jeudi 4 janvier 2024

DFHM : Échappé de Sodome à exercice bulgare en passant par efféminé, Émile, en être, éphèbe, équivoque, Éros et évêque de Clogher


ÉCHAPPÉ DE SODOME

La dénotation homosexuelle de l’expression est évidente.

« rivales des échappés de Sodome »
Le Vol le plus haut, 1784.

ÉCUYER

Alfred Delvau :
Dictionnaire érotique moderne, 1864.
Delvau cite Pétrone, Le Satyricon, XXIV.

EFFÉMINÉ, adj. et subs.

Du latin effeminatus ;  voir Ces petits Grecs … Selon Furetière, « se dit d’un homme mol, voluptueux, qui est devenu semblable à la femme. Montaigne l’employa à propos d’Héliogabale, « le plus effeminé homme du monde, Heliogabalus », Essais, II, xiii, 607), mais aussi, plus surprenant, d’un père de famille que son fils appelait « lâche, efféminé, faiseur d’enfants » (II, viii, 390). L’ambiguïté du terme est en effet de désigner aussi bien celui qui fréquente trop les femmes que le partenaire supposé passif d’une relation masculine. La connotation homosexuelle est récente.

Agrippa d'Aubigné : « Le geste efféminé, l'œil d'un Sardanapale »
Les Tragiques (1616), II " Princes".

Adamantius, médecin juif de langue grecque converti au christianisme, La Physionomie, ou des indices que la nature a mis au corps humain..., Paris : Toussaint du Bray, 1635 (fin IVe siècle).
" La mollesse du corps pour le plus souvent est propre à un homme tout à fait efféminé " chapitre XVI.
" L'avoir aigue [la voix], molle, et fort distincte, est être mol et efféminé. " chapitre XXX.
De la façon d'un homme efféminé chapitre XL : " Un homme efféminé a le regard et humide et effronté : ses yeux vont et viennent de tous côtés ".
Divinations par les marques qui sont naturellement en divers endroits du corps humain : " l'avoir au fondement, c'est être efféminé ".

« De combien de mots masculins
A-t-on fait des mots féminins
[...]
Sans que l'abbé de Boisrobert
Ce premier chansonnier de France,
Favori de son éminence,
Cet admirable patelin,
Aimant le genre masculin,
S'opposât de tout son courage
À cet efféminé langage. »
Gilles Ménage, Requête des dictionnaires, 1649.

« Ce sont là des discours de pédérastes, il faudrait que j’eusse bien perdu l’esprit pour approcher ma bouche de celle d’un petit efféminé. »
Lucien, Dialogue de Junon et de Jupiter, traduction Perrot d’Ablancourt, 1654.

Dans la traduction de l’ouvrage de J. B. Porta sur la physionomie humaine, figurent un article intitulé L’efféminé ; dans l’article Le Timide, on lit cette paraphrase de Lactance (L’Ouvrage du dieu créateur) :

« Si dans le coït la semence de l’homme venant du côté droit tombe dans le côté gauche de la matrice de la femme, il naîtra un enfant mâle, mais il sera efféminé, vu que cette partie est destinée à la génération des femelles. »
La Physionomie humaine, 1655.

Dictionnaire français de Pierre Richelet, 1706 (rien en 1680) :


« On y voyait des hommes qui n’avaient point honte d’y prendre l’habillement des femmes, et de s’assujettir à toutes les occupations propres du sexe, d’où s’ensuivait une corruption qui ne peut s’exprimer. On a prétendu que cet usage venait de je ne sais quel principe de religion ; mais cette religion avait comme bien d’autres pris sa naissance dans la dépravation du cœur, ou si l’usage dont nous parlons avait commencé par l’esprit, il a fini par la chair ; ces efféminés ne se marient point, et s’abandonnent aux plus infâmes passions ; aussi sont-ils souverainement méprisés. »
F.-X. de Charlevoix (1682-1761, jésuite), Journal de voyage dans l’Amérique septentrionale, tome 6, juillet 1721 [édition 1744, pages 4-5].

« {…] ces Orientaux dont parle Julius Firmicus lesquels consacraient, les uns à la déesse de Phrygie, les autres à Vénus Uranie, des prêtres qui s’habillaient en femmes, qui affectaient d’avoir un visage efféminé, qui se fardaient. »
Joseph François Lafitau, Mœurs des sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps, tome 1, 1724.

Au XVIIIe siècle, comme sous Henri III (voir l’entrée MIGNON), l’effémination a été associée à la richesse : « le superflu rend les hommes mous et efféminés » lit-on dans Le Législateur moderne (1739) attribué au marquis d’Argens.

« Les véritables crêtes annoncent souvent la vérole et l’infamie des Efféminés. […] Il arrive quelque chose de semblable aux Efféminés, lorsque, par leurs abominations, ils contractent à l’anus des ulcères malins.  ».
J. Astruc, Traité des maladies vénériennes, 1740.

En 1800, dans son Histoire naturelle du genre humain, J. J. Virey (1775-1846) évoquait encore les « riches efféminés », mais il commençait à envisager une autre cause, la chaleur du climat ; dans De la femme sous les rapports physiologique, moral et littéraire (1825), il a creusé la question :

« Jamais une femme masculine ne sera bien chérie d'un homme ; il croirait pécher avec elle comme avec son semblable, et il éprouve presque le même genre de répugnance. [...] L’homme trop efféminé a paru de tout temps exposé à un vice qui semble montrer pour lui le besoin de reprendre dans son sexe l’élément créateur qui lui manque. Ces retours des individus sur leur propre sexe, tout abominables et outrageux qu’ils soient pour la nature, se remarquent fréquemment sous les climats chauds […] La femme virile s’accommoderait mieux d’un efféminé avec lequel elle prendrait en quelque sorte le rôle masculin, que d’un homme dont la complexion trop mâle heurterait, pour ainsi parler, la sienne. »
Julien Joseph Virey, De la femme sous les rapports physiologique, moral et littéraire (Bruxelles : Aug. Wahlen, 1825, 1826), chapitre III, 3, " Considération sur les causes de l’amour entre chaque sexe ".

Pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, efféminement et passivité ont parfois été attribués aux homosexuels des milieux populaires. Par la suite, plus que le lien éventuel entre position sociale et orientation sexuelle, c’est la distinction des types homosexuels qui intéressera les auteurs.

«  Il [Chouard] a presque dis-huit ans et en paraît quatorze à peine. C’est presque un enfant, imberbe, d’une paleur mate, visage efféminé ; ses cheveux blonds cendrés sont divisés par une raie médiane ; il est vêtu d’un petit paletot gris à collet de velours, et sur le plastron de sa chemise s’étalent les bouts flottants d’une cravate bleue, signe distinctif ordinaire des éphèbes de barrière [faubourg]. »
« Affaire de Germiny », " Entrée des prévenus ", La Tribune - Journal républicain socialiste, n° 20, 25 décembre 1876.

« Il est pénible pour les patriotes d’acquérir la preuve que les hommes sur lesquels ils comptent pour défendre la Patrie ne sont que des efféminés ayant l’œil constamment braqué sur une autre trouée que celles des Vosges. »
« L’armée pédéraste », La Révolte, 5-11 décembre 1891.

« Les invertis ne se contentent pas du tout de la vieille explication [cabalistique] de l’âme féminine dans un corps masculin. Certains sont plus masculins que les hommes habituels, et se sentent portés vers leur propre sexe en raison de la ressemblance. Ils disent qu’ils méprisent trop les femmes pour être efféminés. […] On pourrait admettre (et ce serait une règle assez générale) que plus un unisexuel a de valeur morale, moins il est efféminé. »
Raffalovich, « Quelques observations sur l’inversion », Archives d’Anthropologie Criminelle, n° 50, 15 mars 1894.

« Le livre [d’Albrecht Moll] est très bien fait, – mais il me semble qu’il ne différencie pas assez ces deux classes : les efféminés et les "autres" : il les mélange incessamment et rien n’est plus différent, plus contraire – car l’un est l’opposé de l’autre – car pour cette psychophysiologie, ce qui n’attire pas repousse, et l’une de ces deux classes fait horreur à l’autre. »
André Gide, lettre à Eugène Rouart, 14 septembre 1894, citée par David H. Walker dans Le Ramier, Paris : Gallimard, 2002, page 64.

« Les rapports qui existent entre la véracité, le mensonge et la vie sexuelle sont étroits. Les efféminés sont menteurs à tous les degrés, depuis la perfidie minutieuse jusqu'à l'inconscience, jusqu'à une incontinence de faussetés. Ils observent mal et reproduisent mal ce qu'ils ont observé.[…] Si vous voulez un admirable portrait de l’inverti efféminé tel qu’on le rencontre dans les milieux mondains et artistiques où il a le loisir de se développer à son aise, lisez la description d’Adolphe par Benjamin Constant. »
Marc-André Raffalovich, Uranisme et unisexualité : étude sur différentes manifestations de l'instinct sexuel, Lyon : A. Storck ; Paris : Masson, 1896.


Ce point de vue, réaffirmé dans des articles ultérieurs, et notamment à l’occasion de la scission de l’organisation allemande W.H.K. en 1907 (« l’inverti intéressant n’est pas efféminé, au contraire ») rencontra l’assentiment du Dr Alétrino :

« En parlant ici d’Uranistes, j’ai avant tout en vue les hommes qui, comme hommes, se sentent attirés vers d’autres hommes, sans me demander si ces derniers se sentent plus, autant, ou un peu moins virils qu’eux. Par conséquent j’écarte tous les efféminés, aussi bien les efféminés proprement dits que que ceux qui le sont devenus par perversion, par l’influence de l’exemple ou par dépravation. […] La notion erronée que l’uraniste doit être assimilé au pédéraste, à l’efféminé et au dégénéré, ou qu’il est identique à ceux-ci, s’est maintenue jusqu’à ce que Marc André Raffalovich ait mis de l’ordre dans cette confusion par la publication de ses études sur l’uranisme. »
Dr A. Alétrino, « La situation sociale de l’uraniste », Compte-rendu des travaux de la 5e session, Congrès international d’Anthopologie criminelle, Amsterdam, septembre 1901.

" Depuis des mois l'efféminé Chargnieu épie la tristesse de Caradec. Il devine sa langueur et ses fringales. Il rôde, calin, autour de l'isolé. Mais celui-ci semble se méfier. Son instinct droit repousse les gestes caresseurs. "
Georges Lecomte, Les Cartons verts, Mardi gras, Paris, Charpentier, 1901.

Dans Corydon, Gide utilisa inverti dans le sens d’efféminé ; chez lui, l’opposition inverti/homosexuel correspond donc à l’opposition efféminé/inverti chez Raffalovich.

« Vous frayez (sans méchanceté, j'en suis sûr) le chemin à tous les méchants, en me traitant de " féminin ". De féminin à efféminé, il n'y a qu'un pas. Ceux qui m'ont servi de témoins en duel vous diront si j'ai la mollesse des efféminés »
Marcel Proust, lettre à Paul Souday, novembre 1920.

Le mot apparaît dans des annonces de rencontre pour exprimer les restrictions de l’annonceur :

« Efféminés, aventuriers, abstenez-vous. »
« Poilu bienvenu, efféminé s’abstenir. »
« Folles, vulgaires, barbus, efféminés et gros s’abstenir. »
« J’aime en fait tous styles sauf efféminés, flemmards, grognons, buveurs d’eau, qui peuvent s’abstenir. »
« Folles, SM, efféminés, barbus, s’abstenir. »
« S’abstenir : efféminé et maniéré, pas sérieux, jeune à lunettes. »
Gai Pied Hebdo et Samouraï Magazine, 1983-1988.

" Heures au London, affreuse nouvelle boîte pleine de moustachus latins efféminés, de la tendance qu'il était convenu jadis d'appeler ginette ".
Renaud Camus, Journal 1995, 2000.

« Les signes de piété comme la barbe pour les hommes, le voile pour les femmes, sont nécessaires dans un souci de ne pas confondre les sexes. Les hommes efféminés et les femmes d'aspect viril sont voués à la géhenne par l'islam. »
Cheikh Youcef [imam dans la banlieue d’Alger], cité par l’Agence France Presse (AFP), 22 décembre 2003.

EFFÉMINATION, EFFÉMINEMENT,

« Le cas d'une vieille femme maniérée comme était M. de Charlus, qui, à force de ne voir dans son imagination qu'un beau jeune homme, croit devenir lui-même beau jeune homme et trahit de plus en plus d'efféminement dans ses risibles affectations de virilité, ce cas rentre dans une loi qui s'applique bien au delà des seuls Charlus...  ». Marcel Proust, La Prisonnière, 1922.

« Cette théorie du " troisième sexe " ne saurait aucunement expliquer ce que l’on a coutume d’appeler " l’amour grec " : la pédérastie – qui ne comporte efféminement aucun, de part ni d’autre. »
André Gide, Corydon, collection Folio, 2001 [1924], page 8, note à la préface de novembre 1922.

Julien GREEN : « Il [le compositeur André David] m'a parlé d'une façon très intéressante de sa vie intime et déploré que le sujet qui nous intéresse soit si mal compris de presque tous. Par exemple ce fait si curieux que passivité ne veut pas nécessairement dire effémination, que l'effémination était justement dans l'autre camp ; que les hommes dits hommes à femmes devenaient de bien des façons pareils à des femmes. Sur tous ces points d'accord avec lui. Que de fois n'ai-je pas constaté dans toute l'Europe centrale et septentrionale que les passifs se recrutaient parmi les débardeurs, les athlètes, les marins, enfin les " costaux ". »
Toute ma vie Journal intégral ** 1940-1945, 7 octobre 1945, Paris : Bouquins éditions, 2021.


ÉGLISE INVISIBLE

 « Massignon était un fanatique et un obsédé, mais quelle classe!
    Sous le verre qui coiffait son bureau, de minces ossements : des reliques d'adolescents africains qui, après le passage d'un missionnaire plus qu'étourdi, avaient été brûlés vifs pour s'être refusés à un roitelet noir.
    Il allait prier sur place avec eux, pour eux, à telle date. Il faisait de même pour de nombreux membres de l'Église invisible, n'importe où dans le monde. Aux frais de qui ? J'ai toujours pensé qu'il faisait partie du contre-espionnage, comme on dit hypocritement en français. »
Pierre Leiris, Pour mémoire, José Corti, 2002.

EMBASICÈTE
Alfred Delvau :
Dictionnaire érotique moderne, 1864.
Delvau cite le Satyricon de Pétrone, chapitre XXIV.

ÉMIGRÉ DE GOMORRHE 

Lucien Rigaud :

Dictionnaire du jargon parisien — L'argot ancien et l'argot moderne,
Paris : Paul Ollendorff, 1878.



ÉMILE

« Nom donné aux pédérastes que précédemment l’on appelait Tantes (V. ce mot). Les Émiles étaient en société, à Paris, en 1864. Leurs statuts ont été imprimés. La police, avertie de ces réunions, y fit une descente et fit fermer un établissement de marchand de vins de la Barrière de l’École, où ils se réunissaient. De hauts fonctionnaires furent compromis. Une chanson fut faite à cette occasion. Les patients s’habillaient en femme pour recevoir leur Émile. » (Alfred Delvau, Dictionnaire érotique, 2e édition, 1866).

« La Société des Émiles », in Alfred Glatigny, La Sultane Rozréa, 1871.

Émile fut signalé par Lorédan Larchey, et par Aristide Bruant à l'entrée " pédéraste " de son Dictionnaire français-argot (Paris : Flammarion, 1905).

EMMANCHER, EMMANCHÉ

Au sens propre ou au sens figuré.

Signalé par Aristide Bruant à l'entrée " pédéraste " de son Dictionnaire français-argot.

« Dans tous les cas, on se fait emmancher. »
Mail lu sur la liste talk@attac.org , 17 juin 2005.

EMPALEUR, EMPALEUR DE GOMORRHE

« Que ces empaleurs de Gomorrhe
Ces bougres que mon cœur abhorre
Ces infâmes pêcheurs d’étrons
Ces soldats lâches et poltrons,
Qui dénués de toute audace
N’osent assaillir qu’une place,
Qui sans tour et sans parapet
Ne se défend qu’à coup de pets. »
Saint-Amant, Le Palais de la volupté, 1629.

« lâches empaleurs et chaussonneurs de culs »
Claude Le Petit, " Le bordel des muses " (1662), Œuvres libertines, éditées en 1909 par Frédéric Lachèvre.

EMPAPAOUTABLE, EMPAPAOUTAGE , EMPAPAOUTER

Henri Bauche enregistra empapaouter en 1920 (Le Langage populaire, Paris : Payot).

« Vive l'immense lamentation ! Elle attendrit tous les bons cœurs, elle fait tomber avec l'or toutes les murailles qui se présentent. Il rend tous ces cons goymes encore plus friables, nouilles, malléables, empapaoutables […] »
Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, 1937.

François Caradec donnait empapaouter = sodomiser.

« Mais pas question de s’empapaouter, hein ? Ni toi ni moi. On va pas se mettre à les singer [les hétéros]. Allons, viens, tout ce que tu veux sauf ça, d’accord ? »
Dominique Fernandez, L’Étoile rose, Paris : Grasset, 1978.

EMPÉTARDER, EMPÉTAUDAGE

« EMPÉTAUDAGE : sodomie. »
Évariste Nouguier, 1899-1900.

EMPÉTARDER dans Bruant, 1905.

EMPROSEUR

De prose, cul ; terme argotique relevé au XIXe siècle par Vidocq
Les Voleurs, 1837

et à la suite par Francisque Michel, Alfred Delvau, Jules Choux, Lorédan Larchey, Rigaud, Charles Virmaître et Bruant.

« Emproseur. Lesbien, — dans l’argot des voleurs. »
Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte, 2e édition, Paris : E. Dentu, 1866.

Virmaitre, 1894. Via Gallica BnF.


Cf rivancher en prose.

EN ÊTRE

  Dans Les Origines de la langue française (1650), Gille Ménage commençait ainsi son fameux article sur bougre :

« Bougre : je suis de l’avis […] ». Tallemant des Réaux rapporta la plaisanterie faite à ce sujet :

« Ah ! lui dit Bautru, vous en êtes donc aussi, et vous l’imprimez ! tenez : il y a, bien moulé : Bougre je suis. »
Historiettes, « M. de Bautru ».

  Ce serait donc Guillaume Bautru (1588-1669), réputé pour avoir aimé les hommes, qui aurait forgé ou fait connaître cette expression, révélatrice d’une certaine notion d’identité homosexuelle. Au début du XVIIIe siècle, l’expression était connue des policiers parisiens et de ceux qu’ils épiaient :

« Si tous n’en étaient pas, il s’en trouverait peut-être un. »
Rapport de police, septembre 1724, propos d'un dragueur optimiste.

« Dubois, grand-maître des eaux et forêts : en est.
L’Éveillé : passe pour en être.
Cadet : en est aussi. »
Le grand mémoire, 1725-1726.

« Entendant un des garçons du cabaret parler de la fouterie des hommes, il avait cru qu’il en était. »
Rapport de police, juin 1726. Encore un optimiste....

« En être à tout rompre » se rencontre parfois dans ces archives (années 1724 et 1736) ; voir Les Assemblées de la manchette.

L’expression s’est retrouvée dans les Confessions de Jean-Jacques Rousseau :

« Cette aventure me mit pour l’avenir à couvert des entreprises des Chevaliers de la manchette, et la vue des gens qui passaient pour en être, me rappelant l’air et les gestes de mon effroyable Maure, m’a toujours inspiré tant d’horreur, que j’avais peine à la cacher. »
1ère partie, livre II.

Au XIXe siècle, l’expression entra dans les dictionnaires d’argot.

« Être (en) – Aimer la pédérastie. »
François Vidocq, Les Voleurs, Physiologie de leurs mœurs et de leur langage, tome 1, page 132, Paris : chez l'auteur, 1837.

Pour Francisque Michel, en être, c’est « être des amateurs » ; pour Alfred Delvau, dans son Dictionnaire de la langue verte, « Faire partie de la corporation des non-conformistes. » Aussi dans la presse à l’occasion d’un écho sur la mort du général Nicolas Changarnier :
« Les journaux réactionnaires continuent à tresser des couronnes au défunt général Bergamotte [ainsi surnommé à cause de son goût pour les parfums].
Aucun n’a rappelé ce mot de Lamoricière sur son ancien compagnon d’armes :
" En Afrique nous en étions tous ; mais lui il en est resté à Paris. "
Honni soit qui mal y pense ! »
Le Ralliement, 23 février 1877 [repris deux jours plus tard par La Lanterne].

« Comme Bautru, et dans le même sens, on dit encore : Il en est. Sur ce terrain honteux, les synonymes pullulent ; ils prouvent la persistance d'un vice qui semble éprouver, dans les deux sexes, le besoin de se cacher à chaque instant derrière un nom nouveau. Nous rappellerons ici pour mémoire et sans les expliquer ailleurs, les mots : pédé, bique et bouc, coquine, pédéro, tante, tapette, corvette, frégate, jésus, persilleuse, honteuse, rivette, gosselin, emproseur, émile. »
Lorédan Larchey (1831-1902), Dictionnaire, 1881.

Aristide Bruant, À Biribi, 1891 :
Via Gallica BnF.

« Voyons, Costi, il en est, ça saute aux yeux. »
Binet-Valmer, Lucien, I, xi, Paris : P. Ollendorff, 1910.
Via Gallica BnF.

« À peine arrivés, les sodomistes quitteraient la ville pour ne pas avoir l’air d’en être. »
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, I.
« La question n'est pas, comme pour Hamlet, d'être ou de ne pas être [William Shakespeare, Hamlet, III, 1], mais d'en être ou de ne pas en être. »
Id. ibid., II, ii.

« Quand il avait découvert qu’il " en était ", il avait cru par là apprendre que son goût, comme dit Saint-Simon, n’était pas celui des femmes.’
Marcel Proust, La Prisonnière.

L’ouvrage de Jean Cocteau, La Difficulté d’être, avait inspiré à André Du Dognon un article titré « La difficulté d’en être. » (Arcadie, n° 1, janvier 1954).

L’expression s’est maintenue longtemps dans le milieu homosexuel, indiquant le sentiment d’appartenir à une communauté ; ce que manifestait, a contrario, la réponse de Marcel Jouhandeau à André Baudry, lors de la création de la revue Arcadie :

« Aujourd’hui, les goûts qui sont devenus les miens, mais que je domine, sont tombés dans une telle promiscuité, une si odieuse vulgarité les entoure, une si dégradante ignominie les suit trop souvent que je ne suis plus du tout fier d’en être, presque j’en ai honte. »
NRF, mars 1954.

« Savez-vous ce qu'on dit de Zizi? On dit qu'il en est.
Ce jeune homme poli et si gentil. On dit qu'il en est.
Il est pourtant de bonne famille, avec de bonnes fréquentations,
Toujours des garçons, jamais de fille, alors pourquoi que les gens font ?

Ta ta ta, ta la ta ta, prout prout!
Ta ta ta, ta la ta ta, prout prout!
Ta ta ta, ta la ta ta, prout prout!
Ta ta ta, ta la ta ta, prout prout!

Ce garçon si drôle en travesti. On dit qu'il en est.
Ce fervent de la bicyclette. On dit qu'il en est. »
Fernandel, chanson « On dit qu’il en est », 1968.

« EN ÊTRE, ÊTRE COMME ÇA : expressions par lesquelles nous désignons ceux ou celles qui sont susceptibles d’aimer une personne de leur sexe. »
FHAR [Front homosexuel d'action révolutionnaire], Rapport contre la normalité, Paris : 1971.

« Si ma tante en avait on l’appellerait mon oncle, et si mon oncle en était on l’appellerait ma tante. »
Pierre Dac, Les Pensées, Paris : Éditions de Saint-Germain des Prés, 1972. Souvent cité de manière incomplète.

ENCLIN AUX FEMMES

« Naturellement enclin aux femmes, sale en propos, mais bon homme et qui avait de la vertu ».
Tallemant des Réaux, Historiettes, « Du Moustier ».

ENCORYDONNER

« (…] quelques blocs de siècles – Périclès, Élisabeth, Henri III, où force grands et petits seigneurs, paraît-il, s’encorydonnaient à lèvres que veux-tu. »
Léon Bazalgette, « À propos du "Corydon" d’André Gide », Europe, n° 20, 15 août 1924.

ENCROUPÉ

« Serge, s’écriait-il d’une voix entrecoupée, sens-tu bien l’instrument qui, non satisfait de t’avoir engendré, a également assumé la tâche de faire de toi un jeune homme parfait ? Souviens-toi, Sodome est un symbole civilisateur. L’homosexualité eût rendu les hommes semblables à des dieux et tous les malheurs découlèrent de ce désir que les sexes différents prétendent avoir l’un de l’autre. Il n’y a qu’un moyen aujourd’hui de sauver la malheureuse et sainte Russie, c’est que philopèdes, les hommes professent définitivement l’amour socratique pour les encroupés, tandis que les femmes iront au rocher de Leucade prendre des leçons de saphisme. »
Guillaume Apollinaire, Les onze mille verges, 1907, chapitre 5.

ENCULADE, ENCULAGE

« Si notre santé nous le permet, nous ne manquerons pas d'assister à vos enculages virils. »
Bordel apostolique institué par Pie VI, pape, en faveur du clergé de France, Paris : de l'imprimerie de l'abbé Grosier, ci-devant soit-disant jésuite, 1790. BnF cote Enfer 602.

« Regarde comme ils sont heureux tes "Français de race" d'avoir si bien reçu les Romains... d'avoir si bien tâté leur trique... si bien rampé sous les fourches... si bien orienté leurs miches... si bien avachi leurs endosses. Ils s'en congratulent encore à 18 siècles de distance !.. Toute la Sorbonne en jubile !... Ils en font tout leur bachot de cette merveilleuse enculade ! Ils reluisent rien qu'au souvenir !... d'avoir si bien pris leur pied... avec les centurions bourrus... d'avoir si bien pompé César... d'avoir avec le dur carcan, si étrangleur, si féroce, rampé jusqu'à Rome, entravés pire que les mulets, croulants sous les chaînes... sous les chariots d'armes... de s'être bien fait glavioter par la populace romaine... Ils s'esclaffent encore tout transis, tout émus de cette rétrospection... Ah! qu'on s'est parfaitement fait mettre!... Ah! la grosse ! énorme civilisation !... On a le cul crevé pour toujours... Ah ! mon popotas !... fiotas ! fiotum !... Ils s'en caressent encore l'oigne... de reconnaissance... éperdue... Ah! les tendres miches !... Dum tu déclamas !... Roma !... Rosa ! Rosa !... Tu pederum !... Rosa ! Rosa ! mon Cicéron ! »
Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, 1937.

ENCULÉ, subs.

Le participe passé enculé est devenu, comme substantif, une injure grave dans l’argot contemporain :

« Vos insultes là-dessus en disent plus qu’un long discours. Celle notamment dont les chauffeurs de taxis gratifient immanquablement, et presque toujours à tort, qui les gêne. Trois syllabes qui nous clouent au pilori en nous accusant de supporter ce que, me dit-on, il vous arrive de faire subir à vos femmes. »
Pierre Démeron, Lettre ouverte aux hétérosexuels, 1969.

« Il fait pas bon être pédé
Quand t’es entouré d’enculés. »
Renaud/Séchan, Petit pédé, 2002.

« Tu es Juif et homo ? Un enculé au bout coupé ? »
Message produit par PBA sur une liste de discussion d’Attac en septembre 2005.

ENCULER/ACCULER

Enculer est d’apparition légèrement ultérieure à sodomiser (1651).

« En vertu de tels édits,
Un honnête homme qui accule
Son page, sa chèvre ou sa mule
Ira droit en paradis. »
Epigramme sur la bulle de Sourdis, 1600.
[François d'Escoubleau (1570-1628), marquis de Sourdis, archevêque de Bordeaux (1591) et cardinal (le 3 mars 1598 ou 1599)]

« Imitons Henri [prince de Condé] ce bonhomme
Il nous donne des leçons ;
Car il n’encule ni n’enconne,
Si ce n’est la main des garçons
Et s’écrie en branlant la pique
Culs et cons je vous fais la nique. »
Recueil Maurepas, année 1666, BnF, mss fr  12639, tome 24, page 35.

« Il [Louis-Joseph de Vendôme] était sodomite. Mais il eût été à souhaiter qu’au lieu de bougre, l’auteur eût pu mettre bardache, car le grand plaisir de ce duc était de se faire enculer, et il se servait pour cela de valets et de paysans, faute de plus gentils ouvriers. On dit même que les paysans des environs de sa belle maison d’Anet se tenaient avec soin sur son chemin lorsqu’il allait à la chasse, parce qu’il les écartait souvent dans les bois pour se faire foutre et leur donnait à chacun une pistole pour le prix de leur travail»
Recueil Maurepas, année 1695, BnF, mss fr 12623, tome 8, p. 229. Commentaire du dernier vers d’une épigramme, « C’est le meilleur bougre du monde. »

« On ne voit que f[outre] couler !
Le beau Narcisse, pâle et blême,
Brûlant de se foutre lui-même,
Meurt en tâchant de s’en[culer]. »
Alexis Piron, Ode à Priape, vers 1710, dans Recueil de pièces choisies..., 1735, pages 17-22, sous le simple titre ODE.. Le marquis de Sade écrira (dans Juliette) une forte parodie de cette Ode.

Selon l'écrivain Honoré Bonhomme, Piron, né en 1689, avait 20 ans lorsqu’il composa cette ode.

« Au clair de la lune, dans un bosquet de Versailles, il plaisait à ces jeunes seigneurs qui sont presque tous nouvellement mariés de s’enculer assez publiquement. Le marquis de Rambure [quelques mots rayés] par toute la bande, et l’on dit qu’il en voulait à M. l’abbé de Clermont qui est de l’âge du Roi [Louis XV, alors âgé de 12 ans]. Il est à la Bastille et les autres sont exilés, l’un d’un côté, l’autre d’un autre. Tout cela, hors le duc de Retz, n’a guère plus de 20 ans. »
E. J. F. Barbier, Journal historique et anecdotique, août 1722, BnF, mss fr. 10285, folio 229 verso.

Le verbe se rencontre ensuite dans des poésies libres écrites vers 1730 et attribuées à Ferrand ou à Jean-Baptiste Rousseau :

« Lorsque les deux anges blondins
Aux sodomites apparurent,
Deux des plus nobles citadins
En rut après eux accoururent.
Les anges eurent beau voler,
Les bougres pour les enculer
À leurs dos si fort se lièrent,
Qu’emportés là-haut tout brandis,
En déchargeant ils s’écrièrent :
"ah ! nous sommes en Paradis !" »
Recueil de pièces choisies... 1735, page 153 ; brandis = en érection.

« Prenez garde à lui, c’est un serpent qui se glisse : il monte chez vous, veillez des yeux votre femme, ressserrez vos filles, éloignez vos garçons ; bougre, bardache, fouteur, il est entré, vous êtes sorti, tâtez-vous le front, visitez votre femme, vos filles, vos fils, tout est foutu, tout est enculé ! »
[Gervaise de Latouche], Histoire de Dom B[ougre] portier des Chartreux, 1741, réédité en 1976.

Et dans le même texte :
« Il avait des yeux qui nous enculaient de cent pas, et dont le regard farouche ne s’attendrissait qu’à la vue d’un joli garçon, alors le bougre entrait en rut, il hennissait, sa passion pour le cas antiphysique était si bien établie qu’il était redoutable aux Savoyards mêmes. »

Cet auteur connaissait aussi le verbe parallèle enconner : « Je me mis en devoir d’enconner ma charmante, et mon bougre de m’enculer. »

Ce verbe se retrouve sous la plume du marquis de Sade et dans les écrits satiriques de la période révolutionnaire.

« Vous tremblez de voir détruire votre société, d’être forcé à renoncer au doux plaisir d’enculer. Eh bien, Messieurs, prenez des moyens pour écarter un malheur dont la seule idée vous fait frémir. »
Anonyme, Délibération du conseil général des gougres et des bardaches, 1790.

« Je pourrais citer l’exemple de Socrate qui enculait Alcibiade au vu et au su de tout le monde, et cependant les femmes grecques étaient assez belles pour inspirer des désirs aux hommes, et les faire bander. »
Anonyme, Les Petits bougres au Manège, 1790.

Au XIXe siècle, enculer est signalé par les dictionnaires d’argot ; on le rencontre aussi dans la correspondance de Gustave Flaubert, dans des vers attribués à Théophile Gautier :

Flaubert : « Que dis-tu de ceci : des brigands grecs ont un jour une riotte [querelle] avec la gendarmerie. Ils s’emparent de l’officier et de trois gendarmes, les enculent à outrance et les renvoient ensuite sans leur avoir fait autre chose. Quelle ironie de l’ordre ! »
Lettre à Louis Bouilhet, 10 février 1851.

Gautier : « Que les chiens sont heureux !
Dans leur humeur badine,
Ils se sucent la pine,
Ils s’enculent entre eux !
Que les chiens sont heureux ! »
Cité par Alfred Delvau, Dictionnaire érotique, 2e édition, qui attribue ces vers au Parnasse satyrique.

Alfred Delvau : « ENCULER. Introduire son membre dans le cul d’une femme, lorsqu’on est sodomite, – ou d’un homme, lorsqu’on est pédéraste. » (Dictionnaire érotique moderne..., 1864 et 2e édition, 1874). 
Dictionnaire érotique moderne... 1864, Supplément.

Jules Choux : « Allez vous faire foutre ! Expression injurieuse qui ne peut convenir à aucun homme, fût-il dans le cas de se faire enculer. On le fait, c’est peut-être bon ; mais on n’aime pas à s’entendre dire qu’on le fait. » (Le Petit citateur, 1881)

« Par une porte entrouverte qui laissait voir dans le cabinet de travail du général, Mony aperçut son chef debout et en train d’enculer un petit garçon charmant. »
Apollinaire, Les Onze mille verges, chapitre 5, 1907.

À la fin du XIXe siècle, l’argot connaissait une profusion de synonymes signalés par Aristide Bruant à l'entrée " pédéraste " : « Avoir des rapports avec un pédéraste. L'empétarder, l'encaldosser, l'enfifrer, l'entaler, etc. Toutes ces expressions sont de la plus basse obscénité. » (Dictionnaire français-argot, Paris : Flammarion, 1905).

Le verbe figure évidemment dans la langue du romancier Louis-Ferdinand Céline, avec un assez grand nombre de variantes, dont engider.

« Triste sire. Allez vous faire enculer et n'en faites pas un fonds de commerce. Je vous méprise trop pour employer une formule de politesse. »
Lettre du sénateur RDSE François Abadie (1930-2001) à Sébastien Chenu, 19 juillet 2000.

ENCULERIE

Supercherie, chose méprisable, selon Wiktionnaire.

« Mais quelle enculerie ce genre de liens »
Fabien Gregh-Partenay, sur facebook, 31 décembre 2009.

ENCULEUR

« L’archevêque de Narbonne encule son enculeur. »
Anonyme, Bordel apostolique, 1790.

Un pamphlet contre-révolutionnaire, Les Petits bougres au Manège [1790], portait comme sous-titre : « Réponse de M. ***, Grand-maître des enculeurs, et de ses adhérents, à la requête des fouteuses, des maquerelles et des branleuses, demanderesses. »

« Du fils de dieu la voix horrible,
Tâche en vain de parler au cœur :
Un cul paraît, passe-t-il outre * ?
Non, je vois bander mon jean-foutre,
Et Dieu n’est plus qu’un enculeur.
[…]
D’enculeurs l’histoire fourmille,
On en rencontre à tout moment. »
* Celui de Jean-Baptiste, bardache aimé du fils de Marie. »
Marquis de Sade, Histoire de Juliette [1801], 4ème partie [parodie de l’Ode à Priape de Piron], in Œuvres, Paris : Gallimard, 1998, édition Michel Delon.

Le Dictionnaire érotique moderne (1864) d’Alfred Delvau donne
« ENCULEUR. Sodomite ou pédéraste, selon que sa pine s’adresse à un cul féminin ou à un cul masculin, ce qui, en somme, est toujours la même chose – et la même merde. »
puis explicite, " purement et simplement ", à l'entrée sodomite, la différence avec pédéraste :
« Le premier ne copule qu’avec les hommes, et le second avec l’un et l’autre sexe ; le pédéraste peut, d’enculeur, devenir enculé, tandis que le sodomite reste purement et simplement un enculeur. »

ENCULISME

« Il n'y a pas plus d'égoïsme en France qu'il n'y a d'individualisme. Il y a en France comme partout dans le monde esclavage et esclavage (et de l'enculisme à la rigueur, de plus en plus d'enculisme). On ne peut appeler méchant celui qui n'a pas les moyens d'être bon. On ne peut appeler égoïste celui qui n'a pas les moyens d'être généreux. »
Jean-Pierre Voyer, L’anti-bloc-notes de Louis-Henri Brulard, août 1996.

ENDAUFFER

Argot pour « sodomiser » ; apparu au XIXe siècle, on l’entend encore parfois de nos jours.

ENDROIT

De même que pour « devant/derrière », on a parfois eu recours à l’opposition endroit/envers pour signifier l’opposition entre deux goûts.

On observera que ces Jeudis sont à nous ce que sont les Indiens aux Européens. Ceux-ci font le diable noir, parce qu'ils sont blancs ; ceux-là le font blanc, parce qu'ils sont noirs. C'est ainsi que l'apostat vicomte appelle revers ce qui pour nous est l'endroit, et réciproquement. »
Andréa de Nerciat, Les Aphrodites, 5e partie, " Passe pour ceux-ci ".

« AMOUR SOCRATIQUE. La pédérastie, que Socrate pratiquait si volontiers à l’endroit – je veux dire à l’envers d’Alcibiade. » Alfred Delvau, Dictionnaire érotique, 2e édition.

« Favorable au préservatif pour lutter contre l'épidémie du sida, l'abbé Pierre [Henri Grouès] était ainsi très ouvert sur le mariage et l'adoption par les couples homosexuels. Longtemps, son secrétaire fut d'ailleurs Jacques Perotti, curé et militant homosexuel qui fonda l'association des cathos gays David et Jonathan. L'abbé Pierre n'était pas de ceux qui pensent qu'on ne doit aimer qu'à l'endroit. Sur sa tombe, il souhaitait qu'on inscrive juste : "II a essayé d'aimer". »
Isabelle Monnin, « Les confessions scandaleuses », Le Nouvel Observateur, 25 janvier 2007.

ENFANT D'HONNEUR

« Si tu veux me servir deux jours d’enfant d’honneur.
Et sais-tu quel est cet usage ?
Il te le faut expliquer mieux.
Tu connais l’Echanson du Monarque des Dieux ?

Anselme.
Ganimède ?

Le More.
Celui-là même.
Prend que je sois Jupin le Monarque suprême,
Et que tu sois le Jouvenceau :
Tu n’es pas tout-à-fait si jeune ni si beau.

Anselme.
Ah Seigneur, vous raillez, c’est chose par trop sûre :
Regardez la vieillesse, et la magistrature.

Le More.
Moi railler ? point du tout.

Anselme.
Seigneur.

Le More.
Ne veux-tu point ?

Anselme.
Seigneur… Anselme ayant examiné ce point
Consent à la fin au mystère.
Maudit amour des dons, que ne fais-tu pas faire !
En Page incontinent son habit est changé :
Toque au lieu de chapeau, haut-de-chausse troussé.
La barbe seulement demeure au personnage.
L’enfant d’honneur Anselme, avec cet équipage,
Suit le More partout. »
La Fontaine, Contes, III (1671), xiii, « Le petit chien ».

« Bardache : jeune garçon dont les gens de mœurs levantines abusent. On disait enfant d’honneur. »
Hector France, Dictionnaire de la langue verte, 1907, réédition Nigel Gauvin, 1990.

Jean Genet :
« Enfant d’honneur si beau couronné de lilas !
Penche-toi sur mon lit, laisse ma queue qui monte
Frapper ta joue dorée. Écoute, il te raconte,
Ton amant l’assassin sa geste en mille éclats. »
Le Condamné à mort, 1942.

L’expression se rattache à la famille lexicale de : bras d’honneur, doigt d’honneur, honneur (sexe de l’homme, virginité de la femme), lieu d’honneur, trou d’honneur (glory hole),

Dictionnaire français de Pierre Richelet, 1706 (rien en 1680) :


ENFANT DE SODOME

"Que faisait Créquy dans Rome
De défendu par la loi ?
Il est enfant de Sodome
Et Romain de bonne foi.
Un réformé de Genève
N'eût pas reçu plus d'affronts.
Quoi, dans Rome comme en [place de] Grève,
Veut-on fronder les chaussons ?"
BnF, mss 673 (Tallemant des Réaux), folio 109 recto ; il s'agit de Charles, duc de Créquy, mort en 1687.

Pamphlet anonyme titré : Les Enfants de Sodome à l’Assemblée Nationale ou Députation de l’Ordre de la Manchette, en 1790 [BnF Enf 638]. Réédité en 2005 par Patrick Cardon.


« Mais pourquoi n’êtes-vous donc pas classé dans l’Almanach des enfants de Sodome ? »
Compère Mathieu, Suite des Pantins des Boulevards, 1791.

ENFIFRÉ

Non-conformiste, selon Delvau (Dictionnaire de la langue verte, supplément, 1883).

ENFOIRÉ, ENFOIRER

François Caradec donne enfoiré = homosexuel, et enfoirer = sodomiser.

ENFIGNEUR

Charles Virmaitre, Dictionnaire..., 1894 :






ENGANYMÈDER

Daterait du XVIe siècle d’après M/ de L’Aulnaye qui le définissait : « faire la sodomie » (Erotica verba, in Rabelais, Œuvres, 1820 ; mais ce verbe ne se trouve pas chez Rabelais)

« J’en connais d’assez peu sages
pour enganyméder leurs pages. »
Scarron, Poésies diverses, 1654.

« Enganyméder : Abuser honteusement d’un jeune garçon. Ce terme est de style burlesque. »
P. Richelet, Dictionnaire français, 1679-1680.

Dans ses notes sur Martial, Beau prenait soin de signaler ce verbe.

ENTRÉE DES ARTISTES

« ENTRÉE DES ARTISTES. Le cul, par allusion à la porte par laquelle entrent les acteurs et qui est ordinairement derrière la façade du théâtre et à l’opposite de celle par laquelle entre le public. » (Alfred Delvau, Dictionnaire érotique, 2e édition 1866).

« Les artistes entrent au théâtre par la porte de derrière. Quand un professionnel [un habitué] a des goûts antiphysiques il pénètre chez son Jésus par l’entrée des artistes (Argot du peuple) »
Charles Virmaître, Supplément, 1896.

ENVERS

« Pourceau le plus cher d’Épicure,
Qui, contre les lois de nature,
Tournez vos pages à l’envers,
Et qui, pris aux chaînes des vices
Vous plongez dedans leurs délices,
J’ai des limbes entendu vos vers. »
Sieur de Sigognes, Ode, in Cabinet satyrique ou Recueil parfait des vers piquants et gaillards de ce temps, 1618.

« AMOUR SOCRATIQUE. La pédérastie, que Socrate pratiquait si volontiers à l’endroit – je veux dire à l’envers d’Alcibiade. » Alfred Delvau, Dictionnaire érotique, 2e édition.

« Le monde de la pédérastie constitue au milieu de la société un monde à part, —  ajoutons et à l’envers, —  fermé, inaccessible au profane, qui a son histoire, son organisation, sa langue, son personnel, sa hiérarchie, son recrutement, son enseignement, ses traditions, ses modes, sa tenue, ses procédés, sa criminalité, sa solidarité et sa psychologie ; par où il est démontré que ce monde-là ne se refuse rien. »
J. Chevalier, " De l’inversion sexuelle aux points de vue clinique, anthropologique et médico-légal ", Archives d’Anthropologie Criminelle, n° 31, 15 janvier 1891.

ÉPÉES DU CHEVET

« À la Cour [d'Henri IV], on ne parle que de duels, puteries et maquerelages ; le jeu et le blasphème y sont en crédit ; la sodomie - qui est l'abomination des abominations - y règne tellement qu'il y a presse à mettre la main aux braguettes ; les instruments desquelles ils appellent entre eux, par un vilain jargon, les épées du chevet. [...] Dieu nous a donné un prince tout dissemblable à Néron, c'est-à-dire bon, juste, vertueux et craignant Dieu, et lequel naturellement abhorre cette abomination. »
Pierre de l'Estoile, Mémoires-Journaux, tome IX, page 187, décembre 1608.

ÉPINE cf DÉLIT D'ÉPINE

ÉPHÈBE, ÉPHÉBIQUE

Le T.L.F. reconnaît à ce terme « une nuance d’ironie ou une idée d’homosexualité » ; on peut suivre cette dernière depuis le milieu du XIXe siècle :

« Un petit bonhomme gras et douteux, éphébique et féminin, avec sa tête d’Alsacienne, les cheveux blonds, en baguettes, tombant droit de la raie du milieu de sa tête, en redingote allemande de séminariste, dans l’ouverture de laquelle se flétrit un peu de lilas blanc, – tapette étrange et inquiétante. »
Edmond et Jules Goncourt, Journal. Mémoires de la vie littéraire de 1851 à 1896, Paris : Fasquelle/Flammarion, 1956, 4 mai 1865.

« On remplit le presbytère et l'église de jeunes et beaux garçons, ayant au moins quinze ans, n'en ayant pas plus de dix-huit, — enfants frais et roses, à la tournure molle, aux regards malins, aux voix féminines, aux lèvres épaisses et bien rouges, élèves ardents et disciples fidèles qui apprennent tout ce qu'on leur enseigne et n'oublient rien de ce qu'ils ont appris ; troupeau voué à la corruption par des calculs infâmes, d'où sortiront à vingt ans les jeunes prêtres à qui vous confierez vos femmes, les ignorantins à qui vous confierez vos enfants, ô pères de famille. Certes, la religion catholique est en progrès sur le paganisme. Celui-ci avait ses confréries de vierges ; – les catholiques y ont ajouté les maîtrises de jeunes éphèbes. »
Louis Baudier, L’Arlequin démocratique, Paris : Mme Veuve Millière, 1873, « Sur les genoux de l’Église », V.

« Il [Chouard] est vêtu d’un petit paletot gris à collet de velours, et sur le plastron de sa chemise s’étalent les bouts flottants d’une cravate bleue, signe distinctif ordinaire des éphèbes de barrière [de faubourg]. »
« Affaire de Germiny », La Tribune, 25 décembre 1876.

En avril 1877, une gazette judiciaire rendit ainsi compte d’une affaire d’outrage aux bonnes mœurs à Paris :

« On sait quelle était autrefois, sous le rapport des mœurs, la triste réputation de l’allée des Veuves [avenue Montaigne], aux Champs-Élysées. Depuis quelque temps, cette fâcheuse notoriété semblait transportée au passage Jouffroy [9e arrondissement], et la chronique s’alimentait des scènes scandaleuses qu’on disait s’y passer tous les soirs.
  On voyait, en effet, circuler là des sortes d’éphèbes, au visage efféminé, aux airs alanguis, adressant aux hommes des regards provocateurs, et, quand ils croyaient pouvoir le faire, joignant aux propos obscènes des gestes plus obscènes encore. »

À une enquête sur la crise de l’amour, Paul Verlaine répondit :
« Les philosophes grecs aimaient les belles formes. Leur cœur s’attachait de préférence aux nobles lignes que les beaux éphèbes déployaient dans les exercices du gymnase […] quelques esprits délicats de nos jours, heurtés par le côté bassement matériel de l’amour, par le prosaïsme des rapports journaliers, frappés de l’incomplet des formes féminines, du manque d’esthétique de leur amitié toujours peu sûre, ont jugé que la passion ordinaire ne pouvait jamais atteindre à ce haut point de désintéressement où se joue l’amitié entre hommes. L’amitié-passion, voilà le remède que vous cherchez. »
La Vie parisienne, 26 septembre 1891.

On avait su par Jules Renard que :

« L ‘éphèbe Marsolleau va d’ami en ami. »
Journal, 23  décembre 1891.

« Des éphèbes de dix-sept ou dix-huit ans minaudent et font les 'folles' ».
Henry-Marx, Ryls, un amour hors-la-loi, Paris : Ollendorff, 1924.

« Par pédéraste, on entend généralement l’homme qui recherche les éphèbes pour leur beauté. Ainsi la pédérastie relève-t-elle de l’esthétique, pas du tout de la clinique. Le pédéraste n’a rien d’anormal a priori. »
Marcel Jouhandeau, Corydon résumé et augmenté, 1951.

« Tous ces rituels de foire aux éphèbes, de marché aux esclaves m'excitent énormément. La lumière est moche, la musique tape sur les nerfs, les shows sont sinistres et on pourrait juger qu'un tel spectacle, abominable d'un point de vue moral, est aussi d'une vulgarité repoussante. Mais il me plaît au-delà du raisonnable. »
Frédéric Mitterrand, La Mauvaise Vie, Robert Laffont, 2005.

Parmi les dérivés, on rencontre éphébophile dans une traduction de Magnus Hirschfeld, éphébophilie dans des publications médicales, éphébérastie dû à Willy, éphébisme chez Jean Lorrain.

ÉQUIVOQUE, ÉQUIVOQUER

« Et Socrate, l’honneur de la profane Grèce,
Qu’était-il en effet, de près examiné,
Qu’un mortel, par lui-même au seul mal entraîné ;
Et malgré la vertu dont il faisait parade,
Très équivoque ami du jeune Alcibiade. »
Boileau, Satires, XII [1706].

Pierre Daniel Huet (sur l'humaniste italien Ange Politien) : « Je ne dis rien de ses mœurs, et de sa religion. Il a eu sur cela une réputation fort équivoque, et ce défaut qui est capital, a obscurci toutes ses autres vertus ; d'autant plus que son caractère de Prêtre, et son emploi de Chanoine, requéraient une vie réglée, et des mœurs exemplaires. »
Huetiana, ou pensées diverses de M. Huet, VII, publié par l'abbé Pierre-Joseph d'Olivet (1682-1768).
Paris : J. Estienne, 1722.

« L’Univers sait que l’équivoque marquis de Villette est le président perpétuel du formidable district des citoyens rétroactifs, partant zélé partisan de la Constitution où tout est sens devant derrière. »
Andréa de Nerciat, Les Aphrodites, 1793, 1ère partie, « À bon chat : bon rat ».

« […] chansons d’amour arabes qui rappellent aux commerçants l’équivoque classique de l’églogue de Corydon. » (Virgile, Églogues, II).
Gérard de Nerval, Voyage en Orient, " Les femmes du Caire ".

« La conversation tourne, se retourne et va à M. de Custine. On équivoque. L’allusion joue. La pédérastie flotte sous la plaisanterie. »
Edmond et Jules Goncourt, Journal. Mémoires de la vie littéraire de 1851 à 1896, Paris : Fasquelle/Flammarion, 1956, 31 décembre 1862.

Eugène Gilbert, appréciations sur Georges Eekhoud, 
« Il déconcerte, et parfois même il blesse, par ses crudités de style et d'images, par son intransigeance têtue et quelquefois tendancieuse, par ses jugements préconçus et trop généralisés, et, enfin, par le choix équivoque de certains sujets dont le bon goût littéraire même est atteint. »
La Société nouvelle —  Revue internationale — Sociologie, arts, sciences, lettres, 19e année, décembre 1913 (numéro spécial consacré à Georges Eekhoud).

ÉROS

Robert Flacelière, ancien directeur de l'École normale supérieure : " Pour les Grecs, Éros préside en premier lieu à l'attachement passionné d'un homme pour un garçon, et Aphrodite aux relations sexuelles d'un homme avec une femme. " (L'Amour en Grèce, Paris : Hachette, 1960, chapitre II).

Paru en 1970 :
CE QU’EN DIT L’ÉDITEUR :
Depuis des siècles de civilisation chrétienne, l’homosexualité relève du “péché muet” on ne brûlait pas seulement les condamnés, mais les pièces du procès. Aujourd’hui encore elle est tenue pour perversion, maladie ou “bizarrerie” par les “normaux”. Mais comment se fait-il que cette perversion ait été pratiquée dans tout le monde antique et même parfois honorée, érigée en règle de morale ? La biologie, l’histoire, la psychanalyse ont tenté des explications diverses. Chacune est intéressante ; aucune ne satisfait. Au prix d’un long travail qui passe de l’enquête journalistique à la documentation de l’érudit, Françoise d’Eaubonne propose une réponse originale.

Paru en 1980 :

Selon le pape Benoît XVI : « L'Ancien Testament grec utilise deux fois seulement le mot eros, tandis que le Nouveau Testament ne l'utilise jamais : des trois mots grecs relatifs à l’amour – eros, philia (amour d’amitié) et agapè – les écrits néotestamentaires privilégient le dernier, qui dans la langue grecque était plutôt marginal. En ce qui concerne l'amour d'amitié (philia), il est repris et approfondi dans l’Évangile de Jean pour exprimer le rapport entre Jésus et ses disciples. La mise de côté du mot eros, ainsi que la nouvelle vision de l’amour qui s’exprime à travers le mot agapè, dénotent sans aucun doute quelque chose d’essentiel dans la nouveauté du christianisme concernant précisément la compréhension de l’amour. Dans la critique du christianisme, qui s’est développée avec une radicalité grandissante à partir de la philosophie des Lumières, cette nouveauté a été considérée d’une manière absolument négative. Selon Friedrich Nietzsche, le christianisme aurait donné du venin à boire à l’eros qui, si en vérité il n’en est pas mort, en serait venu à dégénérer en vice [Jenseits von Gut und Böse, IV, § 168 (Par delà le bien et le mal)]. » Deus caritas est, § 3, 25 décembre 2005.

ÉROTISME D'EN FACE

Raymond de Becker, L'Érotisme d'en face, Pauvert, 1964. Bibliothèque Internationale d'Erotologie, n° 12.

ÉTRANGE

"Je n'ai eu pour régent que des écoliers écossais, et vous des docteurs jésuites [...] Vous m'avisez du mal que donnent les garces : priez Dieu que les chirurgiens ne découvrent jamais la cause qui vous fit éviter celui-là pour vous en donner un pire. On dit que vous êtes un étrange mâle : je l'entends au rebours, et je ne m'étonne pas si vous êtes si médisant contre les dames."
Lettre de Théophile de Viau à Guez de Balzac, 1626, in F. Lachèvre, Le Procès de Théophile de Viau, Bibliothèque des Curieux, 1909.

ÊTRE DE LA CONFRÉRIE, DE LA CORPORATION, DE LA PROCESSION, DU BÂTIMENT

Alfred Delvau :
Dictionnaire érotique moderne..., 1864. Via Gallica BnF.

« Être de la procession. Être du métier. On dit aussi En être. »
Alfred Delvau, Dictionnaire de la langue verte, 2e édition, Paris : E. Dentu, 1866.

Être du bâtiment : dans le film français Pédale douce (Gabriel Aghion, 1996).

Au XVIIIe siècle : être de la clique, ou du commerce infâme ; au XIXe : être de la corporation, de la Garde Nationale,
Alfred Delvau, Dictionnaire érotique moderne..., 1964.

Pour Charles Virmaitre, " GARDE NATIONALE (En être) : Femme pour femmes (Argot des filles). " (1894).

Au XXe : être de la pédale, de la jaquette flottante, de la corporation, en être une.

ÊTRE POUR HOMMES, ÊTRE POUR LES HOMMES

Expression donnée par Alfred Delvau comme signifiant « être pédéraste » (Dictionnaire érotique moderne, 1864). Henri Bauche l’avait signalée en 1920, l’expliquant par « aimer les hommes (sodomie) ».

« Dans ce café bondé d’imbéciles, nous deux,
Seuls, nous representions le soi-disant hideux
Vice d’être "pour hommes" et sans qu’ils s’en doutassent
Nous encaguions ces cons avec leur air bonasse,
Leurs normales amours et leur morale en toc. »
Paul Verlaine, Hombres, XII [1891].

« [Gertrude] : Si monsieur Lucien était pour les hommes, est-ce qu’il courtiserait cette gentille demoiselle qui vient de me donner encore un louis à propos de rien ?’
Binet-Valmer, Lucien, III, ii, Paris : P. Ollendorff, 1910.

EUNUQUE

Dictionnaire français de Pierre Richelet, 1706 :
Via Gallica BnF.

En 1680, seulement ceci :


ÉVÊQUE DE CLOGHER

Cette expression tire son origine d’un fait divers londonien, le 19 juillet 1822 ; Percy Jocely, évêque de clogher, fut surpris en compagnie d’un soldat dans la back room d’un pub, dans Haymarket ; arrêté puis relâché, il se serait réfugié à Ostende, puis en France et enfin en Écosse où il aurait fini ses jours le 2 décembre 1843.

Stendhal mentionna un récit de voyage en Angleterre écrit par le marquis de Custine, ajoutant :

« On dit l’auteur a member of the clergy of the R[ight] R[everend] bishop of  Klogher. »
Lettre à Sutton Sharpe, 10 janvier 1830.

Dans des notes manuscrites pour Lucien Lewen, Stendhal indiquait :

« Milord Link est un évêque de Clogher, mais ne pas le dire. »
« Lord Link = évêque de Clogher. Mais cela ne peut pas se dire. ».
« – Modèle : marquis Courtenay de Draveil. »
Chapitre 31.

Il est encore question de l’amour de l’évêque de Clogher dans le chapitre XXXI de La Vie de Henri Brûlard :

« Benoît, bon enfant qui se croyait sincèrement un Platon parce que le médecin Clapier lui avait enseigné l’ amour (de l’évêque de Clogher). »
Tome second, Paris : Honoré et Édouard champion, 1913.

Cette expression eut un correspondant en anglais avec the crime of Clogherism (William Benbow, The Crimes of the clergy, 1823).

Étudiant l’homosexualité « intérieure et virtuelle » de Stendhal, Philippe Berthier donna comme titre à son article : « Portrait de Stendhal en évêque de Clogher » (Stendhal Club, 15 janvier 1983).

EXCÈS CONTRAIRE

«  Les Lacédémoniens [Spartiates] furent de tous les Grecs ceux qui se livrèrent le moins à l’amour contre nature ; ils donnèrent peut-être même dans l’excès contraire, car Aristote leur reproche d’avoir laissé prendre trop d’empire à leurs femmes. »
Étienne. Clavier, Histoire des premiers temps de la Grèce, 1809.

EXERCER, EXERCICE, EXERCICE À LA BULGARE, EXERCICE BULGARE

Le sens homosexuel d’exercer remonte au latin de Sénèque le Jeune : marem exerceo, j’exerce sur un mâle, dit Hostius Quadra dans les Questions naturelles (I, xvi, 7)

« Ils [les jésuites] seront charmés d’avoir un capitaine qui fasse l’ exercice à la bulgare […] Quel plaisir auront Los Padres quand ils sauront qu’il leur vient un capitaine qui sait l’exercice bulgare. »
Voltaire, Candide, ou l’Optimisme, XIV.

« J’ai vu tout récemment un grand notaire en lunettes, qui est é….. et jésuite, faisant faire l’exercice à un petit bonhomme en casquette. »
Fournier-Verneuil, Paris, Tableau moral et philosophique, 1826.

« [Alphonse] Daudet remémore le cynisme de la parole de Rimbaud, jetée tout haut en plein café et disant de Verlaine : "Qu’il se satisfasse sur moi, très bien ! Mais ne veut-il pas que j’exerce sur lui ? Non, non, il est vraiment trop sale et a la peau trop dégoûtante !" »
Journal des Goncourt, 8 février 1891.


Lettre F

samedi 16 décembre 2023

LE DÉCLIN DU SAVOIR suivi de JAURÈS : " UNE ÉDUCATION VRAIMENT FRANÇAISE " ou " LA GLOIRE D'UNE RACE ".




Anatole France : " Voyant ses contemporains ignorants, injurieux et médiocres, il n’y trouvait point de raison d’espérer que leur postérité devînt tout à coup savante, équitable et sûre. "
L'abbé Jérôme Coignard.

Que cette complainte sur le thème du déclin soit ancienne, remontant au moins au XIXe siècle, avec Ernest Renan (La Réforme intellectuelle et morale de la France), ne la réfute pas ; ces phénomènes culturels sont lents, à géométrie et géographie variables, et complexes. Récusée par des journalistes superficiels, elle est cependant reprise par beaucoup de professeurs dont les analyses convergent ; Adrien Barrot : " Il est évident que le niveau baisse. Il faut ne pas avoir mis les pieds depuis trente ans dans un collège ou dans un lycée, et même dans un " bon " collège ou dans un " bon " lycée, il faut être resté confiné aux seules statistiques de son laboratoire de recherche, il faut avoir troqué cette amorce de raison qu'est le simple bon sens pour une intelligence artificielle, pour affirmer et prétendre démontrer le contraire. Bien sûr que le niveau baisse. " L'Enseignement mis à mort, Paris : E.J.L., 2000, collection Librio.

Voir en commentaires l'entretien d'Olivier Rey dans Le Figaro du 9 mai 2022.


Un des critères du déclin du savoir dans la société est

la baisse de niveau scolaire. Cette baisse était ressentie par 71 % des jeunes profs, selon le sondage SNES-SOFRES de mars 2001. Le nombre croissant de lycéens (généraux, professionnels et techniciens) et de bacheliers ne peut être à lui seul un argument en faveur d'une élévation de niveau de connaissances ; encore faudrait-il faire le bilan de ce que l'on comprend, de ce que l'apprend, et de ce que l'on en retient comme savoir et comme savoir-faire. " Contrairement aux idées reçues, ils calculent aussi bien qu'il y a vingt ans, d'autant plus que la population des élèves concernés par le collège aujourd'hui est beaucoup plus large qu'alors. " (Barrier et Robin, 1985). Ce d'autant plus illogique évoque irrésistiblement le boulanger d'une des questions d'une échelle d'intelligence (la N.E.M.I.), commerçant qui « perd sur chaque petit pain, mais se rattrape sur la quantité »...

Il y aurait eu, entre 1964 et 1982, " progrès en algèbre, sauf les inéquations ; recul en géométrie ; stagnation en arithmétique et statistiques ". Les données "n'autorisent pas une conclusion défavorable quand au niveau des élèves actuels par rapport à ceux de 1964"; mais elles ne permettent pas davantage la conclusion favorable que le sociologue Roger Girod en avait tiré : " leur score moyen s'est légèrement amélioré ". Deux autres études donnent une idée plus précise de la situation. D'abord le rapport Chervel, qui compare des dictées de 1873 à celles de 1987 ; on y lit, page 161: " Presque la moitié de l'effectif du XIXe siècle commet moins de cinq fautes, alors que pour le XXe siècle, c'est seulement le tiers de l'échantillon qui obtient ce résultat ".

L'échantillon de 1987 fut soigneusement déterminé de façon à pouvoir être comparé à celui de 1873 ; mais les auteurs avaient cependant "redressé", à la fois les scores de 1873 et ceux de 1987 pour aboutir, tout à fait à la Bourdieu [Voir Philippe Bénéton, Le Fléau du bien, Paris : R. Laffont, 1983, pages 48-55, la " méthode Bourdieu "], à la conclusion souhaitée : " le niveau actuel en orthographe est donc incontestablement supérieur " (Rapport, page 164), affirmation figurant dans le dernier chapitre, plus sobrement intitulé " CONCLUSION. Comparaison du niveau en orthographe entre 1873-1877 et 1986-1987 ".



Cette retenue ne se trouve plus dans La Dictée, ouvrage destiné au grand public, où le chapitre VI est intitulé : " Supériorité des élèves de 1987 ". On y lit cependant " victoire aux points du corpus du XIXe siècle sur celui du XXe siècle " (La Dictée, page 182) ; comprenne qui pourra ...

Le graphique de la page 163 du Rapport montre qu'en 1873, plus d'élèves (par rapport à 1987) font moins de fautes (donc qu'il y avait en 1873 davantage de bons), et qu'en 1987, davantage d'élèves (par rapport à 1873) font plus de fautes (donc qu'il y a en 1987 davantage de mauvais).

Pages 14-15 de La Dictée, on lit encore ceci : " Il importe peu, aujourd'hui, que le niveau général en latin ait (probablement) baissé puisque dans le même temps le niveau général en mathématiques n'a cessé de s'élever. "
Dans La Dictée, page 260, figurait déjà cette fine remarque : " le niveau des classes de sixième [n'est] plus ce qu'il était il y a trente ans. "... Dans cette question d'évaluation d'un niveau, il faudrait pouvoir prendre en considération les connaissances structurées réellement acquises par les élèves, qui sont autres choses que des informations ou de simples recettes (en maths: "on fait delta" ou "on fait la dérivée", et encore, quand l’énoncé n’en supprime pas l’initiative …) et, en ce qui concerne l'examen du bac, les formes nouvelles des épreuves (QCM). On n’a donc pas amené 80 % de chaque classe d'âge au niveau du bac (objectif à dix ans de l'article 3 de la loi 89-486 du 10 juillet 1989, dite « loi Jospin ») mais seulement le bac (et l'accès à l'Université) au niveau du « fameux magma des 80 % de bacheliers », (Christian CombazÉgaux et nigauds, janvier 2001).

   Le Monde admit que
" Le constat d'une dégradation du niveau des élèves au cours des vingt dernières années est réel. L'étude sur laquelle s'est appuyé le ministère date de décembre 2008, restée jusqu'ici inédite. Elle repose sur une dictée, que son service statistique a proposée à des élèves de CM2 en 1987, puis en 2007. Il en ressort que le nombre d'erreurs a augmenté en moyenne de 10,7 à 14,7. La proportion d'élèves faisant plus de quinze fautes atteint 46 % en 2007, contre 26 % vingt ans plus tôt. Dans une précédente étude comparable, qui date de 2007, deux professeures en sciences du langage, Danièle Cogis et Danièle Manesse, tiraient les mêmes conclusions. Selon leur étude, les élèves de 2005 accusaient un retard d'environ deux niveaux scolaires par rapport à ceux de 1987. Autrement dit, un élève de 5e en 2005 faisait le même nombre d'erreurs qu'un élève de CM2 vingt ans plus tôt... " (lemonde.fr, 3 mai 2012)
   La baisse du niveau moyen d'études est occidentale et pas seulement française ; elle est confirmée par l'évolution des programmes du secondaire vers la simplification et par la quasi-disparition des démonstrations dans le cours de maths, cours lui-même mis en forme dogmatique et déjà réduit au minimum avant même les propos légers de Claude Allègre sur une supposée dévaluation des mathématiques.

  Le physicien Georges Lochak répondit par avance à Claude Allègre : « Croire que les calculs sur ordinateurs remplaceront les mathématiques (dont ils ne font, en réalité, qu'exprimer les rudiments) est d'une grande candeur ». (" Platon est-il mort? ", Quadrature, n° 28, avril-juin 1997, pages 25-27).
Cet ancien ministre de l’Éducation était incertain de l’utilité de cours de philosophie pédagogique :
« Je ne pense pas que les cours de philosophie pédagogique soient la première des priorités. En revanche, dispenser des cours sur les solutions à apporter aux problèmes de la drogue et de la violence, sur la façon de se comporter dans un certain nombre de quartiers difficiles, sur les progrès de la cognition et les usages des nouvelles technologies, sur la manière d'enseigner la morale civique, tout cela me paraît beaucoup plus important que des élucubrations abstraites sur la pédagogie abstraite. » Sénat, séance du 30 novembre 1998.

    Les programmes officiels de mathématiques indiquent désormais que la plupart des résultats doivent être admis ; ajoutons-y la détérioration des méthodes de travail des lycéens et étudiants. Notamment, en France au moins, le morcellement du " contrôle continu ", des DST, "devoirs sur table" - comme si chez eux les élèves travaillaient dans leur lit ... - et des partiels et autres bacs blancs qui remplacent les anciennes compositions trimestrielles et les examens traditionnels. Que les élèves soient un peu stressés par ces compositions trimestrielles n'était pas si mauvais.

   Le contrôle continu a deux inconvénients majeurs : 1) morceler le programme en petites tranches, peu ou pas étudiées, vite révisées et ... vite oubliées, et 2) associer en permanence la fonction d'enseignement et la fonction de contrôle, alors que l'idéal serait que ces deux fonctions soient dissociées.

Le travail du professeur, c'est : exposer, expliquer, éventuellement contrôler. S'il maîtrise son savoir disciplinaire, la préparation des cours consistera en l'établissement d'une progression ordonnée dans la présentation des éléments du programme.

Celui de l'élève : étudier, comprendre, apprendre, savoir et retenir. Or la dégradation intellectuelle (et morale car souvent associée à diverses formes de fraude) des méthodes fait qu'aujourd'hui :

a) On apprend, plus que l'on ne prend le temps d’étudier ;
b) On révise encore plus que l'on n'apprend ;
c) On révise les exercices, les sujets qui ont des chances de sortir ..., plus que l'on ne révise les exposés des professeurs ou le contenu des manuels, « le cours » de jadis (non appris …)

Tout ceci traduit un désintérêt pour les études proprement dites qui sont souvent considérées uniquement sous l'angle utilitaire du diplôme et de l'emploi, bref de l'intérêt économique. D’où l’étonnement des étudiants en première année d’économie, lorsqu’ils apprennent que l’Éducation nationale est une institution politique qui ne relève pas du marché, c’est-à-dire d’un dispositif par lequel acheteurs et vendeurs échangent des marchandises ou des services ; ironie du sort, la " fausse monnaie intellectuelle " se transforme vite en " fausse monnaie sociale ". J'ai personnellement vécu la transition entre la période où les lycéens bons en maths allaient en fac de sciences ou en prépa scientifique et la suivante, où les mêmes vont en prépa commerciale.

   Les procéduriers de la pédagogie prétendent vouloir prendre acte de l'existence d'un nouveau "public" (entendre " les nombreux immigrés maghrébins et sub-sahéliens ") dans les classes dites " des quartiers ", et "changer de paradigme", soit remplacer l'enseignement par l'apprentissage des méthodes, la Culture par une culture commune qui n'est qu'un nivellement par le bas (et les termes professeur/élève par ceux d'enseignant/apprenant), l'école et la culture traditionnelles devant plier devant le "fait brut" qu'une partie de ce nouveau « public », n'est pas (ou ne serait pas) accessible à l'instruction intellectuelle. Mais ce "fait brut" est loin d'être acquis (à moins de supposer l’existence d’un gène bourgeois ou européen de la culture) et le mépris actuel des œuvres n’a donc rien de définitif.


Garçon lisant Cicéron (1464), par Vincenzo Foppa (vers 1428 / vers 1515)


Enseigne-t-on toujours le latin à l'école primaire ? Dans quelle classe de première (jadis dite première de rhétorique) fait-on encore des dissertations en latin, des compositions en vers latins, comme cela se faisait, à l'époque d’Arthur Rimbaud, au collège de Charleville ? Les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet reconnaissent qu'entre 1957 et 1987 les performances en philosophie des bacheliers ont baissé. L'expression " fort en thème " est devenue incompréhensible, y compris pour ceux qui étudient les langues vivantes, car on ne fait plus de thèmes. Si le moindre effort demandé aux lycéens est généralement considéré comme une " prise de tête " ou un « cassage de melon » (ce qu'illustre bien la série télévisée Plus belle la vie), c’est bien parce que la relation au savoir universel a été qualitativement modifiée pour une grande partie de la jeune génération actuelle.

D'une manière générale, l'étude, le travail intellectuel, la lecture et l'écriture, sont dévalorisés au profit du sport collectif ; Baudelot et Establet ont, bien sûr, approuvé la " reconnaissance scolaire des cultures sportives " — beau pluriel de majesté ... ; au profit aussi de l'expression libre et de la pédagogie de groupe centrée sur un élève pseudo-concret, « tel qu'il est », façon sociologie  François Dubet qui reconnait : « jusqu’alors, nous avons échoué, mais il faut aller encore plus loin » (L’Humanité, 22 mars 1999) et répète que les problèmes sociaux, la culture de masse et les nouvelles technologies de l'information " sont là " ;  Nietzsche appelait cela fatalisme des petits faits, " petit faitalisme " (Généalogie de la morale, III, § 24). Dubet souhaite une véritable " école démocratique de masse " et le repli sur cette " culture commune " également chère à Philippe Meirieu.

Réseau pédagogiste.

L'enseignement d'un contenu culturel, explications d’un texte ou d’un phénomène naturel, (car l'enseignement ne saurait se réduire à un "rabâchage") puis introduction à la connaissance des théories et des œuvres, tend à être remplacé par l'animation d'une classe, d'un demi-groupe ou d'un module, et par la pratique de techniques de communication ; les "pédagogistes" ont parfois recours aux fausses sciences que sont la programmation neurolinguistique (P.N.L.) et l'analyse transactionnelle, toujours à la sociologie (qui n'est pourtant qu'une technique auxiliaire des sciences politiques, historiques et juridiques). Il semble admis, avec Edgar Morin et Michel Serres, que la « tête bien faite » doit remplacer la « tête bien pleine » ; Montaigne souhaitait, en effet, « plutôt la tête bien faite que bien pleine », mais chez le conducteur, c’est-à-dire chez le professeur, et non chez l’élève que l’on ne choisit pas davantage aujourd’hui qu’au XVIe siècle (Essais, livre I, chapitre xxvi). Ce contresens est en lui-même un bel indicateur du déclin du savoir.


Quelques étapes de cette baisse du niveau moyen des classes furent :

1945 : suppression des petits lycées (classes de 11e à 7e).
1957 : suppression progressive de l'examen d'entrée en sixième, d'abord pour les élèves du public ayant obtenu la moyenne pendant l'année.
1959 : l'ordonnance 59-45 du 6 janvier 1959 allonge de 14 à 16 ans la scolarité obligatoire pour les enfants nés en 1953 et après (réforme Berthouin ; entrée en vigueur en 1967).
1960 : transformation des Cours complémentaires en C.E.G. (collège d'enseignement général).
1963 : création des collèges d'enseignement secondaire (CES) destinés à remplacer les C.E.G. et les premiers cycles des lycées (réforme FOUCHET). Soit la création du collège unique.
1966 : suppression de la première partie du baccalauréat.
1969 : Edgar Faure reporte en quatrième l'enseignement du latin.
1969 : création du corps des professeurs d'enseignement général de collège (P.E.G.C.), souvent composé d'anciens instituteurs ; mis en extinction en 1986.
1974 : Suppression des filières dans les collèges.
1981 : Alain Savary demande à Louis Legrand un rapport sur les collèges.
1989 : la loi Jospin dispose que : " Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l'égalité des chances. " (Codifié à l'article L. 111-7 du Code de l'éducation). Création d'un Conseil national des programmes (CNP).
1993 : François Bayrou demande à Alain Bouchez d'animer une commission qui en janvier 1994 produit un Livre blanc des collèges.
1994 : Le CNP, présidé par Luc Ferry, présente des Idées directrices pour les programmes du Collège. On y trouve le " socle commun de connaissances et de compétences ". Les bons élèves perdent la priorité.
2005 : Loi Fillon du 23 avril.
2008 : Semaine de quatre jours.

Cette baisse de niveau a donc précédé et accompagné les événements de mai 1968 plus qu'elle n'en fut la conséquence. S'y ajouta l'instauration du contrôle continu dans le secondaire et à l'Université, la prolifération des enseignements optionnels, la suppression des secondes différenciées (1983) et le report en classe de première de l'étude de l'équation numérique du second degré (et encore, pas dans toutes les classes de première ; les séries littéraires et technologiques AAC ne la font pas.). La mission des professeurs devient, comme en régime totalitaire, essentiellement politique : s’assurer que tous les élèves, français ou étrangers, partagent les " valeurs de la République " et possèdent les compétences de base de la culture commune et citoyenne.


« 50 % des étudiants inscrits à l’Université – ils sont au total un peu plus d’un million et demi – le sont dans les premiers cycles. Leur taux de réussite demeure, à ce stade, l’un des plus faibles des pays du monde développé : seulement 45 % des étudiants français obtiennent leur DEUG en deux ans, 68 % en trois ans », déclarait le ministre de l’Éducation d’alors, Luc Ferry (Le Monde, 5 juillet 2002).

Jolis cas particuliers : Manuel Valls obtint sa licence d'histoire en 1986, à 24 ans, le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis ayant lui brillamment obtenu sa dispense de maîtrise à 31 ans 8 mois et 19 jours ...





   C'est l'ensemble du système éducatif qui décline, la "démocratisation", telle qu'elle a été pratiquée, aboutissant à ce que de plus en plus de jeunes (ou moins jeunes) sachent de moins en moins de choses ; c'est plus percutant en anglais :

more and more know less and less

Dans son article « Culture de masse et savoir scolaire », Philippe Raynaud constata, après Antoine Prost, que « l'efficacité de l'institution scolaire pour l'instruction du plus grand nombre a d'abord stagné, puis décru, au fur et à mesure que progressait la "démocratisation de l'enseignement" » (Le Télémaque, n° 6, juin 1996). Selon un sondage de mars 2001 auprès d'enseignants de moins de 35 ans, 71 % d'entre eux estimaient qu'inciter le plus d'élèves possible à poursuivre jusqu'au bac « a surtout pour conséquence de dévaloriser le baccalauréat et d'abaisser le niveau ».


Le professeur Michel Jarrety (Université Paris IV) observa que les textes sur lesquels on fait travailler les enfants à l'école primaire et au collège sont d'une médiocrité affligeante. Il y a quelques années, deux appels, signés chacun par plusieurs dizaines de professeurs, demandèrent le maintien de l'enseignement de la littérature au lycée et revenaient sur la question de la baisse de niveau :

" On enseigne en Deug et souvent en licence ce qui naguère s'apprenait au lycée.
Supprimer la dissertation [obligatoire] dans toutes ces disciplines [français, histoire, philosophie, sciences économiques] relève d'un processus global déjà appliqué en mathématiques (où on ne fait plus de démonstrations). "

Constat à l'unanimité de l'Académie française" Au lieu que l'école soit le moyen de corriger et de compenser les infériorités éventuelles dues à un milieu social peu imprégné de culture, sa dégradation les prolonge et les aggrave. La pédagogie dite moderne s'efforce [...] de vider l'enseignement de contenu au point qu'il n'existe plus aucun critère d'excellence. [...] Cette crise, il est vrai, commence en amont de l'école, avec la dégradation de la formation des maîtres eux-mêmes. " (Déclaration adoptée à l'unanimité lors de la séance du 6 avril 2000).
L'Académie des Sciences déplora les propos de Claude Allègre sur la dévaluation des mathématiques dans France Soir, 23 novembre 1999 : « Les maths sont en train de se dévaluer, de manière quasi-inéluctable. Désormais, il y a des machines pour faire les calculs. Idem pour les constructions de courbes. » Voir aussi Le Monde, 22 mars 2000, pour cette réaction de l'Académie des Sciences.

L'enseignement tend à se vider de contenu de savoir et de substance ; un professeur formula avec humour la devise de l'école post-moderne : " Pourquoi enseigner quelque chose plutôt que rien ? " (Adrien Barrot, 2000)

En ce qui concerne les adultes,

la population générale donc, des études relatives aux USA et à la Suisse ont montré là aussi une perte d'instruction. Le XXe siècle finissant paraît avoir effacé les progrès réalisés en ses débuts et à la fin du pas si stupide XIXe siècle. En 1938, Jean Grenier constatait que : " L'extension de l'instruction ne va pas toujours de pair avec le progrès de la culture. Les masses sont de plus en plus éclairées, mais les lumières sont de plus en plus basses. Les idées courtes et simplistes ont plus de succès que les autres. Un homme cultivé a de moins en moins de contemporains. " (Essai sur l'esprit d'orthodoxie, Paris : Gallimard, 1938, I, iii.)

Dès le début des années 1950, le progrès fit place à une stagnation quant à la maîtrise de l'écrit, et à une baisse quant aux mathématiques et aux sciences ; le progrès ne persistait que dans les langues étrangères et en informatique (Roger Girod, 1989). Ce qui ne retint pas le sociologue Pierre Bourdieu d'affirmer que : « au moins dans tous les pays civilisés, la durée de la scolarisation ne cesse de croître, ainsi que le niveau d'instruction moyen. » (Discours devant le Conseil international du Musée de la Télévision et de la Radio, 11 octobre 1999). Ce qui est certain pour la durée de la scolarisation, mais en partie dû aux redoublements, comme une publicité télévisée l'indiquait avec une impertinence amusée, ne l'est pas pour l'instruction, et précisément l'enseignement des fondamentaux, qui permet, selon les talents, d'intégrer successivement les différents niveaux de savoirs. Selon les textes d’application de l’article 8 de la loi 89-486 du 10 juillet 1989, les redoublements ne sont plus autorisés qu’en fin de cycle ; l’échec au bac devient donc la cause principale de redoublement dans le secondaire.


L'envahissement de l'espace public par les médias, et l'intervention des journalistes dans des débats qu'ils dirigent sans en avoir la compétence, ne peuvent rester sans conséquences dans ce que l'on appelle la crise de la transmission. La presse de gauche traite de "réactionnaires" des ouvrages qui posent des questions de fond ; elle rabat, à la Dubet, (cf Monde des Débats, septembre 2000, page 10) la question de la transmission du savoir sur un plan exclusivement politique, celui de la citoyenneté. C'est le retour du "tout est politique", assorti de " tout doit être démocratique"  ; ou encore, puisque le savoir, bien qu’universel, serait "élitiste", l’apparition d’un slogan totalitaire plein d’avenir : « quand j'entends parler de culture humaniste, je sors mes Droits de l'homme ».

   Les médias, par seconde nature (le journalisme est depuis longtemps devenu une idéologie), participent activement à l'entreprise de désymbolisation en cours ; un des moyens en est l'établissement d'une véritable police de la parole par ce que le mathématicien Jean Dieudonné, dans sa critique des dogmes pédagogiques à la mode, appelait "l'intelligentsia régnante", un autre la promotion effrénée du sport et du show bizz. Ils encouragent également un usage aliénant de la communication électronique (world wide web, e-mail) en annonçant " la naissance d'une génération de créateurs nourris d'Internet " (Le Monde, 31 mai 2000).

   La simple transformation des méthodes de documentation, car c’est de cela qu’il s’agit, est aussi incapable de bouleverser les lois de la pensée ou les critères de qualité intellectuelle d'une œuvre, que de remplacer l’éducation des nouvelles générations ; Montesquieu conservait les principes de la civilisation grecque lorsqu’il jugeait que « c’est dans le gouvernement républicain que l’on a besoin de toute la puissance de l’éducation ». (De l’Esprit des lois, IV, 5). Nécessité de l’éducation, de l’Université, pas d’une Star Academy.


Bibliographie

Émilie Barrier et Daniel Robin, Enquête internationale sur l'enseignement des mathématiques. 1, Le cas français, Paris : I.N.R.P., 1985.

Adrien Barrot, ancien élève de l'École Normale Supérieure [Ulm, 1988], agrégé de philosophie, L'Enseignement mis à mort, Paris : E.J.L., 2000, collection Librio, page 73 : « Pourquoi enseigner quelque chose plutôt que rien ? »

Sylvain Bonnet, Prof, Paris : R. Laffont, 1997. L'auteur, agrégé de lettres classiques exerçant en collège, constatait et déplorait (page 63) le " règne de l'inculture triomphante ", des interpellations du genre " Balzac ? C'est qui, ce mec-là ? ". Robert Solé avait rendu compte de cet ouvrage dans Le Monde du 5 septembre 1997.
Autre remarque distinguée que j'avais entendue de la part d’un élève semi-maghrébin de nationalité française, en terminale dans le 9-3 (et qui applaudissait à l'attentat contre les Twin Towers de New York) : « Qui connaît Molière, à part en France ? ». Le bon modèle étant évidemment celui de la star mondialement connue…

Bernard Bourgeois, " De l'école à l'Université : la raison d'un échec ", Libération, 20 mars 1992. L'ancien président de la Société Française de Philosophie déplorait la " passion démagogique du nivellement ".

Jean-Paul Brighelli, La Fabrique du crétin : la mort programmée de l'école, Paris : Jean-Claude Gawsewitch, 2005.

André Chervel, Danièle Manesse, Comparaison de deux ensembles de dictées 1873-1987 - Méthodologie et résultats. Paris : I. N. R. P., 1989, collection "Rapports de recherches".

André Chervel, Daniel Manesse, La Dictée. Les Français et l'orthographe ; 1873 - 1987, Paris : I.N.R.P./Calmann-Lévy, 1989.

Jean Dieudonné (1906-1992), Pour l'honneur de l'esprit humain. Les mathématiques aujourd'hui, Paris : Hachette, 1987.
Voir I, 4, " Maîtres et écoles ", et II, 5, " Les dogmes à la mode ".


Luc Ferry, " Donner sens et autorité à la culture scolaire. Rapport du Conseil national des programmes ", Pouvoirs, n° 80, 1997, où on lit :
« Les dernières conclusions de la direction de l’évaluation et de la prospective touchant l’état de l’école en 1995 sont sans ambiguïté : près de 10 % des élèves de sixième ne maîtrisent pas les fondamentaux de la lecture et de l'écriture et 25 % ceux du calcul élémentaire ! La comparaison récente (juillet 1995) entre les élèves passant le certificat d'études dans les années vingt et ceux d'aujourd'hui confirme, sur ces deux registres, ce qu'il faut bien appeler une " baisse de niveau ". Le discours habituel selon lequel le collège serait le « point noir » du système, le lieu où faire porter l’effort en priorité, risque donc d’induire en erreur ; de facto, presque tout est déjà trop tard au collège en termes d’égalisation des conditions et de rattrapage de l’échec scolaire.» (page 127).
Roger Girod (professeur à l'Université de Genève), Le Savoir réel de l'homme moderne, Paris : PUF, 1991. Cet ouvrage commente l'élévation du QI, donnée qui, contrairement aux apparences, n'est pas en contradiction avec la baisse du niveau d'instruction générale dans l’Europe de l’Ouest.

Roger Girod, Problèmes de sociologie de l'éducation, Unesco/Delachaux et Niestlé, 1989, chapitre 1 ; Le Savoir réel de l'homme moderne, Paris : PUF 1991, chapitre 1. L'auteur précise que " seule une minorité est à un niveau correspondant vraiment aux objectifs de l'enseignement obligatoire ".

Bernard Kuntz, Prof de droite ? Le crépuscule scolaire et idéologique de la gauche, Paris : F.X. de Guibert, 2000.
Du même : « L’écrasant héritage de Luc Ferry », Le Figaro, 30 mai 2002. L’auteur, président du Syndicat national des lycées et collèges (SNALC), déplore notamment l’envahissement des activités périscolaires au détriment de l’enseignement disciplinaire ; il demande aussi au nouveau ministre un peu de courage politique pour affronter l’assaut des idéologues.

Jean-François Mattéi, La Barbarie intérieure - Essai sur l'immonde moderne, Paris : PUF, 1999. Voir chapitre IV " La barbarie de l'éducation ".

Jean Claude Michéa (professeur agrégé de philosophie à Montpellier), L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, Castelnau Le Lez : Climats, 1999 (collection Micro-Climats). L'auteur craint que nous ne soyons entraîné vers un monde écologiquement inhabitable et anthropologiquement impossible ; il déplore un déclin continu du sens de la langue et de l'intelligence critique, et pose cette inquiétante question : " À quels enfants allons-nous laisser le monde ? ".

Jean-Claude Milner, De l’École, Paris : Seuil, 1984, décrit l'obscurantisme ou « ignorantisme militant » comme « mépris des savoirs que l’on ne maîtrise pas au nom de sa propre absence de savoir. »

Frédéric Nietzsche, Fragments posthumes,
U I 5a, hiver 1870-71 – automne 1872, 8[57]  :
« La culture pour tous n’est qu’une étape préliminaire du communisme : dans cette voie la culture s’affaiblit au point de ne plus pouvoir conférer aucun privilège. Au moins c’est un moyen contre le communisme. La culture pour tous, c’est-à dire la barbarie, est justement la condition préliminaire du communisme. » [Die allgemeine Bildung ist nur ein Vorstadium des Communismus: Die Bildung wird auf diesem Wege so abgeschwächt, daß sie gar keine Privilegien mehr verleihen kann. Am wenigsten ist sie ein Mittel gegen den Communismus. Die allgemeinste Bildung d.h. die Barbarei ist eben die Voraussetzung des Communismus.] (j'ai traduit approximativement ce passage omis dans la traduction Gallimard).
N V 6, fin 1880, 7[83] :
« Le principe : " le bien de la majorité passe avant le bien de l’individu " suffit pour faire reculer pas à pas l’humanité jusqu’à la plus basse animalité. Car c’est le contraire (" les individus valent plus que la masse ") qui l’a élevée. » [Das Princip „das Wohl der Mehrzahl geht über das Wohl der Einzelnen“ genügt um die Menschheit alle Schritte bis zur niedersten Thierheit zurück machen zu lassen. Denn das Umgekehrte („der Einzelne mehr werth als die Masse“) hat sie erhoben.]
Olivier Rey :
Le Figaro, 9 mai 2022.

Jacqueline de Romilly, de l'Académie française, L'Enseignement en détresse, Paris : Julliard, 1984. Notamment les chapitres sur l'égalitarisme et la politisation. L'académicienne helléniste soulignait une fois de plus l’utilité des études classiques pour le travail philosophique.

Jean-Fabien Spitz (ancien élève de l'ENS [Ulm, 1972], agrégé de philosophie), " Les trois misères de l'universitaire ordinaire ", Le Débat, n° 108, janvier-février. 2000, pages 4-17. Misères matérielle, intellectuelle et morale.

Bertrand Vergely, (ancien élève ENS-Ulm, agrégé de philosophie), Pour une école du savoir, Toulouse : Milan, 2000. L'auteur déplore que l'on parle de plus en plus de formation et de moins en moins d'enseignement, de plus en plus d'informations et de moins en moins de connaissances. La distinction entre celui qui sait et celui qui ignore étant devenue une "exclusion" inacceptable (pédagogiquement incorrecte), on baisse les critères d'évaluation ; on tend à remplacer le professeur par l'intervenant.


APPENDICE

Contre-réforme du collège I

" Un malentendu ", dit la ministre lorsqu'on lui signale que 83 % des enseignants sont hostiles à sa réforme. Voici quelques pistes pour améliorer l'instruction.
Par Jean-Paul Brighelli
Publié le 09/09/2015 | Le Point.fr

Les principales organisations syndicales du secondaire appellent à une grève le 17 septembre [2015]contre la réforme du collège concoctée par les grands nuisibles qui grouillent autour de Mme Vallaud-Belkacem. Peu importe au ministre, bien décidé à imposer ses diktats contre l'avis de la quasi-totalité des praticiens de l'Éducation.

Le 10 octobre prochain, ces mêmes syndicats appellent à une manifestation unitaire à Paris. Au-delà des revendications (légitimes) sur les salaires ou des protestations narquoises sur les promesses d'embauches mirifiques de feu le candidat Hollande, il est temps d'imaginer ce que serait une vraie réforme, occultée par les fantasmes des idéologues et les intérêts bien compris des bobos qui s'obstinent à voter pour la gauche au pouvoir. Et qui bientôt seront les seuls, si l'on en croit les sondages et les enseignants bien décidés à barrer leurs futurs bulletins PS du joli nom de Najat Vallaud-Belkacem.

Parler français

Toute réforme du collège commence au primaire. Apprendre à parler et à écrire le français. Le français de France. Celui de La Fontaine (il faut apprendre des Fables par cœur, les structures de la langue entrent en mémoire par la mémoire, figurez-vous) ou d'Alexandre Dumas : que l'on n'envisage plus - plus jamais - de faire lire Les Trois Mousquetaires à des élèves du primaire, ni même à des élèves de collège, en dit long sur nos renoncements. Le français de Mme de Sévigné et de Victor Hugo (eh non, Notre-Dame de Paris ne se termine pas comme Le Bossu de Notre-Dame, n'en déplaise à Disney et aux Bisounours). Le français tel qu'il s'écrit, tel qu'il se parle là où on le parle bien - et tous les élèves doivent pouvoir aspirer à pénétrer les plus hautes sphères -, et tel qu'on l'exige dans cette société où l'on écrit sans cesse, et de plus en plus, et où une seule faute d'orthographe déshonore un courriel.

Parce que sans maîtrise accomplie de la langue, pas de compréhension des sciences, ni de l'Histoire, ni de rien du tout. Pas d'apprentissage non plus des langues étrangères, parce qu'une structure grammaticale inédite (le rejet du verbe en fin de phrase, en allemand, par exemple) ne se comprend bien que lorsqu'on maîtrise sa langue. Au passage, le latin est essentiel pour saisir le français et l'allemand. Qu'il soit désormais interdit par le ministre (dont les sbires menacent ceux qui voudraient le défendre) en dit long sur la volonté de former un peuple d'esclaves - les mêmes qui, économiquement, sont condamnés à rester « sans dents ». Qui a pu croire qu'un gouvernement qui se fiche pas mal des pauvres construirait une école pour les déshérités ?

Donc 50 % de français en primaire : c'est la planche d'appel d'une vraie réforme du collège. Où prendre les heures ? Ma foi, dans tous ces enseignements périphériques dont se gargarise l'École selon Vallaud-Belkacem : les « langues et cultures d'origine », où les nouveaux étrangers sont sommés de vivre ici en parlant comme là-bas, l'enseignement du tri des déchets, ou l'initiation précoce à une informatique qui permet de dépenser en vain l'argent du contribuable - pas perdu pour tout le monde, pas perdu pour les fournisseurs de matériel, qui somment ensuite l'Éduc-Nat de réactualiser des machines inutiles. Ce n'est pas à l'école d'apprendre aux élèves à se balader surgrosnichons.com.

Évaluations et remédiations

Dès l'entrée en sixième, il faut évaluer finement les connaissances afin de mettre en place de tout petits groupes de remédiation. C'est un principe à répéter chaque année, peut-être même plusieurs fois dans l'année - on appelait cela autrefois des « compositions trimestrielles ». La vraie aide personnalisée, elle est là, dans la possibilité ouverte d'être au plus près des vraies carences, et de les soigner.

Quelles connaissances ? Soyons clair : le « socle commun de compétences et de connaissances », tarte à la crème de l'Éduc-Nat depuis quinze ans, ne peut en aucun cas être un objectif : savoir lire-écrire-argumenter-compter, autant de pré-requis qui fondent de vrais objectifs - l'acquisition d'une culture linguistique, littéraire et scientifique de haut niveau. D'une culture française. Et pas de considérations éparses diluées dans un fatras européano-centré, lui-même noyé dans les eaux équivoques de la mondialisation. Une culture qui permette à chacun de s'intégrer dans le « groupe France », comme disent les commentateurs sportifs.

Différences et distinctions

Ce qui ne suppose pas que tous ces objectifs soient à imposer à tous les élèves. Il en est qui veulent encore davantage. Il en est qui aspirent à autre chose - à entrer par exemple rapidement dans le monde pré-professionnel. Élever chacun au plus haut de ses capacités - un slogan qui devrait être le souci de base de l'Éducation nationale - ne revient pas à avoir pour tous les mêmes ambitions. Il faut renverser la machine égalitaire, donner davantage à ceux qui peuvent beaucoup, et aménager les cursus pour les plus faibles. Encourager l'émergence d'élites à tous les niveaux - dans l'enseignement général comme dans l'enseignement professionnel - et non brimer les uns en plafonnant le niveau, ou décourager les autres en les confiant à un enseignement purement théorique. L'ennui que souhaite combattre le ministre en recourant à une pédagogie de type télé-réalité ne naît jamais que de l'uniformité des cursus. La vraie fin de cette horreur pédagogique qu'est le collège unique est là, dans des classes de niveau rassemblées sous le seul critère des capacités, et sans souci de l'origine sociale. Et il faut faire confiance aux enseignants pour juger, collégialement, de ce dont est capable un élève.

Bien sûr, il ne s'agit pas d'assigner pour la vie à résidence intellectuelle ou professionnelle. Il faut proposer des passerelles, afin de rejoindre ultérieurement une voie générale abandonnée précocement. Combien d'enfants ne se réalisent que tardivement ? Untel qui est manuel à 13 ans sera peut-être un « intello » complet à 16. Un apprenti ébéniste a pour moi autant de prix qu'un helléniste distingué - et s'il a envie de devenir helléniste sur le tard, pourquoi le lui interdire sous prétexte qu'il sait tourner un pied de table ? Et vice-versa. On peut s'adonner au latin, et via Apicius, se consacrer finalement à la cuisine.

Anéantir la carte scolaire et raser les ZEP

Les parents doivent être absolument libres d'inscrire leurs enfants où ils veulent. Parce qu'en aucun cas un collège ne doit être le reflet du milieu social dans lequel on l'a construit - alors que les zones d'éducation prioritaire (ZEP) sont aujourd'hui des zones d'exclusion programmée. J'irai même plus loin : non seulement il ne faut pas construire des collèges dans les ghettos, mais il faudra probablement détruire ceux qu'une idéologie des minima intellectuels a montés dans les années 1970-1990 - c'est moins cher, figurez-vous, que de les réhabiliter. Rasons les ZEP - et répartissons ailleurs les déshérités ! Soit en les amenant par petits groupes dans des établissements plus fortunés, soit en les regroupant dans des collèges bâtis sur le modèle des internats d'excellence - avec les mêmes impératifs de discipline et de sérieux.

D'où la nécessité d'imposer à tous les collèges un règlement intérieur de tolérance zéro. On est en classe pour travailler et faire ses preuves. Pas pour dealer du shit ou violer les copines dans les toilettes. Ni pour perturber les études des copains, ou pourrir la vie des enseignants. Ni dérives ni laxisme. Le laisser-faire doit laisser la place au faire travailler. Les perturbateurs ne doivent plus pouvoir compter sur la culture de l'impunité aujourd'hui généralisée. Rappelons que les parents sont responsables du comportement de leurs enfants mineurs. Une heure de colle ou trois jours d'exclusion ne signifient rien pour un apprenti caïd. Mais frapper directement à la source des prestations sociales a toutes les chances d'avoir un effet immédiatement dissuasif. L'éducation, qui apprend à bien se tenir, est du ressort des parents. L'École, elle, instruit - elle n'a pas vocation à dresser des fauves. Le début d'un vrai dialogue avec les familles, il est là, et nulle part ailleurs.

Les collèges des Antilles - qui sont aussi la France - ont très souvent adopté l'uniforme sans que cela fasse hurler les élèves. Les bons collèges privés métropolitains en font autant. Indifférencier les élèves a l'avantage d'éviter les surenchères dans la « sape » - ou le racket -, en faisant comprendre que la seule différenciation qu'autorise l'École, c'est la distinction par le talent.

Repenser les missions des enseignants

Les professeurs n'ont en fait qu'une seule mission : transmettre à leurs élèves les connaissances qui leur permettront de s'insérer - et de s'intégrer - dans la culture et la société françaises. C'est d'ailleurs ce à quoi ils aspirent dans leur immense majorité - alors qu'on les noie aujourd'hui sous des tâches de Gentils Animateurs (développer le « savoir-être » et le « vivre ensemble »). Il faut donc les former à la transmission des connaissances très en amont - peut-être dès la fin de la première année de Licence (L1), en ressuscitant ce pré-concours spécifique imaginé sous De Gaulle qui offrait aux lauréats une bourse très conséquente (une vraie bourse au mérite - parce que seul le vrai mérite doit donner lieu à une aide de la République) en échange d'un engagement à servir l'État au moins dix ans à la sortie du concours terminal passé en master (M1). Ce serait plus efficace, et moins honteux, que d'improviser des concours-bis régionaux réservés aux recalés des concours nationaux.

Et pour ce qui est d'initier au métier, un compagnonnage intelligent prodigué par des tuteurs expérimentés sera toujours supérieur au catéchisme pédago infligé dans les ESPE par des formateurs déconnectés du réel, ou abusés par leurs préjugés.

Évaluer sans démagogie

Quant aux évaluations, classements, récompenses… Les élèves sont les premiers demandeurs de notes. Ils en arrivent à reconvertir en éléments chiffrés les pastilles vertes ou rouges que les établissements pressés d'en finir avec l'élitisme républicain et de complaire aux apprentis sorciers (la démagogie est l'autre nom de la servilité) ont commencé à leur infliger. Non seulement il faut noter, mais il faut créer un climat de compétition à l'intérieur de groupes de niveau : il n'y a aucune raison qu'un gosse qui a du mal soit en concurrence directe avec le petit génie local. Il en est des élèves comme des citoyens : égaux en droit, mais pas en fait.

Je suis même personnellement très favorable aux distributions de prix. Partout où cela se pratique, c'est une vraie fête pour tous, élèves et parents. Une fierté aussi. Encourager un élitisme bien compris est plus générateur de respect et de savoir-vivre que tous les catéchismes de morale démocratique assénés ex cathedra au nom du « vivre-ensemble ». La morale passe par les savoirs, non par les discussions bêtifiantes sur la laïcité aménagée afin de complaire à tous les fanatismes ou le récit des particularismes communautaires.

Maîtriser les disciplines

La maîtrise de leur discipline par les enseignants induit automatiquement la qualité de la transmission - et l'envie de transmettre, qui doit être au cœur du métier. Inutile d'imposer une agitation stérile sous prétexte d'interdisciplinarité tant que les disciplines ne sont pas assimilées et que l'on n'a pas identifié et traité les difficultés des élèves. En état d'ignorance, de la discussion naît la nuit. Mais le ministre ne veut pas traiter les difficultés : l'interdisciplinarité n'a d'autre fonction que de les camoufler. De les balayer sous le tapis. Le ludique entretient l'ignorance - et fait les beaux jours des chaînes (joli mot qui dit bien ce qu'il veut dire) de divertissement.

Et s'il dissipe un temps l'ennui, le ludique génère chez les élèves, qui ne sont jamais dupes longtemps, des frustrations nouvelles, un mépris des enseignants, une méfiance de l'institution. On n'achète leur sympathie qu'en les mettant au travail. Et on ne conquiert leur amitié qu'en les poussant à donner le meilleur d'eux-mêmes - à aller même au-delà.

À budget constant

Pardon d'avoir été si long. Mais Mme Vallaud-Belkacem occupe souverainement les médias, c'est même tout ce qu'elle sait faire - encore qu'elle le fasse de moins en moins bien. Elle devrait se méfier : les bulletins PS (aux régionales) ou Hollande (à la présidentielle) qui passeront entre les mains des enseignants pourraient bien être barrés d'un « Non à la réforme du collège » rageur. Ce n'est pas parce que les enseignants courbent le dos qu'ils ont acquis une mentalité d'esclaves.

J'ajoute que ces réformes, qui bouleverseraient le système en nous remettant sur les rails, peuvent se faire à budget constant, même en augmentant significativement des enseignants qui sont dans le dernier rang européen. Pourvu du moins que l'on consente à économiser sur des postes qui ne servent à rien - le matériel informatique lourd dans les petites classes par exemple - et à dégraisser enfin le mammouth - cette énorme machine grenellienne dont le seul but est l'autojustification. Les « super-régions » projetées par le PS [créées depuis] nous promettent des « super-recteurs » - qui auront à cœur d'être mieux payés que les recteurs actuels, dont les postes seront par ailleurs conservés : on ne sait jamais, les supprimer priverait quelques ami(e)s de points de chute honorifiques et lucratifs. "


JAURÈS : "UNE ÉDUCATION VRAIMENT FRANÇAISE" ou "LA GLOIRE D'UNE RACE".

L'hommage du Collectif Marianne
31 juillet 2014

Jean Jaurès (1859-1914) publia cet article dans la Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, 22e année, n° 1, 1er octobre 1911, page 1.

« REVUE SOCIALE
La Question du Jour
PROLÉTARIAT ET CULTURE CLASSIQUE »

« On a beaucoup discuté depuis quelques mois au sujet de la culture classique. On a prétendu qu'elle s'affaiblissait dans notre pays, et que par là l'esprit français lui-même était menacé dans ses sources profondes. Des hommes considérables, des écrivains, des artistes, même des industriels, qui se constituaient les gardiens « du goût », ont poussé le cri d'alarme. Et certes, je ne méconnais pas qu'il y aurait péril pour un peuple à se séparer de ses origines. Ce serait, je crois, un grand malheur si le beau fleuve des traditions antiques cessait de se développer à travers les champs de la France. Mais il me semble que la question n'a pas été bien posée. Elle est d'une difficulté et d'une complication extrêmes. Une nation moderne, qui doit être en communication avec les autres nations modernes, avec leur littérature, avec leur génie et qui doit manier aussi le formidable appareil des sciences nouvelles, ne peut pas donner à l'étude des lettres antiques la même quantité ou plutôt la même proportion de temps qu'elle leur donnait autrefois. Ce n'est que par un prodige d'aménagement qu'elle pourra distribuer les forces de son esprit sur tant d'objets divers.

Mais il me semble que la question n'a pas été bien posée. Ou plutôt on a négligé un élément essentiel. On a discuté comme si la bourgeoisie constituait encore la seule force intellectuelle de la France. Et à ceux qui disent que tous les enfants des lycées et des collèges doivent recevoir la culture latine et grecque parce que, en dehors de cette culture, il n'y a pas d'éducation parfaite, je suis tenté de dire : Que faites-vous donc des millions de travailleurs, ouvriers et paysans, que vous avez appelés à la vie civique, que vous instruisez dans vos écoles et qui agissent désormais directement sur la civilisations de la France ? Avez-vous donc renoncé à leur donner une éducation vraiment française ?

Pour moi, je crois qu'il faut arriver à leur donner une culture classique, c'est-à-dire le sens de la beauté, de la justesse, de l'ordre, de la mesure. La connaissance des œuvres antiques aide une nation à maintenir, à développer en elle cet esprit classique ; mais il ne la constitue pas. Il est l'expression d'une sorte de maturité sociale ; et le prolétariat, à mesure que se précisera en lui la conscience de sa force et de son destin, sera de plus en plus capable des qualités supérieures. Quand une classe est faible, quand ses ambitions excèdent son pouvoir, elle est réduite à déclamer. Ou elle s'emporte en violences de paroles désordonnées qui trahissent l'infirmité foncière, ou elle imite gauchement les façons de parler, les élégances et les éloquences conventionnelles de la classe dominante. C'est ainsi que subsiste encore dans la vie intellectuelle du prolétariat une trop grande part de rhétorique. Mais quand sa parole a une valeur sociale certaine, quand elle exprime et traduit des idées, des forces avec lesquelles toute une société doit compter, alors elle n'a pas besoin de forcer le ton ; et elle dédaigne d'emprunter à la rhétorique banale des ornements superficiels. Comme la force de sa pensée lui vient des choses, et comme la force de sa parole lui vient de sa pensée, son souci dominant est de traduire exactement la réalité telle qu'elle la veut, et elle est conduite à mettre dans ses idées cette liaison, cet ordre, cet enchaînement qui ajoutent si puissamment à la force du discours et qui est un élément essentiel de la beauté classique. En même temps qu'elle contracte le besoin de l'ordre, elle apprend la mesure qui est un effet et un signe de la force. Car rien ne donne la sensation de la force, dans l'ordre intellectuel et social, comme dans l'ordre physique, comme de ne pas la dépenser toute entière, et d'éviter jusque dans l'action la plus vigoureuse, cette tension extrême des muscles, des nerfs ou de la parole qui marque que l'organisme est arrivé à sa limite et n'a plus de réserves. Encore un degré, et une classe consciente de sa force profonde et tranquille aura, jusque dans le combat, cette liberté, ce jeu, cette joie, cette vive et rapide lumière de gaieté, d'ironie et de grâce qui sont la partie supérieure de l'art classique.

J'ajoute qu'arrivée à ce point une classe est capable de comprendre, de goûter ce que les classes qui l'ont précédée dans l'histoire ont produit de plus noble.

Aussi la question de la culture française devient, à une certaine profondeur, une question sociale. La France a besoin certes, pour le mouvement continué et amplifié de son génie, de rester en communication avec les sources antiques. Mais elle a besoin plus encore de devenir toute entière une nation « classique », c'est-à-dire une nation où l'immense peuple du travail aura, par l'accroissement et l'organisation de sa force, les élans supérieurs de pensée cohérente, d'action ordonnée, d'expression vigoureuse et calme, de joie lumineuse, qui constituent la beauté classique de l'esprit et la gloire d'une race. »


Voir aussi : RÈGLE DE TROIS OU RÈGLE DE SIX ?