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samedi 2 juin 2018

FRATERNITÉ



FRATERNITAS, FRATERNITÉ, BROTHERHOOD, FRATERNITY,
BRUDERLICHKEIT, BRUDERSCHAFT, братство



« ... je marche avec tous ceux qui veulent aujourd'hui s'engager pour faire exister concrètement, réellement, quotidiennement, la fraternité la plus large. Du côté de tous ceux qui ont compris que la fraternité universelle est la valeur qui a le plus de valeur ».

L’appel de 100 personnalités pour une fraternité nationale et universelle (15 mai 2018)



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0 / Définitions, étymologies; champ lexical
I / Antiquité gréco-romaine
II / Christianisme
III / Écrivains et philosophes
IV / Révolution et fraternité
V / Notes


0 / Définitions, étymologies, champ lexical :

Champ lexical :
Amitié - fraternisation - camaraderie - charité - frère - franc-maçonnerie - justice sociale - solidarité - concorporalité (Lamourette, nature commune des hommes) - empathie - identification - réciprocité - copinage - communauté - dialogue ( débat), philadelphe.
Sororité.

Adelphe :
Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque.
ἀδελφός = frère. φιλάδελφος = qui aime son frère, dans Sophocle (-Ve siècle).


Félix Gaffiot, Dictionnaire latin-français


Trésor de la Langue Française : " Sentiment de solidarité et d'amitié ". latin fraternitas « confraternité ; relations entre frères ».

Affrèrement des paysans du Languedoc (cf Le Roy Ladurie). Contrat qui règle l'organisation d'une famille complexe (frérèche) dans laquelle plusieurs couples vivent à même pot et feu, sous l'autorité d'un patriarche. Utilisé pour assurer l'exploitation de domaines étendus, surtout à la fin du Moyen Âge.


Dézamy : « ce sentiment sublime qui porte les hommes à vivre comme les membres d'une même famille, à confondre dans un intérêt unique tous leurs différents désirs, toute leur puissance individuelle. » 


I / Antiquité gréco-romaine :

Sur les Éduens (peuple de la Gaule celtique), montrant fraternité avec le peuple romain (Tacite, Annales, XI, 25).

La fraterniré entre frères ne va pas de soi. Rivalités fraternelles dans la mythologie juive : meurtre d'Abel par son frère Caïn ; Joseph vendu par ses frères (Genèse XXXVII) ; Esau qui vend son droit d’aînesse à Jacob pour un plat de lentilles; le Fils prodigue, méprisé par ses frères.

Dans la mythologie romaine Romulus et Rémus, les deux jumeaux fondateurs de Rome avec le meurtre du second par le premier.

Origine ancienne des deux règles d'or : " Faites aux autres ce que vous voulez qu'on vous fasse ; et ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse, ne le leur faites pas. " Elles découlent de l'identification à l'autre.

Philosophie grecque : « Ne fais pas à ton voisin ce que tu prendrais mal de lui » – Pittacos de Mytilène (-640 / -568), un des sept Sages, in Diels, fragment X, 3.
" Ne fait pas aux autres ce qui te met en colère quand ils te le font. " – Isocrates (-436/-338), orateur.
« - Comment mener la vie la meilleure et la plus juste ?
- En ne faisant pas nous-mêmes ce que nous reprochons aux autres. » Thalès de Milet (-624 / -546), un des sept Sages, Diogène Laërce, I, 36.

On retrouvera ces règles d'or dans la Constitution de 1795.

Réciprocité-identification chez Sénèque le Jeune : De la colère, III, xii : " Cette même chose qui m'indigne, je l'ai faite ou j'ai été prêt à la faire. "


II / Christianisme : 

Faites aux autres ce que vous voulez qu'on vous fasse ; et ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse, ne le leur faites pas.

 [Matthieu, VII, 12, pour la règle positive : Omnia ergo, quaecumque vultis ut faciant vobis homines, ita et vos facite eis. Aussi Luc, VI, 31 : Et prout vultis, ut faciant vobis homines, facite illis similiter. ]

Évangile selon Matthieu, XXIII, 8: " Vous êtes tous frères ", omnes autem vos fratres estis.

Paul, Épître aux Romains, XII, 10 : " Quant à l’amour de fraternité, soyez pleins d’affection réciproque, vous prévenant réciproquement d’honneur " ; caritate fraternitatis invicem diligentes, honore invicem praevenientes. En grec : Τῇ φιλαδελφίᾳ εἰς ἀλλήλους φιλόστοργοι: τῇ τιμῇ ἀλλήλους προηγούμενοι:

Épître de Pierre, II, 17 : " Tous les humains, honorez-les ; la Fraternité, aimez-la ! ". Omnes honorate, fraternitatem diligite.

Fraternité religieuse des enfants de Dieu. Le mouvement démocratique est sur ce point l'héritier du mouvement chrétien (Nietzsche, Par-delà Bien et Mal, V, § 202).

La déclaration Nostra Ætate de l'Église catholique sur le dialogue avec les religions non chrétiennes, promulguée en 1965 lors du concile Vatican II, emploie les expressions " dialogue fraternel ", " fraternité universelle ", " nous conduire fraternellement " 

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III / Écrivains et philosophes :

ÉPICTÈTE (vers 55 / vers 135) : « S’entretenir avec un homme qu’on tient pour un homme, c’est s’informer de ses opinions et lui découvrir en détail les siennes propres. » Entretiens, III, ix, 12. Bonne devise pour fb !! Les réseaux sociaux sont des lieux de dialogues, de fraternité intellectuelle.

Hapax des Essais de Montaigne. " Cette parfaite amitié, de quoi je parle, est indivisible: chacun se donne si entier à son ami, qu'il ne lui reste rien à departir ailleurs; au rebours, il est marri qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs âmes et plusieurs volontés pour les conférer toutes à ce sujet. Les amitiés communes, on les peut départir : on peut aimer en celui-ci la beauté, en cet autre la facilité de ses mœurs, en l'autre la libéralité, en celui-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste ; mais cette amitié qui possède l'âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en même temps demandaient à être secourus, auquel courriez vous ? S'ils requeraient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous? Si l'un commettait à vostre silence chose qui fût utile à l'autre de savoir, comment vous en démêleriez vous? L'unique et principale amitié découd toutes autres obligations. " (I, xxviii)

" Ce qu'on dit, homo homini ou Deus ou lupus " III, v. [Plaute, Asinaria, 495 ; Érasme, Adages, I, i, 70 ; Rabelais, Tiers Livre, III ; Hobbes, Épître dédicatoire du De Cive, 1642]

Hobbes, guerre de tous contre tous (bella omnium contra omnes) sans société civile (De Cive, préface, § 14).

Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699 : " Nous avons horreur de cette brutalité, qui, sous de beaux noms d’ambition et de gloire, va follement ravager les provinces et répand le sang des hommes, qui sont tous frères. [...] Tous les peuples sont frères et doivent s’aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères, qui est leur propre sang ! "

Jean-Jacques Rousseau : " Le chef est l'image du père
le peuple est l'image des enfants. " (Contrat social, I, 2).
Beau lapsus de Lionel Jospin à l'Assemblée : " La seule chose que les enfants ne sachent pas... " (pour " les Français ").

ChateaubriandMémoires d'outre-tombe, XLIII, 7, conclusion de 1841 :
« Le christianisme est l'appréciation la plus philosophique et la plus rationnelle de Dieu et de la création ; il renferme les trois grandes lois de l'univers, la loi divine, la loi morale, la loi politique : la loi divine, unité de Dieu en trois essences ; la loi morale, charité ; la loi politique, c'est-à-dire la liberté, l'égalité, la fraternité.
Les deux premiers principes sont développés, le troisième, la loi politique, n'a point reçu ses compléments, parce qu'il ne pouvait fleurir tandis que la croyance intelligente de l'être infini et la morale universelle n'étaient pas solidement établies. Or, le christianisme eut d'abord à déblayer les absurdités et les abominations dont l'idolâtrie et l'esclavage avaient encombré le genre humain.
[...] Loin d'être à son terme, la religion du Libérateur entre à peine dans sa troisième période, la période politique, liberté, égalité, fraternité. »

Flaubert l'individualiste : " Le seul moyen de vivre en paix, c'est de se placer tout d'un bond au-dessus de l'humanité entière et de n'avoir avec elle rien de commun, qu'un rapport d'oeil. Cela scandaliserait les Pelletan, les Lamartine et toute la race stérile et sèche (inactive dans le bien comme dans l'idéal) des humanitaires, républicains, etc. Tant pis ! Qu'ils commencent par payer leurs dettes avant de prêcher la charité, par être seulement honnêtes avant de vouloir être vertueux. La fraternité est une des plus belles inventions de l'hypocrisie sociale. On crie contre les jésuites. ô candeur ! nous en sommes tous ! " (lettre à Louise Colet, 22 avril 1853).

Charles de Montalembert : « J'éprouve une invincible horreur pour tous les supplices et toutes les violences faites à l'humanité sous prétexte de servir ou de défendre la religion... L'inquisiteur espagnol disant à l'hérétique : la vérité ou la mort ! m’est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand-père : la liberté, la fraternité ou la mort ! La conscience humaine a le droit d'exiger qu'on ne lui pose plus jamais ces hideuses alternatives. » Discours à Malines (Belgique), 21 août 1863.

Edmond de Goncourt (1822-1896) et Jules de Goncourt (1830-1870) :
« Les mots ! Les mots ! On a brûlé au nom de la charité, on a guillotiné au nom de la fraternité. Sur le théâtre des choses humaines, l’affiche est presque toujours le contraire de la pièce. », Idées et Sensations, 1866.

Nietzsche : 
Le Voyageur et son ombre, 1879,

§ 263 :
Le chemin de l’égalitéQuelques heures d’escalade en montagne font d’un coquin et d’un saint deux êtres passablement égaux. La fatigue est le plus court chemin pour aller à l’égalité et à la fraternité – et la liberté enfin nous est donnée de surcroît par le sommeil.


Le Gai Savoir, I, 16 : faire obstacle à notre amitié et à notre fraternité (unsere Freund- und Bruderschaft)
IV, 278 : à mille lieux de se sentir comme une confrérie de la mort (die Brüderschaft des Todes).
V, 362 : La Révolution française a visé la fraternité [fraternalité] de peuple à peuple.(„Brüderlichkeit“ von Volk zu Volk)


Hugo :


Pour Charles Péguy, la fraternité conjugue la charité chrétienne (précédant liberté et égalité) et la solidarité socialiste (qui en découle en les conciliant dans le collectif).

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IV / Révolution et fraternité :

Serment du Jeu de Paume de juin 1789,  "fraternité de rébellion" (Mona Ozouf, page 595). Cf le mythe des frères unis dans le meurtre du père selon Freud.

David, Musée Carnavalet, Paris


La fraternité, comme idéal, est un concept clé de la Révolution française : « Salut et fraternité » est le salut des citoyens pendant la période révolutionnaire. Il sous-tend l'esprit de la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, au cours de laquelle, entre autres, le marquis de La Fayette prête ainsi serment :

Demeurer unis à tous les Français par
les liens indissolubles de la fraternité.



Gravure de Debucourt


Au Club des Cordeliers, en mai 1791, énoncé de la devise ternaire (idée d'une mention sur les plaques à l'usage des soldats).

La Constitution de 1791 justifiait ainsi l'institution de fêtes nationales :
« Il sera créé et organisé une Instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes et dont les établissements seront distribués graduellement, dans un rapport combiné avec la division du royaume. - Il sera établi des fêtes nationales pour conserver le souvenir de la Révolution française, entretenir la fraternité entre les citoyens, et les attacher à la Constitution, à la Patrie et aux Lois. » (Constitution du 3 septembre 1791, Titre I ). 
Abbé Henri Grégoire : « La religion nous apporte la fraternité, l'égalité, la liberté. » (septembre 1791 ; déclaration commentée par Alphonse Aulard).

Devise imputée par les Thermidoriens aux partisans de la Terreur : « la fraternité ou la mort », selon l'adage « Sois mon frère ou je te tue » ;


cette fraternisation peut être pratiquée par un « ensemble de moyens en vue d'établir ou de resserrer les liens d'une étroite union ». Cette fraternité est exclusive du cosmopolitisme.

Paul André Basset, prairial an IV (1796)
© Photothèque des Musées de la Ville de Paris - Ph. Ladet

Saint-Just magnifiait la fraternité amicale (Institutions républicaines).

Condorcet : "  Les principes de fraternité générale, qui faisoient partie de la morale chrétienne, condamnaient l’esclavage [...]  cette idée si consolante d’une fraternité du genre humain [...] DES institutions, mieux combinées que ces projets de paix perpétuelle, qui ont occupé le loisir et consolé l’ame de quelques philosophes, accéléreront les progrès de cette fraternité des nations ; et les guerres entre les peuples, comme les assassinats, seront au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et révoltent la nature, qui impriment un long opprobre sur le pays, sur le siècle dont les annales en ont été souillées. " (Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain).

Constitution de l'an III (1795)
Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen
" DEVOIRS
Article 2. - Tous les devoirs de l'homme et du citoyen dérivent de ces deux principes, gravés par la nature dans tous les coeurs : - Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. - Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir. "


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Pierre Leroux : « mettre la fraternité au centre ». (cité par Pierre Rosanvallon, La Société des égaux, II " Les pathologies de l'égalité ", 3 " Le communisme utopique ", Paris: Seuil, 2011).

Jacque François Dupont de Bussac, rédacteur de la Revue républicaine, Journal des doctrines et des intérêts démocratiques, 1834 : « Tout homme aspire à la liberté, à l'égalité, mais on ne peut y atteindre sans le secours des autres hommes, sans la fraternité. »

Théodore Dézamy, partisan d'un communisme unitaire : « La fraternité est ce sentiment sublime qui porte les hommes à vivre comme les membres d'une même famille, à confondre dans un intérêt unique tous leurs différents désirs, toute leur puissance individuelle. » (Code de la communauté, Paris, 1842).

Étienne Cabet (communiste) : « Mon principe, c'est la fraternité. Ma théorie, c'est la fraternité. Mon système, c'est la fraternité. Ma science, c'est la fraternité. » (Le Populaire, novembre 1844 ; cité par Pierre Rosanvallon, La Société des égaux, II " Les pathologies de l'égalité ", 3 " Le communisme utopique ", Paris: Seuil, 2011).

Le 20 avril 1848, événement fixé par le tableau de Jean-Jacques Champin conservé au Musée Carnavalet, eut lieu à l'Arc de Triomphe de Paris, une « Fête de la Fraternité » pour célébrer l'instauration du suffrage universel.

Fête de la Fraternité, 1848


Avec la révolution de 1848, la IIe République adopte " Liberté, Égalité, Fraternité " comme devise officielle le 27 février 1848, grâce à Louis Blanc. Le terme de « fraternité » apparaît pour la première fois dans les textes constitutionnels en novembre 1848 à l'article IV du préambule de cette Constitution : « Elle (la République française) a pour principe : la liberté, l’égalité et la fraternité. Elle a pour base la Famille, le Travail, la Propriété, l'Ordre public. » Dans l'article VIII du préambule de cette même Constitution, on lit : « Elle (la République) doit, par une assistance fraternelle, assurer l'existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d'état de travailler ».

Lithographie de H. Jannin, 1848

Par-delà Bien et Mal, V, 202 : enthousiastes de la fraternité qui se nommaient socialistes (Bruderschafts-Schwärmern, welche sich Socialisten nennen).


Fraternisation des soldats français et allemands, Noël 1914.


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V / Notes :

Le terme de fraternité figure dans :

La Constitution de 1946 : article 2 (La devise de la République est : " Liberté, Égalité, Fraternité")


Préambule (" la République offre aux territoires d'outre-mer qui manifestent la volonté d'y adhérer des institutions nouvelles fondées sur l'idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité "),

articles 2 (La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité »)

et 72-3 (" La République reconnaît, au sein du peuple français, les populations d'outre-mer, dans un idéal commun de liberté, d'égalité et de fraternité. ").

Mona Ozouf, " Liberté, Égalité, Fraternité ", dans : Pierre Nora directeur, Les Lieux de Mémoire, tome III " La France ", volume 3 " De l'archive à l'emblème ", Paris : Gallimard, 1992, pages 582-629.

594 : fraternité d'un autre ordre que liberté et égalité :
des devoirs et non des droits
des liens et non des statuts
de l'harmonie et non du contrat
de la communauté nationale et non de l'individualité

Ordre
charnel plus qu'intellectuel
religieux plus que juridique
spontané plus que réfléchi

597 " Peut-on marier la fraternité aux valeurs individualistes de la liberté et de l'égalité ? Pour peu que l'on conçoive la fraternité comme la réalisation d'une communauté heureuse, lavée de tout conflit, et aux antipodes de l'égoïsme, elle déconsidère le projet de l'autonomie individuelle. "

602 Selon Pierre Leroux : la liberté est le but, l'égalité le principe, la fraternité (sentiment qui règle les actions du citoyen) le moyen.


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mardi 21 avril 2015

INDEX NIETZSCHE (8/16) : L’ÉGALITÉ (Die Gleichheit)

Fragments posthumes, 1871-1877,
U I 4a, 1871 : [70] : Égalité de l’enseignement pour tous jusqu’à 15 ans. Car la prédestination au lycée par les parents, etc. est une injustice.

Mp XIV 1b, 1876-1877 : [25] : On reproche au socialisme de ne pas tenir compte de l’inégalité de fait entre les hommes ; toutefois ce n’est pas là un reproche, mais bien une caractéristique, car le socialisme décide de négliger cette inégalité et de traiter les hommes en égaux […] c’est dans cette décision de passer outre que réside sa force exaltante.


Humain, trop humain, 1878,

VI, § 300 : Les deux sortes d’égalité. La recherche d'égalité peut être exprimée soit par le désir d'abaisser tous les autres à son niveau, ou de s'élever au niveau de tous. [Die Sucht nach Gleichheit kann sich so äussern, dass man entweder alle Anderen zu sich hinunterziehen möchte (durch Verkleinern, Secretiren, Beinstellen) oder sich mit Allen hinauf (durch Anerkennen, Helfen, Freude an fremdem Gelingen).]


Le Voyageur et son ombre, 1879,

§ 263 : Le chemin de l’égalité.

Quelques heures d’escalade en montagne font d’un coquin et d’un saint deux êtres passablement égaux. La fatigue est le plus court chemin pour aller à l’égalité et à la fraternité – et la liberté enfin nous est donnée de surcroît par le sommeil.

§ 285 : « Il n’y a jamais eu deux lots réellement égaux, et quand il en aurait, jamais l’envie de l’homme pour son voisin ne croirait à leur égalité. »


Fragments posthumes, 1880,

N V 4, automne 1880 : [49] : la puissance pousse à reconnaître la différence

La soumission veut instaurer l’égalité.

[162] : « Reconnaître l’identité d’un homme et d’un autre –, cela devrait être le fondement de la justice ? Voilà une identité très superficielle. Pour ceux qui reconnaissent l’existence d’individus, la justice est impossible – ego. »

[163] : « Si l’on souhaite des hommes ordinaires et égaux, c’est parce que les faibles redoutent l’individu fort et préfèrent un affaiblissement général à un développement dirigé vers l’individuel. Je vois dans la morale actuelle un artifice flatteur pour dissimuler l’affaiblissement général : tout comme le christianisme voulait affaiblir et ramener à l’égalité les hommes forts et intelligents. »

N V 6, fin 1880 : 7[303] : La science ne peut prouver ni que tous sont égaux, ni qu’un comportement fondé sur ce principe soit utile à la longue. [Die Wissenschaft kann weder beweisen, daß alle M gleich sind, noch daß ein Verfahren nach diesem Grundsatz auf die Dauer nützlich ist.]


Le Gai Savoir, 1882,
I, § 18 : "habitués comme nous le sommes à la doctrine de l'égalité des hommes, si ce n'est à l'égalité elle-même." [gewöhnt wie wir sind an die Lehre von der Gleichheit der Menschen, wenn auch nicht an die Gleichheit selber.]


Fragments posthumes, 1881,
M III 1, printemps-automne 1881 : [132] : la différence règne dans les plus petites choses, dans les spermatozoïdes, les ovules – l’égalité est un grand délire.


W I 1, printemps 1884 : [298] : Du rang. La terrible conséquence de l’ "égalité" – finalement chacun croit avoir le droit d’accéder à tout problème. Toute hiérarchie [Rangordnung] est perdue.

W I 6a, juin-juillet 1885 : [14] : Ce siècle veut que chacun se jette à plat ventre devant le plus grand des mensonges – ce mensonge s’appelle "égalité des hommes" – et que l’on révère exclusivement les vertus égalitaires et niveleuses. Il est donc foncièrement hostile à la naissance de philosophes tels que je les conçois.


Par-delà bien et mal, 1886,

III " Le phénomène religieux ", § 62 : « Des hommes pas assez aristocratiques pour apercevoir la hiérarchie des êtres et l'abîme entre un homme et un autre, voilà les hommes qui, avec leur "égalité devant Dieu", ont régné jusqu'à nos jours sur le destin de l'Europe. »

VII " Nos vertus ", § 219 : « Les jugements moraux et les condamnations morales constituent la vengeance favorite des esprits bornés à l'encontre de ceux qui le sont moins ; ils y trouvent une sorte de dédommagement pour avoir été mal partagés par la nature ; enfin, c'est pour eux une occasion d'acquérir de l'esprit et de s'affiner : la méchanceté rend intelligent. Ils se réjouissent au fond de leur coeur de penser qu'il existe un plan où les individus comblés des biens et des privilèges de l'esprit demeurent leurs égaux : ils luttent pour l' "égalité de tous devant Dieu" et, ne fût-ce que pour cela, ils ont besoin de croire en Dieu. »


Le Crépuscule des Idoles (1889),
Divagations d’un "inactuel", § 37 : « L’égalité, une vague assimilation de fait, qui ne fait que s’exprimer dans la doctrine de l’égalité des droits, relève essentiellement de la décadence : le fossé entre un homme et un autre, entre une classe et une autre, la multiplicité des types, la volonté d’être pleinement soi, de se distinguer, ce que j’appellerai la passion de la distance, voilà ce qui me semble propre à toute époque forte. »

§ 48 : « La doctrine de l’égalité ! Mais c’est qu’il n’y a pas de poison plus toxique : c’est qu’elle semble prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice … "Aux égaux, traitement égal, aux inégaux, traitement inégal", telle serait la vraie devise de la Justice. Et ce qui en découle : "Ne jamais égaliser de qui est inégal". »


L’Antéchrist, 1888,
§ 57 : « L’injustice n’est jamais dans l’inégalité des droits, elle est dans la prétention à des droits "égaux". »
[L'égalité des droits est pré-chrétienne, fondamentale mais incomplète puisqu'elle excluait les esclaves (tout comme l'égalité de 1789 excluait les femmes) : « Périclès : Parce que notre régime sert les intérêts de la masse des citoyens et pas seulement ceux d’une minorité, on lui donne le nom de démocratie […] Nous sommes tous égaux devant la loi […] nous nous gouvernons dans un esprit de liberté […] nous obéissons aux lois. » Thucydide, vers -460 / -400, La Guerre du Péloponnèse, II, 37-39.]


Fragments posthumes, 1887-1888,

W II 3, nov. 1887 - mars 1888 : [341] : dans un troupeau l’égalité peut primer [sur la liberté] ; […] dans le socialisme il n’y aura pas de convoitise.

W II 5, printemps 1888 : [30] : quand le socialiste, avec une belle indignation, réclame "justice", "droit", " droits égaux", il est seulement sous l'effet de sa culture insuffisante, qui ne sait comprendre pourquoi il souffre.

W II 6a, printemps 1888 : 15[30], 2 : « Une autre idée chrétienne non moins folle s’est encore transmise dans la chair de la modernité : l’idée de l’égalité des âmes devant Dieu. On y trouve le prototype de toutes les théories de l’égalité des droits : c’est en religion que l’on a d’abord appris à l’Humanité à ânonner le dogme de l’égalité, on lui en a ensuite tiré une morale : et, quoi d’étonnant si l’homme finit par le prendre au sérieux, par le mettre en pratique ! je veux dire en politique, en démocratie, en socialisme, en pessimisme de l’indignation … » [Ein anderer christlicher nicht weniger verrückter Begriff hat sich noch weit tiefer ins Fleisch der Modernität vererbt: der Begriff von der Gleichheit der Seelen vor Gott. In ihm ist das Prototyp aller Theorien der gleichen Rechte gegeben: man hat die Menschheit den Satz von der Gleichheit erst religiös stammeln gelehrt, man hat ihr später eine Moral daraus gemacht: und was Wunder, daß der Mensch damit endet, ihn ernst zu nehmen, ihn praktisch zu nehmen! will sagen politisch, demokratisch, socialistisch, entrüstungs-pessimistisch…]