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dimanche 15 septembre 2019

VOLTAIRE : L'AMOUR SOCRATIQUE 2/2


AMOUR SOCRATIQUE (1)

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Fac simile du début de l'article dans l'édition de Kehl, volume 37, 1784.

« Si l’amour qu’on a nommé socratique et platonique n’était qu’un sentiment honnête, il y faut applaudir. Si c'était une débauche, il faut en rougir pour la Grèce. (2)

Comment s’est-il pu faire qu’un vice, destructeur du genre humain s’il était général ; qu’un attentat infâme contre la nature, soit pourtant si naturel ? (3) Il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie ; et cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n’ont pas encore eu le temps d’être corrompus (4). Il est entré dans des cœurs tout neufs, qui n’ont connu encore ni l’ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses. C’est la jeunesse aveugle qui, par un instinct mal démêlé, se précipite dans ce désordre au sortir de l’enfance, ainsi que dans l’onanisme. (Voyez Onanisme) (5)

Le penchant des deux sexes l’un pour l’autre se déclare de bonne heure ; mais quoi qu’on ait dit des Africaines et des femmes de l’Asie méridionale, ce penchant est généralement beaucoup plus fort dans l’homme que dans la femme; c’est une loi que la nature a établie pour tous les animaux, c’est toujours le mâle qui attaque la femelle. (6)

Les jeunes mâles de notre espèce, élevés ensemble, sentant cette force que la nature commence à déployer en eux, et ne trouvant point l’objet naturel de leur instinct, se rejettent sur ce qui lui ressemble. (7) Souvent un jeune garçon, par la fraîcheur de son teint, par l’éclat de ses couleurs, et par la douceur de ses yeux, ressemble pendant deux ou trois ans à une belle fille ; si on l’aime, c’est parce que la nature se méprend : on rend hommage au sexe, en s’attachant à ce qui en a les beautés (8) ; et quand l’âge a fait évanouir cette ressemblance, la méprise cesse.

Citraque juventum.
Aetatis breve ver et primos carpere flores
Ovide, Métamorphoses, X, 84-85 (9).

On n’ignore pas [1769 : "On sait assez"] que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du Septentrion, parce que le sang y est plus allumé, et l’occasion plus fréquente : aussi ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoûtante dans un matelot hollandais et dans un vivandier moscovite.
Je ne puis souffrir qu’on prétende que les Grecs ont autorisé cette licence. On cite le législateur Solon (10), parce qu’il a dit en deux mauvais vers :

Tu chériras un beau garçon,
Tant qu'il n'aura barbe au menton. (a, 11, 12).
Traduction d’Amyot, grand-aumônier de France.

Mais, en bonne foi, Solon était-il législateur quand il fit ces deux vers ridicules ? Il était jeune alors, et quand le débauché fut devenu sage, il ne mit point une telle infamie parmi les lois de sa république ; accusera-t-on Théodore de Bèze d’avoir prêché la pédérastie dans son église, parce que dans sa jeunesse il fit des vers pour le jeune Candide ? et qu’il dit :

Amplector hunc et illam
Je suis pour lui, je suis pour elle. (13)

Il faudra dire qu’ayant chanté des amours honteux dans son jeune âge, il eut dans l’âge mûr l’ambition d’être chef de parti, de prêcher la réforme, de se faire un nom. Hic vir, et ille puer. (14)

On abuse du texte de Plutarque, qui dans ses bavarderies, au Dialogue de l’amour, fait dire à un interlocuteur que les femmes ne sont pas dignes du véritable amour ; mais un autre interlocuteur soutient le parti des femmes comme il le doit. On a pris l’objection pour la décision. Voyez l'article Femme. (15)

Il est certain, autant que la science de l’Antiquité peut l’être, que l’amour socratique n’était point un amour infâme. C’est ce nom d’amour qui a trompé. Ce qu’on appelait les amants d’un jeune homme étaient précisément ce que sont parmi nous les menins (16) de nos princes, ce qu’étaient les enfants d’honneur (17), des jeunes gens attachés à l’éducation d’un enfant distingué, partageant les mêmes études, les mêmes travaux militaires ; institution guerrière et sainte dont on abusa comme des fêtes nocturnes et des orgies.

La troupe des amants instituée par Laïus (18) était une troupe invincible de jeunes guerriers engagés par serment à donner leur vie les uns pour les autres, et c’est ce que la discipline antique a jamais eu de plus beau.

Sextus Empiricus et d’autres ont beau dire que ce vice était recommandé par les lois de la Perse (19). Qu’ils citent le texte de la loi ; qu’ils montrent le code des Persans : et si cette abomination s’y trouvait, je ne la croirais pas ; je dirais que la chose n’est pas vraie, par la raison qu’elle est impossible. Non, il n’est pas dans la nature humaine de faire une loi qui contredit et qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre humain si elle était observée à la lettre (20). Mais moi, je vous montrerai l’ancienne loi des Persans, rédigée dans le Sadder (21). Il est dit, à l’article ou porte 9, qu’il n’y a point de plus grand péché (22). C’est en vain qu’un écrivain moderne a voulu justifier Sextus Empiricus et la pédérastie (23) ; les lois de Zoroastre, qu’il ne connaissait pas, sont un témoignage irréprochable que ce vice ne fut jamais recommandé par les Perses. C’est comme si on disait qu’il est recommandé par les Turcs. Ils le commettent hardiment ; mais les lois le punissent (24).
Que de gens ont pris des usages honteux et tolérés dans un pays pour les lois du pays ! Sextus Empiricus, qui doutait de tout, devait bien douter de cette jurisprudence. S’il eût vécu de nos jours, et qu’il eût vu deux ou trois jeunes jésuites abuser de quelques écoliers [Cf l’article « Jésuites » des Questions], aurait-il eu droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d’Ignace de Loyola? (26)
Il me sera permis de parler ici de l’amour socratique du révérend père Polycarpe [Surnom un temps adopté par Gustave Flaubert, pour une raison encore non élucidée], carme chaussé de la petite ville de Gex [Ain actuel], lequel en 1771 enseignait la religion et le latin à une douzaine de petits écoliers. Il était à la fois leur confesseur et leur régent, et il se donna auprès d’eux tous un nouvel emploi. On ne pouvait guères avoir plus d’occupations spirituelles et temporelles. Tout fut découvert : il se retira en Suisse, pays fort éloigné de la Grèce. [Depuis « il me sera permis », c’est une addition de 1774.] Ces amusements ont été assez communs entre les précepteurs et les écoliers. Voyez Pétrone (30). Les moines chargés d’élever la jeunesse ont été toujours un peu adonnés à la pédérastie. C’est la suite nécessaire du célibat auquel ces pauvres gens sont condamnés (31). Les seigneurs turcs et persans font, à ce qu’on nous dit, élever leurs enfants par des eunuques : étrange alternative pour un pédagogue d’être ou châtré ou sodomité. (32)

L’amour des garçons était si commun à Rome, qu’on ne s’avisait pas de punir cette turpitude [1769 : "fadaise"], dans laquelle presque tout le monde donnait tête baissée. Octave-Auguste, ce meurtrier débauché et poltron, qui osa exiler Ovide, trouva très bon que Virgile chantât Alexis (33) ; Horace, son autre favori, faisait de petites odes pour Ligurinus (34). Horace, qui louait Auguste d’avoir réformé les mœurs, proposait également dans ses satires un garçon et une fille (b, 35) ; mais l’ancienne loi Scantinia, qui défend la pédérastie, subsista toujours : l’empereur Philippe la remit en vigueur (36), et chassa de Rome les petits garçons qui faisaient le métier (37) S’il y eut des écoliers spirituels et licencieux comme Pétrone, Rome eut des professeurs tels que Quintilien. Voyez quelles précautions il apporte dans le chapitre du Précepteur pour conserver la pureté de la première jeunesse :

« Carendum non solum crimine turpitudinis, sed etiam suspicione. » (38)

Enfin je ne crois pas qu’il y ait jamais eu aucune nation policée qui ait fait des lois contre les mœurs. (c, 39 à 48). »


NOTES DE VOLTAIRE :

a. Un écrivain moderne, nommé Larcher (12), répétiteur de collège, dans un libelle rempli d’erreurs en tout genre, et de la critique la plus grossière, ose citer je ne sais quel bouquin, dans lequel on appelle Socrate Sanctus Pederastes, Socrate saint b...... [bougre] Il n’a pas été suivi dans ces horreurs par l’abbé Foucher ; mais cet abbé, non moins grossier, s’est trompé encore lourdement sur Zoroastre et sur les anciens Persans. Il en a été vivement repris par un homme savant dans les langues orientales. (13)

b. Praesto puer impetus in quem
Continuo fiat. (35)

c. On devrait condamner messieurs les non-conformistes à présenter tous les ans à la police un enfant de leur façon. L’ex-jésuite Desfontaines fut sur le point d’être brûlé en place de Grève, pour avoir abusé de quelques petits Savoyards qui ramonaient sa cheminée ; des protecteurs le sauvèrent (39). Il fallait une victime : on brûla Deschaufours à sa place (40). Cela est bien fort ; est modus in rebus (41) : on doit proportionner les peines aux délits (42). Qu’auraient dit César, Alcibiade, le roi de Bithynie Nicomède, le roi de France Henri III (43), et tant d’autres rois ? (44). Quand on brûla Deschaufours, on se fonda sur les Établissements de saint Louis, mis en nouveau français au quinzième siècle. « Si aucun est soupçonné de b..... [bougrerie], doit être mené à l’évêque ; et se il en était prouvé, l’en le doit ardoir, et tuit li meuble sont au baron, etc. » (45) Saint Louis ne dit pas ce qu’il faut faire au baron, si le baron est soupçonné, et se il en est prouvé. Il faut observer que par le mot de b....., saint Louis entend les hérétiques, qu’on n’appelait point alors d’un autre nom (46). Une équivoque fit brûler à Paris Deschaufours, gentilhomme lorrain.
Despréaux eut bien raison de faire une satire contre l’équivoque (47) ; elle a causé bien plus de mal qu’on ne croit (48).


MES NOTES AU TEXTE DE VOLTAIRE

1. D’abord titré " Amour nommé socratique " dans le Dictionnaire Philosophique Portatif en 1764. Les premières versions de ce célébrissime article se lisent dans les éditions successives de ce Dictionnaire philosophique portatif (1764, 1765, 1767, 1769, etc.) ; on pourra se reporter à l’édition critique du Dictionnaire philosophique, tomes 35 et 36 des Œuvres complètes, Oxford : Voltaire Foundation, 1994.
Cet article fut repris et augmenté par Voltaire dans les Questions sur l’Encyclopédie par des amateurs en 1770, 1771, 1773, 1774, 1775 (Genève), etc., ainsi que dans l’édition Louis Moland des 
Œuvres complètes, 1877-1883, qui reproduit la première édition des Questions..., et dans l'édition Garnier Frères de 1878

2. Alinéa ajouté en 1770. Lord Bolingbroke (1678-1751) était plus affirmatif quant aux mœurs de l’Antiquité :
“ Sodomy was permitted among several nations, and if we dare not say that the moral Socrates practised it, we may say that the divine Plato recommended it, in some of his juvenile verses at least  : and yet sodomy is very inconsistent with the intention of nature, which can be carried on by the conjunction of the two sexes only. ” (Works, 1841, vol. IV, § xx)

3. Paradoxe également relevé par Arthur Schopenhauer qui en a proposé une explication ; voir Le Monde comme vouloir et comme représentation, Suppléments, appendice au chapitre 44. Cette phrase est trop souvent citée tronquée, par ignorance du mouvement de la pensée de Voltaire.

4. Voir le Traité de Métaphysique, 1735, « De la vertu et du vice », chapitre IX :
« L’adultère et l’amour des garçons seront permis chez beaucoup de nations ; mais vous n’en trouverez aucune dans laquelle il soit permis de manquer à sa parole ; parce que la société peut bien subsister entre des adultères et des garçons qui s’aiment, mais non pas entre des gens qui se feraient une gloire de se tromper les uns les autres. »

Voici la réaction du Monthly Review à la publication du Dictionnaire :
« […] there are some passages, particularly the whole article entitled amour nommé socratique, that we conceive could only come from the pen of the most inconsiderate, dissolute and abandoned of mankind. Nothing can be more infamous than what is advanced in pallation of the most detestable of all crimes ; nor can any thing be more false in fact that the imputing a vice to the naturel passions of youth and innocence, which is hardly ever practised but by wretches already debilitated by excessive debauchery, or by those in whom Nature never implanted the smallest germ of love or delicacy. Our courts of justice are sufficiently convinced, by hateful experience, that, if very youg persons are ever made accessory to this horrid species of guilt, the principal, the seducer, is ever some hypocritical monster, old enough to be hackneyed in the ways of vice and iniquity. »

5. Les sept derniers mots de l’alinéa ont été ajoutés en 1770. À l’article « Onanisme » des Questions, on lit : « Cette habitude honteuse et funeste, si commune aux écoliers, aux pages et aux jeunes moines. »

6. Rapprocher Blaise Pascal, Discours sur les passions de l’amour : « Ce n’est point un effet de la coutume, c’est une obligation de la nature, que les hommes fassent les avances pour gagner l’amitié d’une dame. »

7. Cf G. Edwards, 1760, cité dans mon Vocabulaire de l’homosexualité masculine, Paris : Payot, 1985, pages 231-233.

8. Cf l’audacieux La Mettrie, dans L’Art de jouir, 1751 : « Tout est femme dans ce qu’on aime, l’empire de l’amour ne connaît pas d’autres bornes que celles du plaisir. »

9. Ovide, Métamorphoses, X, 84-85 : soit dans la traduction des Belles Lettres : « cueillir les premières fleurs de ce court printemps de la vie qui précède la jeunesse. »

10. Plutarque, Vies des hommes illustres, « Solon », 1.

11. P.-H. Larcher (1726-1812), helléniste confirmé. Il citait la dissertation de J. M. Gesner, « Socrates Sanctus Pederasta », lue à l’Académie de Göttingue le 5 février 1752, et traduite depuis en français par Alcide Bonneau : Socrate et l’amour grec, Liseux, 1877.

12. Les réprimandes faites à l’abbé Foucher sont les deux lettres mentionnées dans une note de Voltaire à l’article « Académie » des Questions.


13. Théodore De Bèze, Juvenilia, XC : Amplecto quoque sic et hunc et illam ;
c’est-à-dire littéralement : « Je serre dans mes bras tout autant le premier
[Audebert] que la seconde [Candide]. »

14. Alinéa ajouté en 1770. Avant Jean-Paul Sartre, Voltaire avait donc réfléchi à « l’enfance d’un chef ». ; voir aussi la remarque de Voltaire dans la lettre de 1724 à la marquise de Bernières.

15. Phrase ajoutée en 1770. Voltaire y reproche à Montesquieu d’avoir avancé que « chez les Grecs les femmes n’étaient pas regardées comme dignes d’avoir part au véritable amour, et que l’amour n’avait chez eux qu’une forme qu’on n’ose dire » ; voir De l’Esprit des lois, VII, 9. Voltaire note que Plutarque, sous le nom de Daphnéus, réfutait les discours de Protogènes en faveur de « la débauche des garçons » ; cf Plutarque, De l’amour, 751-752.

16. Menin : même racine espagnole que mignon.

17. Enfant d’honneur : cf La Fontaine, Contes, 3, xiii, « Le petit chien ». Et mon Dictionnaire français de l'homosexualité masculine, aujourd'hui en ligne : DFHM.

18. Laïos fut considéré comme le fondateur de l’amour des garçons ; mais selon Plutarque, c’est Gorgidas qui aurait institué en -378 cette troupe d’amants évoquée abstraitement par Platon.

19. Sextus Empiricus, philosophe sceptique grec des IIe/IIIe siècles ; dans ses Esquisses Pyrrhoniennes, I, § 152, il distinguait bien loi et usage ; Voltaire fait ici le contresens que lui reprochera à juste titre Larcher.

20. Pseudo-Lucien, Amours, 22 ; à cet argument on peut opposer la réponse du philosophe anglais Jeremy Bentham : « […] most evidently and strictly true with regard to celibacy. If then merely out of regard to population it were right that paederasts should be burn alive, monks ought to be roasted alive by a slow fire. » (Journal of Homosexuality, vol. 3(4), Summer 1978, p. 397 ; édition réalisée par Dr Louis Crompton).

21. Abrégé du livre de Zend, ou Avesta.

22. « Fuis surtout le péché contre nature ; il n’y en a point de plus grand. »

23. P.-H. Larcher, Supplément à la philosophie de l’histoire, 1767, pages 99-103.

24. Depuis « Mais moi, je » addition de 1770. Sur l’amour des garçons chez les Turcs, voir G. Postel, Histoire des Turcs, 1560, 3e partie, cité par Montaigne, Essais, III, iii, 827.

26. Ce passage provoqua cette réaction de Larcher : « Les jésuites n’avaient rien à démêler ici. Pourquoi troubler mal à propos leurs mânes ? » (Supplément à la philosophie de l’histoire, 1767, p. 100). L’ordre des jésuites venait d’être supprimé dans plusieurs pays d’Europe pour des raisons politiques.

30. Écrivain latin, auteur du roman Satiricon. L’article « Pétrone » des Questions reproduit le XIVe chapitre du Pyrrhonisme de l’Histoire.

31. Alinéa ajouté en 1774. Les polémistes protestants avaient souvent dénoncé le célibat des prêtres catholiques comme responsable des égarements pédophiles d’une partie d’entre eux (notamment lors de la grande affaire d’Ollioules en 1601-1603). L’anticléricalisme de la fin du XIXe siècle fera de même.

32. Alinéa ajouté en 1774. Peut-être convient-il de lire sodomite, ou encore sodomisé.

33. Virgile, Bucoliques, notamment la 2e églogue avec le personnage de Corydon.

34. Horace, Odes, livre IV, i , 33-40, et x.

35. Horace, Satires, I, ii :

"tument tibi cum inguina, num, si ancilla aut verna est praesto puer, impetus in quem continuo fiat, malis tentigine rumpi ?
non ego."

Soit dans la traduction Belles-Lettres : « Quand ton membre se gongle, si tu as une servante à ta disposition, ou un petit esclave domestique, sur qui te jeter sans retard, tu aimerais mieux rester tendu à en crever ? non pas moi. »

36. Marcus Julius Philippus, empereur romain de 244 à 249 ; voir Histoire Auguste, « Alexandre Sévère », 24 ; Il semble que la loi Scantinia (vers -150) ait été dirigée contre la pédophilie (sexualité avec des enfants impubères) plus que contre l’amour masculin per se ; cette loi était tombée en désuétude au début de l’ère chrétienne.

37. Sur le sens homosexuel de métier depuis la fin du Moyen-Âge, voir mon Dictionnaire français de l’homosexualité masculine en ligne, à la lettre M

38. Depuis « S’il y eut », addition de 1770. Quintilien, Institution oratoire, II : « le précepteur devra non seulement être pur, mais encore exempt de tout soupçon. »

39. Voltaire était intervenu en faveur de l’abbé le 29 mai 1725 ; voir Roger Peyrefitte, Voltaire, sa jeunesse et son temps, tome 2, pages 242-244.

40. En 1726, pour des faits de meurtre et de proxénétisme homosexuel ; il ne peut pas être véritablement considérer comme une victime de la justice royale, et il y a quelque inconscience à parler de répression de la liberté sexuelle à son sujet.

41. Horace, Satires, I, 106 : « il y a une mesure à toutes choses ».

42. Exigence que l’on retrouvera formulée dans la Déclaration des droits de 1789, article 8 : « La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires […] ; on sait qu’en ce qui concerne l’homosexualité, le Code de 1791 abandonne toute forme de répression pénale. Un auteur très apprécié de Voltaire, Vauvenargues, avait lui aussi anticipé sur la Déclaration ; sa maxime 164 : « Ce qui n’offense pas la société n’est pas du ressort de sa justice » préfigurait l’article 5 : « La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. »

43. Parmi les auteurs d’allusions antérieures aux mœurs d’Henri III, on relève les noms de Pierre de L’Estoile, Agrippa d’Aubigné et Saint-Simon. Mais Jules Michelet était d’un avis différent : « Puisque ce mot de mignon est arrivé sous ma plume, je dois dire pourtant que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que tous les partis, acharnés contre Henri III, s’acharnèrent à lui donner. » (Histoire de France au XVIe siècle, chapitre 5). Voir aussi Emmanuel Le Roy Ladurie, L’État royal, 1987, page 239.

44. Louis XIII et Louis XV notamment ; sur ce dernier, voir la lettre de Voltaire à la marquise de Bernières, juillet 1724. En Angleterre, Édouard II et Jacques Ier, en Prusse Frédéric II.

45. Le chapitre 99 des Établissements de Saint Louis (recueil de droit coutumier rédigé vers 1270) continuait ainsi : « Et de cette manière doit-on faire d’homme hérite [hérétique], s’il y a preuve ; et tous ses [biens] meubles sont au baron, ou au prince. Et est écrit en Décrétales, au titre Des significations de parole, au chapitre Super quibusdam. Et coutume s’y accorde. »

46. Voltaire ne fait pas état des condamnations bibliques et théologiques de l’amour masculin ; Dans Corydon, André Gide ne le fera pas davantage. Peu auparavant, le sens originel de bougrerie fut ainsi discuté par le juriste Charles- Clément-François de L’Averdy (1723 ou 24-1793) :
« Le mot de bougrerie est appliqué par les uns aux Albigeois qui ont suivi la même hérésie que les Bulgares ; et ils se fondent sur ce par l’intitulé du chapitre, où il paraît que l’on n’a eu en vue que les mécréants et hérites, c’est-à-dire hérétiques. Les autres appliquent la première partie de ce chapitre au crime contre nature, parce qu’on a donné le même nom à ceux qui s’en rendent coupables : d’ailleurs la manière dont ce chapitre est conçu paraît l’indiquer, puisque l’on y distingue deux espèces de crimes. » (Code pénal, 1752)
L’interprétation privilégiée par L’Averdy est soutenue par le fait que les Décrétales de Gégoire IX, au chapitre indiqué, n’envisagent aucune infraction sexuelle.

47. Despréaux est aujourd’hui plus connu sous le nom de Boileau ; voir sa Satire XII, où l’on trouve : « Socrate […] Très équivoque ami du jeune Alcibiade. »

48. Cette note c. fut ajoutée en 1769.


Note de l’édition de Kehl (1785-1789), par Condorcet :

Note à l’article « Amour socratique » du volume 37 (Dictionnaire philosophique), 1784 des Œuvres complètes de Voltaire. Texte repris dans le volume 7 (1804) des Œuvres complètes de Condorcet.

« On nous permettra de faire ici quelques réflexions sur un sujet odieux et dégoûtant, mais qui malheureusement fait partie de l’histoire des opinions et des mœurs.


Cette turpitude remonte aux premières époques de la civilisation : l’histoire grecque, l’histoire romaine, ne permettent point d’en douter. Elle était commune chez ces peuples avant qu’ils eussent formé une société régulière, dirigée par des lois écrites.
Cela suffit pour expliquer par quelle raison ces lois ont paru la traiter avec trop d’indulgence. On ne propose point à un peuple libre des lois sévères contre une action, quelle qu’elle soit, qui y est devenue habituelle. Plusieurs des nations germaniques eurent longtemps des lois écrites qui admettaient la composition pour le meurtre. Solon se contenta donc de défendre cette turpitude entre les citoyens et les esclaves [Plutarque, Solon, I, 3] ; les Athéniens pouvaient sentir les motifs politiques de cette défense, et s’y soumettre : c’était d’ailleurs contre les esclaves seuls, et pour les empêcher de corrompre les jeunes gens libres, que cette loi avait été faite ; et les pères de famille, quelles que fussent leurs mœurs, n’avaient aucun intérêt de s’y opposer.


La sévérité des mœurs des femmes dans la Grèce, l’usage des bains publics, la fureur pour les jeux où les hommes paraissaient nus, conservèrent cette turpitude de mœurs, malgré les progrès de la société et de la morale. Lycurgue, en laissant plus de liberté aux femmes, et par quelques autres de ses institutions, parvint à rendre ce vice moins commun à Sparte que dans les autres villes de la Grèce.
Quand les mœurs d’un peuple deviennent moins agrestes, lorsqu’il connaît les arts, le luxe des richesses, s’il conserve ses vices, il cherche du moins à les voiler. La morale chrétienne, en attachant de la honte aux liaisons entre les personnes libres, en rendant le mariage indissoluble, en poursuivant le concubinage par des censures, avait rendu l’adultère commun : comme toute espèce de volupté était également un péché, il fallait bien préférer celui dont les suites ne peuvent être publiques ; et par un renversement singulier, on vit de véritables crimes devenir plus communs, plus tolérés, et moins honteux dans l’opinion que de simples faiblesses. Quand les Occidentaux commencèrent à se policer, ils imaginèrent de cacher l’adultère sous le voile de ce qu’on appelle galanterie ; les hommes avouaient hautement un amour qu’il était convenu que les femmes ne partageraient point ; les amants n’osaient rien demander, et c’était tout au plus après dix ans d’un amour pur de combats, de victoires remportées dans les jeux, etc., qu’un chevalier pouvait espérer de trouver un moment de faiblesse. Il nous reste assez de monuments de ce temps, pour nous montrer quelles étaient les mœurs que couvrait cette espèce d’hypocrisie. Il en fut de même à peu près chez les Grecs devenus polis ; les liaisons intimes entre des hommes n’avaient plus rien de honteux ; les jeunes gens s’unissaient par des serments, mais c’étaient ceux de vivre et de mourir pour la patrie ; on s’attachait à un jeune homme, au sortir de l’enfance, pour le former, pour l’instruire, pour le guider ; la passion qui se mêlait à ces amitiés était une sorte d’amour, mais d’amour pur. C’était seulement sous ce voile, dont la décence publique couvrait les vices, qu’ils étaient tolérés par l’opinion.
Enfin, de même que l’on a souvent entendu chez les peuples modernes faire l’éloge de la galanterie chevaleresque, comme d’une institution propre à élever l’âme, à inspirer le courage, on fit aussi chez les Grecs l’éloge de cet amour qui unissait les citoyens entre eux.


Platon dit que les Thébains firent une chose utile de le prescrire, parce qu’ils avaient besoin de polir leurs mœurs, de donner plus d’activité à leur âme, à leur esprit, engourdis par la nature de leur climat et de leur sol ([Platon, Banquet, 182ab ; Condorcet ne rend pas exactement compte du texte]. On voit qu’il ne s’agit ici que d’amitié pure. C’est ainsi que, lorsqu’un prince chrétien faisait publier un tournoi où chacun devait paraître avec les couleurs de sa dame, il avait l’intention louable d’exciter l’émulation de ses chevaliers, et d’adoucir leurs mœurs ; ce n’était point l’adultère, mais seulement la galanterie qu’il voulait encourager dans ses États. Dans Athènes, suivant Platon, on devait se borner à la tolérance. Dans les États monarchiques, il était utile d’empêcher ces liaisons entre les hommes ; mais elles étaient dans les républiques un obstacle à l’établissement durable de la tyrannie. Un tyran, en immolant un citoyen, ne pouvait savoir quels vengeurs il allait armer contre lui ; il était exposé sans cesse à voir dégénérer en conspirations les associations que cet amour formait entre les hommes.
Cependant, malgré ces idées si éloignées de nos opinions et de nos mœurs, ce vice était regardé chez les Grecs comme une débauche honteuse, toutes les fois qu’il se montrait à découvert, et sans l’excuse de l’amitié ou des liaisons politiques. Lorsque Philippe vit sur le champ de bataille de Chéronée tous les soldats qui composaient le bataillon sacré, le bataillon des amis à Thèbes, tués dans le rang où ils avaient combattu : « Je ne croirai jamais, s’écria-t-il, que de si braves gens aient pu faire ou souffrir rien de honteux » [Plutarque, Pélopidas, 18]. Ce mot d’un homme souillé lui-même de cette infamie, est une preuve certaine de l’opinion générale des Grecs.
À Rome, cette opinion était plus forte encore : plusieurs héros grecs, regardés comme des hommes vertueux, ont passé pour s’être livrés à ce vice, et chez les Romains on ne le voit attribué à aucun de ceux dont on nous a vanté les vertus ; seulement il paraît que chez ces deux nations on n’y attachait ni l’idée de crime, ni même celle de déshonneur, à moins de ces excès qui rendent le goût même des femmes une passion avilissante. Ce vice est très rare parmi nous, et il y serait presque inconnu sans les défauts de l’éducation publique.
Montesquieu prétend qu’il est commun chez quelques nations mahométanes, à cause de la facilité d’avoir des femmes ; nous croyons que c’est difficulté qu’il faut lire. » 

Dans sa Vie de Voltaire, Condorcet écrivait, sur l'abbé Desfontaines :
" Accusé d’un vice honteux, que la superstition a mis au rang des crimes, il avait été emprisonné dans un temps où, par une atroce et ridicule politique, on croyait très à propos de brûler quelques hommes, afin d’en dégoûter un autre de ce vice [voir plus haut la note c de Voltaire] pour lequel on le soupçonnait faussement de montrer quelque penchant. "


Présentation

dimanche 3 février 2019

KANT : QU'EST-QUE LES LUMIÈRES ?

Page en lien avec la réunion du café-philo de Montluçon du 4 février 2019.


Montaigne : " Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. " (Essais, I, xxvi)
Voltaire : " Je ne dois penser que par moi-même et pour moi-même " (Examen important de Milord Bolingbroke, 1736, avant-propos)

Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung?
1784

Immanuel Kant


Texte de Kant, Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ? (traduction de Heinz Wismann, revue). Première parution en décembre 1784 dans la Berlinische Monatsschrift.


Ce texte de 1784 se trouve être d'une flagrante actualité. La question avait été soulevée par le pasteur Johann F. Zöllner en septembre 1783.




« Les Lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d'un manque d'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude ! [" Ose savoir ", Horace, Épîtres, I, ii, 40 ; c'était la devise de Pierre Gassendi] Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'êtres humains, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère (naturaliter maiorennes [majeurs selon la nature, c'est-à-dire adultes]), restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs ; et qu'il soit si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d'être mineur. Si j'ai un livre qui me tient lieu d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc., je n'ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je ne suis pas obligé de penser, pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse. Que la plupart des êtres humains (et parmi eux le sexe faible tout entier) finissent par considérer le pas qui conduit à la majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c'est ce à quoi ne manquent pas de s'employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. Après avoir rendu tout d'abord stupide leur bétail domestique, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qu'il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or le danger n'est sans doute pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher ; mais l'exemple d'un tel accident rend malgré tout timide et fait généralement reculer devant toute autre tentative.

Il est donc difficile pour l'individu de s'arracher tout seul à la minorité, devenue pour lui presqu'un état naturel. Il s'y est même attaché, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu'on ne l'a jamais laissé s'y essayer. Préceptes et formules, ces instruments mécaniques d'un usage ou, plutôt, d'un mauvais usage raisonnable de ses dons naturels, sont les entraves qui perpétuent la minorité. Celui-là même qui s'en débarrasserait ne franchirait pour autant le fossé le plus étroit que d'un saut mal assuré, puisqu'il n'a pas l'habitude de pareille liberté de mouvement. Aussi peu d'êtres humains ont-ils réussi, en exerçant eux-mêmes leur esprit, à se dégager de leur minorité et à avancer quand même d'un pas assuré.

En revanche, la possibilité qu'un public s'éclaire lui-même est plus réelle ; cela est même à peu près inévitable, pourvu qu'on lui en laisse la liberté. Car il se trouvera toujours, même parmi les tuteurs attitrés de la masse, quelques uns qui pensent par eux-mêmes [einige Selbstdenkende] et qui, après avoir personnellement secoué le joug de leur minorité, répandront autour d'eux un état d'esprit où la valeur de chaque être humain et sa vocation à penser par soi-même [selbst zu denken] seront estimées raisonnablement. Une restriction cependant : le public, qui avait été placé auparavant par eux sous ce joug, les force à y rester eux-mêmes, dès lors qu'il s'y trouve incité par certains de ses tuteurs incapables, quant à eux, de parvenir aux Lumières ; tant il est dommageable d'inculquer des préjugés, puisqu'ils finissent par se retourner contre ceux qui, en personne ou dans les personnes de leurs devanciers, en furent les auteurs. C'est pourquoi un public ne peut accéder que lentement aux Lumières. Une révolution entraînera peut-être le rejet du despotisme personnel et de l'oppression cupide et autoritaire, mais jamais une vraie réforme de la manière de penser ; bien au contraire, de nouveaux préjugés tiendront en lisière, aussi bien que les anciens, la grande masse irréfléchie.

Michel Delon, " Lumières ", dans Dictionnaire européen des Lumières,
Paris : PUF, 1997.

Or, pour répandre ces Lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et à vrai dire la plus inoffensive de toutes les manifestations qui peuvent porter ce nom à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. Mais voilà que j'entends crier de tous côtés : " Ne raisonnez pas ! " L'officier dit : " Ne raisonnez pas, faîtes vos exercices ! " Le conseiller fiscal : " Ne raisonnez pas; payez ! Le prêtre : " Ne raisonnez pas, croyez ! " (Il n'y a qu'un seul maître au monde qui dise " Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez ; mais obéissez ! ".) Dans tous ces cas, il y a limitation de la liberté. Or quelle limitation fait obstacle aux Lumières ? Quelle autre ne le fait pas, mais les favorise peut-être même ? — Je réponds : l'usage public de notre raison doit toujours être libre, et lui seul peut répandre les Lumières parmi les hommes ; mais son usage privé peut souvent être étroitement limité, sans pour autant empêcher sensiblement le progrès des Lumières. Or j'entends par usage public de notre propre raison celui que l'on en fait comme savant devant l'ensemble du public qui lit. J'appelle usage privé celui qu'on a le droit de faire de sa raison dans tel ou tel poste civil, ou fonction, qui nous est confié. Or, pour maintes activités qui concernent l'intérêt de la communauté, un certain mécanisme est nécessaire, en vertu duquel quelques membres de la communauté doivent se comporter de manière purement passive, afin d'être dirigés par le gouvernement, aux termes d'une unanimité factice, vers des fins publiques ou, du moins, afin d'être détournés de la destruction de ces fins. Dans ce cas, il n'est certes pas permis de raisonner ; il s'agit d'obéir. Mais, dans la mesure où l'élément de la machine se considère en même temps comme membre de toute une communauté, voire de la société civile universelle, et, partant, en sa qualité de savant qui s'adresse avec des écrits à un public au sens strict, il peut effectivement raisonner, sans qu'en pâtissent les activités auxquelles il est destiné partiellement en tant que membre passif. Ainsi, il serait très dangereux qu'un officier, qui a reçu un ordre de ses supérieurs, se mît à raisonner dans le service sur l'opportunité ou l'utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais on ne peut pas légitimement lui interdire de faire, en tant que savant, des remarques sur les erreurs touchant le service militaire et les soumettre à son public afin qu'il les juge. Le citoyen ne peut refuser de payer les impôts auxquels il est soumis ; une critique impertinente de ces charges, au moment où il doit s'en acquitter, peut même être punie comme scandale (susceptible de provoquer des actes de rébellion généralisés). Cependant le même individu n'ira pas à l'encontre de son devoir de citoyen s'il expose publiquement, en tant que savant, ses réflexions sur le caractère inconvenant ou même injuste de telles impositions. De même, un prêtre est tenu de s'adresser à ses catéchumènes et à sa paroisse suivant le symbole de l'Église qu'il sert ; car c'est à cette condition qu'il a été engagé. Mais, en tant que savant, il a toute la liberté, et même la mission, de communiquer au public toutes ses réflexions soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu'il y a d'erroné dans ce symbole, ainsi que des propositions en vue d'une meilleure organisation des affaires religieuses et ecclésiastiques. En cela, il n'y a rien qu'on pourrait reprocher à sa conscience. Car ce qu'il enseigne par suite de ses fonctions, comme mandataire de l'Église, il le présente comme quelque chose qu'il n'a pas libre pouvoir d'enseigner selon son opinion personnelle, mais qu'il est appelé, par son engagement, à exposer suivant des instructions et au nom d'un autre. Il dira : notre Église enseigne ceci ou cela ; voici les arguments dont elle se sert. Il tirera ensuite pour sa paroisse tous les avantages pratiques de préceptes auxquels il ne souscrirait pas en toute conviction, mais qu'il peut pourtant prétendre exposer, dans la mesure où il peut malgré tout s'y trouver quelque vérité cachée, et qu'en tout cas, du moins, il ne s'y trouve rien de contradictoire avec la religion intérieure. Car, s'il pensait y trouver une contradiction, il ne pourrait assumer sa charge en toute conscience ; il devrait s'en démettre. Par conséquent, l'usage qu'un ministre chargé d'enseigner fait de sa raison devant sa paroisse n'est qu'un usage privé ; car il s'agit simplement d'une réunion de famille, quelle que soit son importance ;
[...] »

* * * * *



En rapport avec la réunion du café-philo de Montluçon, le 3 septembre 2018, " Autour du Dictionnaire philosophique de Voltaire ".




I // Extraits de la préface de René Étiemble (1909 – 2002) à l'édition Naves/Benda/Classiques Garnier [1967] du Dictionnaire Philosophique
II // VOLTAIRE SUR LES LIBERTÉS DE PENSER ET D'EXPRESSION
III // NIETZSCHE ET VOLTAIRE
IV // VOLTAIRE SUR L'AMOUR SOCRATIQUE
V / CE QUE L'ÉGLISE LATINE A FAIT...


I // Extraits de la préface de René Étiemble (1909 – 2002) à l'édition Naves/Benda/Classiques Garnier [1967] du
Dictionnaire Philosophique

« Qu'est-ce qu'un dictionnaire philosophique ? Le contraire à peu près d'un dictionnaire de la philosophie. Soit le Vocabulaire technique et critique de la philosophie, que nous devons à André Lalande et à ses collaborateurs. Bien qu'il se qualifie de " critique ", à peine y reconnaissons-nous l'esprit qui deux siècles plus tôt vivifiait le Dictionnaire historique et critique, car la critique, chez [Pierre] Bayle " l'honneur de la nature humaine ", se veut à la fois sérieuse et militante; ce qui n'est jamais le cas dans le Vocabulaire pourtant critique de Lalande. Ici, l'esprit critique s'arrête à celui d'une édition critique, celle qui s'efforce d'établir correctement un texte, de fixer avec précision le sens d'un mot. Le Dictionnaire de Bayle est critique dans ce sens-là, puisqu'il cherche à établir la véracité ou non des faits (1), des idées, des fables, des dogmes qu'il examine ; alors toutefois que Lalande borne là son propos, Bayle (qu'on a tort de ne plus guère lire, qu'il faudra bien réimprimer quelque jour (2) et prochain si possible) se veut critique en un sens plus aigu : l'effort qui lui permet de contester, par la méthode historique et philologique, les faits, les termes qu'il consigne, le porte infailliblement à une critique bouleversante, qui remet en cause les postulats mêmes de la religion dominante ; alors que certains penseurs partent d'une raison abstraite [tel Descartes], Bayle exerce une forme de rationalisme plus prudente et plus efficace : celle qui constamment recours à l'expérience. Or, quelle fable résiste à l'expérience ?

De fait, dès qu'il entend définir les mots avec précision, tout dictionnaire vire au pamphlet. " Autrefois, dit Voltaire, dans le XVIe siècle et bien avant dans le XVIIe, les littérateurs s'occupaient beaucoup dans la critique grammaticale des auteurs grecs et latins ; et c'est à leurs travaux que nous devons les dictionnaires, les éditions correctes, les commentaires des chefs-d'œuvre de l'Antiquité. " [Article " Gens de lettres "] Une édition correcte, le commentaire pertinent d'un mot embarrassant ou ambigu, quoi de plus dangereux pour le désordre établi en tyrannie ? Quand M. Camproux (3) propose de lire alestissez-vous au lieu de cet abêtissez-vous sur lequel ont tant glosé les ennemis et thuriféraires de Pascal, c'est tout un pan des Pensées qui s'effondre [...] Que la philologie puisse changer le monde, nous le savons : et combien de dieux ne doivent leur existence qu'à des jeux de mots, qu'à des étymologies égarées, égarantes. Quand il s'agit de textes sacrés, l'édition critique peut donc aboutir et le plus souvent aboutit à des conclusions que ne peuvent accepter les tenants des orthodoxies. Elle devient alors philosophique, au sens qu'on donnait à ce mot du temps de Voltaire.

Selon le Vocabulaire de Lalande, on appelait philosophes, au XVIIIe siècle, " le groupe des écrivains partisans de la raison, des Lumières, de la tolérance, et plus ou moins hostiles aux institutions religieuses existantes ". Le Vocabulaire qualifie d'écrivains ces philosophes ; non point de " philosophes ". Tels seraient donc ceux que dans sa comédie brocardait Palissot. Dès le temps de Massillon, les philosophes passaient pour relayer les libertins érudits ; chez ce prédicateur, philosophe signifie déjà : hostile à la révélationincrédule. Dans une lettre de [du 19 décembre] 1768 à Frédéric II, d'Alembert ne lui cache pas que l'on trouve encore des gens pour persuader les rois que les philosophes sont " de mauvaise compagnie " ; et Marmontel rapporte en ses Mémoires que, sur quarante académiciens, il y avait quatre philosophes " étiquette odieuse dans ce temps-là ".

Plutôt qu'un dictionnaire de la philosophie, un dictionnaire philosophique sera donc au XVIIIe siècle un ouvrage qui traite de chacun des mots qu'il recense en les secouant au crible de la critique raisonnée. Un dictionnaire critique, au sens de Bayle, et qui se réclame des valeurs prônées par les philosophes : raison, tolérance, justice.
[...]
Au Xe siècle de notre ère, dans les milieux intellectuels de Bassorah [Irak actuel], ceux qui s'appelaient ikhwan as-safa (que nous appelâmes longtemps Frères de la pureté et que certains arabisants préfèrent nommer désormer les Amis fidèles) organisèrent une société discrète, quasiment secrète, et qui, aux dires d'un voyageur espagnol, tenait des " réunions où se déroulaient de libres débats entres musulmans de toutes sectes, orthodoxes, hérétiques, athées, juifs, chrétiens et incroyants de toutes sortes "/ Ces hommes élaborèrent et publièrent une somme, une enclyclopédie en cinquante-deux volumes. [...] Ces Amis fidèles virent donc leur dictionnaire philosophique très attentivement brûlé à Bagdad en 1101, et non moins scrupuleusement incinéré en 1150, avec les ouvrages exécrables d'Avicenne l'Iranien, l'un des plus puissants philosophes du monde musulman.
Comme quoi l'Islam et le Christianisme sont faits pour se comprendre, eux qui communient chaleureusement, et même incendiairement, dans la haine de l'exégèse historique, de la philologie raisonnable, des dictionnaires philosophiques.
[...]
" Il lance en juillet 1764 le Portatif, œuvre massive et pourtant légère, grâce à la fragmentation en articles : c'est l'avantage des dictionnaires. Ce premier portatif attaque surtout la Bible. Genève en frémit d'horreur, et le brûle par la main du bourreau. " (René PomeauLa Religion de Voltaire.) Quand on vous le disait, que l'islam, qui brûla les textes encyclopédiques des Amis fidèles, est prédestiné à comprendre le Christianisme, qui jette au bûcher le Dictionnaire philosophique ! " Mais Voltaire n'en a cure. En décembre, il travaille à la seconde édition. " (Ibid.) En 1766, un autre bourreau, français celui-là, décapite le chevalier de La Barre, coupable à dix-huit ans de ne s'être point découvert devant une procession : lorsque, au même âge, nous faisions ostensiblement le même geste en pays chouan, nous ignorions devoir en partie notre impunité à ce Dictionnaire philosophique précisément que le bourreau allait brûler sur le cadavre du jeune homme.

1764 : Voltaire a soixante-dix ans. Voilà donc les dernières ou plutôt les avant-dernières conséquences de l'excellente éducation que lui donnèrent les Jésuites ! En ce sens, Bossuet avait raison contre Richard Simon, contre les PP. Le Comte et Le Gobien [...]

Si les Lettres qu'il rapporte d'Angleterre et publie en 1734 sont déjà philosophiques au sens du siècle, et raisonnent sur les Quakers, les Sociniens, M. Locke ; si déjà Voltaire s'y mesure avec Pascal, il n'a pas encore pu s'attaquer à l'Ancien Testament avec des armes adéquates. Il se borne à relever quelques erreurs de l'Écriture, à tirer vers le déisme les Quakers, à laisser entendre que Jésus n'est point Dieu.
[...]
Le projet de dictionnaire était né à Potsdam, le 28 septembre 1752, durant un souper royal. Frédéric avait promis son concours. Dès le lendemain, Voltaire commence d'écrire ; en quelques semaines, il met au moins les articles AbrahamÂmeAthéismeBaptêmeJulien, Moïse ; mais Frédéric se dérobe, les autres également ; bientôt, c'est la brouille avec le philosophe.
[...]
" Imposez-moi silence sur la religion et le gouvernement, et je n'aurai plus rien à dire. " Voltaire pourrait contresigner cette profession de foi d'un autre philosophe : Diderot [dans La Promenade du sceptique, Discours préliminaire]. Si les choses du gouvernement l'intéressent autant que celles de la religion dans les Lettres philosophiques, la critique de la religion l'emporte et de beaucoup dans les articles du Dictionnaire philosophique. Comme s'il prévenait Marx (4), et comprenait que toute critique doit commencer par celle de la religion.

Le Dictionnaire philosophique se voulait quelque chose comme celui du " sage Bayle ", mais " dégagés de ses inutilités " : d'apparence moins rébarbative ; plus nerveux, plus cinglant, plus mordant. À l'Encyclopédie elle-même, Voltaire ne reprochait-il pas, en 1755, d'accumuler trop de " dissertations ", alors qu'il faut qu'un dictionnaire se borne à des définitions éclairées par des exemples. Définition en effet qui convient au meilleur dictionnaire possible : celui de Littré. Définition où Voltaire condamne son Dictionnaire.
[...]
Et si j'appliquais l'esprit voltairien à ce qu'il affirme des philosophes, lesquels auraient toujours enseigné qu' " il y a un Dieu " ? Comment ne pas lui jeter au nez cent noms d'Arabes, de Chinois, d'Indiens, d'Allemands, d'Anglais, de Japonais, sans parler des Grecs, des Romains, des Français, qui ont très bien vécu, très bien pensé, en se passant de ce concept ; comme à Napoléon Ier disait à peu près l'un d'eux [Pierre-Simon de Laplace]: " Sire, je n'ai jamais eu besoin de cette hypothèse. "
[...]
Sa ligne générale, sa méthode, demeurent exemplaires : puisque toute critique doit en effet commencer par celle de la religion dominante (hier christianisme ou stalinisme, aujourd'hui culte du veau d'or et de la nouveauté), sachons-lui gré d'avoir porté, sinon hélas le coup de grâce, du moins des coups dont l'Infâme, heureusement, reste marqué : séparation des Églises et de l'État, liberté chez nous de penser, d'écrire au Dalaï Lama, ou d'imprimer à Paris ce qu'après Spinoza je pense de la Transsubstantiation : " O mente destitute juvenis, qui immensum illud et aeternum te devorare et in intestinis habere credas [Lettre 74 à Alberto Burgh] " ; ce qui, avivé par le ton de Voltaire, donne ces lignes du Portatif : " des prêtres, des moines qui, sortant d'un lit incestueux, et n'ayant pas encore lavé leurs mains souillées d'impuretés, vont faire des dieux par centaines, mangent et boivent leur dieu, chient et pissent leur dieu. "[Article Transsubstantiationin fine]
Au temps où l'on décapitait le chevalier de La Barre, coupable de ne pas ôter son chapeau devant le Saint Sacrement, loué soit celui qui proféra ces paroles pies, les seules dignes du Dieu de Voltaire, les seules dignes de Dieu — si tant est que Dieu il y ait. Ce qu'au Diable ne plaise ! »


Notes par Cl. C.
1. « ut iam a fabulis ad facta veniamus » (Cicéron, De re publica, II, ii, 4)
« Ils commencent ordinairement ainsi : comment est-ce que cela se fait-il ? – Mais se fait-il ? faudrait-il dire. Notre discours est capable d'étoffer cent autres mondes. » Montaigne, Essais, III, xi, pages 1026-1027 de l'édition Villey/PUF/Quadrige.
« Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. » Fontenelle, Histoire des oracles, I, iv.

2. C'est fait : Dictionnaire historique et critique, réédition partielle (39 entrées concernant la philosophie et la religion), avec une maquette refondue, mais reprenant la mise en page tabulaire d'origine, par le graphiste Alexandre Laumonier, Paris : Les Belles Lettres, 2015.

3Charles Camproux, " Faut-il vraiment nous abêtir avec Pascal ? ", Le Français Moderne, 1957-2, (avril).

4. Karl Marx : " La critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique. " (Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel).


II // VOLTAIRE SUR LES LIBERTÉS DE PENSER ET D'EXPRESSION

« L’ambition de dominer sur les esprits est une des plus fortes passions. Un théologien, un missionnaire, un homme de parti veut conquérir comme un prince ; et il y a beaucoup plus de sectes dans le monde qu’il n’y a de souverainetés. À qui soumettrai-je mon âme ? Serai-je chrétien, parce que je serai de Londres ou de Madrid ? Serai-je musulman, parce que je serai né en Turquie ? Je ne dois penser que par moi-même et pour moi-même ; le choix d’une religion est mon plus grand intérêt. Tu adores un Dieu par Mahomet ; et toi, par le grand lama ; et toi, par le pape. Eh, malheureux ! adore un Dieu par ta propre raison.
La stupide indolence dans laquelle la plupart des hommes croupissent sur l’objet le plus important semblerait prouver qu’ils sont de misérables machines animales, dont l’instinct ne s’occupe que du moment présent. Nous traitons notre intelligence comme notre corps ; nous les abandonnons souvent l’un et l’autre pour quelque argent à des charlatans. La populace meurt, en Espagne, entre les mains d’un vil moine et d’un empirique ; et la nôtre, à peu près de même[1]. Un vicaire, un dissenter, assiégent leurs derniers moments. »

Examen important de Milord Bolingbroke, 1736, Avant-propos.


« Il n’y a point d’hypocrites en Angleterre. Qui ne craint rien ne déguise rien ; qui peut penser librement ne pense point en esclave ; qui n’est point courbé sous le joug despotique séculier ou régulier marche droit et la tête levée. N’ôtez pas au seul peuple de la Terre qui jouit des droits de l’humanité ce droit précieux envié par les autres nations. Il a été autrefois fanatique et superstitieux, mais il s’est guéri de ces horribles maladies ; il se porte bien, ne lui contestez pas la santé.
Comme les Français ne sont qu’à demi libres, ils ne sont hardis qu’à demi. Il est vrai que Buffon, Montesquieu, Helvétius, etc., ont donné des rétractations; mais il est encore plus vrai qu’ils y ont été forcés, et que ces rétractations n’ont été regardées que comme des condescendances qu’on a pour des frénétiques. Le public sait à quoi s’en tenir : tout le monde n’a pas le même goût pour être brûlé que Jean Hus et Jérôme de Prague. Les sages, en Angleterre, ne sont point persécutés ; et les sages, en France, éludent la persécution. »
Lettre à S. Bettinelli, 24 mars 1760.

« On n'a jamais fait croire des sottises aux hommes que pour les soumettre. La fureur de dominer est de toutes les maladies de l'esprit humain la plus terrible. [...] Nous devons être jaloux des droits de notre raison comme de ceux de notre liberté. Car plus nous serons des êtres raisonnables, plus nous serons des êtres libres. [...] Le droit de dire et d'imprimer ce que nous pensons, est le droit de tout homme libre dont on ne saurait les priver sans exercer la tyrannie la plus odieuse. » (" Lettre XIII à l'occasion des miracles. Adressée par Mr. Covelle à ses chers Concitoyens ", in Collection des Lettres sur les Miracles écrites à Genève et à Neufchatel, 1767).

« J’aimais l’auteur du livre de l’Esprit [Helvétius]. Cet homme valait mieux que tous ses ennemis ensemble ; mais je n’ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre, ni les vérités triviales qu’il débite avec emphase. J’ai pris son parti hautement, quand des hommes absurdes l’ont condamné pour ces vérités mêmes. »
Questions sur l’Encyclopédiearticle "Homme". Passage déformé en 1906 dans The Friends of Voltaire, livre de Evelyn Beatrice Hall écrivant sous le pseudonyme de S. G. Tallentyre, et résumant ainsi la position de Voltaire : « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it », ce qui nous est revenu en français. En 1935, elle déclara « I did not intend to imply that Voltaire used these words verbatim, and should be much surprised if they are found in any of his works » (« Je n'ai pas eu l'intention de suggérer que Voltaire avait utilisé exactement ces mots, et serais extrêmement surprise qu'ils se trouvassent dans ses œuvres ») Paul F. Boller Jr. et John George, They never said it : a book of fake quotes, misquotes, & misleading attributions, Oxford University Press, New-York, 1989, page 125.

« Dans Paris quelquefois un commis à la phrase
Me dit : " À mon bureau venez vous adresser ;
Sans l'agrément du Roi, vous ne pouvez penser.
Pour avoir de l'esprit allez à la police ;
Les filles y vont bien sans qu'aucune en rougisse :
Leur métier vaut le vôtre, il est cent fois plus doux. »
Épîtres, À M. Pigal.
Poésies diverses CII, Au roi du Danemark Christian VII sur la liberté de la presse, janvier 1771.

« En général, il est de droit naturel de se servir de sa plume comme de sa langue, à ses périls, risques et fortune. Je connais beaucoup de livres qui ont ennuyé, je n’en connais point qui aient fait de mal réel. […] Mais paraît-il parmi vous quelque livre nouveau dont les idées choquent un peu les vôtres (supposé que vous ayez des idées), ou dont l’auteur soit d’un parti contraire à votre faction, ou, qui pis est, dont l’auteur ne soit d’aucun parti : alors vous criez au feu ; c’est un bruit, un scandale, un vacarme universel dans votre petit coin de terre. Voilà un homme abominable, qui a imprimé que si nous n’avions point de mains, nous ne pourrions faire des bas ni des souliers [Helvétius, De l’Esprit, I, 1] : quel blasphème ! Les dévotes crient, les docteurs fourrés s’assemblent, les alarmes se multiplient de collège en collège, de maison en maison ; des corps entiers sont en mouvement et pourquoi ? pour cinq ou six pages dont il n’est plus question au bout de trois mois. Un livre vous déplaît-il, réfutez-le ; vous ennuie-t-il, ne le lisez pas. »
Questions sur l’Encyclopédie, article « Liberté d’imprimer ».



III // NIETZSCHE ET VOLTAIRE :


" En mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778.
[Dem Andenken Voltaire's
geweiht
zur Gedächtniss-Feier seines Todestages,
des 30. Mai 1778.]

Hommage personnel à l'un des plus grands libérateurs de l'esprit. " [einem der grössten Befreier des Geistes zur rechten Stunde eine persönliche Huldigung darzubringen.]

Le nom de Voltaire apparaît 129 fois dans les écrits de Nietzsche.

Humain, trop humain, I " Des principes et des fins ", § 26 La réaction comme progrès. : " Reprendre le drapeau des Lumières — ce drapeau au trois noms de Pétrarque, Érasme, Voltaire. "
IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 221 La révolution dans la poésie. Voltaire " un des derniers hommes à savoir concilier en lui la suprême liberté de l'esprit avec une mentalité résolument antirévolutionnaire. "
VIII " Coup d'œil sur l'État ", § 463 Une chimère dans la théorie de la révolution. :
" la superstition de Rousseau - Ce n'est pas Voltaire, avec sa nature mesurée, portée à régulariser, purifier, reconstruire, mais bien Rousseau, ses folies et ses demi-mensonges passionnés, qui ont suscité cet esprit optimiste de la Révolution contre lequel je lance l'appel : Écrasez l'infâme ! " C'est lui qui a chassé pour longtemps l'esprit des Lumières et de l'évolution progressive.:  à nous de voir — chacun pour son compte  s'il est possible de le rappeler ! "


§ 4 : Progrès de la liberté de l'esprit. phrase de Voltaire : " Croyez-moi, cher ami, l'erreur aussi a son mérite. " [Ce qui plaît aux dames, 1764]


Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

II, § 132. Les derniers échos du christianisme dans le monde. : « Plus on se dégageait des dogmes, plus on cherchait, pour ainsi dire, à justifier cet abandon par un culte de l'amour de l'humanité : ne pas rester là-dessus en retard sur l'idéal chrétien mais au contraire renchérir sur lui autant que possible, cela demeure le secret aiguillon de tous les esprits libres français, de Voltaire à Auguste Comte ; et ce dernier, avec sa célèbre formule morale " vivre pour autrui " a, en fait, surchristianisé le christianisme. »

Guillaume Métayer : « Voltaire est omniprésent dans les ouvrages de littérature française que Nietzsche dévore. Par exemple, son édition de La Rochefoucauld est annotée par Voltaire. [...] Voltaire est à la confluence de nombre de valeurs et positions de Nietzsche (goût aristocratique, civilisation française, valeurs anti-chrétiennes et anti-platoniciennes, tragique, rire, esprit libre, Lumières sans illusion, critique de l'optimisme ou de l'idéal ascétique des philosophes incarné par Schopenhauer et Pascal...) et constitue pour lui un modèle. " (Dictionnaire Nietzsche, entrée " Voltaire ", Paris : Robert Laffont, 2017, collection Bouquins).


IV // VOLTAIRE SUR L'AMOUR SOCRATIQUE

C'est une des expressions utilisées par Voltaire pour désigner l'homosexualité masculine. Voir mon édition critique de l'article " Amour socratique " du Dictionnaire philosophique ; article augmenté dans les Questions pour l'Encyclopédie.



V// CE QUE L'ÉGLISE LATINE A FAIT PAR TOUTE LA TERRE


« [...] Dès que les Européens eurent franchi le cap de Bonne-Espérance, la propagande se flatta de subjuguer tous les peuples voisins des mers orientales, et de les convertir. On ne fit plus le commerce d’Asie que l’épée à la main ; et chaque nation de notre Occident fit partir tour à tour des marchands, des soldats et des prêtres.
Gravons dans nos cervelles turbulentes ces mémorables paroles de l’empereur Young-tching, quand il chassa tous les missionnaires jésuites et autres de son empire ; qu’elles soient écrites sur les portes de tous nos couvents : “ Que diriez-vous si nous allions, sous le prétexte de trafiquer dans vos contrées, dire à vos peuples que votre religion ne vaut rien, et qu’il faut absolument embrasser la nôtre ? ”
C'est là cependant ce que l'Église latine a fait par toute la Terre. Il en coûta cher au Japon ; il fut sur le point d’être enseveli dans les flots de son sang, comme le Mexique et le Pérou.
Il y avait dans les îles du Japon douze religions qui vivaient ensemble très paisiblement. Des missionnaires arrivèrent de Portugal ; ils demandèrent à faire la treizième ; on leur répondit qu'ils seraient les très bien venus, et qu'on n'en saurait trop avoir.
Voilà bientôt des moines établis au Japon avec le titre d'évêques. À peine leur religion fut-elle admise pour la treizième qu'elle voulut être la seule. [...] Bientôt la religion chrétienne fut proscrite. Les missionnaires s'humilièrent, demandèrent pardon, obtinrent grâce, et en abusèrent.
Enfin, en 1637, les Hollandais ayant pris un vaisseau espagnol qui faisait voile du Japon à Lisbonne, ils trouvèrent dans ce vaisseau des lettres d'un nommé Moro, consul d'Espagne à Nagazaki. Ces lettres contenaient le plan d'une conspiration des chrétiens du Japon pour s'emparer du pays. On y spécifiait le nombre des vaisseaux qui devaient venir d'Europe et d'Asie appuyer cette entreprise.
Les Hollandais ne manquèrent pas de remettre les lettres au gouvernement. On saisit Moro ; il fut obligé de reconnaître son écriture, et condamné juridiquement à être brûlé.
Tous les néophytes des jésuites et des dominicains prirent alors les armes, au nombre de trente mille. Il y eut une guerre civile affreuse. Ces Chrétiens furent tous exterminés.
Les Hollandais, pour prix de leur service, obtinrent seuls, comme on sait, la liberté de commercer au Japon, à condition qu'ils n'y feraient jamais aucun acte de christianisme ; et depuis ce temps ils ont été fidèles à leur promesse.
Qu’il me soit permis de demander à ces missionnaires quelle était leur rage, après avoir servi à la destruction de tant de peuples en Amérique, d’en aller faire autant aux extrémités de l’Orient, pour la plus grande gloire de Dieu ?
S'il était possible qu'il y eût des diables déchaînés de l'enfer pour venir ravager la Terre, s'y prendraient-ils autrement ? Est-ce donc là le commentaire du contrains-les d'entrer ? [Compelle intrare, Luc, XIV, 23] est-ce ainsi que la douceur chrétienne se manifeste ? est-ce là le chemin de la vie éternelle ?
Lecteurs, joignez cette aventure à tant d'autres, réfléchissez et jugez. »
Questions sur l'Encyclopédie, article "Japon".

jeudi 16 août 2018

VOLTAIRE : L'AMOUR SOCRATIQUE - 1/2


PRÉSENTATION


Lien vers : Texte et notes

Voir aussi : L'affaire de Lenoir et Diot. (1750)


   J'indique par (a), (b), etc. les notes de Voltaire. Les variantes par rapport au texte de 1775 sont signalées. J'ai, conformément à l’usage actuel, modernisé l’orthographe, la ponctuation et la syntaxe. 

   Voltaire disputait des mœurs de Socrate. Il y a trente ans, celles de Voltaire furent l’objet d’une controverse entre l’écrivain Roger Peyrefitte (1907-2000), avec lequel j'avais correspondu efficacement, et l’historien de la littérature René Pomeau (1917-2000). Non sans raison, si l’on pense à l’ambivalence durable de Voltaire vis-à-vis des jésuites, notamment Desfontaines, Fréron et Marsy ; à son évocation attendrie de la beauté des adolescents ; à l’amitié qu’il éprouvait pour ses valets de chambre, qu’il nommait secrétaires ; à ses sentiments curieux pour le roi de Prusse Frédéric II, « aimable putain » ; à son amitié fidèle pour Thiriot, ou encore à son goût pour les épigrammes libres des Notebooks.

   Le problème méritait d’être examiné sérieusement, et non repoussé avec indignation comme le fit René Pomeau dans la par ailleurs excellente Revue d’Histoire Littéraire de la France (RHLF, n°2, mars-avril 1986, pages 235-247 ; René Pomeau y rendait compte d'un ouvrage de Roger Peyrefitte, Voltaire, sa jeunesse et son temps, Paris : Albin Michel, 1985). Mais seules les idées de Voltaire m'intéressent ici, je ne vais donc pas refaire sa biographie …  Je constate seulement qu'en 1986 on pouvait s'indigner de l'évocation de l'homosexualité de Voltaire, et qu'en août 2012 Roger-Pol Droit dénonça dans Le Point l'homophobie de Voltaire :
" On le découvre aussi, au fil des pages, misogyne, homophobe, antijuif, islamophobe… L’inventaire de ces textes oubliés surprend, puis inquiète, finalement interpelle. Ce super-héros serait-il un super-salaud ? L’homme des Lumières, un ami des ténèbres ? Devrait-on décrocher son tableau d’adversaire résolu des fanatismes et de prince de la tolérance pour le remplacer par un autre, celui d’un homme obtus, truffé de préjugés, de mépris et de haines ? "

" Sexiste ordinaire, Voltaire se révèle aussi homophobe virulent. Face aux amours entre hommes, il ne semble plus vouloir laisser vivre chacun selon ses mœurs. L’homosexualité masculine est pour lui un « sujet honteux et dégoûtant », un « attentat infâme contre la nature », une « abomination dégoûtante », une « turpitude » (article « Amour socratique » du « Dictionnaire philosophique »). Il tente même d’en disculper les Grecs et minimise la place des relations sexuelles entre hommes dans l’Antiquité. Pareil acharnement est d’autant plus curieux qu’il est difficile de l’imputer au climat de l’époque : les élites du XVIIIe siècle sont de moins en moins sévères à ce propos, et Frédéric II de Prusse, que Voltaire a conseillé et fréquenté assidûment, revendiquait sans vergogne son homosexualité. La plupart des philosophes des Lumières sont d’ailleurs plus que tolérants envers les partenaires de même sexe. Au contraire, Voltaire n’a cessé de juger ces mœurs contre nature, dangereuses, infâmes. Encore un point qu’on ne souligne presque jamais. "

   Bien avant cet article de son Dictionnaire …, Voltaire (1694-1778, pour rappel) formula diverses remarques sur cette question ; on les trouvera dans le Traité de Métaphysique, écrit vers 1735, publié dans l'édition de Kehl, dont le chapitre IX contient cette phrase admirable, mais qui ne doit pas plaire aux journalistes ; « L'adultère et l'amour des garçons seront permis chez beaucoup de nations : mais vous n'en trouverez aucune dans laquelle il soit permis de manquer à sa parole ; parce que la société peut bien subsister entre des adultères et des garçons qui s'aiment, mais non pas entre des gens qui se feraient une gloire de se tromper les uns les autres. » Ce ne sont pas les propos d'un "homophobe".

   Encore dans l’Examen de Milord Bolingbroke, vers 1736, chapitres 23 et 25 ; dans l’Essai sur les mœurs, 1756, chapitre 66 et 146 ; enfin, dans Idées républicaines, 1762, § 53. Parmi les écrits postérieurs à la première publication de cet article (1764), on peut citer La Défense de mon oncle, 1767, chapitre 5, dont José-Michel Moureaux réalisa une édition critique en 1984 ; La Bible enfin expliquée, 1776, § Genèse ; le Prix de la Justice et de l’Humanité, 1777, article 19.

ARTICLE XIX.

DE LA S O D O M I E (1).

Les empereurs Constantin II, et Constance son frère, sont les premiers qui aient porté peine de mort contre cette turpitude, qui déshonore la nature humaine. (Code, liv. IX, tit, ix.) La novelle 141 de Justinien est le premier rescrit impérial dans lequel on ait employé le mot sodomie. Cette expression ne fut connue que longtemps après les traductions grecques et latines des livres juifs. La turpitude qu’elle désigne était auparavant spécifiée par le terme paedicatio, tiré du grec.
L'empereur Justinien, dans sa novelle, ne décerne aucune peine. Il se borne à inspirer l’horreur que mérite une telle infamie. Il ne faut pas croire que ce vice, devenu trop commun dans la ville des Fabricius, des Caton et des Scipion, n'eût pas été réprimé par les lois : il le fut par la loi Scantinia, qui chassait les coupables de Rome et leur faisait payer une amende ; mais cette loi fut bientôt oubliée, surtout quand César, vainqueur de Rome corrompue, plaça cette débauche sur la chaire du dicta- teur, et quand Adrien la divinisa.
Constantin II et Constance, étant consuls ensemble, furent donc les premiers qui s’armèrent contre le vice trop honoré par César. Leur loi Si vir nubit ne spécifie pas la peine ; mais elle dit que la justice doit s’armer du glaive : Jubemus armari jus gladio ultore; et qu’il faut des supplices recherchés, exquisitis pœnis. Il paraît qu’on fut toujours plus sévère contre les corrupteurs des enfants que contre les enfants mêmes, et on devait l’être.
Lorsque ces délits, aussi secrets que l’adultère, et aussi difficiles à prouver, sont portés aux tribunaux, qu’ils scandalisent ; lorsque ces tribunaux sont obligés d’en connaître, ne doivent-ils pas soigneusement distinguer entre l’homme fait et l’âge innocent qui est entre l’enfance et la jeunesse ?
Ce vice indigne de l’homme n’est pas connu dans nos rudes climats. Il n’y eut point de loi en France pour sa recherche et pour son châtiment. On s’imagina en trouver une dans les établissements de saint Louis, « Se aucuns est souspeçonneux de bulgarie, la justice laie le doit prendre, et envoyer à l’evesque; et se il en estoit prouvés, l’en le doit ardoir, et tuit li mueble sont au baron. » Le mot bulgarie (2) qui ne signifie qu’hérésie, fut pris pour le péché contre nature ; et c’est sur ce texte qu’on s’est fondé pour brûler vifs le peu de malheureux convaincus de cette ordure, plus faite pour être ensevelie dans les ténèbres de l’oubli que pour être éclairée par les flammes des bûchers aux yeux de la multitude.
Le misérable ex-jésuite (3), aussi infâme par ses feuilles contre tant d’honnêtes gens que par le crime public d’avoir débauché dans Paris jusqu’à des ramoneurs de cheminées, ne fut pour- tant condamné qu'à la fustigation secrète dans la prison des gueux de Bicêtre. On a déjà remarqué (4) que les peines sont sou- vent arbitraires, et qu'elles ne devraient pas l’être; que c’est la loi, et non pas l’homme, qui doit punir.
La peine imposée à cet homme était suffisante ; mais elle ne pouvait être de l’utilité que nous désirons, parce que, n’étant pas publique, elle n’était pas exemplaire (5)
1. Voyez le Dictionnaire philosophique, article AMOUR SOCRATIQUE, tome XVII, page 179.
2. Voyez tome XVII, pages 38 et 45.
3. Desfontaines; voyez tome X, page 521.
4. Voyez tome XVIII, page 2.
5. Note de Condorcet à l'édition de Kehl : " La sodomie, lorsqu’il n’y a point de violence, ne peut être du ressort des lois criminelles. Elle ne viole le droit d’aucun autre homme. Elle n’a sur le bon ordre de la société qu’une influence indirecte, comme l’ivrognerie, l’amour du jeu. C’est un vice bas, dégoûtant, dont la véritable punition est le mépris. La peine du feu est atroce. La loi d’Angleterre qui expose les coupables à toutes les insultes de la canaille, et surtout des femmes, qui les tourmentent quelquefois jusqu’à la mort, est à la fois cruelle, indécente, et ridicule. Au reste, il ne faut pas oublier de remarquer que c’est à la superstition que l’on doit l’usage barbare du supplice du feu. "

Autre commentaire d'époque sur le même sujet ; « Les Anciens n'étaient pas aussi choqué que nous de ce cynisme bizarre, sur lequel l'imagination la plus déréglée ose à peine s'arrêter. Héraclides dit expressément que l'amour des garçons n'avait rien de honteux chez les Crétois [...] À l'égard de cette expression, d'ailleurs si vague, de crime contre nature, par laquelle les Modernes ont désigné cette espèce de monstruosité, elle présente une idée fausse, et que la saine philosophie doit rectifier : en effet, il n'y a rien qui ne soit en nature, le crime comme la vertu. »
Jacques André Naigeon (1735-1810), article "Académiciens", section « Philosophie ancienne et moderne », Encyclopédie méthodique, Panckoucke, 1791.


   Dans les Contes, les allusions amusées à la pédérastie ou à l’ambiguïté des relations masculines sont nombreuses et pourraient faire l’objet d’une étude particulière ; nous n’en donnons ici que les références :
Histoire des Voyages de Scarmentado
Candide, ou l’Optimisme
Jeannot et Colin
L’Ingénu
La Princesse de Babylone
Les Lettres d’Amabed
Histoire de Jenni ou l’athée et le sage


   Dans la Correspondance, ce genre d’allusions est assez fréquent ; ainsi cette lettre à la marquise de Bernières, vers le 10 juillet 1724 :
« Je vous dirai pourquoi M. de La Trémoïlle est exilé de la Cour. C’est pour avoir mis très souvent la main dans la braguette de sa Majesté très chrétienne […] Tout cela me fait très bien augurer de M. de La Trémoïlle et je ne saurais m’empêcher d’estimer quelqu’un qui à seize ans veut besogner son roi et le gouverner. Je suis presque sûr que cela fera un très bon sujet. »
À Madame Denis, il écrivait :
« Je sais, ma chère enfant, tout ce que l’on dit de Potsdam [la Cour de Frédéric II] dans l’Europe. Les femmes surtout sont déchaïnées, comme elles l’étaient, à Montpellier, contre M. d’Assoucy [poète ayant évité de peu un procès pour sodomie, en 1654], mais tout cela ne me regarde pas [formule reprise depuis par le commentateur sportif Thierry Roland...] » (lettre du 17 novembre 1750).
Voltaire intervint en faveur de l’abbé Desfontaines auprès du Lieutenant général de police de Paris : « Je puis vous assurer qu’il est incapable du crime infâme qu’on lui attribue » (lettre du 29 mai 1725) ; mais onze ans plus tard, il rageait : « Ses mœurs et ses livres inspirent également le mépris et la haine » (lettre du 3 mars 1736). Les frères Goncourt notèrent justement à propos de Voltaire : « Ses ennemis sont des gueux, des assassins, des pédérastes. » (Journal littéraire, 15 mars 1867). Mais cela ne suffit pas à faire du philosophe un "homophobe" !


   Bien des articles du Dictionnaire philosophique (DP) ou des Questions sur l’Encyclopédie (QE) comportent des allusions à l’amour masculin :

Abus des mots (QE) : « La différence est prodigieuse entre l’amour de Tarquin et celui de Céladon, entre l’amour de David pour Jonathan, qui était plus fort que celui des femmes, et l’amour de l’abbé Desfontaines pour de petits ramoneurs de cheminée [Voir, dans la Correspondance générale, la lettre à Thieriot, du 5 juin 1738]. »

Amitié (DP, QE) : « L’amitié était un point de religion et de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amants : beau régiment ! quelques uns l’ont pris pour un régiment de sodomites ; ils se trompent ; c’est prendre l’accessoire pour le principal. L’amitié chez les Grecs était prescrite par la loi et la religion. La pédérastie était malheureusement tolérée par les mœurs ; il ne faut pas imputer à la loi des abus honteux. »

Amour (QE) : « Si quelques philosophes veulent examiner à fond cette matière peu philosophique, qu’ils méditent le Banquet de Platon, dans lequel Socrate, amant honnête d’Alcibiade et d’Agathon, converse avec eux sur la métaphysique de l’amour. »

Ana, Anecdotes (QE) : « Jamais le roi Guillaume [Guillaume III d'Orange-Nassau] n’eut de maîtresse ; ce n’était pas d’une telle faiblesse qu’on l’accusait. »

Ange (DP, QE) : section III : « Les habitants de Sodome voulurent commettre le péché de pédérastie avec les anges qui allèrent chez Loth. »

Aristote (QE) : « Il fait le dénombrement de toutes les vertus, entre lesquelles il ne manque pas de placer l’amitié. Il distingue l’amitié entre les égaux, les parents, les hôtes et les amants. »

Asphalte (QE) : « La sainte Écriture parle de cinq villes englouties par le feu du ciel. [...] Il faut donc que les cinq villes, Sodome, Gomorrhe, Séboin, Adama et Segor, fussent situées sur le bord de la mer Morte. On demandera comment, dans un désert aussi inhabitable qu’il l’est aujourd’hui, et où l’on ne trouve que quelques hordes de voleurs arabes, il pouvait y avoir cinq villes assez opulentes pour être plongées dans les délices, et même dans des plaisirs infâmes qui sont le dernier effet du raffinement de la débauche attachée à la richesse : on peut répondre que le pays alors était bien meilleur. […] On fait encore une autre objection. Isaïe et Jérémie disent (Isaïe, chapitre xiii, 20 ; Jérémie, chapitre xlix, 18, et l, 40 ; note de Voltaire) que Sodome et Gomorrhe ne seront jamais rebâties ; mais Étienne le géographe parle de Sodome et de Gomorrhe sur le rivage de la mer Morte. On trouve dans l’histoire des conciles des évêques de Sodome et de Segor. On peut répondre à cette critique que Dieu mit dans ces villes rebâties des habitants moins coupables : car il n’y avait point alors d’évêques in partibus. [...] Il est bien triste pour les doctes que parmi tous les sodomistes que nous avons, il ne s’en soit pas trouvé un seul qui nous ait donné des notions de leur capitale. »

Athéisme (QE) : section première : « Le dieu que les Romains appelaient Deus optimus, maximus, très bon, très grand, n’était pas censé encourager Clodius à coucher avec la femme de César, ni César à être le giton du roi Nicomède. […] Il n’était point du tout ordonné de croire aux deux œufs de Léda, au changement de la fille d’Inachus en vache, à l’amour d’Apollon pour Hyacinthe. »

Atomes (QE) : « L’auteur des Épigrammes sur la sodomie et la bestialité [Jean-Baptiste Rousseau] devait-il écrire si magistralement et si mal sur des matières qu’il n’entendait point du tout, et accuser des philosophes d’un libertinage d’esprit qu’ils n’avaient point ? »

Auguste Octave (QE) : « Cette abominable épigramme [sur Fulvie] est un des plus forts témoignages de l’infamie des mœurs d’Auguste. Sexte Pompée lui reprocha des faiblesses infâmes : Effeminatum insectatus est. Antoine, avant le triumvirat, déclara que César, grand-oncle d’Auguste, ne l’avait adopté pour son fils que parce qu’il avait servi à ses plaisirs : adoptionem avunculi stupro meritum. Lucius César lui fit le même reproche, et prétendit même qu’il avait poussé la bassesse jusqu’à vendre son corps à Hirtius pour une somme très considérable. Son impudence alla depuis jusqu’à arracher une femme consulaire à son mari au milieu d’un souper ; il passa quelque temps avec elle dans un cabinet voisin, et la ramena ensuite à table, sans que lui, ni elle, ni son mari en rougissent. (Suétone, Octave, chapitre lxix) […] Enfin on le désigna publiquement sur le théâtre par ce fameux vers :

« Videsne ut cinaedus orbem digito temperet ? (Ibid., chapitre lxviii)
Le doigt d’un vil giton gouverne l’Univers. »

Bayle (QE) : « Et à qui l’héritier non penseur d’un père [Jean Racine] qui avait cent fois plus de goût que de philosophie adressait-il sa malheureuse épître dévote contre le vertueux Bayle ? À [Jean-Baptiste] Rousseau, à un poète qui pensait encore moins, à un homme dont le principal mérite avait consisté dans des épigrammes qui révoltent l’honnêteté la plus indulgente, à un homme qui s’était étudié à mettre en rimes riches la sodomie et la bestialité, qui traduisait tantôt un psaume et tantôt une ordure du Moyen de parvenir [de Béroalde de Verville] à qui il était égal de chanter Jésus-Christ ou Giton. Tel était l’apôtre à qui Louis Racine déférait Bayle comme un scélérat. »

Bulgares ou Boulgares (QE) : « Puisqu’on a parlé des Bulgares dans le Dictionnaire encyclopédique, quelques lecteurs seront peut-être bien aises de savoir qui étaient ces étranges gens, qui parurent si méchants qu’on les traita d’hérétiques, et dont ensuite on donna le nom en France aux non-conformistes, qui n’ont pas pour les dames toute l’attention qu’ils leur doivent ; de sorte qu’aujourd’hui on appelle ces messieurs Boulgares, en retranchant l et a. Les anciens Boulgares ne s’attendaient pas qu’un jour dans les halles de Paris, le peuple, dans la conversation familière, s’appellerait mutuellement Boulgares, en y ajoutant des épithètes qui enrichissent la langue. [...] Le mot de Boulgare, tel qu’on le prononçait, fut une injure vague et indéterminée, appliquée à quiconque avait des mœurs barbares ou corrompues. [...] Ce terme changea ensuite de signification vers les frontières de France ; il devint un terme d’amitié. Rien n’était plus commun en Flandre, il y a quarante ans, que de dire d’un jeune homme bien fait : C’est un joli boulgare ; un bon homme était un bon boulgare. »

Conciles (DP, QE) : section III : « Concile général à Vienne, en Dauphiné, en 1311, où l’on abolit l’ordre des Templiers, dont les principaux membres avaient été condamnés aux plus horribles supplices, sur les accusations les moins prouvées. En 1414, le grand concile de Constance, où l’on se contenta de démettre le pape Jean XXIII, convaincu de mille crimes, et où l’on brûla Jean Hus[s] et Jérôme de Prague, pour avoir été opiniâtres, attendu que l’opiniâtreté est un bien plus grand crime que le meurtre, le rapt, la simonie et la sodomie. »

Contradictions (QE) : section première : « On cuit en place publique ceux qui sont convaincus du péché de non-conformité, et on explique gravement dans tous les collèges la seconde églogue de Virgile, avec la déclaration d’amour de Corydon au bel Alexis : « Formosum pastor Corydon ardebat Alexin ; » et on fait remarquer aux enfants que, quoique Alexis soit blond et qu’Amyntas soit brun, cependant Amyntas pourrait bien avoir la préférence. »

Femme (QE) : « Montesquieu, dans son Esprit des lois [VII, ix], en promettant de parler de la condition des femmes dans les divers gouvernements, avance que « chez les Grecs les femmes n’étaient pas regardées comme dignes d’avoir part au véritable amour, et que l’amour n’avait chez eux qu’une forme qu’on n’ose dire. » Il cite Plutarque pour son garant. C’est une méprise qui n’est guère pardonnable qu’à un esprit tel que Montesquieu, toujours entraîné par la rapidité de ses idées, souvent incohérentes. Plutarque, dans son chapitre de l’amour, introduit plusieurs interlocuteurs ; et lui-même, sous le nom de Daphneus, réfute avec la plus grande force les discours que tient Protogènes en faveur de la débauche des garçons. »

Genèse (DP, QE) : « « Et sur le soir, les deux anges arrivèrent à Sodome, etc. »
Toute l’histoire des anges, que les Sodomites voulurent violer, est peut-être la plus extraordinaire que l’Antiquité ait rapportée. Mais il faut considérer que presque toute l’Asie croyait qu’il y avait des démons incubes et succubes ; que de plus ces deux anges étaient des créatures plus parfaites que les hommes, et qu’ils devaient être plus beaux, et allumer plus de désirs chez un peuple corrompu que des hommes ordinaires. Il se peut que ce trait d’histoire ne soit qu’une figure de rhétorique pour exprimer les horribles débordements de Sodome et de Gomorrhe. Nous ne proposons cette solution aux savants qu’avec une extrême défiance de nous-mêmes. […] Il s’est trouvé quelques savants qui ont prétendu qu’on devait retrancher des livres canoniques toutes ces choses incroyables qui scandalisent les faibles ; mais on a dit que ces savants étaient des cœurs corrompus, des hommes à brûler, et qu’il est impossible d’être honnête homme si on ne croit pas que les Sodomites voulurent violer deux anges. C’est ainsi que raisonne une espèce de monstres qui veut dominer sur les esprits. »

Ignorance (QE) : section II : « Qui es-tu, toi, animal à deux pieds, sans plumes, comme moi-même, que je vois ramper comme moi sur ce petit globe? Tu arraches comme moi quelques fruits à la boue qui est notre nourrice commune. Tu vas à la selle, et tu penses ! Tu es sujet à toutes les maladies les plus dégoûtantes, et tu as des idées métaphysiques ! J’aperçois que la nature t’a donné deux espèces de fesses par devant, et qu’elle me les a refusées ; elle t’a percé au bas de ton abdomen un si vilain trou, que tu es portée naturellement à le cacher. Tantôt ton urine, tantôt des animaux pensants sortent par ce trou ; ils nagent neuf mois dans une liqueur abominable entre cet égout et un autre cloaque, dont les immondices accumulées seraient capables d’empester la terre entière; et cependant ce sont ces deux trous qui ont produit les plus grands événements. Troie périt pour l’un ; Alexandre [le grand] et Adrien [empereur romain] ont érigé des temples à l’autre. L’âme immortelle a donc son berceau entre ces deux cloaques ! Vous me dites, madame, que cette description n’est ni dans le goût de Tibulle, ni dans celui de Quinault : d’accord, ma bonne ; mais je ne suis pas en humeur de te dire des galanteries. »

Inquisition (DP, QE) , section II : « Louis de Paramo [inquisiteur du royaume de Sicile] remarque que les habitants de Sodome furent brûlés comme hérétiques, parce que la sodomie est une hérésie formelle. »

Jésuites ou Orgueil (QE) : « On ne chasse pas un ordre entier de France, d’Espagne, des Deux-Siciles, parce qu’il y a eu dans cet ordre un banqueroutier. Ce ne sont pas les fredaines du jésuite Guydot-Desfontaines, ni du jésuite Fréron, ni du révérend P. Marsy, lequel estropia par ses énormes talents un enfant charmant de la première noblesse du royaume [Le prince de Guemené. Voir, dans la Correspondance générale, la lettre de Voltaire à d’Alembert, du 10 mars 1765]. On ferma les yeux sur ces imitations grecques et latines d’Anacréon et d’Horace. »

Julien le philosophe (DP) : « Julien avait toutes les qualités de Trajan, hors le goût si longtemps pardonné aux Grecs et aux Romains. »

Langues (QE), section I : « Horace prodigue le futuo, le mentula, le cunnus. On inventa même les expressions honteuses de crissare, fellare, irrumarecevere, connilinguis. On les trouve trop souvent dans Catulle et dans Martial. Elles représentent des turpitudes à peine connues parmi nous : aussi n’avons-nous point de termes pour les rendre. […] Il n’y a point de langue qui puisse traduire certaines épigrammes de Martial, si chères aux empereurs Adrien et Lucius Verus. »

Médecin (QE) : « Tout homme riche [à Rome] eut chez lui des parfumeurs, des baigneurs, des gitons, et des médecins. »

Onan (QE) : « Nous avons promis à l’article Amour socratique de parler d’Onan et de l’onanisme, quoique cet onanisme n’ait rien de commun avec l’amour socratique, et qu’il soit plutôt un effet très désordonné de l’amour-propre. »

Oraison, prière publique, actions de grâce, etc. (QE) : « dans les maisons on chantait à table ses autres odes [d’Horace] pour le petit Ligurinus, pour Lyciscus, et pour d’autres petits fripons, lesquels n’inspiraient pas la plus grande dévotion ; mais il y a temps pour tout : pictoribus atque poetis. […] dans tous nos collèges nous avons passé à Horace ce que les maîtres de l’empire romain lui passaient sans difficulté. »

Ovide (QE) : « les vers où Horace prodigue tous les termes de la plus infâme prostitution, et le futuo, et le mentula, et le cunnus ? Il y propose indifféremment ou une fille lascive, ou un beau garçon qui renoue sa longue chevelure, ou une servante, ou un laquais: tout lui est égal. Il ne lui manque que la bestialité. »

Pétrone (QE) : « C'est dommage que ces vers ne soient pas faits pour une femme [...] Ce sont les vers d'un jeune homme dissolu qui célèbre ses plaisirs infâmes »

Philosophe (QE) : section II : « Si ces rois [Charles IX et Henri III] avaient été philosophes, l’un n’aurait pas été coupable de la Saint-Barthélemy; l’autre n’aurait pas fait des processions scandaleuses avec ses gitons, ne se serait pas réduit à la nécessité d’assassiner le duc de Guise et le cardinal son frère, et n’aurait pas été assassiné lui-même par un jeune jacobin, pour l’amour de Dieu et de la sainte Église. »

Quisquis (du) de Ramus ou La Ramée (QE) : « le procès criminel du malheureux Théophile [de Viau] n’eut sa source que dans quatre vers d’une ode que les jésuites Garasse et Voisin lui imputèrent [Voyez l’article Théophile, au chapitre Athéisme. (Note de Voltaire.)] » […] « De Larcher, ancien répétiteur du collège Mazarin. […] Il prétend que les jeunes Parisiens sont fort sujets à la sodomie; il cite pour son garant un auteur grec son favori. »

Rome, Cour de Rome (QE) : « Ce Jean XII, que l’empereur allemand Othon Ier fit déposer dans une espèce de concile, en 963, comme simoniaque, incestueux, sodomite, athée, et ayant fait pacte avec le diable ; ce Jean XII, dis-je, était le premier homme de l'Italie en qualité de patrice et de consul, avant d’être évêque de Rome ; et malgré tous ces titres, malgré le crédit de la fameuse Marozie sa mère, il n’y avait qu’une autorité très-contestée. »

Taxe (QE) : « Antoine Dupinet […] 1564, Taxes des parties casuelles de la boutique du pape […] si on demande seulement l’absolution du crime contre nature [homosexualité] ou de la bestialité, il n’en coûtera que trente-six tournois et neuf ducats. »

Tonnerre (QE), section I : « S’il était tombé sur Cartouche ou sur l’abbé Desfontaines, on n’aurait pas manqué de dire : Voilà comment Dieu punit les voleurs et les sodomites. Mais c’est un préjugé utile de faire craindre le Ciel aux pervers. »


Au total, on est bien loin de la condamnation « sans appel » lue par René Pomeau dans les écrits de Voltaire ; la réalité est plus nuancée ; à côté de réelles critiques, davantage d’ordre esthétique que moral, il y a beaucoup d’indulgence et d’amusement chez le philosophe de Ferney. Tout comme dans le Corydon d’André Gide, et à la différence de l’article contemporain « SODOMIE » de l’Encyclopédie (tome XV, 1765, article dû à Antoine-Gaspard Boucher d'Argis (1708-1791) ; reproduit dans mon Dictionnaire français de l'homosexualité masculine, entrée " sodomie "), la morale judéo-chrétienne n’est jamais invoquée ; Voltaire se situe dans le mouvement de laïcisation entrepris depuis la Renaissance. De plus, la fréquente référence à l’Antiquité et à ses vertus d’indifférence et de tolérance en dit long sur celles de Voltaire.


Enfin, la richesse du vocabulaire de notre auteur (une trentaine de termes, pour évoquer ce sujet supposé tabou, est étonnante (1). La liberté d’expression étant restreinte, bien des auteurs, les plus courageux en tout cas, s’arrangeaient pour se faire lire « entre les lignes », ou pour mêler des points de vue contradictoires, ce que fit Diderot dans l’Entretien entre D’Alembert et Diderot (voir « Suite de l’entretien »), publié posthumement en 1830. David Hume aborda la question dans un "Dialogue", à la fin de l’Enquête sur les Principes de la Morale (1751). Voltaire, « grand seigneur de l’esprit » selon Nietzsche, se détache par l’étendue et la précision de son information, ainsi que par son sens critique.

1. Le vocabulaire spécial de Voltaire :

agent
amour antiphysique
amour des garçons
amour infâme,
5 amour socratique

Corydon
enfondré le cul
exercice bulgare (Candide, XIV), exercice à la bulgare (Candide, XIV), pupille, traité précisément comme sa sœur (par des soldats bulgares ; Candide, IV)
faux amour
10 garçons qui s'aiment

giton
ce goût
icoglan (Un jeune icoglan très bien fait, tout nu avec un icoglan, Candide, XXVIII)
jésuite (connotation : d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de Christophe Colomb : Candide, IV)).
15 mignons, catégorie de ses mignons

un Nicomède
non-conformistes
passion sodomitique
patient
20 péché antiphysique

péché contre nature
le rond (le cul)
sodomisé
sodomiste
25 sodomite

sodomitique (passion)
usage des garçons


Suite : Texte et notes