mardi 8 avril 2025

NOTES SUR LE MARXISME - 2/2

SUITE DE :


VII - LE MARXISME, QUALIFIÉ OU MÉTAPHORISÉ
VIII – QUELQUES FORMULES DE KARL MARX (1818-1883) ET FRIEDRICH ENGELS (1820-1895)
IX - LES COMMUNISTES
X - CRITIQUE POST-NIETZCHÉENNE
XI - NI MARX NI JÉSUS
XII - LA RUSSIE ET SES SAVANTS :


VII - LE MARXISME, QUALIFIÉ OU MÉTAPHORISÉ:

Illogisme qui est érigé en méthode suprême (Jean Grenier ; on peut en dire autant de la théologie classique)
Philosophie qualitativement différente de tous les systèmes antérieurs (Andreï Jdanov)
Une doctrine d’accusation dont la dialectique ne triomphe que dans l’univers des procès (Albert Camus)
Un idéalisme volontariste (Georg Lukács)

L’indépassable philosophie de notre temps (Jean-Paul Sartre)
La tentative la plus radicale pour éclairer le processus historique dans sa totalité (Jean-Paul Sartre)

Une pratique (nouvelle) de la philosophie (Louis Althusser)
Un monument d’intelligence et de méthode d’analyse concrète (Louis Althusser, Situation politique : analyse concrète ?)

La plus puissante des idéologies scientistes du XIXe siècle (Jacques Monod)
La forme la plus dangereuse de l’historicisme (Karl Popper)
Un répertoire de slogans servant à organiser des intérêts variés (Leszek Kołakowski, 1978)
Une forme de positivisme et de scientisme (Michel Henry)
La seule synthèse totalisante de type scientiste à rester vivante (Raymond Boudon)
Une forme de mise en application de la mystique politique de Hegel (Manuel de Dieguez)
Un subjectivisme collectif (Dominique Janicaud)
L’origine des plus incroyables déraillements intellectuels en Occident (Nicolas Tenzer, 1997)
Un système philosophique qui récuse, du fait de ses principes matérialistes, la liberté de l’homme en insistant sur sa dépendance matérielle (Jean-François Mattéi, 1999)

Le fruit de tout le développement historique de la science (Maurice Thorez)
Un opium du peuple (Simone Weil, Bernard-Henri Lévy)
Une théologie (Jean Grenier)
La vieillesse du monde (Gabriel Matzneff)
Une migration de l’esprit (Jean-Toussaint Desanti)
Une rude école de cynisme (Philippe Némo, 1991)
Une religion de salut terrestre (Luc Ferry, 1996)
L’école de l’obscurantisme moderne (Michel Habib-Deloncle)


VIII – Formules de Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) :
1844 MARX : « La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. » Karl Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, Introduction, 1844.
« L’arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes, il faut que la force matérielle soit renversée par une force matérielle, mais la théorie aussi devient une force matérielle, dès qu’elle saisit les masses. La théorie est capable de saisir les masses dès qu’elle argumente ad hominem, et elle argumente ad hominem dès qu’elle devient radicale. Être radical, c’est saisir les choses à la racine. Or, la racine pour l’homme, c’est l’homme lui-même. [...] l'homme est l'être suprême pour l'homme. » Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, Introduction, 1844.

« La grande action de [Ludwig] Feuerbach est : 1° d’avoir démontré que la philosophie n’est rien d’autre que la religion mise sous forme d’idées et développée par la pensée ; qu’elle n’est qu’une autre forme et un autre mode d’existence de l’aliénation de l’homme ; donc qu’elle est tout aussi condamnable ». Manuscrits de 1844, III, " Sur la dialectique de Hegel ".

« Les droits de l’homme, distincts des droits du citoyen, ne sont que les droits du membre de la société bourgeoise, c’est-à-dire de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté.[…] Ne cherchons pas le secret du juif dans sa religion, mais cherchons le secret de la religion dans le juif réel. Quel est le fond profane du judaïsme ? Le besoin pratique, l’utilité personnelle. Quel est le culte profane du juif ? Le trafic. Quel est son dieu profane ? L’argent. Eh bien, en s’émancipant du trafic et de l’argent, par conséquent du judaïsme réel et pratique, l’époque actuelle s’émanciperait elle-même. Une organisation sociale qui supprimerait les conditions nécessaires du trafic, par suite la possibilité du trafic, rendrait le juif impossible. La conscience religieuse du juif s’évanouirait, telle une vapeur insipide, dans l’atmosphère véritable de la société. […] La nationalité chimérique du juif est la nationalité du commerçant, de l’homme d’argent. »
La Question juive, I-II, 1844.

« Le salaire est déterminé par la lutte ouverte entre capitaliste et ouvrier. Nécessité de la victoire pour le capitalisme. Le capitaliste peut vivre plus longtemps sans l’ouvrier que l’ouvrier sans le capitaliste.[…] L’ouvrier n’a le sentiment d’être lui-même qu’en dehors du travail. »
Manuscrits de 1844, I.

1845 MARX « La philosophie et l’étude du monde réel sont dans le même rapport que l’onanisme et l’amour sexuel. »
L’Idéologie allemande, 1845, " Le concile de Leipzig – III Saint Max ".

« Après que la famille terrestre a été découverte comme le mystère de la sainte famille, il faut que la première soit elle-même anéantie en théorie et en pratique. […] Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde. Ce qui importe, c’est de le transformer. »
L’Idéologie allemande, 1845, "Thèses sur Feuerbach", 4 et 11.
Commentaire de Karl Jaspers : " La pensée politique totalitaire a reproché aux philosophes de s'être bornés à interpréter diversement le monde alors qu'il s'agit de le transformer. " (Introduction à la philosophie, I).

1848 MARX ET ENGELS : « I : L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes [Die Geschichte aller bisherigen Gesellschaft ist die Geschichte von Klassenkämpfen.] (1). […]
II : Le bourgeois voit en sa femme un simple instrument de production. Il entend dire que les instruments de production seront exploités collectivement, et ne peut naturellement rien penser d’autre que les femmes n’aient également pour lot d’être mises en commun. […]
III, 1 : Rien n’est plus facile que de donner à l’ascétisme chrétien un vernis socialiste. Le christianisme ne s’est-il pas élevé lui aussi contre la propriété privée, contre le mariage, contre l’État ? N’a-t-il pas prêché à leur place la charité et la mendicité, le célibat et la mortification de la chair, la vie monastique et l’Église ? Le socialisme chrétien n’est que de l’eau bénite avec laquelle le prêtre consacre la rancune des aristocrates.[…]
IV : Les communistes […] expliquent ouvertement que leurs objectifs ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout ordre social passé. Que les classes dominantes tremblent devant une révolution communiste. Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner. »
Manifeste du parti communiste, 1848. [Manifest der Kommunistischen Partei]

1. Cf François Guizot, " Le troisième grand résultat de l’affranchissement des communes, c’est la lutte des classes, lutte qui constitue le fait même, et remplit l’histoire moderne. L’Europe moderne est née de la lutte des diverses classes de la société. " (Histoire générale de la civilisation en Europe, 1828, 7e leçon.).
Et Nietzsche : Fragments posthumes, M III 4b, printemps-été 1883 : 7[191] : " Parmi les facteurs les plus puissants du développement d’un État : non seulement la lutte avec les peuples voisins et le développement de sa capacité de défense, mais aussi la concurrence des membres d’une classe, et la concurrence des classes elles-mêmes. "


« Les communistes peuvent résumer leur théorie en cette seule expression : abolition [Aufhebung] de la propriété privée. [In diesem Sinn können die Kommunisten ihre Theorie in dem einen Ausdruck: Aufhebung des Privat-Eigenthums zusammenfassen.] »
Manifeste du parti communiste, II, 1848.

1857 MARX : « Il est possible que je me sois mis dans l'embarras. Mais avec un peu de dialectique, on s’en tirera toujours. J’ai naturellement donné à mes considérations une forme telle qu’en cas d'erreur, j’aurais encore raison. [Es ist möglich, daß ich mich blamiere. Indes ist dann immer mit einiger Dialektik zu helfen. Ich habe natürlich meine Aufstellungen so gehalten, daß ich im umgekehrten Fall auch Recht habe]. » Karl Marx, lettre à Friedrich Engels, 15 août 1857.
La probité marxiste...

1859 MARX : « Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience (1). […] L’humanité ne se propose jamais que les tâches qu’elle peut remplir. »
Karl Marx, Critique de l’économie politique, 1859, Avant-propos.
1. Très souvent cité.

1869 ENGELS : « C'est un bien curieux Urning [le petit livre Argonauticus de Karl Heinrich Ulrichs] que tu m'as envoyé. Ce sont là des révélations tout à fait contre nature. Les pédérastes se mettent à se compter et ils trouvent qu'ils constituent une puissance [Macht] dans l'État. Il ne manque plus que l'organisation, mais il apparaît d'après ceci qu'elle existe déjà en secret. Et comme ils comptent déjà des hommes importants dans tous les vieux, et même les nouveaux partis, de Rösing à Schweitzer, la victoire ne peut leur échapper. "Guerre aux cons, paix aux trous-de-cul" [en français dans le texte], dira-t-on dorénavant (1). C'est encore une chance que nous soyons personnellement trop vieux pour avoir à craindre de payer un tribut de notre corps à la victoire de ce parti. Mais la jeune génération ! Soit dit en passant, il n'y a qu'en Allemagne qu'un type pareil peut se manifester, transformer la cochonnerie en théorie, et inviter : introite [entrez, en latin] etc. Malheureusement il n'a pas encore le courage d'avouer ouvertement qu'il est comme ça, et doit toujours opérer coram publico [devant le public] en tant que "du devant", sinon "de l'intérieur du devant", comme il l'a dit une fois dans un lapsus. Mais attends seulement que le nouveau Code pénal de l'Allemagne du Nord reconnaisse les droits du cul [en français dans le texte], et il en sera tout autrement. Nous autres pauvres gens du devant, au goût infantile pour les femmes, nous trouverons alors dans une assez mauvaise situation. Si le Schweitzer devait avoir besoin de quelque chose, ce serait de se faire révéler, par cet étrange honnête homme, les données particulières sur les pédérastes hauts placés ; en tant que confrère cela ne devrait pas lui être difficile. »
Lettre à Karl Marx, Manchester [Angleterre], 22 juin 1869, in Marx Engels Werke, Berlin, 1965, tome 32, pages 324-325 [traduit par Cl. C. ; l’année précédente apparaissait le mot allemand Homosexualität].
1. Allusion à Nicolas de Chamfort : « Guerre aux châteaux ! Paix aux chaumières ! »

MARX : « Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond par la structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c’est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. [Eine Spinne verrichtet Operationen, die denen des Webers ähneln, und eine Biene beschämt durch den Bau ihrer Wachszellen manchen menschlichen Baumeister. Was aber von vornherein den schlechtesten Baumeister vor der besten Biene auszeichnet, ist, daß er die Zelle in seinem Kopf gebaut hat, bevor er siein Wachs baut. Am Ende des Arbeitsprozesses kommt ein Resultat heraus, das beim Beginn desselben schon in der Vorstellung des Arbeiters, also schon ideell vorhanden war.]»
Le Capital, 1867, I,iii, 5, 1.
Expression fort maladroite en regard de la belle remarque de Frédéric Nietzsche : « En tant que génie de l’architecture, l’homme surpasse de beaucoup l’abeille: celle-ci construit avec la cire qu’elle récolte dans la nature, l’homme avec la matière bien plus fragile des concepts qu’il est obligé de fabriquer par ses seuls moyens. » (Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873, 1).

« Toute action humaine peut être envisagée comme une abstention de son contraire. »
Le Capital, XXIV, iii.

« Quand, avec le développement diversifié des individus, leurs forces productives auront augmenté elles aussi, et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec force – alors seulement l’horizon étroit du droit bourgeois pourra être totalement dépassé, et la société pourra écrire sur son drapeau: De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins! »
Critique du programme de Gotha, I, 3. [Cf Actes des apôtres, IV, 32, 34-35 : dividebatur autem singulis, prout cuique opus erat]

1884 ENGELS : « L’avilissement des femmes [dans la prostitution] eut sa revanche dans celui des hommes et les [les Grecs anciens] avilit jusqu’à les faire tomber dans la pratique répugnante de l’amour des garçons et se déshonorer eux-mêmes en déshonorant leurs dieux par le mythe de Ganymède. […] L’amour sexuel, dans notre sens, était si bien chose indifférente au vieil Anacréon, le poète classique [grec] de l’amour dans l’Antiquité, que le sexe même de l’être aimé lui était indifférent. »
L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, " La famille ", [1884].

1885 ENGELS « Les gens qui se sont vantés d’avoir fait une révolution ont toujours vu, le lendemain, qu’ils ne savaient point ce qu’ils faisaient ; que la révolution faite ne ressemblait pas du tout à celle qu’ils avaient voulu faire. C’est ce que Hegel appelle ironie de l’histoire … Pour moi, la chose importante est que l’impulsion en Russie soit donnée, que la révolution éclate. […] le 1789 une fois lancé, le 1793 ne tardera pas à suivre … »
Lettre à Véra Zassoulitch, 23 avril 1885, cité dans " Études de Marxologie ", Économies et Sociétés, S, n° 28-29, 1991. [Véra Zassoulitch (1850-1919), militante politique russe, d’abord marxiste, puis ralliée au menchévisme ; elle désapprouva la révolution d’octobre 1917.]

« Zéro est plus riche de contenu que tout autre nombre. Placé à la droite de tout autre nombre dans notre système de numération, il décuple sa valeur. […] Il est donc dans la nature du zéro lui-même qu’il soit employé de cette façon, que seul il puisse être utilisé ainsi. »
Dialectique de la nature [publié en 1925 ; Ce n’est pas le zéro en tant que tel qui donne sa valeur au 2 de 20, mais la position du 2 ; comme dans 23.].


IX - LES COMMUNISTES :

Revue Littérature de la révolution mondiale, janvier 1931, page 7 (via Gallica BnF).
Organe central de l'Union internationale des écrivains révolutionnaires / Rédacteur en chef :
Bruno Jasienski ; rédacteur suppléant : Anatole Hidas.

KANAPA : « Léon Blum, qui construit le monde à l’échelle humaine affirme d’une plume amoureuse la communauté de vues et de buts du socialisme et du Vatican, comme si l’un des thèmes fondamentaux du marxisme n’était pas justement que la religion est l’étouffoir de l’homme ! […] Le marxisme fait de la philosophie tout autre chose qu’un "refus" : une arme d’émancipation humaine – de la connaissance tout autre chose qu’un "rêve du monde" et une effusion mystique : une conquête acharnée du réel. »
Jean Kanapa (1921-1978), L’Existentialisme n’est pas un humanisme, 1947.

Maurice Agulhon (né en 1926 à Uzès, Gard - décédé le 28 octobre 2014 à Brignoles, Var), professeur au Collège de France de 1986 à 1997 : « Cette liberté qu’on abandonne reste un drapeau à agiter utilement aux yeux du petits bourgeois pour l’empêcher de penser en termes de luttes des classes. Ainsi, les pires macCarthystes d’aujourd’hui, plus habiles que les fascistes d’hier, sont-ils prodigues de phrases libérales à l’usage du public petit bourgeois et populaire. Dans une telle situation, la propagande bourgeoise qui vise cette clientèle, et singulièrement la propagande social-démocrate, s’en tient tout naturellement à un libéralisme abstrait, étayé « d’analyses » parfaitement formelles. Il suffit d’évoquer le sempiternel rabâchage sur la prétendue analogie entre fascisme et communisme. Un mot a même été formé pour les subsumer en une notion commune : Totalitarisme — mot aussi vide de contenu social, donc de contenu politique réel, qu’il est possible.
On voit toute la portée, toutes les conséquences réactionnaires extrêmement graves, de l’aveuglement politique du petit bourgeois, savamment entretenu par les dirigeants sociaux-démocrates — et l’on voit aussi, au passage, à quel point ce « socialisme démocratique et libéral » du XXe siècle tourne le dos au marxisme pour reprendre les thèmes les plus usés de la pensée bourgeoise séculaire.
On voit enfin combien en histoire aussi le formalisme, idéaliste (car opposé à l’explication matérialiste par la lutte des classes sociales) et antidialectique (en tant que se refusant à envisager les données dans leur temps), est l'arme idéologique de la classe dirigeante. »
" Critique et histoire chez les historiens soviétiques ", La Nouvelle Critique - Revue du marxisme militant, novembre 1954, pages 113-114.


ALTHUSSER : « Je ne sais pas si l'humanité connaîtra jamais le communisme, cette vue eschatologique de Marx. [...] La seule définition possible du communisme – s’il doit un jour exister dans le monde –, c’est l’absence de rapports marchands, donc de rapports [1] d’exploitation de classe et [2] de domination d’État. »
Louis Althusser (1918-1990), L’Avenir dure longtemps suivie de Les faits, XVIII, Paris : Stock, 1992. Réédité en 2013 par Flammarion dans la collection Champs-essais.

Critique nietzschéenne :
1886 « De nos jours on s’exalte partout, fût-ce en invoquant la science, sur l’état futur de la société où " le caractère profiteur " n’existera plus : de tels mots sonnent à mes oreilles comme si on promettait d’inventer une forme de vie qui s’abstiendrait volontairement de toute fonction organique. L’ "exploitation" [Ausbeutung] n’est pas le propre d’une société vicieuse ou d’une société imparfaite et primitive : elle appartient à l’essence du vivant dont elle constitue une fonction organique primordiale, elle est très exactement une suite de la volonté de puissance, qui est la volonté de la vie. – À supposer que cette théorie soit nouvelle, en tant que réalité c’est le fait premier de toute l’histoire : ayons donc l’honnêteté de le reconnaître ! – » (Par-delà Bien et Mal, 1886, IX, § 259).
Voir ma page Index Nietzsche et les socialistes


X - CRITIQUE POST-NIETZCHÉENNE : 

LUXEMBURG : « Le remède trouvé par Lénine et Trotsky, la suppression de la démocratie en général, est encore pire que le mal qu’il doit maîtriser. »
Rosa Luxemburg, La Révolution russe, IV.

ROLLAND : « Croyez-vous que le devoir actuel de l’artiste, du savant, de l’homme de pensée, soit de s’engager, comme en 1914 dans l’armée du Droit, en 1922 dans celle de la Révolution ? – ou bien ne vous semble-t-il pas que la meilleure façon de servir la cause humaine et la Révolution même, c’est de garder l’intégrité de votre pensée libre, – fût-ce contre la Révolution, si elle ne comprenait pas ce besoin vital de liberté ! »
Romain Rolland (1866-1944), Lettre à Henri Barbusse, Art libre, février 1922.


1931 KEYNES :
Merci à Stan Korst

HALÉVY/SUARÈS : « En raison de l’effondrement anarchique, de la disparition totale de l’État, un groupe d’hommes armés, animés par une foi commune, a décrété qu’il était l’État : le soviétisme, sous cette forme, est, à la lettre, un "fascisme" […] L’idéologie révolutionnaire est tyrannique intellectuellement avant de l’être socialement. » 
Élie Halévy, « L’Ère des tyrannies », Bulletin de la Société française de philosophie, octobre-décembre 1936 [Séance du 28 novembre 1936]. À rapprocher de Julien Green : « Vu [André] Suarès. Il m'a beaucoup parlé de sa situation actuelle à l'égard du communisme. Il a changé. Il trouve que le communisme et le fascisme en sont venus à se ressembler trop pour qu'un esprit libre puisse se rallier à l'une ou l'autre de ces doctrines. » (Journal intégral 1919-1940, 21 décembre 1936, Paris : Robert Laffont, 2019).
ARON/BAVEREZ : « Aron était adolescent durant la Grande Guerre. Acquis au socialisme et au pacifisme, il comprit la nature et le danger du nazisme durant son séjour en Allemagne, face à 1' agonie de la république de Weimar et fut l'un des premiers, aux côtés d'Élie Halévy, à effectuer dès la seconde moitié des années 1930 une comparaison entre le stalinisme et l'hitlérisme. » (Préface de Nicolas Baverez aux Mémoires de Raymond Aron, Paris : Robert Laffont, 2010).


WAHL : « MATÉRIALISME DIALECTIQUE

Deux beaux mots. Le premier fait appel à une forme de l’entendement révolutionnaire, à l’instinct de "honte arborée", et le deuxième à l’orgueil. De sorte que le snobisme à rebours et le rebours tout court trouvent à la fois leur compte. Mon premier est ce qu’il y a de plus bas. Mon second est ce qu’il y a de plus haut. Reste à savoir si mon tout n’est pas un attrape-nigauds. »
Jean Wahl, "Satire", Nouvelle Revue Française, juin 1938.

RUSSELL : « Beaucoup de mes amis espérèrent en l’Union soviétique, mais quand je m’y rendis en 1920, je ne trouvai rien que je puisse aimer ou admirer. […] Les marxistes s’intéressent à la philosophie comme effet, mais ne la reconnaissent pas comme cause. Cependant il est évident que toute philosophie importante est les deux. » 
Bertrand Russell, « My mental development [1943] », The Philosophy of Bertrand Russell, Evanston (Illinois) : The Library of Living philosophers, 1946.

CAMUS : « La volonté marxiste de supprimer la dégradante opposition du travail intellectuel au travail manuel a buté contre les nécessités de la production que [Karl] Marx exaltait ailleurs. […] Le marxisme n’est pas scientifique ; il est, au mieux, scientiste. […] La raison ne se prêche pas, ou si elle prêche, elle n’est plus la raison. C’est pourquoi la raison historique est une raison irrationnelle et romantique, qui rappelle parfois la systématisation de l’obsédé, l’affirmation mystique du verbe, d’autres fois. »
Albert Camus (1913-1960), L’Homme révolté, III, v, 3 (1951).

ARON : « Le prophétisme marxiste transfigure un schéma d’évolution en une histoire sacrée, dont la société sans classes marquera l’aboutissement. Il prête une importance démesurée à quelques institutions (régime de propriété, mode de fonctionnement), il fait de la planification par un État tout-puissant une étape décisive de l’histoire. L’intelligentsia tombe facilement dans ces erreurs auxquelles prédispose le conformisme de gauche. »
Raymond Aron (1905-1983), L’Opium des intellectuels, 1955, III, ix.

1970 MONOD : « Puisque, donc, la pensée est partie et reflet du mouvement universel, et puisque son mouvement est dialectique, il faut que la loi d’évolution de l’univers lui-même soit dialectique. Ce qui explique et justifie l’emploi de termes tels que contradiction, affirmation, négation, à propos de phénomènes naturels. […] Le prophétisme historiciste fondé sur le matérialisme dialectique était, dès sa naissance, lourd de toutes les menaces qui se sont, en effet, réalisées. Plus encore peut-être que les autres animismes, le matérialisme dialectique repose sur une confusion totale des catégories de valeur et de connaissance. C’est cette confusion même qui lui permet, dans un discours profondément inauthentique, de proclamer qu’il a établi " scientifiquement " les lois de l’histoire auxquelles l’homme n’aurait d’autre recours ni d’autre devoir que d’obéir, s’il ne veut entrer dans le néant. »
Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité, 2, 9, Paris : Seuil, 1970..

1983 FOUCAULT : « Pendant longtemps, la philosophie, la réflexion théorique ou la "spéculation" ont eu à l’histoire un rapport distant et peut-être un peu hautain. On allait demander à la lecture d’ouvrages historiques, souvent de très bonne qualité, un matériau considéré comme "brut" et donc comme "exact" ; et il suffisait alors de le réfléchir, ou d’y réfléchir, pour lui donner un sens et une vérité qu’il ne possédait pas par lui-même. Le libre usage du travail des autres était un genre admis. Et si bien admis que nul ne songeait à cacher qu’il élaborait du travail déjà fait ; il le citait sans honte. Les choses ont changé, me semble-t-il. Peut-être à cause de ce qui s’est passé du côté du marxisme, du communisme, de l’Union soviétique. Il ne paraissait plus suffisant de faire confiance à ceux qui savaient et de penser de haut ce que d’autres avaient été voir là-bas. […] Il fallait aller chercher soi-même, pour le définir et l’élaborer, un objet historique nouveau. […] C’est un travail qu’il faut faire soi-même. Il faut aller au fond de la mine ; ça demande du temps ; ça coûte de la peine. Et quelquefois on échoue. Il y a en tout cas une chose certaine : c’est qu’on ne peut pas dans ce genre d’entreprise réfléchir sur le travail des autres et faire croire qu’on l’a effectué de ses propres mains. […] Pas de recette, guère de méthode générale. Mais des règles techniques : de documentation, de recherche, de vérification. Une éthique aussi […] respecter ces règles techniques. »
Michel Foucault, « À propos des faiseurs », Libération, 21 janvier 1983. Rapprochez Friedrich Nietzsche : « Il faut tout faire soi-même pour savoir soi-même quelque chose ; c’est dire que l’on a beaucoup à faire. » (Par-delà bien et mal, III, § 45)

Jean-François MATTÉI (né en 1941 à Oran - décédé le 24 mars 2014) : « Nous sommes ici en présence d'une barbarie active puisque, dans le communisme, l’entendement guide les pulsions de l’instinct en légitimant la terreur de masse par un discours rationnel tenu au nom de l’humanité. Au lieu d’asservir, de déporter et d’exécuter au nom de la force et de la race, le parti asservit, déporte et exécute au nom du concept et de la classe, en d’autres termes, puisque le sujet communiste s’est investi de son humanité, au nom du genre humain tout entier. Cette barbarie active du communisme paraît, dans son principe éthique, aussi condamnable que la barbarie passive du nazisme puisqu'elle substitue à l’instinct du plus fort, dont la raison s’est retirée, la raison du plus fort, dont l’instinct s’est emparé. En ce sens, la prédiction de Marx, dans la 11e Thèse sur Feuerbach; s'est bien vérifiée : au lieu d’interpréter le monde, pour en éprouver l’intelligibilité à partir de ses principes, la philosophie doit le transformer, c’est-à-dire faire de la philosophie elle-même un instrument de production d’un monde qui naîtra sur la destruction du monde existant. Selon la remarque d'Alexandre Wat, le poète polonais qui fut incarcéré en 1940 alors qu'il était communiste depuis 1928 : « Sur quoi repose la foi communiste ? Sur la nécessité d'arracher toutes les racines de l'ordre existant, d'en détruire les fondements. Pour construire du nouveau, il faut raser tous les supports du monde ancien [Moj Wiek, 1977]. » Ce n’est pas le Goulag, mais la mort qui rôde dans la révolution marxiste dès lors que sa philosophie de la vie transfère toute l’énergie et toute la ruse de la raison du côté de la destruction pour parvenir à son but : une humanité réconciliée abstraitement avec elle-même sur les cadavres des hommes réels que charrie avec indifférence le cours de l’Histoire. »
Jean-François Mattéi, La Barbarie intérieure, VI " La barbarie de la politique ",
2 " La feritas totalitaire ", Paris : PUF, 1999.

2002 NICOLAS BAVEREZ : « L'acceptation du marxisme comme vérité scientifique et le soutien inconditionnel apporté à l'URSS sont une inconséquence politique mais plus encore une erreur scientifique et une faute morale, qui mettent au service de la terreur l'autorité symbolique de la connaissance. » (Introduction à Raymond Aron, L'Opium des intellectuels, Paris : Hachette Littératures 2002).

MALIA : « Par " Mensonge " [terme utilisé par Soljénitsyne], il faut entendre la contradiction fatale d’un universalisme que ne dictent ni la charité, ni la bienfaisance humanitaire, ni la raison naturelle, mais le principe idéologique de la "guerre des classes", ou plus exactement, d’une pseudo-guerre des classes : de fait, la  "construction du socialisme " n’a pas été une authentique lutte sociale mais un combat politique où la classe rédemptrice (ou plutôt son substitut idéologique, le Parti) prétendait éliminer toutes les classes exploiteuses (en fait, toute opposition politique). »
Martin Malia, « Nazisme et communisme : réflexions sur une comparaison », Commentaire, N° 99, automne 2002.


XI - NI MARX NI JÉSUS

« Ni Marx ni Jésus : De la seconde révolution américaine à la seconde révolution mondiale. »
Jean-François Revel [né Ricard à Marseille en 1924 - décédé le 30 avril 2006 au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne)], Paris : R. Laffont, 1970.

La formule évoque « Ni Dieu, ni maître », titre du journal créé par le marxiste Louis Auguste Blanqui (1805-1881) en novembre 1880. La faiblesse de ces formules est de ne proposer aucun « mais … » ; je dirais donc plutôt :

« Ni Marx (l’idéologie), ni Moïse, Jésus ou Mahomet (les religions), mais Socrate (la philosophie), Archimède (la science) et Mozart (la musique). »

* * * * *

Cette formule de Jean-François Revel, négation logique de « Marx ou Jésus », fut traitée par un des café-philos de Montpellier le 21 janvier 2004. Je développe ici les interventions que j’y avais faites afin d’examiner si cette formule a quelque pertinence. Proposer, envisager ou refuser un choix entre Jésus et Marx implique à la fois une certaine interchangeabilité de ces deux personnages et des différences significatives. Jésus de Nazareth et Karl Marx de Trier ont en commun un certain nombre d’aspects, relevés par divers auteurs (Frédéric Nietzsche, Dolléans, Sigmund Freud, André Gide, etc.). 


« Le socialisme est la forme qu’a prise au XIXe siècle la religiosité latente en la nature humaine […] On peut dire de cette doctrine qu’elle est la religion de l’humanité [Pierre Le Roux] ou encore la religion du prolétariat déifié [Georges Clémenceau] […] Les socialistes sont des chrétiens sans le savoir, des chrétiens qui sans doute ont perdu la douceur évangélique, mais n’ont rien oublié de l’intolérance de l’Église. […] Le vice fondamental des doctrines socialistes est de reposer sur une psychologie erronée de la nature humaine. »
Édouard Dolléans (1877-1954), « Le caractère religieux du socialisme », Revue d’économie politique, 1906. Rapprocher Leszek Kołakowski : « L’absence du corps et de la mort, l’absence de sexualité et d’agressivité, l’absence de conditions géographiques ou démographiques, bref, une interprétation qui ne voit en tous ces éléments que des facteurs purement sociaux, constitue l’une des dimensions les plus caractéristiques de l’utopie marxiste. [Marx’s ignoring of the body and physical death, sex and aggression, geography and human fertility—all of which he turns into purely social realities—is one of the most characteristic yet most neglected features of his Utopia.] » (Main Currents of Marxism (New York: Oxford University Press, XVI, 1978 : Histoire du marxisme, XVI, Paris : Fayard, 1987).


   La formule « À chacun selon ses besoins » se trouve, comme on sait, chez Karl Marx : « De chacun selon ses moyens [ou capacités], à chacun selon ses besoins ! » (Critique du programme de Gotha, I, 3), mais aussi dans le Nouveau Testament : « La multitude de ceux qui avaient foi n’était qu’un cœur et qu’une âme, et personne ne disait qu’aucun de ses biens fût à lui, au contraire ils mettaient tout en commun. […] Il n’y avait aucun indigent parmi eux. Tous ceux, en effet, qui étaient propriétaires de domaines ou de maisons les vendaient ; ils apportaient le prix de la vente et le déposaient aux pieds des apôtres ; c’était distribué selon les besoins de chacun. » (Actes des apôtres, IV, 32, 34-35.

Un antécédent aristotélicien :

" ou, au contraire, la terre est commune et on la travaille en commun, mais les produits en seront partagés selon les besoins de chacun (on dit que des Barbares pratiquent cette sorte de communisme). " (Les Politiques, II, v, 1263a)

  La Règle de saint Benoît dénonce le " vice de propriété " (chapitre LV) en se référant à ces Actes. Dans le Manifeste, Marx et Engels précisaient : « Les communistes peuvent résumer leur théorie en cette seule expression : abolition [Aufhebung] de la propriété privée. ». Et un résumé n'est jamais si bon que lorsqu'il est le fait des auteurs du texte...

  Les deux doctrines sont profondément insatisfaites du monde tel qu’il existe, et proposent, pour l’une un autre monde, pour l’autre un changement de société (et non un changement de la société) ; dans les deux cas, ce qui est ultimement visé, c’est la suppression des conflits, la suppression du mal et de la culpabilité associée. Mais il est plus facile de constater l’échec du marxisme en terre communiste que de démontrer en terre chrétienne l’inexistence de l’autre monde de Jésus. Toutefois, la contribution de Jésus concernait une société primitive, sans culture, dépourvue de sciences et de techniques, très éloignée de la nôtre en ce début de XXIe siècle. Le berceau des trois religions monothéistes est concentré sur l'axe asiatique Nazareth-Jérusalem-Bethléem-Hébron-Médine-La Mecque.

  Leur rapport à la connaissance n’est pas celui de la philosophie grecque ; dans le cas chrétien, le désir de connaissance est dévalorisé. « La science ? elle sera abolie » trouve-t-on dans la première Épître aux Corinthiens (XIII, 8) : Sive scientia, destruetur. La philosophie est mise au service (ancilla) de la théologie. Dans le cas marxiste, la philosophie est remplaçée par « l’étude du monde réel », monde réel auquel on imposera la conformité au dogme (affaire Lyssenko) ; le marxisme semble favorable à la science, mais sa scientificité n’est qu’un scientisme. Opposition générale des disciples de Marx et de Jésus à la culture classique étendue et diversifiée qui fait l’honnête homme.
« L’Église primitive, c’est bien connu, luttait contre les "intelligents", en faveur des " pauvres en esprit " » (Frédéric Nietzsche, Crépuscule des Idoles, [5] " La morale, une anti-nature ", § 1) ; le parti communiste faisait de même). 
  De Jésus rien n’est rapporté concernant la philosophie, mais pour Paul de Tarse (accablé par Nietzsche), c’est « ce vain leurre [inanem fallaciam] qui s’inspire de la tradition humaine et des éléments du monde, mais non du Christ » (Épître aux Colossiens, II, 8). Cependant, dans Opinions et sentences mêlées, Nietzsche proclame cette rencontre inattendue :
" Le philosophe a à dire comme le Christ, " Ne jugez point ! " [Nolite judicareMatthieu, VII, 1 ; Luc, VI, 37] et la dernière différence entre les têtes philosophiques et les autres serait que les premiers veulent être justes, les derniers voulant être juges. " (§ 33).
Jésus rejette la culture mondaine comme Marx la culture bourgeoise. De l’un à l’autre, la ligne de dichotomie s’est déplacée, mais la dichotomie subsiste.

Antiphilosophie chez Karl Marx : « La grande action de Feuerbach est : 1° d’avoir démontré que la philosophie n’est rien d’autre que la religion mise sous forme d’idées et développée par la pensée ; qu’elle n’est qu’une autre forme et un autre mode d’existence de l’aliénation de l’homme ; donc qu’elle est tout aussi condamnable » (Sur la dialectique de Hegel, 1844).

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde. Ce qui importe, c’est de le transformer. » L’Idéologie allemande, "Thèses sur Feuerbach", 11. Opposer Louis Althusser : « J'ai critiqué le fameux mot des "Thèses sur Feuebach" de Marx [...] montrant contre cette formule que tous les grands philosophes ont voulu intervenir sur le cours de l’histoire du monde, soit pour le transformer, soit pour le faire régresser, soit pour le conserver et le renforcer en sa forme existante contre les menaces d’un changement jugé dangereux. Et sur ce point, en dépit de la célèbre formule aventureuse de Marx, je pense avoir eu raison et le pense toujours. » (L’Avenir dure longtemps ..., XIV, 1992).

« La philosophie et l’étude du monde réel sont dans le même rapport que l’onanisme et l’amour sexuel. » (L’Idéologie allemande, Le concile de Leipzig – III Saint Max).

  Les libertés de connaissance et d’expression sont brimées, puisqu’il s’agit d’interdire la connaissance ouverte et en progrès, hors dogmes. Intolérance et fanatisme sont des caractéristiques communes. (Gustave Le Bon, Psychologie des foules ; Sigmund Freud, Nouvelles conférences, 1932). La liberté de penser autre chose, d’acquérir ce savoir indépendant et objectif cher aux Grecs, est absente aussi bien chez Jésus que chez Marx.

  L’égalité est fortement privilégiée, à la fois par rapport à la liberté et par rapport à la compétition ou concurrence. Voltaire, qui n’était heureusement ni Marx ni Jésus, pouvait seul reconnaître cette vérité : « Le commerce, qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le commerce à son tour. » (Lettres philosophiques, X). La famille, attache mondaine dans un cas, bourgeoise dans l’autre, est rejetée énergiquement, ce qui devient  cocasse par ces temps d'opposition entre le " faire famille " socialiste et le traditionalisme catholique.

  Abêtissement, perte de l’esprit critique, par soumission à l’orthodoxie ; il y a là une sorte de servitude volontaire intellectuelle des adeptes qui amène des esprits parfois très brillants dans d’autres domaines à accepter sans discussion des réponses très simplistes ; ainsi le croyant dévalorisera toute la cosmologie qu’il ignore au nom de sa foi. Le marxiste, comme le gauchiste, récuse a priori toute explication qui ne soit pas fondée sur l’économie, les " injustices sociales " ou la pseudo-logique dominés/dominants. Divergence : alors que Jésus pense que le mal vient de chaque homme, tout en valorisant la faiblesse et la débilité, et en appelant à la conversion intérieure, Karl Marx, après Jean-Jacques Rousseau, rejette presque toute la faute sur l’organisation sociale, qui serait source d’aliénation ; il appelle le prolétaire à la « prise de conscience » (équivalent marxiste de la conversion religieuse intérieure), unique référence à la notion de responsabilité individuelle. 

Jésus propose un anti-matérialisme, Karl Marx est matérialiste.

« Camarade, ne crois à rien ; n’accepte rien sans preuve. […] L’appétit de savoir naît du doute. Cesse de croire et instruis-toi. » (André Gide, Les Nouvelles nourritures, IV). Gide nous ramène à la connaissance (objective par définition), bien malmenée à la fois par les religions et les idéologies totalitaires, mais valorisée par la philosophie ; c'est même cette valorisation de la connaissance qui caractérise le mieux la philosophie, et sa rupture fondatrice avec les mythologies de toutes sortes. 


XII - LA RUSSIE ET SES SAVANTS :

On a trop souvent dit ou écrit que les difficultés durables du régime communiste de l'ex-U.R.S.S. s'expliquaient par le niveau extrêmement bas de la Russie tsariste en 1917 : " tragiquement sous-développé " selon le sous-informé Pierre Mendès-France ; " ce pays qui était, il y moins d'un demi-siècle, le plus arriéré d'Europe " lisait-on en avril 1962 dans Les Échos (article cité par le communiste Waldeck Rochet) ; " pays sous-développé, arriéré "  écrivait encore le bistrosophe Marc Sautet dans Un Café pour Socrate en 1995. Mais la Russie anté-bolchévique " n'était pas du tout la nation de sauvages dépeinte ensuite par la propagande communiste " écrivait Jean-François Revel, né en 1924 à Marseille - décédé le 30 avril 2006 au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), dans " L'essentielle identité du fascisme rouge et du fascisme noir ", Commentaire, n° 81, printemps 1998, page 232. Plus récemment, Yvon Quiniou : " Si, à la fin de sa vie, il [Karl Marx] a envisagé avec Engels qu'une révolution pourrait se déclencher dans un pays arriéré comme la Russie [...] Récuser Marx au nom des régimes communistes relève de l'amalgame ou de l'incompréhension. ", Le Monde, 15 août 2010.

  Sur les plans scientifique et technique, la Russie de 1917 était un peu moins avancée que les meilleurs d'Europe de l'Ouest (Angleterre, France, Allemagne, Italie), mais sans être arriérée pour autant. Sur le plan culturel, si elle n'avait pas de très grands philosophes ni de grands logiciens, les Lumières sont entrées en Russie grâce à Catherine II, et parmi ses philosophes on relève les noms de Piotr Tchaadaiev, Nicolas Tchernichevski et Nicolas Berdaiev. Sa littérature est universellement reconnue et admirée (Lermontov, Gogol, Dostoïevski, Tchékov, Tolstoï, Pouchkine, Tourguéniev, Nekrassov, Gorki, et alii), de même que sa musique (Borodine, Moussorgski, Rimski-Korsakov, Prokofiev, Tchaïkovski, et alii) et sa peinture (Roublev, Ivanov, Savrassov, Pérov, Kramskoï, Vroubel, Kandinski, Chagall, et alii).

Arriérés, nombre de pays colonisés l'étaient réellement, notamment les pays d'Afrique qui ne disposaient pas d'une langue écrite. Mais il n'est pas politiquement correct de le dire...

Voici, rapidement, les noms de 61 savants russes des XVIIIe, XIXe et début XXe siècles. Plusieurs d'entre eux, signalés par un *, appartenaient à l'Académie Impériale des Sciences de Saint-Pétersbourg, fondée en 1724, ou à l'Académie des Sciences de Russie.

Références :
Charles C. Gillispie, editor in chiefDictionary of Scientific Biography, New York : Ch. Scribner's Sons, NY, 1970-1980.
Jacques Angenault, La Chimie. Dictionnaire encyclopédique, Paris : Dunod, 1995.

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P.S. Alexandrov, 1896/, topologie algébrique.
N.I. Andrusov, 1861/1924, géologie, paléontologie.

A.N. Bach, 1857/1946, chimie.
V.M. Bechterev, 1857/1927, psycho-physiologie.
S.N. Bernstein, 1880/1968, mathématiques.
A.P. Borodine, 1833/1887, chimie.
A. Boutlerov, 1828/1896, chimie.
V.Y. Buniakowski*, 1804/1889, mathématiques.

D.F. Egorov, 1869/1931, mathématiques.

B.B. Golitsyne, 1862/1916, physique.

G.H. Hess, 1802/1850, chimie.

A. F. Ioffe, 1880/1960, physique.
V.N. Ipatieff, 1867/1952, chimie.

A.P. Karpinski*, 1847/1936, géologie.
A.Y. Khintchine, 1894/1959, mathématiques.
S.K. Kostinski, 1867/1936, astronomie.
N. Kostyleff, 1876/1956, psychologie.
A.O. Kovalevski, 1840/1901, embryologie.
S.V. Kovalevskaia, 1850/1891, mathématiques.
M.A. Kovalsky, 1821/1884, astronomie.
A.N. Krylov*, 1863/1945, mathématiques.
N. M. Krylov  1879/1955, mathématiques.

M.A. Landau, 1889/1957, chimie.
E.K. Lenz*, 1804/1865, électro-magnétisme.
A.M. Liapounoff*, 1857/1918, mathématiques.
N.I. Lobatchevsky, 1792/1856, mathématiques.
V.M. Lokhtine, 1849/1919, hydrologie.
M.V. Lomonossov, 1711/1765, physique-chimie.
N.N. Lousine, 1883/1950, mathématiques.

A.A. Markov*, 1856/1922, mathématiques.
D.I. Mendeleiev, 1834/1907, chimie.
E. Metchnikoff, 1845/1916, biologie.

G.N. Neuymin, 1886/1946, astronomie.

V. A. Obruchev, 1893/1956, géologie.
M.V. Ostrogradski*, 1801/1862, mathématiques.

I.P. Pavlov, 1849/1936, physiologie, prix Nobel 1904.
I.G. Pétrovski, 1801/1873, mathématiques.
A.A. Popov, 1859/1906, électromagnétisme.
I.I. Privalov, 1891/1941, mathématiques.

Selinsky, 1861/1953, chimie.
I. Setchènov, 1829/1905, psycho-physiologie.
V.M. Severgine, 1765/1826, minéralogie.
Sikorsky, 1889/1972, aéronautique.
Y.K. Sokhotsky, 1842/1927, mathématiques.
D.I. Sokolov, 1788/1852, géologie.
O.I. Somoff, 1815/1876, mathématiques.
N.Y. Sonin, 1849/1915, mathématiques.
M. Sousline, 1894/1919, mathématiques.
V.V. Stepanov, 1889/1950, mathématiques.

P.L. Tchebichev*, 1821/1894, mathématiques.
N.G. Tchébotarev, 1894/1946, mathématique.
D.K. Tchernov, 1839/1921, métallurgie.
M.S. Tswett, 1872/1919, botanique.

P.S. Urysohn, 1898/1924, mathématiques.

S.I. Vavilov, 1891/1951, physique.
V. I. Vernadsky*, 1863/1945, minéralogie.

A. Zaitsev, 1841/1910, chimie.
N. Zinine, 1812/1880, chimie organique.
E.I. Zolotareff, 1847/1878, mathématiques.
N.E. Zhukovsky, 1847/1921, maths appliquées et mécanique.
N.N Zubov, 1885/1960, océanographie.

vendredi 4 avril 2025

L'AMOUR GREC CHEZ LES HISTORIENS ANCIENS (plus un ASTROLOGUE)


TABLE DES AUTEURS ANCIENS


Les historiens et astrologue : Hérodote, Cornélius Népos, Diodore de Sicile, Salluste, Strabon, Tite-Live, Valère Maxime, Tacite, Suétone, Quinte-Curce, Ptolémée, Élien, Ammien Marcellin, Histoire Auguste, Spartianus, Raoul Glaber, Ordéric Vital, 


HÉRODOTE (vers -484/vers -425)


Histoires [ou Enquête], Collection Des Universités de France (Budé), Loeb Classical Library, Oxford Classical Texts, Folio classique (Gallimard):
I, Clio, 8 : Gygès favori de Candaule [interprétation homosexuelle douteuse] ; 105 : maladie féminisante chez les Scythes, soigner les androgynes [énarées] ; 135 : les Perses suivent les modes étrangères ; ils sont envieux des plaisirs dont ils entendent parler ; ils ont appris des Grecs à aimer les garçons [cité par Athénée].
IV, 67 : don divinatoire des androgynes chez les Scythes.


NÉPOS [Cornélius Népos] (-100/-26), historien latin d'origine gauloise,
Œuvres, BT, CUF, LCL ; Calonne, Vies, 1829 :
Préface, 4 : il est glorieux en Grèce pour les adolescents d'avoir eu le plus grand nombre possible d'amatores [cf Cicéron ; cité par Paul Gide] ; 5 : ces choses-là sont jugées déshonorantes chez nous.
IV Pausanias 4, 1 : adolescent avec lequel dans son enfance Pausanias [fils du roi de Sparte] avait eu une liaison amoureuse [puerum amore venereo dilexerat ; cf Thucydide].
VII Alcibiade 2, 2-3 : il est aimé de beaucoup, more Græcorum, parmi lesquels Socrate, ce dont Platon fit mention dans le Banquet [cité par Jeremy Bentham].
X Dion 2, 3 : Dion [vers -408/-354] se donna tout entier à Platon.
XIV Épaminondas 4 : aimait beaucoup l'adolescent Micythe ; 10, 1 : il ne se maria jamais ; Pélopidas avait un fils infamem.
XXII Hamilcar 3, 2 : rumeur des relations du père d'Hannibal avec le jeune et beau Hasdrubal ; le préfet des mœurs leur interdit de se voir.


DIODORE DE SICILE (vers -90/vers -20), historien grec,

Bibliothèque historique, Bibliotheca Teubneriana, Collection Budé, Loeb Classical Library :
V, 32, 7 : passion extraordinaire des Celtes pour le commerce des mâles, bien que leurs femmes soient agréables ; ils s'agitent avec un garçon de chaque côté ; ils considèrent déshonorant de refuser une approche [cf Athénée ; évoqué par La Mothe Le Vayer] ;
VIII, 18 ;
XIV, 37, 5 : Archelaüs [roi de Macédoine] aimait Cratéros qui le tua par accident ;
XVI, 93 : le garde du corps macédonien Pausanias était aimé par le roi ; il poussa un autre nommé Pausanias à la mort ; Attalus le fit boire ; ivre, il abandonna son beau corps aux serviteurs [cité par Justin].


SALLUSTE (-86/-34), homme politique et historien romain,


Conjuration de Catilina, Bibliotheca Teubneriana, CUF (Budé), Loeb Classical Library :

II, 8 : les voluptés du corps sont contre nature.
XIII, 3 : le goût des coupables amours s'était répandu ; mecs [viri] passifs comme les femmes ;
XIV : impudiques groupés autour de Catilina ; quelques uns ont soupçonné les jeunes qui fréquentaient la maison de Catilina d'avoir fait bon marché de leur pudeur ; mais ce bruit se fondait moins sur des preuves réelles que sur les conjectures qu'on tirait de tout le reste ;
LI, 9 : César : des vierges et des garçons étaient violés [cité par C. A. Williams].


STRABON (vers -60/vers -23), historien et géographe grec,

Géographie, BT, CUF, LCL ; Perseus (Teubner) :
IV, iv, 6 : amour des jeunes gens chez les Celtes [cité par La Mothe Le Vayer] auquel ils n'attachent aucune honte ; [ὅτι πάντες Κελτοὶ ἡδόνικοί τέ εἰσι καὶ οὐ νομίζεται παρ᾽ αὐτοῖς αἰσχρὸν τὸ τῆς ἀκμῆς ἀφειδεῖν τοὺς νέους.]
X, iv, 12 : Éphore [-IVe siècle] : épreuve imposée par Leucocoumas à son éraste ;
X, iv, 21 : toujours selon Éphore : coutume touchant les amours [érotas] ; pas de persuasion mais rapt du garçon [pais] chez les anciens Crétois [cité par Lafitau et par Van Limbourg Brouwen] ; vêtement particulier de l'éromène, ou glorieux [κλεινός; amant appelé philetor [amoureux cité par J. Potter] [τὸν μὲν γὰρ ἐρώμενον καλοῦσι κλεινὸν τὸν δ᾽ ἐραστὴν φιλήτορα.] ;
XIV, i, 41 : Cléomaque amoureux d'un certain cinède ; il imita le style et les manières en vogue chez les cinèdes ; Sotade fut le premier cinédologue [cité par Van Limbourg Brouwer].


TITE-LIVE (vers -60/vers 10), historien latin,

Histoire de Rome, Bibliotheca Teubneriana, CUF (incomplet), Loeb Classical Library ; Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade » (extraits) :
VIII, xxviii : le jeune et beau débiteur C. Publilius tourmenté par son créancier L. Papirius qui tente de le séduire, puis le menace ; indignation du peuple et réunion du Sénat [cité par LeBrun de La Rochette] ;
XXXIII, xxviii : mecs ramollis [mollibus] présents dans un banquet ;

XXXIX, xii-xiii : découvertes des sociétés secrètes bacchanaliennes [en -186] ; il s'agissait à l'origine d'un rituel pour les seules femmes ; puis en commun, la nuit, il y eut plus de stupre entre mecs qu'entre femmes [cité par William Poole] ; si certains ne voulaient pas être patients, on les immolaient comme victimes ; ne rien tenir pour criminel [nefas] était pour eux le summum de la religion ; ceux qui n'ont pas voulu subir le stupre ont été brûlés vifs ; dans les deux dernières années, on cherchaient des jeunes de moins de vingt ans pour être patients du stupre ;
xlii : sur le consul Lucius Quinctius Flamininius ; Caton lui reprochait ses relations avec le carthaginois Philippe, un prostitué célèbre ; ce garçon vendit ses faveurs au consul.


VALÈRE MAXIME (Ier siècle), mémorialiste latin,

Faits et paroles mémorablesBibliotheca Teubneriana, traduction française Garnier 1935 ; Remacle ; Perseus :
VI, 1, 1 : Lucrèce [qui se suicida après avoir été violée par un des fils du roi Tarquin, en -509] avait un esprit viril dans un corps de femme [cf Ulrichs, Inclusa] ; 5 ; 6 : corps prostitué à un maître dans l'enfance [pueritia] ; 7 : le tribun C. Scantinius Capitolinus condamné pour avoir sollicité au stupre le fils de l' édile Claudius Marcellus [vers -225 ; cf Plutarque, Marcellus ; cité par P. Guénois] ; 9 : le Sénat a voulu protéger la pudicité des Romains quel que soit leur statut social [cf Quintilien ; cité par Montesquieu] ; 10 : Gaius Cornélius emprisonné pour stupre avec un adolescent libre [vers -280] ; 11 : le tribun Cominius avait proposé le stupre à son aide de camp [vers -300] ; 12 : C. Lusius mis à mort pour avoir proposé le stupre à C. Plotius ; 13 : adultère puni par le stupre exercé par les esclaves du mari.
VIII, 1, AC 8 ; 12 : Calidius avait envie d'un esclave ; C8 : condamné après avoir abattu un bœuf pour un favori [puerulus] dont il était fou ; dans des temps aussi anciens, il serait innocenté.
IX, i, E3 : Xerxès propose une récompense à qui imaginerait un nouveau genre de volupté ; 6 : Curion le fils déshonore par d'infâmes débauches la jeune noblesse de Rome ; 7 : adolescents de qualité livrés la nuit à des juges ; xii, E7 : le poète Pindare serait mort dans les bras d'un puer qui faisait ses délices [cité par Forberg].


TACITE (vers 55 / vers 120), historien latin né en Gaule narbonnaise,

Tacite, Parlement de Vienne (Autriche)

HistoiresCUF (Budé), Loeb Classical Library, Folio classique (Gallimard), Perseus ; Bouquins :
I, " Janvier-mars 69 ", 22 : L'âme d'Othon n'était pas efféminée [mollis] comme son corps.
I, 30 : toilette efféminée [muliebri ornatu] d'Othon.
I, 74 :Othon et Vitellieus se jetèrent à la face leurs attentats aux mœurs et leurs scandales [stupra ac flagitia].
II " Mars-juillet 69 ", 87 : gens de la plèbe connus de Vitellius par des complaisances scandaleuses [flagitiosa].
III " Août-décembre 69 ", 40 : Fabius Valens entouré d'un cortège efféminé d'eunuques.
41 : Voluptés illicites de Valens.
IV " Décembre 69 ", 14 : Les agents de Vitellius choisissaient entre les Bataves impubères ceux dont la beauté attirait les regards (et en général les jeunes garçons du pays ont la taille élancée) pour les livrer ad stuprum.
V " 70 ", 7 : Je veux bien admettre que des villes jadis célèbres [Pentapole] ont été brûlées par le feu du ciel.

Rappel chronologique :
-48 César -4 Second triumvirat -27 Auguste 14 Tibère 37 Caligula 41
41 Claude 54 Néron 68 Galba 69 Othon 69
69 Vitellius 69 Vespasien 79 Titus 81 Domitien 96
96 Nerva 98 Trajan 117 Hadrien 138

Annales, CUF (Budé), Loeb Classical Library, Folio classique (Gallimard), Perseus ; Bouquins :

IV " 23-28 ", 1 : Tibère aurait vendu ses infâmes complaisances [stuprum]  au riche et prodigue Apicius ;
10 : liaison honteuse de Séjan, préfet des cohortes prétoriennes, avec l'eunuque Lygdus [Seianum Lygdi quoque spadonis animum stupro vinxisse] ;
V, 3 : Tibère reprochait à son petit-fils son amour pour les jeunes et son impudicité [amores iuvenum et impudicitiam nepoti obiectabat] ;
VI, 1 : Tibère souillait de ses caresses les hommes libres [ingenuam stupris pollueret] ; invention des noms sellarii et spintriae qui rappellent des lieux ou des raffinements [cité par Chateaubriand, Génie du christianisme, IVe partie, livre VI, chapitre 13 : « " Tibère invente les sellarii et les spintriæ "»] ;
VI, 9 : écrit de Vestilius présentant César comme un impudicum ;
XI, 2 : Asiaticus accusé de stupre in omne flagitium avec les soldats et de mollesse du corps [mollitiam corporis] ;
XI, 36 : on disait que Césoninus avait joué le rôle de femme [Caesoninus vitiis protectus est, tamquam in illo foedissimo coetu passus muliebria.];
XIII, 12 : M. Otho et Claudius Sénécio, tout jeunes et beaux, confidents de Néron [cité par Diderot] ; XIII, 17 : Néron déshonora par de fréquents outrages l'enfance de Britannicus ; 25 : Néron porte la main sur Julius Montanus qui le repousse ; 30 : suicide de Caninius Rébilus, qui avait d'infâmes désirs de femme ;
XIV, 20 : institution de jeux quinquennaux ; ainsi dégénérait, sous l'influence d'habitudes étrangères, une jeunesse dont les gymnases, le désœuvrement et des amours disgracieux se partageaient la vie [cité par Henri I. Marrou] ;
XIV, 42 : rivalité amoureuse comme cause possible du meurtre du préfet Pédanius Sécundus ; 51 : Tigellin avait séduit Néron par son impudicité et son infamie de toujours ;
XV, 37 : Néron épouse Pythagoras avec toutes les solennités [cité d'abord par Agrippa d'Aubigné : « Un Néron marié avec son Pytagore » Tragiques, 1616, II " Princes " ; ensuite par La Mothe Le Vayer et par F. R. de Chateaubriand] ; 44 : Rome où tout ce qu’il y a partout d’infamies [flagitia] et d’horreurs afflue et trouve des partisans [cité par Nietzsche] ;
XV, 49 : Quintianus décrié pour la mollesse de son corps [Quintianus mollitia corporis infamis et a Nerone probroso carmine diffamatus contumeliam ultum ibat.] ; 67 ; 72 : Sabinus prostitué aux esclaves et aux affranchis des princes.

La Germanie, CUF (Budé), Loeb Classical Library, Bouquins :
12 : gens de corps infâmes [corpore infames] noyés dans la boue d'un marais [cité par Edward Westermarck].


SUÉTONE (vers 70/vers 150), avocat et biographe latin,


Vie des douze Césars, Bibliotheca Teubneriana, CUF, Loeb Classical Library, Perseus, Folio classique, GF :

Rappel chronologique :
-48 César -44/-31 Auguste 14 Tibère 37 Caligula 41 Claude 54 Néron 68
68 Galba 69 Othon 69 Vitellius 69 Vespasien 79 Titus 81 Domitien 96

Auguste (-31/14) : XXXI, iv : protection des  jeunes garçons encore imberbe [Lupercalibus uetuit currere inberbes ; cité par Montesquieu, EL, XXIV, xv : " Il ne voulut pas que les jeunes gens courussent nus " ; Voltaire fit remarquer que cela ne s'appliquait qu'aux impubères.] ; LXVIII : réputation d'être un cinède ; accusations de Sextus Pompée (effeminatum) et de Marc-Antoine [cité par La Mothe Le Vayer, dans Valesiana, et par Voltaire] ; injure de la foule ; LXXI : imputation infamante d'impudicité qu'il réfuta par la correction de ses mœurs ; LXXIII :

Caligula [Gaïus] (37/41) :
XXIV : prostitua souvent ses sœurs à ses exolètes ; XXVI ; XXXVI : il n'épargna ni sa pudeur ni celle des autres ; commerce infâme [commercio mutui stupri] avec plusieurs, dont M. Lepidus, Mnester le pantomime ; Valerius Catullus ; XLI : favorisait les établissements de prostitution d'enfants [cité par La Mothe Le Vayer] ; LII : sa tenue ne fut jamais digne de son sexe ; tunique à manches [cf Cicéron, Catilinaires), brodequins de femme ; LV : embrassait le pantomime Mnester en plein spectacle.

César (-100/-48/-44) :
II : on disait qu'il avait prostitué sa pudeur à ce roi [Nicomède IV Philopator] ;
XXII : traité de femina par un sénateur ;
XLV : mot de Sylla : méfiez-vous de ce puer mal ceinturé [cité par Dante] ;
XLIX : vers de Licinius Calvus : le paedicator de César est en Bythinie ; César surnommé " regina de Bythinie " par Bibulus [cité par Dante] ; appelé la ruelle du roi Nicomède [cité par Érasme et par Montaigne, I, xlix, 300] ; César a vaincu [subegit] les Gaules et Nicomède a vaincu César [cité par La Mothe Le Vayer] ;
LII : César connu pour son impudicitia ; Curion le père [ou Curion l’ancien ( ?? / -53)] : mec [vir] de toutes les femmes, et femme [mulierem] de tous les mecs [cité par Voltaire
Questions sur l'Encyclopédie, troisième partie, 1770.

cité aussi dans Les Enfants de Sodome ...] ;
LXXIII : César irrité par les insinuations de Valerius Catullus [cf Catulle, Carmina, 29].

Claude [Ier] (Lyon, -10 / 41/Rome ( ?) 54) : XXXIII : s'abstint de tout commerce avec les hommes.

Domitien (81/96) : I : aurait fait des propositions écrites à Claudius Pollio ; VIII : condamna quelques membres des deux ordres [sénatorial et équestre] en vertu de la loi Scantinia [cité par P. Guénois].

Galba (68/69) : XXII : très enclin à la débauche entre hommes ; il aimait les mâles déjà mûrs, les exolètes [cité par Forberg].

Néron (54/68) : XXVIII : transforme Sporus en femme [castration ?] et se marie avec lui ; joli mot qui en est resté [repris par Dion Cassius et Ronsard] ;
XXIX : épousa l'affranchi Doryphore [cité par Pierre-François d'Hancarville] en imitant les cris de la vierge déflorée ; il était persuadé que nul homme ne s'abstenait de relations avec les hommes.

Othon (69/69) : II : stupre mutuel avec Néron, d'après certains auteurs ; XII : avait des coquetteries presque féminines [cf Plutarque ; cité par Forberg]

Tibère (14/37) :
XLIII : matait filles et exolètes en action ; spintriae [jetons portant à l'avers une scène érotique] ; XLIV : garçons qu'il appelait ses petits poissons ; il leur donnait à téter ses parties naturelles [cité par d'Hancarville] ; séduit par la beauté du servant, abuse de lui et de son frère.

Titus (79/81) : VII : troupes d'exolètes et d'eunuques.

Vitellius (69/69) : III : subit l'infamie du surnom de spintria [inventeur (avant le marquis de Sade) de nouvelles postures] ; XII : stupre mutuel avec l'affranchi Asiaticus encore adolescent.

Rappel chronologique :
-48 César -44/-31 Auguste 14 Tibère 37 Caligula 41 Claude 54 Néron 68
68 Galba 69 Othon 69 Vitellius 69 Vespasien 79 Titus 81 Domitien 96

QUINTE-CURCE (Ier/IIe siècles), écrivain latin, entre l'histoire et le roman,

Histoire d'Alexandre le Grand de Macédoine, BT, CUF, LCL :
V, i, 37 : corruption des mœurs de Babylone ; les parents laissaient les enfants [liberos] se prostituer aux hôtes [cité par Montaigne, Essais, I, xxiii (xxii)] ; VI, v, 22-23 : Bagoas fut l'intime de Darios avant d'être celui d'Alexandre ; X, i, 26 : Orsinès : en Perse on ne considérait pas comme des mâles ceux qui étaient féminisés par le stupre [insulte à Bagoas ; traduction 1468 par Vasque de Lucène : " la coutume des Perses n'était pas réputer femmes de bien celles qui se souffraient efféminer par adultère "].


PTOLÉMÉE (vers 90/vers 168), savant et astrologue grec,

Tétrabible, LCL ; traduction 1993 ; texte grec sur Perseus :
II, iii, 61-62 : partie de l'Europe correspondant à un triangle céleste et gouvernée par Jupiter et Mars : Angleterre, France, Allemagne, etc. ; à cause de l'aspect occidental de Jupiter et Mars, et parce que les premières parties du triangle sont masculines et les dernières féminines, ils sont sans passion pour les femmes et méprisent les plaisirs d'Aphrodite, mais préfèrent et apprécient davantage les unions masculines [ἀρρένων συνουσίανarrénon synousia] ; ils n'en deviennent pas dévirilisés [ἀνάνδροις], mais conservent leurs qualités ;
III, xiv Psychopathies, 172 : si Aphrodite devient féminine, les hommes sont efféminés et servent en secret de patients ; si Mars aussi est féminin, leur impudeur devient franche et ils jouent les deux rôles ; reproche et insulte que récoltent de telles manières ;
IV, v Mariages, 187 : production d'individus dépravés, prêts à être actifs ou passifs ; 188 : explication [de l'existence d'hommes bisexuels] ; cas d'autres atteints seulement de l'amour des jeunes garçons ; si les signes du zodiaque sont masculins, amour de mâles d'âge quelconque.


ÉLIEN (IIe/IIIe siècles), rhêteur romain puis écrivain d'expression grecque,

Histoires variées, traduction XIXe siècle, Bibliotheca Teubneriana, Collection Budé :

II, 4 : divine amitié de Chariton et Mélanippe [cf Athénée] ; 14 ; 21 : amitié de Pausanias et d'Agathon [cité par William Poole].
III, 9 : les guerriers amants sont redoutables ; 10 : punir l'amant à la place du jeune selon les lois de Sparte [cité par Lafitau] ; 12 : transferts de qualité de l'amant à l'aimé ; l'amour spartiate ne connaît rien de honteux.
IV, 21 : Alcibiade était le paidika de Socrate, Dion celui de Platon ; 24 ; 31.
VII, 8 : douleur d'Alexandre à la mort d'Éphestion [cité par Edward Carpenter].
VIII, 8 ; 9 : Crativus paidika d'Achélaus ; 16 : Pisistrate paidika de Solon.
XII, 1 ; 7 : Alexandre et Éphestion ; 14 : beauté d'Alcibiade et de Scipion ; 25 : hommes illustres qui ont eu des amis ou des maîtres utiles.
XIII, 4 : mot d'Euripide sur la beauté d'Agathon adulte [cité par William Poole] ; 5 : On dit que Laïus, lorsqu'il enleva Chrysippe, fils de Pélops, donna le premier exemple d'un amour que la nature désavoue ; et depuis cette époque ce goût est considéré comme honnête chez les Thébains.

Particularités des animaux : Bibliotheca Teubneriana, Loeb Classical Library :
IV, 1 : fierté des amants crétois ; VI, 15 : amour d'un dauphin pour un beau garçon ; Laïos fut le premier des Grecs à aimer les garçons, en la personne de Chrysippe [cf Histoires variées, XIII, et Platon, Lois ; cité par La Mothe Le Vayer].


AMMIEN MARCELLIN (vers 330/vers 400), historien latin d'origine grecque, continuateur de Tacite,
Histoires, CUF, LCL :
XVI, xiii : les trois favoris du roi Chonodomarus ;
XVII, 11 : Pompée [membre du triumvirat avec César et Crassus] se grattait la tête avec un seul doigt ; ses détracteurs disaient que c'était le geste d'un débauché ;
XXII, 16, 2 : AD 363 : Antinoüpolis qu'Hadrien fonda en l'honneur de son éphèbe Antinoüs ;
XXIII, 6, 76 : AD 363 : les Perses ne se satisfont pas d'une foule de concubines ; ils n'ont pas fait l'expérience du stupre avec des garçons [suit partiellement Hérodote] ;
XXXI, ix, 5 : unions des adultes avec des adolescents pubères chez les nomades Taïfales [cité par Friedrich Engels] ; le jeune est libéré de cette union de débauche [incesti] lorsqu'il est capable de tuer un sanglier ou un ours [cité par Chateaubriand, Études historiques].


HISTOIRE AUGUSTE (fin IVe/début Ve siècle), par un historien imitateur de Suétone,
Le plus ancien manuscrit de l'Histoire Auguste
1ère moitié du IXe siècle. Bibliothèque du Vatican

Bibliotheca Teubneriana, Collection CUF-Budé, Loeb Classical Library :

Alexandre Sévère, XXIII : échoua à supprimer la prostitution masculine ; XXIV : l'empereur Philippe [244-249] a aboli la prostitution masculine [cité par Le Nain de Tillemont et par Voltaire].
Clodius Albinus, XI, 7 : homme à femmes [mulierarus], il persécutait les adversaires de Vénus [cité par John Boswell].
Commode, I : suçait depuis sa plus tendre enfance [cité par Forberg] ; V, 4 : il abandonnait son corps à des exolètes mûrs [cité par Forberg et par Williams] ; 11 : souillé dans tout son corps, y compris la bouche, avec les deux sexes ; X, 8 : avait des esclaves pour ses délices ; 9 : homme qu'il appelait amoureusement "son âne".
Hadrien : cf SPATIANUS.
[Lampride] Héliogabale, X, 5- : son mariage avec Zoticus : « Un certain Zoticus fut si puissant sous lui, que tous les autres grands officiers le traitaient comme s’il eût été le mari de son maître. En outre, ce même Zoticus, abusant de ce titre de familiarité, donnait de l’importance à toutes les paroles et actions d’Héliogabale, ambitionnant les plus grandes richesses, faisant aux uns des menaces, aux autres des promesses, trompant tout le monde, et quand il sortait d’auprès du prince, allant trouver chacun, pour leur dire : « J’ai dit telle chose de vous ; voilà ce que j’en ai entendu sur votre compte ; telle chose doit vous arriver, » comme font tous les gens de cette sorte, qui, admis auprès des princes à une trop grande familiarité, vendent la réputation de leur maître, qu’il soit mauvais ou bon ; et grâce à la sottise ou à l’inexpérience des empereurs, qui ne s’aperçoivent de rien, se repaissent du plaisir de divulguer des infamies. Il se maria et consomma le mariage, ayant un garçon de noce qui lui criait, « Perce, enfonce ; » et cela pendant que Zoticus était malade. Il demandait ensuite aux philosophes et aux personnages les plus graves, si dans leur jeunesse ils s’étaient laissé faire les mêmes choses que lui, et cela dans les termes les plus éhontés : car jamais il ne ménagea les paroles déshonnêtes, allant jusqu’à représenter des obscénités avec ses doigts, habitué qu’il était à fronder toute pudeur dans les assemblées et en présence du peuple.  » (Remacle)  ; XI, 7 : ses amis racontaient qu'ils avaient des maris ; XII, 2 : donnait des promotions à des hommes aux membres énormes ; XXVII, 7 : privilèges accordés aux putains et aux exolètes [vieux prostitués] ; XXXI, 6 : entouré de putains et d'exolètes [cité par Forberg] ; XXX, 3-6 : " Il inventa plusieurs genres de débauches, et surpassa de beaucoup la monstrueuse lubricité des anciens fléaux de la république : car les raffineries de Tibère, de Caligula, de Néron lui étaient parfaitement connues. " (Remacle)..

SPARTIANUS (fin IVe siècle), biographe latin,
Histoire auguste, Loeb Classical Library :
Vie d'Adrien, 4 ; 11 ; 14 : douleur d'Adrien à la mort de son Antinoüs, il pleura comme une femme ; naissance d'un culte [cité par Forberg] ; 18 : voulut que les bains des hommes fussent séparés de ceux des femmes.

GRÉGOIRE DE TOURS (vers 540/594), prélat et historien,
Histoire des Francs, Belles Lettres (Classiques de l'histoire au Moyen Âge) ; The Latin Library ; MHG ; traduction Guizot 1823 ; traduction Guadet 1836-1838 :
I, 25 : Néron, ce succube qui se livrait aux hommes en même temps qu'il les désirait [Nero ille luxoriosus, vanus atque superbus virorum succuba et rursum virorum appetitor] ;
IV, 40 : le comte Palladius traitait l'évêque Parthenius d'efféminé : " Où sont, disait-il, tes maris avec lesquels tu vis dans le stupre et la honte ? " [mollem episcopum, effeminatum Palladius vocitaret: 'Ubi sunt mariti tui, cum quibus stoprose ac turpiter vivis ?'] ;
V, 14, 18 : sur Mérovée et son garçon [puer] Gaïlen : " Nous n'avons eu jusqu'à maintenant qu'une seule âme et une seule pensée " [Una nobis usque nunc et anima et consilium fuit].


RAOUL GLABER (vers 990/vers 1046), moine en Bourgogne,
Histoires de son temps, traduction 1947 :
III, 9 : Francs corrompus par les naturels de l'Auvergne et de l'Aquitaine ; usages efféminés qui en suivirent ; zèle de la reine Constance [troisième femme de Robert II le Pieux] pour la religion [cf Codicilles de Louis XIII, 1643].


ORDÉRIC VITAL (1075/1142), historien normand,
Histoire ecclésiastique, Patrologia Latina, volume 188 ; traduction XIXe siècle :

II, iv, 10 : mœurs relâchées combattues par Guillaume le Conquérant ; III, viii, 10 : les efféminés dominaient alors dans le pays et se livraient à la débauche ; les catamites, dignes des flammes du bûcher, abusaient des inventions horribles de Sodome ; cheveux longs comme les femmes.


CES PETITS GRECS