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dimanche 9 juillet 2017

DICTIONNAIRE NIETZSCHE 2017

Collection Bouquins chez Robert Laffont (32 €) paru en mars 2017 ; ouvrage dirigé par Dorian Astor. Environ 400 entrées classées alphabétiquement, 992 pages.




Face à un ouvrage d'une telle ambition, la première réaction est forcément positive ; ce n'est que progressivement que l'on en décèle les failles. Loin d'avoir un instrument qui nous présente et explique Nietzsche (ce qu'on attendrait d'un Dictionnaire), nous sommes confrontés à un bouquin comportant, à côté d'articles pédagogiques, des exercices de style assez hermétiques, dont un exemple typique à gauche ; de plus, l'Essai d'autocritique y est signalé comme un écrit de 1886, sans indication de ce qu'il s'agit d'un ajout à La Naissance de la tragédie de 1872.


 Forme
La typographie par colonnes est pénible à lire, surtout quand il y a dans le texte abondance de courtes citations, et de références abrégées mais parfois longues (VMSEM, UIVH, PETG). De même la rubrique " Bibl. " sans retour à l'alinéa. Mais au moins y a-t-il un titre courant en haut de page, ce qui manque au Dictionnaire Nietzsche de Cécile Denat et Patrick Wotling (Paris : Ellipes 2013).

Les références des Fragments posthumes sont parfois incomplètes, par exemple col. 349b : M I 1, mais pas 18 ; ou parfois absentes.

Une erreur parmi d'autres : c. 435a : c'est Généalogie de la morale III, § 8, et non II.

On peut regretter qu'ils n'y ait pas au moins quelques photos, que l'on trouvera sur la notice Nietzsche du wikipedia allemand.


Fond
Manque de pédagogie ; très peu d'entrées s'adressent véritablement aux débutants. C'est un Dictionnaire qui n'explique pas Nietzsche de façon abordable, mais requiert lui-même des explications, voire un Dictionnaire du Dictionnaire Nietzsche... Comme l'écrit un critique du Monde,
" Ce dictionnaire veut tout : exposer les points de départ, aider à lire, expliquer les conflits d’interprétations, s’adresser aux débutants, aux amateurs éclairés, aux spécialistes… Il s’applique à traiter des concepts de Nietzsche, des auteurs qu’il interprète, des amis qu’il fréquente tout autant que des manières dont on l’a compris ou non. Voilà qui fait beaucoup. Le résultat est utile, évidemment. Passionnant parfois, inégal toujours. " Roger-Pol Droit, lemonde.fr, 23 mars 17.
Le souci pédagogique est bien présent, par contre, dans le Dictionnaire Nietzsche des philosophes Cécile Dénat et Patrick Wotling (Paris : Ellipses, février 2013), ainsi que dans les entrées de ces deux auteurs du DN 2017 :

Cécile Dénat : altruisme, aristocratique, atomisme, Considérations inactuelles I - David Strauss, Considérations inactuelles II - De l'utilité... de l'histoire..., Considérations inactuelles III - Schopenhauer, éducation, Grecs, Héraclite, histoire-historicisme-historiens, nature, pitié, Platon, scepticisme, Socrate, Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement, Thucydide.

Patrick Wotling : bouddhisme, culpabilité, culture, devenir, élevage, éternel retour, généalogie, hiérarchie, inactuel, nihilisme, pulsion, surhumain, type-typologie, un-unité, valeur, volonté de puissance.

Entrées du Dictionnaire Nietzsche de 2013

Affect, affect du commandement, Altruisme, Amor fati, Apollinien, Apparence (Schein), Aristocratique, noble (vornehm), Art (Kunst)
Bon Européen, Europe
Cause, causalité (Ursache, Ursächlichkeit), Chose (Ding), Civilisation, Concept (Begriff), Connaissance (Erkenntnis), Corps (Leib), Culture
Dionysiaque
Égoïsme (Selbstsucht, Egoismus), Élevage/dressage (Züchtung/Zähmung), Esprit libre (freier Geist), Éternel retour (ewige Wiederkehr), Être (Sein), Explication, expliquer (Erklärung, erklären)
Force (Kraft)
Gai savoir (fröhliche Wissenschaft, gaya scienza, gai saber), gaieté d’esprit (Heiterkeit), Généalogie
Hérédité (Vererbung), Hiérarchie (Rangordnung), Histoire, histoire naturelle (Geschichte, Historie ; Naturgeschichte)
Inconditionné, absolu (unbedingt, absolut), Instinct, pulsion (Trieb), Interprétation (Auslegung, Interpretation)
Législateur, législation (Gesetzgeber, Gesetzgebung)
Matière (Materie, Stoff), Morale
Nihilisme
Pathos, affect, sentiment de la distance Gefühl der Distanz), Philologie, Philosophe, Pitié, compassion (Mitleid), Plaisir/déplaisir, souffrance (Lust/Unlust, Leiden)
Renversement de toutes les valeurs (Umwerthung aller Werthe), Ressentiment
Sens historique (historischer Sinn), Soulèvement d’esclaves (Sklavenaufstand), Spiritualisation (Vergeistigung), Surhumain (Übermensch)
Type, typologie (Typus, Typenlehre)
Valeur, évaluation (Werth, Werthschätzung), Vérité (Wahrheit), Vie (Leben), Volonté (Wille), Volonté de puissance (Wille zur Macht)

* * * * *

Failles et erreurs


Dans l'entrée " Athéisme " : l'insensé attribué à saint Anselme par Philippe Choulet est déjà dans l'ancien Testament (Psaumes, XIV, 1).

Dans l'entrée " Femme ", Éric Blondel traduit : " On ouvre un livre écrit par une femme et on soupire : 'Encore une cuisinière ratée !' ".

Plus précisément :
" On ouvre un livre de femme : — et bientôt on soupire "encore une cuisinière égarée ! " Fragments posthumes, 1885, 41[5] [August–September 1885 : " Man schlägt ein weibliches Buch auf: — und bald seufzt man „wieder eine verunglückte Köchin ! “ "]

Le bientôt (Bald) a son importance car il signifie un temps de lecture et exclut donc un rejet immédiat, a priori, par préjugé misogyne.

L'entrée " Gide " ignore le recours de cet auteur à Nietzsche pour Corydon. Cas particulier de l'oubli du thème de l'homosexualité (voir plus loin).

L'entrée " Hésiode " ne fait pas mention des " trois possibilités hésiodiques " (den drei Hesiodischen Möglichkeiten, fragments posthumes printemps 1871 - début 1872) relevées, après bien d'autres,  par Nietzsche. (cf ma page
https://laconnaissanceouverteetsesennemis.blogspot.fr/2011/11/lxii-penser-par-soi-meme-1.html)

L'entrée " Schopenhauer " présente cet auteur comme la seule source d'information de Nietzsche en matière d'histoire de la philosophie, oubliant les Vies et doctrines... de Diogène Laërce... ; par ailleurs qualifier la philosophie de Hegel de " monument de la pensée " relève de la seule subjectivité d'Éric Blondel.


UN BIAIS IDÉOLOGIQUE.

Je me demande bien ce qui permet à Juliette Chiche (" Croyance ") de conclure que selon Nietzsche, " l'incroyance est une croyance (GS, § 347) ". Faudrait-il nuancer l'athéisme de Nietzsche ?


L'entrée " Islam " ne prend pas en compte ces trois passages qui prouvent que Nietzsche n'était pas béat devant cette religion :
" Le mahométisme a à son tour appris du Christ : l'utilisation de l'au-delà comme instrument de punition. " (Fragments posthumes W II 5, printemps 1888, 14[204]) 
« Quel est tout ce que, plus tard, Mahomet prit au christianisme ? L'invention de Paul, son moyen de la tyrannie des prêtres, de la formation de troupeaux : la croyance en l'immortalité — cela s'appelle la doctrine du "Jugement". » (Antéchrist § 42) 
« Le "saint mensonge" est commun à Confucius, aux lois de Manou, à Mahomet, à l'Église chrétienne – : il ne manque pas chez Platon. "la vérité est là" : partout où l'on entend ça, cela signifie que le prêtre ment ... » (Antéchrist § 55)

Knabenliebe 

Les entrées "Amour" et "Sexualité" passent complètement sous silence les réflexions de Nietzsche sur l'amour grec (amour des garçons), ce qui n'est pas sans rapport avec l'absence d'une entrée "Diogène Laërce", auteur fort bavard sur la question dans sa mise en relation des vies et des doctrines.

Précautions et avertissements, peut-être compréhensibles pour une émission télévisée en prime time, surprennent chez des spécialistes, tels l'helléniste normalien Robert Flacelière (1904-1982) se préparant ainsi, en 1960,  à traiter de la pédérastie grecque :
« Si déplaisant que soit le sujet, il est impossible de le passer sous silence. » (L'amour en Grèce, Paris : Hachette, 1960). Avant lui, Pierre-Henri Larcher, annotateur d'Hérodote, écrivant en 1786 : « En voilà assez, et peut-être beaucoup trop, sur cette matière ».
Mais rien d'impossible dans ce Dictionnaire... Nietzsche utilisait notamment les termes Knabenliebe (3 occurrences selon la fonction search de nietzschesource.org) et Päderast* (12) ; on trouvera mes notes de lecture sur ses réflexions sur ma page

https://laconnaissanceouverteetsesennemis.blogspot.fr/2009/11/knabenliebe-petrone-dans-les-oeuvres-de.html

Dorian Astor a la gentillesse de me dire : " Il eût été dommage de faire le travail deux fois ".

Entrées dues au germaniste Dorian Astor :
Andreas-Salomé, Bülow, Byron, Deussen, Föster, Fritsch, Fuchs, Gersdorff, Heine, Hölderlin, Köselitz [Gast], Lipiner, Liszt, Mushacke, Naumburg, Nietzsche-Carl, Röcken, Romundt, Salis, Schiller, Sils-Maria, Stein, Tribschen, Turin, Wagner-Cosima, Wagner-Richard.


Autres entrées semblant manquantes :

Aristote : 154 occurrences pourtant ; mais il y a une entrée sur le roi goth Ermanaric (3 occurrences)...

Conviction (Überzeugung) (105 occurrences),

Humain, trop humain, IX " L'homme seul avec lui-même ", § 483 Ennemis de la vérité. Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. [Feinde der Wahrheit. — Ueberzeugungen sind gefährlichere Feinde der Wahrheit, als Lügen.]
§ 629 De la conviction et de la justice. : on croit au fond que personne ne modifie ses opinions tant qu’elles lui sont profitables, ou du moins qu’elles ne lui font pas tort. Mais s’il en est ainsi, c’est mauvais signe pour la valeur intellectuelle de toutes les convictions.
§ 630 : Conviction = croyance d’être, sur un point quelconque de la connaissance, en possession de la vérité absolue.
L’homme à convictions n’est pas l’homme de la pensée scientifique.
Ce n’est pas la lutte des opinions qui a mis tant de violence dans l’histoire, mais la lutte des croyances dans les opinions [der Kampf des Glaubens an die Meinungen], c'est-à-dire des convictions.
§ 637 : Ce sont les passions qui donnent naissance aux opinions ; la paresse d’esprit les fige en convictions.

Le concept de conviction est  cependant abordé par Paolo d'Iorio à l'entrée " Humain, trop humain I et II ", cc. 470b-471b.


Diogène Laërce (47 occurrences) :

L'aperçu de l'histoire de la philosophie grecque qu'offrent les Vies de Diogène Laërce s'accorde bien avec le goût de Nietzsche pour les vues d'ensemble et les évolutions sur de longues périodes, sans parler de son insistance à lier, après Montaigne, vie et philosophie. Esquisse de ce que pourrait contenir une telle entrée :
* De Fontibus Diogenis Laertii (Sur les sources de Diogène Laërce) ; partie I: Rheinisches Museum 23,1868, pp.632-653 : partie II: RhM 24,1869, pp. 181-228 ; soit 78 pages.
* Analecta Laertiana , RhM 25, 1870, pp. 217-231 ; soit 14 pages.
* Projet de thèse (1870) abandonné : Beitrage zur Quellenkunde und Kritik des Laertius Diogenes (Contribution à  l'étude et la critique des sources de Diogène Laërce)
Il semble n'exister aucune traduction anglaise ou française de ces 92 pages.
Jonathan Barnes, " Nietzsche and Diogenes Laertius ", Nietzsche-Studien 15, 1986, pages 16-40. Article cité par Marie-Odile Goulet-Cazé dans l'Introduction générale de Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Paris : LGF, 1999, collection Pochothèque.


Friedrich Nietzsche, Les Philosophes préplatoniciens.

Edition critique établie d'après les manuscrits et présentée par Paolo D'Iorio et Francesco Frontorotta, traduction par N. Ferrans, Paris : Éditions de l'Éclat, 1994.

Chronologia philosophorum, Par Francesco Fronterotta.

3. Valeur historique des sources.
3.3. Diogène Laërce

" Les études achevées et publiées par Nietzsche sur les sources de Diogène Laërce sont au nombre de trois :

La première, écrite sur les encouragements de [Friedrich W.] Ritschl à l'occasion d'un prix universitaire à Leipzig, fut rédigée très rapidement entre la fin de l'année 1866 et l'été 1867, puis publiée dans [...] les Analecta et les Beiträge, qui peuvent être considérés comme une série d'appendices au premier écrit, furent publiées en 1870. (note 10 renvoyant à J. Barnes, 1986).
Dans le De fontibus, Nietzsche mène une recherche soignée sur les sources de Diogène Laërce et sur les modalités selon lesquelles il s'inspire de ses modèles et les utilise, et par conséquent sur la nature de l'œuvre de Diogène Laërce dans son ensemble. Il conclut que l'auteur devait s'être servi, dans son travail, surtout de deux sources qui se détachent des autres par la quantité de citations qui en sont tirées : Dioclès de Magnésie, qui a vécu au Ier siècle avant J.C. ou à la fin du Ier Siècle après J.C., auteur de quelques Vies de philosophes (cité environ 29 fois) et Favorinus d'Arles, qui a vécu au IIe siècle après J.C. et auteur d'une Histoire variée et des Mémorables (cité environ 50 fois).
Mais très tôt, Nietzsche parvient à la conclusion que, des deux sources, Dioclès a la plus grande importance, au point qu'il affirme que " Laetius est Dioclis épitomé " (page 131, 7). C'est-à-dire que l'écrit de Diogène Laërce ne serait rien d'autre qu'un résumé des Vies des philosophes de Dioclès. Cette conclusion s'appuie sur plusieurs arguments.
En premier lieu, l'intégralité de la vie de Démocrite présentée par Diogène Laërce (IX, 34-39), à l'exception des cinq premières lignes, dépendrait exclusivement de Dioclès et c'est encore Dioclès qui serait la source principale des informations sur les Stoïciens au livre VII des Vies de Diogène Laërce et su l'épicurisme au livre X. En second lieu, dans la majeure partie des cas, l'utilisation des sources par Diogène Laërce correspondrait à celle de Dioclès, vis-à-vis de ses propres sources, comme dans le cas de Démétrus de Magnésie et de ses Homonymes, que, selon Nietzsche, Diogène Laërce ne connaissait qu'à travers la médiation de Dioclès. Enfin, la préface des Vies de Diogène Laërce serait tirée directement et intégralement de Dioclès.
En substance, Nietzsche pensait que Diogène Laërce était un poète, et qu'il se serait servi des Vies de Dioclès pour transmettre une sélection de ses épigrammes à la postérité. Il n'est pas possible, ici, de développer entièrement l'argumentation de Nietzsche ni de tenter d'en faire un contrôle exhaustif. On peut néanmoins proposer quelques observations générales.
En réalité, bien que Nietzsche s'efforce de démontrer le contraire, Dioclès semble bien n'être qu'une des sources des Vies de Diogène Laërce. En effet, à l'exception des renseignements sur les Stoïciens du livre VII, 48-83, aucun autre témoignage ne peut lui être attribué avec certitude ; par ailleurs, même la tentative pour reconstituer le rapport entre Dioclès et ses sources (afin de démontrer que les Vies de Laërce ne recourent à d'autres sources qu'à travers Dioclès, source principale), semble absolument sans espoir et aucun des arguments de Nietzsche n'est probant (en particulier, il n'y a aucune raison pour soutenir que les Vies de Diogène Laëce ne connaissaient Démétrius de Magnésie qu'à travers la médiation de Dioclès) ; enfin, même si l'on retenait l'hypothèse interprétative de Nietzsche dans son ensemble, seulement un peu plus de la moitié des Vies de Diogène Laërce pourrait être estimée dépendante de Dioclès.

4. L'analyse philologique des sources
Alors que dans les études sur Diogène Laërce, Sotion et Appolodore sont considérés par Nietzsche comme deux sources parmi d'autres, sans que leur soit donné un relief particulier, dans les Leçons sur les philosophes préplatoniciens et dans les Diadoché des philosophes, la position de Sotion et d'Apollodore devient au contraire emblématique.
[...]
De cette chronologie, Nietzsche se sert à des fins philosophiques et interprétatives bien précises. C'est seulement à condition de supposer un apprentissage de Parménide auprès d'Anaximandre qu'on peut, à son avis, expliquer l'ambivalence du poème parménidien et l'incompatibilité entre ses deux parties : l'une inaugurant la philosophie de l'être et du non-être, l'autre d'origine physico-cosmologique. Selon Nietzsche, il n'y a aucun rapport entre les deux : Paménide aurait conçu et professé deux philosophies différentes. "


Eros et les dérivés en erot- (64 occurrences). Mais il y a une entrée sur le roi goth Ermanaric (3)...

Essai d'autocritique : Ce texte ajouté en août 1886 au début de La Naissance de la tragédie à partir de l'esprit de la musique (janvier 1872) aurait mérité une entrée, ainsi qu'une mention dans la chronologie.

Maladie : la question de la nature du mal dont souffrit Nietzsche à partir de 1875 n'est pas abordée.