihilisme, sinon cela ?... Nous sommes fatigués de l'homme... [die Verkleinerung und Ausgleichung des europäischen Menschen birgt unsre grösste Gefahr, denn dieser Anblick macht müde… Wir sehen heute Nichts, das grösser werden will, wir ahnen, dass es immer noch abwärts, abwärts geht, in’s Dünnere, Gutmüthigere, Klügere, Behaglichere, Mittelmässigere, Gleichgültigere, Chinesischere, Christlichere — der Mensch, es ist kein Zweifel, wird immer „besser“… Hier eben liegt das Verhängniss Europa’s — mit der Furcht vor dem Menschen haben wir auch die Liebe zu ihm, die Ehrfurcht vor ihm, die Hoffnung auf ihn, ja den Willen zu ihm eingebüsst. Der Anblick des Menschen macht nunmehr müde — was ist heute Nihilismus, wenn er nicht das ist?… Wir sind des Menschen müde…]


III " Que signifient les idéaux ascétiques ? ", § 17 :  « le principe de Pascal " il faut s'abêtir " »
§ 21 : "Je ne vois pas que l’on puisse rien faire entrer d'autre en ligne de compte qui ait eu un effet aussi destructeur sur la santé et la robustesse des races, notamment chez les Européens, que cet idéal [l’idéal ascétique] ; on peut l’appeler sans exagérer la véritable catastrophe de l’histoire de la santé de l’homme européen. Tout au plus pourrait-on comparer son influence à l'influence spécifiquement germanique : je veux dire l'empoisonnement de l'Europe par l'alcool, qui jusqu'à présent est allée de pair avec l'hégémonie politique et raciale des Germains (là où ils ont inoculé leur sang, ils ont inoculé aussi leurs vices)." [Ich wüsste kaum noch etwas Anderes geltend zu machen, was dermaassen zerstörerisch der Gesundheit und Rassen-Kräftigkeit, namentlich der Europäer, zugesetzt hat als dies Ideal; man darf es ohne alle Übertreibung das eigentliche Verhängniss in der Gesundheitsgeschichte des europäischen Menschen nennen. Höchstens, dass seinem Einflusse noch der spezifisch-germanische Einfluss gleichzusetzen wäre: ich meine die Alkohol-Vergiftung Europa’s, welche streng mit dem politischen und Rassen-Übergewicht der Germanen bisher Schritt gehalten hat (— wo sie ihr Blut einimpften, impften sie auch ihr Laster ein). — Zudritt in der Reihe wäre die Syphilis zu nennen, — magno sed proxima intervallo.


Le Crépuscule des Idoles, 1888,
Divagations d'un "inactuel" :

§ 39. Critique de la modernité. : " Si cette volonté [de tradition, d'autorité, de responsabilité, de solidarité] existe, c'est quelque chose comme l'Imperium Romanum qui se fonde, ou bien comme la Russie, la seule puissance qui ait actuellement la durée dans le corps, la seule qui puisse attendre, qui puisse encore promettre quelque chose. — La Russie est l'antithèse des piteux particularisme et nervosité européens, ce qui, avec la fondation du " Reich " allemand, est entré dans une phase critique... L'Occident tout entier a perdu ces instincts d'où naissent des institutions, d'où naît un avenir : rien qui aille plus à rebours de son " esprit moderne ". " [Ist dieser Wille [zur Tradition, zur Autorität, zur Verantwortlichkeit, zur Solidarität] da, so gründet sich Etwas wie das imperium Romanum: oder wie Russland, die einzige Macht, die heute Dauer im Leibe hat, die warten kann, die Etwas noch versprechen kann, — Russland der Gegensatz-Begriff zu der erbärmlichen europäischen Kleinstaaterei und Nervosität, die mit der Gründung des deutschen Reichs in einen kritischen Zustand eingetreten ist… Der ganze Westen hat jene Instinkte nicht mehr, aus denen Institutionen wachsen, aus denen Zukunft wächst: seinem „modernen Geiste“ geht vielleicht Nichts so sehr wider den Strich.]

§ 48. Ce que j'entends par progrès. : « Napoléon était un cas de " retour à la nature " au sens où je l'entends [une montée] (par exemple in rebus tacticis, et, plus encore, comme le savent les militaires, en stratégie). — Mais Roussean, à quoi voulait-il au fond revenir, celui-là ? Rousseau, le premier homme moderne, un idéaliste et une canaille en une personne : il avait besoin de " dignité " morale pour soutenir son prepre regard. [...] Je hais Rousseau jusque dans la Révolution : elle est l'expression dans l'Histoire mondiale de ce doublet d'idéaliste et de canaille  La farce  sanglante que fut le déroulement de cette Révolution, son " immoralité " me touche peu : ce que je hais, c'est sa moralité rousseauiste, — les soi-disants " vérités " de la Révolution, par lesquelles ses effets se font encore sentir, gagnant à sa cause tout le plat et le médiocre. La doctrine de l'égalité !... » [Napoleon war ein Stück „Rückkehr zur Natur“, so wie ich sie verstehe (zum Beispiel in rebus tacticis, noch mehr, wie die Militärs wissen, im Strategischen). — Aber Rousseau — wohin wollte der eigentlich zurück? Rousseau, dieser erste moderne Mensch, Idealist und canaille in Einer Person; der die moralische „Würde“ nöthig hatte, um seinen eignen Aspekt auszuhalten [...] — Ich hasse Rousseau noch in der Revolution: sie ist der welthistorische Ausdruck für diese Doppelheit von Idealist und canaille. Die blutige farce, mit der sich diese Revolution abspielte, ihre „Immoralität“, geht mich wenig an: was ich hasse, ist ihre Rousseau’sche Moralität — die sogenannten „Wahrheiten“ der Revolution, mit denen sie immer noch wirkt und alles Flache und Mittelmässige zu sich überredet. Die Lehre von der Gleichheit!…]


L'Antéchrist, 1888,


§ 4 : " Le « progrès » n'est qu'une idée moderne, c'est-à-dire une idée fausse. L'Européen d'aujourd'hui reste, en valeur, bien au dessous de l'Européen de la Renaissance. Poursuivre son évolution, cela ne veut nullement dire nécessairement monter, s'intensifier, prendre des forces. " [Der „Fortschritt“ ist bloss eine moderne Idee, das heisst eine falsche Idee. Der Europäer von Heute bleibt, in seinem Werthe tief unter dem Europäer der Renaissance; Fortentwicklung ist schlechterdings nicht mit irgend welcher Nothwendigkeit Erhöhung, Steigerung, Verstärkung.]



INDEX NIETZSCHE (4/16) : LES SOCIALISTES
6/16 : LA CONNAISSANCE, LES SCIENCES
13 : LA RÉVOLUTION FRANÇAISE