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mercredi 12 octobre 2016

ALBERT CAMUS AUX ÉTUDIANTS SUÉDOIS (1957) suivi de LES MOYENS JUSTIFIENT LA FIN

À l'ambassade de France
" Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d'une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd'hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l'intelligence s'est abaissée jusqu'à se faire la servante de la haine et de l'oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d'elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. " Discours de Stockholm, 10 décembre 1957.

A / Albert Camus à Stockholm devant des étudiants suédois
B /  Lettre d'Albert Camus au directeur du "Monde", Paris, le 17 décembre 1957
C / LES MOYENS JUSTIFIENT LA FIN


A / Albert Camus à Uppsala devant des étudiants suédois (14 décembre 1957) :


   "Après avoir évoqué l’objection de conscience et le problème hongrois, de lui-même Camus lança l’invite non déguisée : « Je n’ai pas encore donné mon opinion sur l’Algérie, mais je le ferai si vous me le demandez. » Camus affirma la « totale et consolante liberté de la presse métropolitaine. Il n’y a pas de pression gouvernementale en France, mais des groupes d’influence, des conformistes de droite et de gauche. Croyez-moi, c’est ma conviction la plus sincère, aucun gouvernement au monde ayant à traiter le problème algérien ne le ferait avec des fautes aussi relativement minimes que celles du gouvernement français. »

   Un représentant du FLN à Stockholm demanda alors à Camus pourquoi il intervenait si volontiers en faveur des Européens de l’Est mais ne signait jamais de pétition en faveur des Algériens. À partir de ce moment le dialogue devint confus et dégénéra en un monologue fanatique du représentant du FLN, qui lança slogans et accusations, empêcha l’écrivain de prendre la parole, et l’insulta grossièrement. [...] Camus parvint enfin, non sans peine, à se faire entendre.
« Je n’ai jamais parlé à un Arabe ou à l’un de vos militants [du FLN] comme vous venez de me parler publiquement ... Vous êtes pour la démocratie en Algérie, soyez donc démocrates tout de suite et laissez-moi parler ... Laissez-moi finir mes phrases, car souvent les phrases ne prennent tout leur sens qu’avec leur fin. »
   Après avoir rappelé qu’il a été le seul journaliste français obligé de quitter l’Algérie pour avoir défendu la population musulmane, le lauréat Nobel ajouta :

« Je me suis tu depuis un an et huit mois, ce qui ne signifie pas que j’ai cessé d’agir. J’ai été et suis toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en paix et dans l’égalité. J’ai dit et répété qu’il fallait faire justice au peuple algérien et lui accorder un régime pleinement démocratique, jusqu’à ce que la haine de part et d’autre soit devenue telle qu’il n’appartenait plus à un intellectuel d’intervenir, ses déclarations risquant d’aggraver la terreur. Il m’a semblé que mieux vaut attendre jusqu’au moment propice d’unir au lieu de diviser. Je puis vous assurer cependant que vous avez des camarades en vie aujourd’hui grâce à des actions que vous ne connaissez pas. C’est avec une certaine répugnance que je donne ainsi mes raisons en public. J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère (1) ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Cette déclaration fut ponctuée d’ovations.
1. La mère d'Albert Camus n'était pas l'épouse d'un gros colon, mais la veuve d'un ouvrier agricole ; elle travaillait comme femme de ménage.

Propos recueillis par Dominique Birmann, Le Monde, 14 décembre 1957 [À l’occasion de la remise à Albert Camus de son Prix Nobel de littérature].


B /  Lettre d'Albert Camus au directeur du "Monde",
Paris, le 17 décembre 1957 :

" Monsieur le directeur,

À mon retour de Suède, je trouve dans "Le Monde" les articles de votre correspondant de Stockholm. Les déclarations qui m'y sont prêtées sont parfaitement exactes sauf une, que je voudrais vous demander la permission de préciser.

Je n'ai pas dit que nos gouvernements n'avaient commis que des fautes mineures dans leur manière de traiter le problème algérien. A la vérité, je pense le contraire. Mais à des questions mettant en cause la liberté d'expression des écrivains français, j'ai dit qu'elle était totale. A une autre question mettant en cause la liberté de notre presse, j'ai dit que les restrictions qui avaient pu être apportées à cette liberté par des gouvernements empêtrés dans la tragédie algérienne, avaient été jusqu'ici relativement mineures, ce qui ne signifie pas que j'approuve ces restrictions, même partielles. J'ai toujours regretté à ce sujet qu'il n'existe pas un ordre des journalistes qui veillerait à défendre la liberté de la presse contre l'État et à faire respecter, à l'intérieur de la profession, les devoirs que cette liberté comporte nécessairement.

Je voudrais encore ajouter à propos du jeune Algérien qui m'a interpellé, que je me sens plus près de lui que de beaucoup de Français qui parlent de l'Algérie sans la connaître. Lui savait ce dont il parlait et son visage n'était pas celui de la haine mais du désespoir et du malheur. Je partage ce malheur, son visage est celui de mon pays. C'est pourquoi j'ai voulu donner publiquement à ce jeune Algérien, et à lui seul, les explications personnelles que j'avais tues jusque-là et que votre correspondant a fidèlement reproduites d'autre part."

Albert Camus

Note en page 1406 du volume IV de la collection Bibliothèque de la Pléiade : cette lettre fut publiée le 19 décembre dans le quotidien.


Philippe Lançon, Libération, 2/1/2010 : Ce dégoût de la violence crée un malentendu peu après le prix Nobel. Lors d’une rencontre avec des étudiants suédois, un étudiant arabe lui reproche, à lui le natif d’Algérie, son silence sur ce qui s’y déroule. Camus, en vérité, s’est beaucoup exprimé. Opposé à l’indépendance, il souhaite une cohabitation équitable des deux populations. Il ne s’est tu que lorsque sa parole lui a semblé vaine et l’impasse politique de plus en plus claire. Par ailleurs, il déteste les pratiques du FLN et flaire sans doute, lui l’anarchiste civilisé, le sinistre appareil d’État qu’il deviendra. A l’étudiant, il répond : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. » Dans le compte rendu du Monde, cette phrase devient : «Je crois à la Justice, mais je défendrai ma mère avant la Justice.» Puis la rumeur en fait ce qu’on n’a plus jamais cessé d’entendre : « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. » Belle histoire de téléphone arabe à propos d’une phrase jamais dite, et dont la signification est tout autre : Camus n’opposait pas la justice à sa terre natale, mais dénonçait, en situation, le terrorisme."

   Cette précieuse lettre du 17 décembre 1957, relativement à la fameuse phrase sur la mère et la justice, confirme la version du quotidien Le Monde et dément celle de Philippe Lançon. Pierre Assouline expliqua parfaitement, dans son blog "La République des Livres" (lemonde.fr, 12 janvier 2010) comment Lançon avait pris un commentaire pour la version originale.

Albert Camus concluait :
"Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice”.

D’après Dominique Birmann, correspondant du Monde en Suède et seul journaliste présent dans la salle, des applaudissements nourris saluèrent la fin de la réponse de Camus. Son compte-rendu (en date du 14 décembre 1957) est repris par la presse internationale. Une phrase surtout : la dernière [citée ci-dessus].

Le journaliste devra même produire la bande de son enregistrement pour attester qu’elle a bien été prononcée.

Le traducteur de Camus, l’excellent Carl-Gustav Bjürström, qui était à ses côtés, en a rapporté l’atmosphère à Olivier Todd quand celui-ci préparait sa biographie de Camus (Paris : Gallimard, 1996). Il lui a précisé :
" Par la forme et par le fond, il a voulu dire : si c’est là ce que vous entendez par la justice, si c’est là votre justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette justice terroriste ".



L'auteur de L'Étranger, de L'Homme révolté et de La Peste.


 C / LES MOYENS JUSTIFIENT LA FIN

   L’obscurantisme ou « ignorantisme militant » décrit par Jean-Claude Milner, « mépris des savoirs que l’on ne maîtrise pas au nom de sa propre absence de savoir» (Jean-Claude Milner, De l’École, Paris : Le Seuil, 1984), , voudrait imposer la prévalence de l’utilité immédiate et de l’action/agitation sur la pensée.

   La sinistre maxime, d’abord jésuite (*), puis totalitaire, « la fin justifiera les moyens », porte ouverte à tous les fanatismes, s’oppose alors au seul principe moral qui pourrait valoir en politique, « les moyens justifient la fin » et cautionne un débat public informe (et en particulier les débats des cafés-philo) par l’argument anti-intellectualiste d’une urgence de l’action politique contre « l’injustice sociale ».
*. En fait, on peut remonter à l'Antiquité :
Ovide : " Exitus acta probat," (L'issue justifie l’action), Héroïdes, II, 85.
   On pouvait lire dans Glaive Rouge, organe de la Tchéka de Kiev :
« Tout nous est permis car nous sommes les premiers du monde à brandir le glaive non pour asservir et réprimer, mais au nom de la liberté générale et de l’affranchissement de l’esclavage. »
Voir aussi Léon Trotski, Leur Morale et la nôtre, Paris :  Pauvert, 1966 :
« Qui veut la fin [la victoire sur Franco en Espagne] doit vouloir aussi les moyens [la guerre civile] avec son cortège d’horreurs et de crimes. »
   Déjà les Jésuites, selon Blaise Pascal : « Quand nous ne pouvons pas empêcher l'action, nous purifions au moins l'intention; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin. » (Les Provinciales, septième lettre, 1656). À contre courant, « L’horrible principe de : La fin justifie les moyens. » notait Alfred de Vigny dans son trop méconnu Journal d’un poète (janvier 1841).

Arago, Biographie de Condorcet.


   Ce que j’appelle ici « principe moral » fut ainsi formulé en 1963 par l'apôtre de la non-violence Martin Luther King (1929-1968) :

« Les moyens que nous utilisons doivent être aussi purs que les buts que nous voulons atteindre. [" I have consistently preached that nonviolence demands that the means we use must be as pure as the ends we seek. I have tried to make clear that it is wrong to use immoral means to attain moral ends. (1)" (lettre du 16 avril 1963)] » Martin Luther King, Révolution non-violente/Why we can’t wait, 1963, chapitre V. D’où la condamnation évidente du terrorisme.
1. Luther-King ajoutait :
« But now I must affirm that it is just as wrong, or perhaps even more so, to use moral means to preserve immoral ends. Perhaps Mr. Connor and his policemen have been rather nonviolent in public, as was Chief Pritchett in Albany, Georgia, but they have used the moral means of nonviolence to maintain the immoral end of racial injustice. As T. S. Eliot has said : " The last temptation is the greatest treason : To do the right deed for the wrong reason. " [Murder in the Cathedral] »


mercredi 7 septembre 2016

INDEX NIETZSCHE (9/16) : LA JUSTICE (die Gerechtigkeit) suivi de NIETZSCHE SUR LE TRAVAIL


Voir dans le Dictionnaire Nietzsche l'excellente entrée " Justice ", cc. 516a-520b par Blaise Benoit.


Fragments posthumes, 1871-1872,

P I 16b, printemps 1871 - début 1872 : 14[11] : " Le principe pédagogique correct ne peut être que celui de mettre la plus grande masse dans un rapport juste avec l’aristocratie spirituelle ; c’est là proprement la tâche de la culture (selon les trois possibilités hésiodiques). " [Denn auch die Geburtsaristokratie des Geistes muß eine ihr gemäße Erziehung und Geltung haben. Das richtige Erziehungsprincip kann nur sein, die größere Masse in das rechte Verhältniß zu der geistigen Aristokratie zu bringen: das ist die eigentliche Bildungsaufgabe (nach den drei Hesiodischen Möglichkeiten); die Organisation des Geniestaates — das ist die wahre platonische Republik.]

U I 4a, 1871 : 9 [70] : Égalité de l’enseignement pour tous jusqu’à 15 ans. Car la prédestination au lycée par les parents, etc. est une injustice.


Naissance de la tragédie, (1872, 1874) :
§ 18 : « Rien n'est plus à craindre qu’une classe d'esclaves barbares qui ont appris à considérer leur existence comme une injustice et qui s'apprêtent non seulement à se venger, mais à venger l'ensemble des générations. »


De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie, 1874,
§ 6 :
‎" Peu d'esprits servent en vérité la vérité, car il en est peu qui aient la pure volonté d'être justes, et parmi ceux-là, moins nombreux encore ceux qui ont la force de l'être. Il ne suffit nullement, en effet, de le vouloir, et l'humanité n'a jamais souffert de maux plus terribles que lorsque l'instinct [Trieb] était servi par un jugement erroné ; aussi le bien public exigeraient-il plus que tout autre chose la propagation aussi large que possible de la bonne graine du jugement, afin qu'on sache toujours distinguer le fanatique du juge, le désir aveugle de juger de la force consciente d'être en droit de le faire. "


Fragment posthume, 1876-1877,
N II 3, fin 1876 – été 1877 : [43] : Le socialisme se fonde sur la résolution de poser les hommes égaux et d’être juste envers chacun : c’est la suprême moralité.


Humain, trop humain, 1878,

II, § 92 : Origine de la justice.
La justice [Gerechtigkeit] (l’équité [Billigkeit]) prend naissance entre hommes jouissant d’une puissance à peu près égale, comme l’a bien vu Thucydide [V, 87-11].

VIII, § 473 : Le socialisme au point de vue de ses moyens d'action.
Aussi [le socialisme] se prépare-t-il en secret à l’exercice souverain de la terreur, aussi enfonce-t-il le mot de « justice » comme un clou dans la tête des masses semi-cultivées, pour les priver complètement de leur bon sens (ce bon sens ayant déjà beaucoup souffert de leur demi-culture) et leur donner bonne conscienc en vue de la méchante partie qu'elles auront à jouer.

IX, § 636 : « Une espèce toute différente de génie, celui de la justice [Gerechtigkeit] ; et je ne peux du tout me résoudre à l’estimer inférieur à quelque autre forme de génie que ce soit, philosophique, politique ou artistique. Il est de sa nature de se détourner avec une franche répugnance de tout ce qui trouble et aveugle notre jugement sur les choses ; il est par suite ennemi des convictions, car il entend faire leur juste part à tous les êtres, vivants ou inanimés, réels ou imaginaires – et  pour cela, il lui faut en acquérir une connaissance pure ; aussi met-il tout objet le mieux possible en lumière, et il en fait le tour avec des yeux attentifs. Pour finir, il rendra même à son ennemie, l’aveugle ou myope "conviction" (comme l’appellent les hommes : pour les femmes, son nom est "la foi"), ce qui revient à la conviction – pour l’amour de la vérité. »


Le Voyageur et son ombre, 1879,

§ 22 : L’équilibre est une notion importante dans la théorie ancienne du droit et de la morale ; l’équilibre est la base de la justice.

§ 81 : « Il est possible de saper la justice séculière, par la doctrine de la totale irresponsabilité et innocence de tout homme ; et on a déjà fait une tentative dans ce sens, en se fondant justement sur la doctrine contraire de la totale responsabilité et culpabilité de chaque homme. »


Fragment posthume, 1880,
N V 4, automne 1880 : [162] : « Reconnaître l’identité d’un homme et d’un autre –, cela devrait être le fondement de la justice ? Voilà une identité très superficielle. Pour ceux qui reconnaissent l’existence d’individus, la justice est impossible – ego. »


Aurore, 1881,

I, § 26. Les animaux et la morale. : L’origine de la justice, comme celles de l’intelligence, de la mesure, de la vaillance, – bref de tout ce que nous désignons du nom de vertus socratiques, est animale : conséquence de ces pulsions qui apprennent à chercher sa nourriture et à échapper à ses ennemis.
§ 78. La justice punitive.
§ 84. La philologie du christianisme. : " À quel point le christianisme éduque mal le sens de l’honnêteté et de la justice  on peut assez bien en juger à la lumière des écrits de ses savants : ils avancent leurs suppositions avec autant d'assurance que des dogmes, et l'interprétation d'un passage de la Bible les plongent rarement dans une perplexité honnête

V, § 432. Chercheurs et expérimentateurs.  : " Nous devons procéder par tâtonnement avec les choses, nous montrer tantôt bons, tantôt mauvais à leur égard et les traiter successivement avec justice, passion et froideur. "


Gai Savoir, 1882,

IV, § 289 : ce qui fait défaut, c’est une nouvelle justice. Et un nouveau mot d’ordre ! Et de nouveaux philosophes ! La Terre morale, elle aussi, est ronde !

V, § 377 : " Nous ne considérons tout simplement pas comme souhaitable que le royaume de la justice et de l'harmonie soit fondé sur Terre (parce que ce serait dans tous les cas le royaume de la médiocratisation). "


Par-delà Bien et Mal, 1886,

I, § 9 : Vous voulez vivre « en accord avec la nature » ? Ô nobles stoïciens, comme vous vous payez de mots ! Imaginez un être pareil à la nature, prodigue sans mesure, indifférent sans mesure, sans desseins ni égard, sans pitié ni justice, fécond, stérile et incertain tout à la fois, concevez l’indifférence elle-même en tant qu’elle est une puissance, comment pourriez-vous vivre en accord avec cette indifférence ? Vivre n’est-ce pas justement vouloir être autre chose que cette nature ?

VII, § 219 : l’intellectualité supérieure est la quintessence de la justice et de cette bienveillante sévérité qui se sait chargée de maintenir l’ordre des rangs dans le monde, parmi les choses mêmes – et pas seulement parmi les hommes.


La Généalogie de la morale, 1887,

Avant-propos, § 4 : voyez encore ce que j’ai écrit dans Le Voyageur et dans Aurore sur l’origine de la justice comme compromis entre puissances à peu près égales (l’équilibre étant la condition de tout contrat, donc de tout droit).

II, § 8 : la justice [Gerechtigkeit] au premier stade : bonne volonté des hommes à puissance à peu près égale de s’accommoder les uns des autres, de retrouver l’ "entente" par un compromis.
§ 11 : le sentiment réactif est la toute dernière conquête de l’esprit de justice

III, § 14 : Représenter tout au moins la justice, l’amour, la sagesse, la supériorité – voilà l’ambition de ces "inférieurs", de ces malades.



Fragment posthume, 1888,
W II 5, printemps 1888 : [30] : quand le socialiste, avec une belle indignation, réclame "justice", "droit", "droits égaux", il est seulement sous l'effet de sa culture insuffisante, qui ne sait comprendre pourquoi il souffre.


Le Crépuscule des Idoles (1889),
Divagations d’un "inactuel", § 48 : « La doctrine de l’égalité ! Mais c’est qu’il n’y a pas de poison plus toxique : c’est qu’elle semble prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice … " Aux égaux, traitement égal, aux inégaux, traitement inégal ", telle serait la vraie devise de la Justice. Et ce qui en découle : " Ne jamais égaliser ce qui est inégal ". » [Cf Aristote, Les Politiques, livre III, chapitre 9, 1280a]


L’Antéchrist, 1894,
§ 57 : « L’injuste [Unrecht] n’est jamais dans des droits inégaux, il est dans la prétention à des droits "égaux". »


LE TRAVAIL


Fragments posthumes, 1870-1871,

U I 2b, fin 1870 – avril 1871: [16] : Les Hellènes pensent au sujet du travail comme nous au sujet de la procréation. Les deux passent pour honteux, mais ce n’est pas pour cela qu’on en déclarerait les produits honteux.
La "dignité du travail" est un fantasme moderne de la plus sotte espèce. C’est un rêve d’esclaves. […]
Seul le travail accompli par un sujet à la volonté libre a de la dignité. Aussi un véritable travail de civilisation demande-t-il une existence fondée et libre de soucis. À l’inverse : l’esclavage appartient à l’essence d’une civilisation.

Mp XII 1c, début 1871: [1] : Que trouver d’autre dans la détresse travailleuse de ces millions d’hommes que la pulsion de continuer à végéter à n’importe quel prix


Cinq préfaces … 3. L’État chez les Grecs (1872) :
« Nous autres modernes [Neueren] avons sur les Grecs l'avantage de posséder deux concepts qui nous servent en quelque sorte de consolation face à un monde où tous se conduisent en esclaves et où pourtant le mot " esclave " fait reculer d'effroi : nous parlons de la " dignité de l'homme " et de la " dignité du travail ". »
« Tous s'échinent à perpétuer misérablement une vie de misère, et sont contraints par cette effroyable nécessité à un travail exténuant, qu'ensuite l'homme, ou plus exactement l'intellect humain, abusé par la "volonté", regarde, ébahi, par moments, comme un objet digne de respect. Or, pour que le travail puisse revendiquer le droit d'être honoré, encore serait-il nécessaire qu'avant tout l'existence [Dasein] elle-même, dont il n'est pourtant qu'un instrument douloureux, ait un peu plus de dignité et de valeur que ne lui en ont accordées jusqu'ici les philosophies et les religions qui ont pris ce problème au sérieux. Que pouvons-vous trouver d’autre dans la nécessité du travail de ces millions d’hommes, que l’instinct [Trieb] d’exister à tout prix, ce même instinct tout-puissant qui pousse des plantes rabougries à étirer leurs racines sur la roche nue ! […] »

Les Grecs n'ont pas besoin de pareilles hallucinations conceptuelles : chez eux, l'idée que le travail est un avilissement s'exprime avec une effrayante franchise, et une sagesse plus secrète qui parle plus rarement, mais qui est partout vivante, ajoute à cela que l'être humain est, lui aussi, un vil et pitoyable néant, le "rêve d'une ombre" [Pindare, Pythique, VIII, 99]. Le travail est un avilissement car l’existence n’a pas de valeur en soi ; mais même lorsque cette existence se pare du rayonnement trompeur des illusions de l'art et semble alors avoir réellement acquis une valeur en soi, l'affirmation que le travail est un avilissement n'en gardera pas moins sa validité. […] Nous possédons maintenant le concept général qui doit recouvrir les sentiments qu'éprouvent les Grecs à l'égard du travail et de l'esclavage ; ils considéraient l'un et l'autre comme un avilissement nécessaire — à la fois nécessité et avilissement — face auquel on éprouve de la honte. […] L’esclavage appartient à l’essence d’une civilisation […] S’il devait s’avérer que les Grecs ont péri à cause de l’esclavage, il est bien plus certain que c’est du manque d’esclavage que nous périrons. »

Fragment posthume, 1876,
U II 5c, octobre-décembre 1876 : [21] : « Dans les classes riches, l’excès de travail apparaît comme une impulsion intérieure à exagérer son activité, chez les ouvriers, c’est une contrainte extérieure. »

Humain, trop humain, 1878,
IX, § 611 : « La renaissance perpétuelle des besoins nous accoutume au travail […] Pour échapper à l’ennui, l’être humain, ou bien travaille au delà de ce qu’exigent ses besoins normaux, ou bien il invente un jeu. »

Opinions et sentences mêlées, 1879,
§ 260 " Ne Prendre pour amis que des travailleurs " : « L’oisif est dangereux à ses amis; comme il n’a pas assez à faire, il parle de ce que font et ne font pas ses amis, finit par s’en mêler et se rendre importun: ce pourquoi il faut sagement ne lier amitié qu’avec des travailleurs. »

Le Voyageur et son ombre, 1879,
§ 170 "L'art au siècle du travail" : « Nous avons la conscience morale d’un siècle au travail ; cela ne nous permet pas de donner à l’art nos meilleures heures, nos matinées, quand bien même cet art serai le plus grand et le plus digne. Il est pour nous affaire de loisir, de délassement : nous lui consacrons ce qui nous reste de temps, de force. »
§ 286. La valeur du travail. : « Si l'on voulait déterminer la valeur du travail d'après la quantité de temps, de zèle, de bonne et de mauvaise volonté, de contrainte, d'inventivité ou de paresse, de probité ou d'hypocrisie que l'on y consacre, jamais cette évaluation ne pourrait être juste ; car c'est toute la personne qu'il faudrait mettre sur la balance, ce qui est impossible. [...] Il ne dépend pas de l’ouvrier de décider s’il travaillera, ni comment il travaillera. Les seuls points de vue, larges ou étroits, qui ont fondé l’estimation du travail sont ceux de l’utilité. [...] L'exploitation [Ausbeutung] du travailleur [Arbeiter], on le comprend maintenant, fut une sottise, un gaspillage aux dépens de l'avenir, une menace pour la société. Voilà que déjà on a presque la guerre : et en tout cas, pour maintenir la pais, signer des contrats et obtenir la confiance, les frais seront désormais très grands, parce que la folie des exploitants aura été si grande et si durable. »

Fragment posthume, 1880,
N V 4, automne 1880 : [106] : « Le succès majeur du travail, c’est d’interdire l’oisiveté aux natures vulgaires, et même, par ex., aux fonctionnaires, aux marchands, aux soldats, etc. L’objection majeure contre le socialisme, c’est sa volonté de donner des loisirs aux natures vulgaires. Le vulgaire oisif est à charge à lui-même et au monde. »

Aurore, 1881,

III, § 173 : « Dans la glorification du "travail", dans les infatigables discours sur la "bénédiction du travail", je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous: à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail […] qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. »

Le Gai Savoir, 1882,
I, § 42 "Travail et ennui" : «Chercher du travail en vue du salaire — voilà en quoi presque tous les hommes sont égaux dans les pays civilisés: pour eux tous, le travail n’est qu’un moyen, non pas le but en soi; aussi bien sont-ils peu raffinés dans le choix du travail, qui ne compte plus à leurs yeux que par la promesse du gain, pourvu qu’il en assurent un appréciable. Or il se trouve quelques rares personnes qui préfèrent périr plutôt que de se livrer sans joie au travail; ce sont des natures portées à choisir et difficiles à satisfaire qui ne se contentent pas d’un gain considérable, dès lors que le travail ne constitue pas lui-même le gain de tous les gains. À cette catégorie d’hommes appartiennent les artistes et les contemplatifs de toutes sortes, mais aussi ces oisifs qui passent leur vie à la chasse, en voyages ou dans des intrigues et des aventures amoureuses. Tous ceux-là veulent le travail et la nécessité pour autant qu’y soit associé le plaisir, et le travail le plus pénible, le plus dur s’il le faut. Au demeurant, ils sont d’une paresse résolue, dût-elle entraîner l’appauvrissement, le déshonneur, et mettre en danger la santé et la vie. Ils ne craignent pas tant l’ennui que le travail sans plaisir: ils ont même besoin de s’ennuyer beaucoup s’ils veulent réussir dans leur propre travail.»
III, § 188: Travail. – Combien proches à présent, même au plus oisif d’entre nous, le travail et l’ouvrier! La politesse royale des paroles "nous sommes tous des ouvriers!" n’eût encore été qu’indécence et cynisme sous Louis XIV.
IV, § 329 : « Le travail attire toujours plus toute la bonne conscience de son côté: la propension à la joie se nomme déjà "besoin de repos" et commence à se ressentir comme un motif d'avoir honte. […] Eh bien ! Autrefois cela était renversé : le travail portait le poids de la mauvaise conscience. Un homme de bonne origine cachait son travail, quand la nécessité le contraignait au travail. L’esclave travaillait sous la pression du sentiment de faire quelque chose de méprisable en soi: – le "faire" lui-même était quelque chose de méprisable. » [Die Arbeit bekommt immer mehr alles gute Gewissen auf ihre Seite: der Hang zur Freude nennt sich bereits „Bedürfniss der Erholung“ und fängt an, sich vor sich selber zu schämen. [...] Nun! Ehedem war es umgekehrt: die Arbeit hatte das schlechte Gewissen auf sich. Ein Mensch von guter Abkunft verbarg seine Arbeit, wenn die Noth ihn zum Arbeiten zwang. Der Sclave arbeitete unter dem Druck des Gefühls, dass er etwas Verächtliches thue: — das „Thun“ selber war etwas Verächtliches]

Par-delà bien et mal  (1886),

III, § 58 : le sentiment aristocratique selon lequel le travail dégrade en avilissant le corps et l’esprit. […] hommes chez qui l’habitude du travail a détruit, de génération en génération, les instincts religieux.
IX, § 259 : « De nos jours on s’exalte partout, fût-ce en invoquant la science [allusion à Marx], sur l’état futur de la société où "le caractère profiteur" n’existera plus : de tels mots sonnent à mes oreilles comme si on promettait d’inventer une forme de vie qui s’abstiendrait volontairement de toute fonction organique. L’ "exploitation" [Ausbeutung] n’est pas le propre d’une société vicieuse ou d’une société imparfaite et primitive: elle appartient à l’essence du vivant dont elle constitue une fonction organique primordiale, elle est très exactement une suite de la volonté de puissance, qui est la volonté de la vie. – À supposer que cette théorie soit nouvelle, en tant que réalité c’est le fait premier de toute l’histoire: ayons donc l’honnêteté de le reconnaître! – »

L'Antéchrist (1889, 1895),

§ 57 : « Ceux que je hais le plus ? la canaille socialiste, les apôtres tchandala, qui minent l'instinct, le plaisir, la modération du travailleur satisfait de sa modeste existence, ceux qui rendent le travailleur envieux, qui lui enseignent la vengeance ... »

mardi 21 avril 2015

INDEX NIETZSCHE (8/16) : L’ÉGALITÉ (Die Gleichheit)

Fragments posthumes, 1871-1877,
U I 4a, 1871 : [70] : Égalité de l’enseignement pour tous jusqu’à 15 ans. Car la prédestination au lycée par les parents, etc. est une injustice.

Mp XIV 1b, 1876-1877 : [25] : On reproche au socialisme de ne pas tenir compte de l’inégalité de fait entre les hommes ; toutefois ce n’est pas là un reproche, mais bien une caractéristique, car le socialisme décide de négliger cette inégalité et de traiter les hommes en égaux […] c’est dans cette décision de passer outre que réside sa force exaltante.


Humain, trop humain, 1878,

VI, § 300 : Les deux sortes d’égalité. La recherche d'égalité peut être exprimée soit par le désir d'abaisser tous les autres à son niveau, ou de s'élever au niveau de tous. [Die Sucht nach Gleichheit kann sich so äussern, dass man entweder alle Anderen zu sich hinunterziehen möchte (durch Verkleinern, Secretiren, Beinstellen) oder sich mit Allen hinauf (durch Anerkennen, Helfen, Freude an fremdem Gelingen).]


Le Voyageur et son ombre, 1879,

§ 263 : Le chemin de l’égalité.

Quelques heures d’escalade en montagne font d’un coquin et d’un saint deux êtres passablement égaux. La fatigue est le plus court chemin pour aller à l’égalité et à la fraternité – et la liberté enfin nous est donnée de surcroît par le sommeil.

§ 285 : « Il n’y a jamais eu deux lots réellement égaux, et quand il en aurait, jamais l’envie de l’homme pour son voisin ne croirait à leur égalité. »


Fragments posthumes, 1880,

N V 4, automne 1880 : [49] : la puissance pousse à reconnaître la différence

La soumission veut instaurer l’égalité.

[162] : « Reconnaître l’identité d’un homme et d’un autre –, cela devrait être le fondement de la justice ? Voilà une identité très superficielle. Pour ceux qui reconnaissent l’existence d’individus, la justice est impossible – ego. »

[163] : « Si l’on souhaite des hommes ordinaires et égaux, c’est parce que les faibles redoutent l’individu fort et préfèrent un affaiblissement général à un développement dirigé vers l’individuel. Je vois dans la morale actuelle un artifice flatteur pour dissimuler l’affaiblissement général : tout comme le christianisme voulait affaiblir et ramener à l’égalité les hommes forts et intelligents. »

N V 6, fin 1880 : 7[303] : La science ne peut prouver ni que tous sont égaux, ni qu’un comportement fondé sur ce principe soit utile à la longue. [Die Wissenschaft kann weder beweisen, daß alle M gleich sind, noch daß ein Verfahren nach diesem Grundsatz auf die Dauer nützlich ist.]


Le Gai Savoir, 1882,
I, § 18 : "habitués comme nous le sommes à la doctrine de l'égalité des hommes, si ce n'est à l'égalité elle-même." [gewöhnt wie wir sind an die Lehre von der Gleichheit der Menschen, wenn auch nicht an die Gleichheit selber.]


Fragments posthumes, 1881,
M III 1, printemps-automne 1881 : [132] : la différence règne dans les plus petites choses, dans les spermatozoïdes, les ovules – l’égalité est un grand délire.


W I 1, printemps 1884 : [298] : Du rang. La terrible conséquence de l’ "égalité" – finalement chacun croit avoir le droit d’accéder à tout problème. Toute hiérarchie [Rangordnung] est perdue.

W I 6a, juin-juillet 1885 : [14] : Ce siècle veut que chacun se jette à plat ventre devant le plus grand des mensonges – ce mensonge s’appelle "égalité des hommes" – et que l’on révère exclusivement les vertus égalitaires et niveleuses. Il est donc foncièrement hostile à la naissance de philosophes tels que je les conçois.


Par-delà bien et mal, 1886,

III " Le phénomène religieux ", § 62 : « Des hommes pas assez aristocratiques pour apercevoir la hiérarchie des êtres et l'abîme entre un homme et un autre, voilà les hommes qui, avec leur "égalité devant Dieu", ont régné jusqu'à nos jours sur le destin de l'Europe. »

VII " Nos vertus ", § 219 : « Les jugements moraux et les condamnations morales constituent la vengeance favorite des esprits bornés à l'encontre de ceux qui le sont moins ; ils y trouvent une sorte de dédommagement pour avoir été mal partagés par la nature ; enfin, c'est pour eux une occasion d'acquérir de l'esprit et de s'affiner : la méchanceté rend intelligent. Ils se réjouissent au fond de leur coeur de penser qu'il existe un plan où les individus comblés des biens et des privilèges de l'esprit demeurent leurs égaux : ils luttent pour l' "égalité de tous devant Dieu" et, ne fût-ce que pour cela, ils ont besoin de croire en Dieu. »


Le Crépuscule des Idoles (1889),
Divagations d’un "inactuel", § 37 : « L’égalité, une vague assimilation de fait, qui ne fait que s’exprimer dans la doctrine de l’égalité des droits, relève essentiellement de la décadence : le fossé entre un homme et un autre, entre une classe et une autre, la multiplicité des types, la volonté d’être pleinement soi, de se distinguer, ce que j’appellerai la passion de la distance, voilà ce qui me semble propre à toute époque forte. »

§ 48 : « La doctrine de l’égalité ! Mais c’est qu’il n’y a pas de poison plus toxique : c’est qu’elle semble prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice … "Aux égaux, traitement égal, aux inégaux, traitement inégal", telle serait la vraie devise de la Justice. Et ce qui en découle : "Ne jamais égaliser de qui est inégal". »


L’Antéchrist, 1888,
§ 57 : « L’injustice n’est jamais dans l’inégalité des droits, elle est dans la prétention à des droits "égaux". »
[L'égalité des droits est pré-chrétienne, fondamentale mais incomplète puisqu'elle excluait les esclaves (tout comme l'égalité de 1789 excluait les femmes) : « Périclès : Parce que notre régime sert les intérêts de la masse des citoyens et pas seulement ceux d’une minorité, on lui donne le nom de démocratie […] Nous sommes tous égaux devant la loi […] nous nous gouvernons dans un esprit de liberté […] nous obéissons aux lois. » Thucydide, vers -460 / -400, La Guerre du Péloponnèse, II, 37-39.]


Fragments posthumes, 1887-1888,

W II 3, nov. 1887 - mars 1888 : [341] : dans un troupeau l’égalité peut primer [sur la liberté] ; […] dans le socialisme il n’y aura pas de convoitise.

W II 5, printemps 1888 : [30] : quand le socialiste, avec une belle indignation, réclame "justice", "droit", " droits égaux", il est seulement sous l'effet de sa culture insuffisante, qui ne sait comprendre pourquoi il souffre.

W II 6a, printemps 1888 : 15[30], 2 : « Une autre idée chrétienne non moins folle s’est encore transmise dans la chair de la modernité : l’idée de l’égalité des âmes devant Dieu. On y trouve le prototype de toutes les théories de l’égalité des droits : c’est en religion que l’on a d’abord appris à l’Humanité à ânonner le dogme de l’égalité, on lui en a ensuite tiré une morale : et, quoi d’étonnant si l’homme finit par le prendre au sérieux, par le mettre en pratique ! je veux dire en politique, en démocratie, en socialisme, en pessimisme de l’indignation … » [Ein anderer christlicher nicht weniger verrückter Begriff hat sich noch weit tiefer ins Fleisch der Modernität vererbt: der Begriff von der Gleichheit der Seelen vor Gott. In ihm ist das Prototyp aller Theorien der gleichen Rechte gegeben: man hat die Menschheit den Satz von der Gleichheit erst religiös stammeln gelehrt, man hat ihr später eine Moral daraus gemacht: und was Wunder, daß der Mensch damit endet, ihn ernst zu nehmen, ihn praktisch zu nehmen! will sagen politisch, demokratisch, socialistisch, entrüstungs-pessimistisch…]