dimanche 20 mars 2022

INDEX NIETZSCHE (3/16) : A / " L'ESPRIT LIBRE ", B / LES JOURNALISTES

A / Der Freigeist, der freier Geist

B / LES JOURNALISTES



A / Der Freigeist, der freier Geist

Voir aussi l'entrée " Esprit libre " du Dictionnaire Nietzsche, par Guillaume Métayer, colonnes 303b-306b.

   « Les gaillardes élévations d’un esprit libre » (Michel de Montaigne, Essais, II, xii
page 492 de l'édition Villey-Saulnier/PUF/Quadrige, page 518 de
l'édition Balsamo-Magnien-MagnienSimonin/Gallimard/Pléiade)

Fragments posthumes, 1876-1877

N II 1, 1876 : 16[44]  l’esprit libre ne voudra saisir qu’un pan d’un événement. [Der Freigeist wird nur einen Zipfel eines Ereignisses fassen, aber es nicht in seiner ganzen Breite haben wollen (z.B. Krieg — Bayreuth).]
16[55] : L’image de l’esprit libre est restée inachevée au siècle dernier. [Das Bild des Freigeistes ist unvollendet im vorigen Jahrhundert geblieben: sie negirten zu wenig und behielten sich übrig.]

U II 5b, été 1876 : 17[42] :  l’esprit libre tient à la vie active par un lien léger
17[44] : L’esprit libre vit pour l’avenir de l’homme.
1[50] : Fonder des instituts sur le modèle des couvents.
17[58] : L’esprit libre est « divinement jaloux » du stupide bien-être des hommes.
17[93] : L’esprit libre agit peu ; d’où un manque d’assurance devant l’homme de caractère.

U II 5c, oct.-déc. 1876 : 19[77] : Les dix commandements de l’esprit libre
19[107] : Les esprits asservis préfèrent une explication quelconque à aucune. [Es ist in der Art der gebundenen Geister, irgend eine Erklärung keiner vorzuziehn; dabei ist man genügsam. Hohe Cultur verlangt, manche Dinge ruhig unerklärt stehen zu lassen: ἐπέχω.]

Mp XIV 1a, hiver 1876 : 20[11] l’esprit libre est utile aux esprits asservis. [Aus dieser ganzen Betrachtung kann der Freigeist den Beweis entnehmen, dass er auch den gebundenen Geistern nützlich ist.]

Mp XIV 1d, automne 1877 : 25[2] : profonde sensibilité d’esprit libre qui nous rend rétifs à la plus légère pression de l’autorité. [Jeder von uns, den ausgeprägteren Menschen dieses Zeitalters, trägt jene innere freigeisterische Erregtheit mit sich herum, welche in einem, allen früheren Zeiten unzugänglichen Grade uns gegen den leisesten Druck irgend einer Autorität empfindlich und widerspänstig macht.]


Humain, trop humain – Un livre pour esprits libres (1878),

Préface, § 2 : Qu’il puisse y en avoir quelque jour […] c’est bien moi qui serais le dernier à en douter.
§ 4: privilège périlleux de vivre à titre d’expérience et de s’offrir à l’aventure. Ce qui le regarde, ce ne sont plus que des choses qui ont cessé de l’inquiéter.
§ 7 :C'est de ce problème de la hiérarchie que nous pouvons dire qu'il est notre problème à nous, esprits libres.

I " Des principes et des fins ", § 30 : L’esprit libre [Der Freigeist] est tenté par les déductions contraires aux paralogismes les plus répandus.
IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 153 : Effets de l’art, alors qu’il s’est déjà débarrassé de toute métaphysique.

V " Caractères de haute et basse civilisation ", § 225: L’esprit libre, notion relative. Celui qui pense autrement qu’on ne s’y attend de sa part en raison de son origine, de son milieu, de son état et de sa fonction, ou en raison des opinions régnantes de son temps. Il est l’exception, les esprits asservis [die gebundenen Geister] sont la règle. […] Il veut des raisons [Gründe], les autres des croyances.
V, § 227: Du fait que les esprits asservis n’ont de principes que pour leur utilité, ils supposent que chez l’esprit libre les opinions sont aussi un moyen de chercher son avantage et qu’il ne tient pour vrai que tout juste ce qui lui est profitable. [Autrement dit : aux esprits libres, la science - aux esprits asservis, la sociologie de la science.]
V, § 229: Les esprits libres qui portent leur cause au forum [en latin dans le texte] des esprits asservis ont à démontrer qu’il y a toujours eu des esprits libres, donc que la pensée libre a la durée pour elle, ensuite qu’ils ne cherchent pas à être importuns, et enfin qu’à tout prendre ils procurent bien quelques avantages aux esprits asservis; mais comme ils ne sauraient convaincre ceux-ci de ce dernier point, il ne leur sert de rien d’avoir démontré le premier et le deuxième.
V, § 230: L’esprit libre est toujours faible, surtout dans ses actes.
V, § 291: Prudence des esprits libres; ne vivent que pour la connaissance. Ils peuvent espérer descendre assez bas et peut-être aussi voir jusqu’au fond.

VII " Femme et enfant ", § 426 Esprit libre et mariage. : Les esprits libres préféreront voler seuls plutôt que de vivre avec des femmes.
§ 432: Les femmes veulent servir et y trouvent leur bonheur: et l’esprit libre ne veut pas être servi et là est son bonheur.

IX " L'homme seul avec lui-même ", § 637: L’esprit libre peut échapper aux convictions (opinions figées par paresse d’esprit)
§ 638 : Qui est parvenu à la liberté de la raison se sent voyageur sur la Terre.


Opinions et sentences mêlées, 1879,

§ 11. Le pessimisme de l'intelligence.
" Celui qui est véritablement libre d'esprit réfléchira aussi librement sur l'esprit lui-même et ne se dissimulera pas certains traits effrayants qui en concerne la source et la direction. Aussi les autres le qualifieront-ils peut-être de pire ennemi de la libre pensée et lui donneront-ils, injure et épouvantail, le nom de " pessimiste de l'intelligence " : habitués qu'ils sont à baptiser les gens non pas d'après leur force et leur vertu éminentes, mais bien d'après ce qui leur est le plus étranger en eux. " [Der Pessimist des Intellectes. — Der wahrhaft Freie im Geiste wird auch über den Geist selber frei denken und sich einiges Furchtbare in Hinsicht auf Quelle und Richtung desselben nicht verhehlen. Desshalb werden ihn die Andern vielleicht als den ärgsten Gegner der Freigeisterei bezeichnen und mit dem Schimpf- und Schreckwort „Pessimist des Intellectes“ belegen: gewohnt, wie sie sind, Jemanden nicht nach seiner hervorragenden Stärke und Tugend zu nennen, sondern nach dem, was ihnen am fremdesten an ihm ist.]
§ 113: " Comment pourrait-on, dans un livre pour esprits libres, ne pas citer Laurence Sterne [1713-1768, auteur de Tristram Shandy], lui que Goethe a honoré comme l'esprit le plus libre de son siècle ! Puisse-t-il se contenter ici d'être appelé l’écrivain le plus libre de tous les temps [...] Sterne est le grand maître de l’équivoque [Zweideutigkeit].


Le Voyageur et son ombre, 1879,

§ 55 : " Danger du langage pour la liberté de l'esprit.
Chaque mot est un préjugé. "

§ 87 : Mieux écrire, c'est à la fois mieux penser ; trouver toujours quelque chose qui vaut d'être communiqué et savoir le communiquer vraiment ; se prêter à être traduit dans la langue des voisins ; se rendre accessible à l'intelligence des étrangers qui apprennent notre langue ; œuvrer en sorte que tout bien devienne un bien collectif, que tout soit à la disposition des hommes libres ; enfin, préparer, tout lointain qu'il est encore, cet état de choses où les bons Européens recevront, mûre à point, leur grande mission, la direction et la garde de la civilisation terrestre toute entière. - Qui prône le contraire, ne pas se soucier de bien écrire et de bien lire - ces deux vertus croissent et diminuent ensemble - montre en fait aux peuples un chemin pour arriver à être encore plus nationalistes : il aggrave la maladie de ce siècle et est ennemis des bons Européens, ennemi des libres esprits.

§ 182 : Pour examiner si quelqu’un fait partie des esprits libres, on examinera son sentiment pour le christianisme. S’il a à son égard une position autre que critique, nous lui tournerons le dos.


Fragments posthumes 1880-1881,


N V 1, début 1880 : 1[38] : Les esprits libres expérimentent d’autres façons de vivre, inappréciable! les gens moraux laisseraient le monde se dessécher. Les stations-expérimentales de l’Humanité

N V 2, printemps 1880 : 2[1] : De la servitude de l’esprit (nous transposons les phénomènes de la tyrannie et de la servitude politiques dans le domaine de l’esprit) [Von der Knechtschaft des Geistes (wir übertragen die Vorgänge der politischen Tyrannis und Knechtschaft auf das Gebiet des Geistes)]

N V 4, automne 1880 : 6[130] : L’intellect est l’outil de nos pulsions et rien de plus, il ne sera jamais libre [Der Intellekt ist das Werkzeug unserer Triebe und nichts mehr, er wird nie frei. Er schärft sich im Kampf der verschiedenen Triebe, und verfeinert die Thätigkeit jedes einzelnen Triebes dadurch. In unserer größten Gerechtigkeit und Redlichkeit ist der Wille nach Macht, nach Unfehlbarkeit unserer Person: Skepsis ist nur in Hinsicht auf alle Autorität, wir wollen nicht düpirt sein, auch nicht von unseren Trieben! Aber was eigentlich will denn da nicht? Ein Trieb gewiß!]

N V 5, hiver 1880-1881 : 8[79] : L’existence de l’Église assure encore aux esprits libres la liberté face à la science


Aurore. Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

I, § 56 : L’esprit libre estime l’aptitude à changer d’opinion
III, § 192 : Luttait en France avec de grands hommes
IV, § 209 : On examine au microscope la vie des moralistes à l’esprit libre.
V, § 562 : Tragédie dont les esprits libres sont les agents : ceux qui voient un être cher abandonner leur foi.


Le Gai Savoir , 1882,

III, § 180 : Le bon temps des esprits libres. Les esprits libres prennent leurs libertés aussi à l’égard de la science – et provisoirement on les leur accorde – tant que l’Église tient debout! –.
V " Nous, sans peur ", § 347: " On pourrait penser un plaisir et une force de l'autodétermination, une liberté de la volonté par lesquels un esprit congédie toute croyance, tout désir de certitude, entraîné qu'il est à se tenir sur des cordes et des possibilités légères et même à danser jusque sur le bord des amîmes. Un tel esprit serait. l"esprit libre par excellence. "[wäre eine Lust und Kraft der Selbstbestimmung, eine Freiheit des Willens denkbar, bei der ein Geist jedem Glauben, jedem Wunsch nach Gewissheit den Abschied giebt, geübt, wie er ist, auf leichten Seilen und Möglichkeiten sich halten zu können und selbst an Abgründen noch zu tanzen. Ein solcher Geist wäre der freie Geist par excellence.]


Ainsi parlait Zarathoustra (1884),
Prologue, § 4: J’aime celui qui est d’un libre esprit et d’un cœur libre ;
II, « Des illustres sages » : Ce que hait le peuple, c’est l’esprit libre.


Fragments posthumes, 1885-1886,
W I 6a, juin-juillet 1885 : Où sont de nos jours les esprits libres? Qu’on me montre aujourd’hui un esprit libre! – Eh bien! Ne parlons pas si haut! La solitude est de nos jours plus riche de secrets, plus solitaire que jamais … En fait, j’ai appris entre-temps que l’esprit libre devait nécessairement être ermite.

W I 7a, août-septembre 1885: [59] : " Que sont des esprits libres ? " Parmi les signes les plus distinctifs d’un esprit libre, je compterais le fait qu’il préfère aller seul, voler seul, ramper seul.

W I 8, automne 1885 – automne 1886 : Les "esprits libres" – c’est-à-dire immoraux.


Par-delà Bien et Mal, 1886,

Préface : Nous, bons Européens et libres, très libres esprits.

II, « L’esprit libre » [Der freie Geist.]
II, § 29 : Être indépendant est l’affaire d’un très petit nombre, c’est un privilège des forts.
§ 39 : Esquisse du philosophe à l’esprit libre : dureté et ruse. Stendhal : il faut être sec, clair, sans illusion.
§ 44 : Ils seront de libres, très libres esprits, ces philosophes de l’avenir, tout aussi certainement qu’ils ne seront pas seulement des esprits libres, mais quelque chose de plus, de plus élevé, de plus grand, de radicalement autre.
Nous sommes autre chose que des " libres penseurs ", " liberi pensatori ", " Freidenker " ou quel que soit le nom que ces excellents défenseurs des " idées modernes " aiment à se donner.

III " Le phénomène religieux ", § 61: le philosophe tel que les esprits libres le comprennent se servira des religions pour son œuvre de sélection et d’éducation.

IV, § 87 : Cœur enchaîné, esprit libre.
§ 105 : A la « religion de la connaissance »
V, § 116 : Nous placerons notre espérance dans de nouveaux philosophes […] puis-je vous le dire tout haut à vous, les esprits libres?
VI, § 211 : Le vrai philosophe doit avoir été un esprit libre
VII, § 227 : La probité [Redlichkeit] - à supposer que ce soit la vertu dont nous ne pouvons nous affranchir, nous, les esprits libres -, cette probité, nous voulons la cultiver en nous avec toute notre méchanceté et tout notre amour, nous ne nous lasserons pas de nous « accomplir » dans notre vertu, qui seule nous est restée ; puisse son éclat s'étendre un jour, comme un rayon vespéral, ironique et doré, sur cette civilisation vieillissante et son morne, son triste sérieux ! Et si notre probité en vient à se lasser et soupire et s'étire et nous juge trop durs, si elle réclame l'existence confortable et douillette d'un vice aimable, restons durs, nous les derniers stoïciens !
§ 230 : Non pas la cruauté, mais une excessive sincérité, notre sincérité de libres, très libres esprits.
IX, § 270 : Il est des esprits libres et insolents qui voudraient cacher et nier qu’ils sont des cœurs brisés.


Généalogie de la morale (1887),
III, § 7 : Pour tout « esprit libre » devrait venir l’heure de la réflexion.
§ 24 : Ils sont encore loin d’être des esprits libres, car ils croient encore à la vérité… Lorsque les Croisés se heurtèrent en Orient à l’ordre invincible des Assassins, à cet ordre des esprits libres par excellence […] cette devise réservée aux seuls grades supérieurs comme leur secretum : " Rien n’est vrai, tout est permis "; voilà ce qui s’appelle la liberté de l’esprit.


L’Antéchrist (1894),
§ 13 : Nous les esprits libres, nous sommes déjà une réévaluation [Umwertung] de toutes les valeurs, une vivante et triomphante déclaration de guerre aux anciennes notions de "vrai" et de "faux".


Ecce homo (1908),
" Humain, trop humain ", § 1: esprit libre : esprit qui s’est libéré, qui a repris possession de lui-même. [In keinem andren Sinne will das Wort „freier Geist“ hier verstanden werden: ein freigewordner Geist, der von sich selber wieder Besitz ergriffen hat.]
" Le Gai savoir ": unité du troubadour, du chevalier et de l’esprit libre, qui distingue si nettement de toutes les cultures équivoques cette admirable culture provençale de haute époque.

INDEX NIETZSCHE (3/13) : LES SOCIALISTES


B / LES JOURNALISTES


Voir aussi la très brève entrée " Journalisme " du Dictionnaire Nietzsche, colonnes 513a-513b, par Fabrice de Salies ; elle ne situe pas le point de vue de Nietzsche dans l'anti-journalisme de son époque (voir en bas de cette page).


La Naissance de la tragédie à partir de l'esprit de la musique, (1872),
§ 20 : « le " journaliste ", cet esclave en papier du jour, a pu triompher du professeur dans tous les domaines de la culture » [der „Journalist“, der papierne Sclave des Tages, in jeder Rücksicht auf Bildung den Sieg über den höheren Lehrer davongetragen hat]


Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement [Conférences], 1874,


I [16 janvier 1872] : cette couche de colle visqueuse qui s’est glissée à présent entre les sciences, le journalisme, croit y remplir sa tâche [celle de l'homme de science]

Le journalisme est le confluent de deux directions : élargissement et réduction se donnent ici la main ; le journal se substitue à la culture

Le journaliste, le maître de l’instant, a pris la place du grand génie, du guide établi pour toujours, de celui qui délivre de l'instant

Le monde hellénique, la véritable patrie de la culture

II [6 février 1872] : le gymnasium enseigne non pour la culture [Bildung] mais seulement pour l’érudition ; il prend depuis peu l’allure de ne plus enseigner pour l’érudition, mais pour le journalisme [die Journalistik].

V [23 mars 1872] : œuvre de séduction du peuple que poursuivent les journalistes.


Schopenhauer éducateur, 1874,

§ 4 : « L'on n'a même plus idée de ce qui sépare le sérieux de la philosophie du sérieux d'un journal. C'es gens-là [aussi des hommes réputés pensants et honorables] ont perdu le dernier vestige, non seulement de toute pensée philosophique, mais aussi de toute pensée religieuse, et en lieu et place, ce qu'ils ont acquis, ce n'est pas l'optimisme, c'est le journalisme, l'esprit — et l'absence d'esprit — du jour et des journaux. » [ja die alles Ernstes davon sprechen, dass seit ein paar Jahren die Welt corrigirt sei [...] ein Beweis dafür, dass man gar nicht mehr ahnt, wie weit der Ernst der Philosophie von dem Ernst einer Zeitung entfernt ist. Solche Menschen haben den letzten Rest nicht nur einer philosophischen, sondern auch einer religiösen Gesinnung eingebüsst und statt alle dem nicht etwa den Optimismus, sondern den Journalismus eingehandelt, den Geist und Ungeist des Tages und der Tageblätter.]

§ 8 : C’est l’esprit des journalistes qui se presse toujours plus à l’Université, et il n’est pas rare que ce soit sous le nom de philosophie.
Langage et opinions de nos répugnantes gazettes littéraires.


Fragments posthumes, 1872-1874,


P I 20b, été 1872 – début 1873 : 19[22] : " Aujourd’hui, personne ne sait à quoi ressemble un bon livre, il faut le leur montrer : ils ne comprennent pas la composition. La presse [Die Presse] ruine de plus en plus le sens [Gefühl] de ces choses-là. "

U II 1, printemps-automne 1873 :
27[28] : Interdiction policière de toute page de journal contenant la moindre faute de langage.[Polizeiliches Verbieten eines Zeitungsblattes, das den geringsten sprachlichen Fehler hat.]
27[62] : Il [David Strauss] parle comme un homme qui lirait les journaux tous les jours. [Er redet wie ein Mensch, der täglich die Zeitungen liest.]

Mp XIII 3, printemps-été 1874 : 35[12] : cette sous-culture du monde et du devenir […] se concrétise dans l’essence infâme du journaliste, de l’esclave des trois M. (1) : du moment, des opinions [Meinungen] et des modes ; et plus un individu s’apparente à cette culture, plus il ressemblera à un journaliste. Or ce que la philosophie a de plus précieux, c’est précisément d’enseigner sans cesse le contraire de tout ce qui est journalistique [Journalistischen].
1. Cf Vigny : " Il n’y a qu’une devise pour tous les journaux. Je n’en ai lu un dans ma vie qui n’y fût soumis : Médiocrité, mensonge, méchanceté. " Alfred de Vigny, Journal d’un poète, 14 mai 1832. Le nom de Vigny ne figure que deux fois dans les écrits de Nietzsche, dans les fragments posthumes de 1887-1888.


Humain, trop humain, 1878,


II " Histoire des sentiments moraux ", § 81 : le journaliste qui égare l’opinion publique par de menues malhonnêtetés. [welcher mit kleinen Unredlichkeiten die öffentliche Meinung irre führt.]

V " Signes de haute et de basse culture ", § 261 : jugements des journalistes et feuilletonistes qui agissent sur la masse. [die Urtheile der auf die Masse wirkenden Tages- und Zeitschriftsteller]

VIII " Coup d'œil sur l'État ", § 447 : La puissance de la presse vient de ce que chaque individu à son service ne se sent que fort peu de liens et d’obligations […] quiconque a de l’argent et de l’influence peut, de toute opinion, faire une opinion publique. [Die Macht der Presse besteht darin, dass jeder Einzelne, der ihr dient, sich nur ganz wenig verpflichtet und verbunden fühlt. [...] kann Einer, der Geld und Einfluss hat, jede Meinung zur öffentlichen machen.]


Fragment posthume, 1878,
N II 5, printemps-été 1878 : 27[2] : " On fait du bruit autour d'événements tout à fait insignifiants comme l'attentat [contre l'Empereur Guillaume Ier]. La presse est la fausse alarme permanente. " [Über ganz leere Ereignisse wie das Attentat, wird Lärm gemacht. Die Presse ist der permanente falsche Lärm.]


Opinions et sentences mêlées, 1879,

§ 321. La presse.
« Si l'on considère comment tous les grands événements politiques, de nos jours encore, se glissent de façon furtive et voilée sur la scène, comment ils sont recouverts par des épisodes insignifiants à côté desquels ils paraissent mesquins, comment ils ne montrent leurs effets en profondeur et ne font trembler le sol que longtemps près s'être produits, quelle signification peut-on accorder à la presse, telle qu'elle est maintenant, avec ce souffle qu'elle prodigue quotidiennement à crier, à étourdir, à exciter, à effrayer ? — est-elle plus que la fausse alerte permanente qui détourne les oreilles et les sens dans une fausse direction ? » [Die Presse. — Erwägt man, wie auch jetzt noch alle grossen politischen Vorgänge sich heimlich und verhüllt auf das Theater schleichen, wie sie von unbedeutenden Ereignissen verdeckt werden und in ihrer Nähe klein erscheinen, wie sie erst lange nach ihrem Geschehen ihre tiefen Einwirkungen zeigen und den Boden nachzittern lassen, — welche Bedeutung kann man da der Presse zugestehen, wie sie jetzt ist, mit ihrem täglichen Aufwand von Lunge, um zu schreien, zu übertäuben, zu erregen, zu erschrecken, — ist sie mehr als der permanente blinde Lärm, der die Ohren und Sinne nach einer falschen Richtung ablenkt?]


Fragments posthumes, 1882,

Z I 1, été-automne 1882 : 3[1], 168. " Encore un siècle de journaux — et tous les mots pueront. " [Noch ein Jahrhundert Zeitungen — und alle Worte stinken. Cf AsZ I : " Noch ein Jahrhundert Leser — und der Geist selber wird stinken. Encore un siècle de lecteurs — et l’esprit lui-même puera. "]


Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885),

I, " Lire et écrire ": " Les paresseux qui lisent [...] Encore un siècle de lecteurs — et l’esprit lui-même puera. " [N. parle ici de la lecture en général, ce qui inclut la lecture des journaux.]
I, " La nouvelle idole ", " Voyez donc ces superflus ! Ils sont toujours malades, ils vomissent leur bile et appellent ça journal. " [Seht mir doch diese Überflüssigen! Krank sind sie immer, sie erbrechen ihre Galle und nennen es Zeitung.].


Fragments posthumes, 1884-1885,

W I 1, printemps 1884 : 25 [134] : " 1) Mépris profond pour ceux qui travaillent dans la presse. " [1) Tiefe Verachtung gegen die an der Presse Arbeitenden.]

N VII 1, avril-juin 1885 : 34[65] : L’accroissement général de la grossièreté de l’esprit européen […] effet de la lecture des journaux.
On veut le confort et l’ébriété quand on lit : la plupart des choses qu’on lit relèvent du journalisme ou du genre journalistique.
La liberté de la presse met le style et finalement l’esprit à terre. [Fernandino] Galiani le savait déjà il y a cent ans. [Die allgemeine Vergröberung des europäischen Geistes, ein gewisses täppisches Geradezu, welches sich gerne als Geradheit, Redlichkeit oder Wissenschaftlichkeit rühmen hört: das gehört der Herrschaft des Gedankens des demokratischen Zeitgeistes und seiner feuchten Luft: noch bestimmter — es ist die Wirkung des Zeitungslesens. Bequemlichkeit will man oder Betrunkenheit, wenn man liest: bei weitem das Meiste, was gelesen wird, ist Zeitung oder Zeitungs-Art. Man sehe unsere Revuen, unsere gelehrten Zeitschriften an: jeder, der da schreibt, redet wie vor „ungewählter Gesellschaft“, und läßt sich gehn, oder vielmehr sitzen, auf seinem Lehnstuhle. — Da hat es Einer schlimm, welcher am meisten Werth auf die Hinter-gedanken legt und mehr als alles Ausgesprochene die Gedankenstriche in seinen Büchern liebt. — Die Freiheit der Presse richtet den Stil zu Grunde und schließlich den Geist: das hat vor 100 Jahren schon Galiani gewußt. — Die „Freiheit des Gedankens“ richtet die Denker zu Grunde. — Zwischen Hölle und Himmel, und in der Gefahr von Verfolgungen Verbannungen ewigen Verdammnissen und ungnädigen Blicken der Könige und Frauen war der Geist biegsam und verwegen geworden: wehe, wozu wird heute der „Geist“!]

W I 3a, mai-juillet 1885 : 35[9] : " Ironie à l’égard du « Journalisme » et de sa culture. Souci que les hommes de science ne deviennent pas des littérateurs. Nous [les bons Européens] méprisons toute culture qui va de pair avec la lecture des journaux ou même avec le fait d’écrire dans les journaux. " [Abseits, wohlhabend, stark: Ironie auf die „Presse“ und ihre Bildung. Sorge, daß die wissenschaftlichen Menschen nicht zu Litteraten werden. Wir stehen verächtlich zu jeder Bildung, welche mit Zeitungslesen oder gar -schreiben sich verträgt.]


Par-delà Bien et Mal, 1886,

Préface : " L' Européen ressent cette tension [produite par le combat contre l'oppression millénaire de l'Église chrétienne] comme un état de détresse, et l'on compte déjà deux tentative de grande envergure pour détendre l'arc : d'abord le jésuitisme, ensuite les Lumières démocratiques, qui grâce à la liberté de la presse et à la lecture des journaux, pourraient bien aboutir en fait à ce que l'esprit ne se sente plus si aisément lui-même comme une " détresse ". (Les Allemands ont inventé la poudre — saluons ! Mais ils se sont rachetés  — ils ont inventé la presse.) " 

IX " Qu'est-ce qui est aristocratique ? ", § 263 : « Ce demi-monde de l'esprit lecteur de journaux [der zeitunglesenden Halbwelt des Geistes] »


La Généalogie de la morale, 1887,

III " Que signifient les idéaux ascétiques, § 26 : " Dépérissement de l'esprit allemand, dont je cherche la cause dans une nourriture trop exclusivement faite de journaux, de politique, de bière et de musique wagnérienne, "


Fragments posthumes, 1887-1888,

W II 3, novembre 1887 – mars 1888 :
11[17] : " Le vomitif matinal, les journaux " [vomitus matutinus der Zeitungen]
11[218] : " Tout journal donne les signes de la perversité humaine la plus épouvantable : un tissu d’horreurs. C’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sur le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme. – Comment une main pure peut-elle toucher un journal sans une convulsion de dégoût ? " [Les mots en italique sont en français dans le texte ; note de lecture de Charles Baudelaire (*), Mon cœur mis à nu, XLIV ou Journaux intimes, CIII]


* Dégoût  partagé :

MONTESQUIEU : " Il y a une espèce de livres que nous ne connaissons point en Perse, et qui me paraissent ici fort à la mode : ce sont les journaux. La paresse se sent flattée en les lisant : on est ravi de pouvoir parcourir trente volumes en un quart d’heure. [...] Le grand tort qu’ont les journalistes, c’est qu’ils ne parlent que des livres nouveaux : comme si la vérité était jamais nouvelle. Il me semble que, jusqu’à ce qu’un homme ait lu tous les livres anciens, il n’a aucune raison de leur préférer les nouveaux. [...] La plupart des auteurs ressemblent aux poètes, qui souffriront une volée de coups de bâton sans se plaindre ; mais qui, peu jaloux de leurs épaules, le sont si fort de leurs ouvrages, qu’ils ne sauraient soutenir la moindre critique. Il faut donc bien se donner de garde de les attaquer par un endroit si sensible ; et les journalistes le savent bien. Ils font donc tout le contraire ; ils commencent par louer la matière qui est traitée : première fadeur. De là ils passent aux louanges de l’auteur ; louanges forcées : car ils ont affaire à des gens qui sont encore en haleine, tout prêts à se faire faire raison, et à foudroyer à coups de plume un téméraire journaliste. " (Lettres persanes, CIX, 1721).

VOLTAIRE  : " La plupart des journalistes qui s’érigent en arbitres font souvent eux-mêmes les plus violents actes d’hostilité. " Préservatif, I (1738).

" La presse, il le faut avouer, est devenu un des fléaux de la société et un brigandage intolérable. "
Fragment d'une lettre écrite à un membre de l'Académie de Berlin, 15 avril 1752.

ROUSSEAU  : " Vous voilà donc, Messieurs, devenus auteurs périodiques. Je vous avoue que votre projet ne me rit pas autant qu’à vous ; j’ai du regret de voir des hommes faits pour élever des monuments se contenter de porter des matériaux et d’architectes se faire manœuvres. Qu’est-ce qu’un livre périodique ? Un ouvrage éphémère, sans mérite et sans utilité, dont la lecture négligée et méprisée par des gens lettrés, ne sert qu’à donner aux femmes et aux sots de la vanité sans instruction, et dont le sort, après avoir brillé le matin sur la toilette, est de mourir le soir dans la garde-robe."
Jean-Jacques Rousseau, Lettre à des amis de Genève, 1756.

VIGNY
" Il n’y a qu’une devise pour tous les journaux. Je n’en ai lu un dans ma vie qui n’y fût soumis : Médiocrité, mensonge, méchanceté. " Alfred de Vigny, Journal d’un poète, 14 mai 1832. [Cf les trois M de Nietzsche].

« La presse est une bouche forcée d'être toujours ouverte et de parler toujours. De là vient qu'elle dit mille fois plus qu'elle n'a à dire, et qu'elle divague souvent et extravague.» Alfred de Vigny, Journal d'un poète, septembre 1834.

BALZAC : « Il [Lucien] ne se savait pas placé entre deux voies distinctes, entre deux systèmes représentés par le Cénacle et par le Journalisme, dont l’un était long, honorable, sûr ; l’autre semé d’écueils et périlleux, plein de ruisseaux fangeux où devait se crotter sa conscience. Son caractère le portait à prendre le chemin le plus court, en apparence le plus agréable, à saisir les moyens décisifs et rapides. Il ne vit en ce moment aucune différence entre la noble amitié de d’Arthez et la facile camaraderie de Lousteau. Cet esprit mobile aperçut dans le Journal une arme à sa portée, il se sentait habile à la manier, il la voulut prendre. Ébloui par les offres de son nouvel ami dont la main frappa la sienne avec un laissez-aller qui lui parut gracieux, pouvait-il savoir que, dans l’armée de la Presse, chacun a besoin d’amis, comme les généraux ont besoin de soldats !
[;..]
— L’influence et le pouvoir du journal n’est qu’à son aurore, dit Finot, le journalisme est dans l’enfance, il grandira. Tout, dans dix ans d’ici, sera soumis à la publicité. La pensée éclairera tout.
— Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant Finot.
— C’est un mot, dit Claude Vignon.
— Elle fera des rois, dit Lousteau.
— Et défera les monarchies, dit le diplomate.
— Aussi, dit Blondet, si la Presse n’existait point, faudrait-il ne pas l’inventer ; mais la voilà, nous en vivons. » (Honoré de Balzac, Les Illusions perdues, 2e partie, " Un Grand homme de province à Paris ", 1839.

" [...] les vastes et rapides conquêtes de l'erreur, la renommée des mauvaises œuvres ; car ceux qui font profession de prêter des opinions, les journalistes et autres, ne donnent en général que de la fausse marchandise. Ils sont comme les marchands à la toilette, qui pour le carnaval ne louent que de faux bijoux." (Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, Suppléments, chapitre VII).

" Vous avez dû être satisfait du public dont l’instinct a été bien supérieur à la mauvaise science des journalistes " (Charles Baudelaire, lettre à Richard Wagner, 17 février 1760).

MARX : « On croirait jusqu'à présent que la formulation des mythes chrétiens dans l'Empire romain n'avait été possible que parce que l'imprimerie n'était pas encore inventée. C'est tout le contraire. la presse quotidienne et le télégraphe qui répand ses inventions en un clin d'œil dans tout le globe fabriquent plus de mythes en un jour qu'on ne pouvait en fabriquer autrefois en un siècle (et ces veaux de bourgeois les gobent et les diffusent). » ((Karl Marx, lettre au médecin Ludwig Kugelman, 27 juillet 1871).

" Le nom moderne du Mal ? Le journalisme. " (Søren Kierkegaard)
" from entries in Sören Kierkegaards'diaries of the years 1849 and 1850 "
David F. Swenson, " A Danish Thinker's Estimate of Journalism ",
International Journal of Ethics Vol. 38, No. 1 (1927), page 81.

« Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation.
Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle.
Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme.
Je ne comprends pas qu'une main puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût. »
Charles Baudelaire, Journaux intimes, CIII (Mon cœur mis à nu).

Gustave Flaubert : « Toutes les fois qu’on a à faire avec la Presse, il faut s’attendre à des sottises, se presser étant le seul principe de ces messieurs. », lettre à Guy de Maupassant, 22 février 1880.

« Quels laboratoires de mensonges que les journaux ! » Edmond Huot de Goncourt, Journal littéraire ..., 8 novembre 1891.

« Journalistes toujours prêts et prêts à tout n’importe quand. » André Gide, Journal, 9 février 1916.

Céline : « Les journaux de droite, du centre et de gauche ... les façons qu'ils peuvent mentir, troufignoler, travestir, exulter, croustiller, vrombir, falsifier, saligoter le tour des choses, noircir, rosir les événements ... » L'École des cadavres, 1938.



Depuis :

L'esprit de démocratie radicalisé (alias correction politique) est selon Alain Finkielkraut, servi par " l'incroyable muflerie des journalistes qui jugent de tout, sans rien lire, sans rien comprendre, avec une ignorance heureuse et en se disant que là ils sont dans le bien ; [mais] le bien n'est jamais donné " .

Il y a près de quarante ans, Guy Hocquenghem (1946-1988) déplorait que règnent, au sujet de la nouvelle droite et d’Alain de Benoist, un maximum de confusion et un minimum d’enquête dans un dossier écrit par « des journalistes qui n’ont visiblement jamais lu une ligne des théoriciens de la "nouvelle droite" » (" Nouvelle droite : l’Impossible universel ", Libération, 5 juillet 1979).

Jessica Abrahams et Brice Couturier ont proposé une déontologie :
1 / Être tout simplement compétents
2 / S’efforcer à la plus grande précision possible.
3 / Cesser de mêler à la relation des faits nos jugements de valeur.
4 / Veiller au pluralisme de l’information, améliorer la diversité d’opinion.
5 / Éviter toute connivence avec le milieu politique.

Éric Zemmour : vœux à la presse, 10 janvier 2022.
« Mesdames et messieurs les journalistes,
Pour mes premiers et derniers vœux à la presse de candidat à l’élection présidentielle, j’aimerais vous dire quelques mots. Et d'abord, je suis heureux de vous présenter ceux qu'on ne vous présente plus, Philippe de Villiers, Laurence Trochu et Guillaume Peltier, et Jacqueline Mouraud que je suis très fier d'avoir à mes cotés.
Dans un an, jour pour jour, je vous inviterai à l’Élysée, et nos relations ne seront plus les mêmes. Vous vous adresserez à moi avec respect, admiration, sollicitude et même un brin d'hypocrisie, comme vous le faites toujours avec les Présidents de la République et, malgré le sens aigu que j’aurai de la gravité de mes très hautes fonctions, je vous répondrai avec une sympathie qui rompra de manière éclatante avec le style de mon prédécesseur : cet illustre emmerdeur, selon l’autoportrait qu’il dresse de lui-même et qui, reconnaissons-le, est d’une saisissante ressemblance.
Toutefois, hélas, la nature solitaire du pouvoir étant ce qu’elle est, je serai Président, vous pas, et il me faudra instaurer entre nous la distance nécessaire à ce que vous disiez de moi : " Il habite la fonction. " Nous verrons bien ! J’ai beau être gaulliste, je vous promets d’être le moins jupitérien possible. C’en sera fini du Président qui répond de la manière la plus vide à vos questions les plus creuses, nous dialoguerons, nous débattrons, et ce ne sera plus l’idéologie qui aura le dernier mot , mais la France.
Et puis, comment pourrais-je vous prendre de haut ? Il y a six mois à peine, j’étais encore l’un d’entre vous. Vous aviez beau me présenter comme " le polémiste d’extrême-droite ", j’étais votre collègue. Vous aviez beau clamer que mon intention de me présenter à la magistrature suprême était un coup de bluff destiné à vendre mon dernier livre, un feu de paille médiatique sans lendemain, vous aviez beau tenter de faire croire que je n’étais un provocateur, j’étais quand même votre semblable.
Oui, c’était hier, et j’étais l’un d’entre vous. Ah, bien sûr, j’étais différent aussi. Et, pour trois raisons. D’abord, j’étais de droite, alors que, souvenez-vous, 99 % d’entre vous avaient soutenu bec et ongles François Hollande, avant d’être 99 % à défendre Emmanuel Macron. Ensuite, je parlais, j’écrivais le français, alors que votre langue maternelle est le politiquement correct. Enfin, j’étais populaire. J’étais le plus controversé d’entre nous, et d'entre vous, oui, mais également le plus applaudi. Alors que vous n’êtes ni controversés, ni applaudis, vous qui m’avez si souvent présenté comme l’homme le plus détesté de France, vous étiez en réalité, et vous êtes toujours, les hommes et les femmes les plus mal aimés de France.
Mais qui ne vous aime pas ? Le peuple, mes bons amis. C’est que, voyez-vous, le peuple a de la mémoire, de la jugeote et de la lucidité. Le peuple vous en veut et malheureusement il a raison de vous en vouloir. Le peuple est en colère, il dit énormément de mal de vous dans votre dos. Depuis six mois, je fais le tour de la France en long, en large, en travers, je discute de tout avec tous ceux que je rencontre, et je peux vous dire que pas une fois, mais pas une seule, même pas en rêve, le moindre Français ne m’a dit : " Oh arrêtez de dire du mal des journalistes, moi, j’aime les journalistes ! "
Non, vous n’êtes pas aimés, mes bons amis, la population vous taille des costards à la chaîne, de quoi vous rhabiller pour cent ans ; mais la question est alors : " Le méritez-vous ? Êtes-vous responsables de cette affreuse réputation qui vous est faite par nos concitoyens ? Êtes-vous coupables des faits qui vous sont reprochés par le tribunal de la rue ? " Si je veux rester objectif, je me dois de répondre : non. Parce que, parce que je sais ce que vous vivez. Parce que je comprends votre situation. Et que, de tous les candidats, je suis incontestablement celui qui vous connais le mieux.
Je n’ignore pas ce que certains d’entre vous subissent au sein des rédactions, lorsqu’ils osent couvrir ma candidature impartialement ou pire, dire du bien de moi. Je devine, pour l’avoir vécu, les regards mauvais, les poignées de main froides, pour celui, par exemple, qui oserait ne pas me qualifier selon la ritournelle formule de « polémiste d’extrême-extrême-droite radicale et extrémiste ». Je sais la pression qui est exercée sur vous, depuis l’école de journalisme jusqu’aux plateaux de télévision, la pression d’une idéologie qui est prête à tout pour imposer ses dogmes. Je sais comment cela se passe, j’ai mis des années à m’en libérer, moi aussi. Je connais la facilité d’utiliser les angles des confrères, par peur de l’originalité, par peur de penser par soi-même, par peur d’être marginalisé. D’où cette tendance si moutonnière à se copier les uns les autres ; comme disait Régis Debray : " Qu’est-ce qu’un journaliste ? C’est celui qui lit les autres journalistes. " Or, le journalisme n’est pas un métier comme les autres, en tout cas pas en France (1).
Je le dis pour les plus jeunes d’entre vous, car cela pourra s’avérer très utile dans la suite de leurs carrières : le journalisme français est lié intimement à la littérature, à la politique et à l’histoire. Le journalisme français est depuis ses débuts le moteur de toutes les révolutions. En 1830, le peuple de Paris a même renversé un roi pour défendre la liberté de la presse. Le journalisme français est une branche de la littérature française. Tant de nos grands écrivains furent aussi des journalistes : Lamartine, Hugo, Chateaubriand, Zola, Daudet, Bainville, Camus, Sartre, Aragon, Mauriac, tant d’autres ! Tous ont écrit des articles, tous ont rédigé des éditos, tous ont publié des enquêtes. Nos plus grands écrivains et nos plus grands journalistes se sont également jetés avec fièvre dans la vie politique, de Hugo à Lamartine, de Thiers à Zola, d’Aragon à Malraux.
Le journalisme, la littérature, la politique : un trio magique, un trio français, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur : le style, les grandes idées, les grands idéaux. Le pire : la mauvaise foi, l’invective, le sectarisme. Avec Illusions perdues, Balzac a écrit la critique la plus acerbe de votre métier. Elle n’a pas pris une ride, seule a changé la technologie. La presse, qu’elle soit écrite ou audiovisuelle, est restée le temple du progressisme qu’elle était déjà. Au temps de Balzac, on était patriote, libéral, socialiste. Aujourd’hui on est antiraciste, féministe, écologiste. La culture woke a pris la place du marxisme, qui avait pris la place du socialisme, qui avait pris la place du libéralisme. Peu importe le réel, pourvu qu’on ait l’idéologie, peu importe la vérité, pourvu qu’on ait la tête de l’adversaire au bout d’une pique.
Je sais que les plus anciens d’entre vous vivent mal l’arrivée des réseaux sociaux dans la vie médiatique. Ils y voient une concurrence intolérable et l’antre des bobards, le berceau des fake news. Bien sûr, il y a à boire et à manger dans ces réseaux sociaux, mais la presse selon moi devrait plutôt s’interroger. Internet est au journalisme ce que l’imprimerie fut aux prêtres. Les prêtres ont perdu le monopole de l’interprétation de la Bible avec l'imprimerie. Chacun pouvait lire la Bible et non plus écouter la parole du prêtre, cela a donné le protestantisme. Les nouveaux prêtres que sont les journalistes ont avec internet perdu le monopole de l’interprétation de l’actualité et du monde ; cela donne ce que vous appelez avec mépris le populisme. Moi j’y vois une formidable victoire de la démocratie et de la liberté contre l’idéologie. Car l’idéologie, tenant d’une main de fer les universités et les écoles de journalisme, tenait le journalisme et à travers lui dictait l’agenda politique de tout le pays. À travers vous, elle imposait sa grille de lecture à la volonté des peuples. Elle a perdu ce monopole et c’est une immense conquête pour le pluralisme, la possibilité de dire la vérité quand le pouvoir la dissimule. Je le dis aux plus jeunes : ne vous opposez pas aux réseaux sociaux, ou le peuple s’opposera à vous. Et sans le peuple, vous n’êtes rien, à moins de vivre exclusivement de subventions, mais alors, vous seriez moins que rien.
Vous le comprenez, de tous les candidats, je suis celui qui éprouve un amour immodéré pour le métier de journaliste, pour son irrésistible capacité à s’opposer à la fatalité du mensonge, et à le vaincre comme l’Ange terrasse le Démon. Le journalisme est mon ancien métier mais il est resté pour moi une passion, et elle n’a rien de passée. C’est elle qui me fait vous parler. Je vous regarde et je me dis : ils sont les otages de l’idéologie, et c’est injuste ; on pourrait dire que le peuple mérite mieux que vous, mais c’est d’abord vous qui méritez mieux que l’esclavage intellectuel qui vous est imposé.
C’est de cette situation qu’élu Président je vous libérerai. Vous découvrirez la joie de ne plus vous soumettre. Vous serez enfin réellement écoutés, enfin profondément respectés, enfin peut-être, qui sait, aimés même. Le service public ne crachera plus sur le contribuable tous les jours au petit-déjeuner. Il ne giflera plus le réel tous les soirs à 20 heures.
2022 sera l’année qui changera bien des choses ! Elle sera également l’année de la renaissance du journalisme français, le vrai, le grand, celui qui est mort étouffé sous la chape de plomb du politiquement correct, celui qui va retrouver l’inspiration, l'esprit critique, le courage, la gloire, celui qui va reprendre goût au combat contre le mensonge. La lutte pour la vérité est une bataille sans armes, mais c’est une bataille, rude, prenante, c’est la bataille de toutes vos existences, et elle restera mienne.
Alors, chers anciens confrères, c’est avec sincérité et je vous l'avoue un brin de confraternité nostalgique que je vous souhaite une belle et bonne année 2022. Je vous souhaite de chercher la vérité, de la trouver et de la dire (2). Je vous souhaite de vous libérer de vos œillères idéologiques, de penser enfin entièrement par vous-mêmes, sans céder à la pression lancinante du conformisme, je vous souhaite d’exercer le métier le plus excitant du monde : je vous souhaite d’être journalistes !
Et maintenant, vive la République et surtout, vive la France ! »
'Ma transcription d'après la vidéo YouTube).

1. Le terme "journalisme" désigne désormais « autant une idéologie qu’un métier », concluait, après une longue fréquentation de la presse française, Paul Thibaud, ancien directeur de la revue Esprit.
2. Allusion au discours de Jean Jaurès à la distribution des prix du lycée d'Albi (Tarn) le 30 juillet 1903, " Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe. "

INDEX NIETZSCHE (2/16) : "DIEU", LA FOI, LA RELIGION

INDEX NIETZSCHE (4/16) : LES SOCIALISTES

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