samedi 16 décembre 2023

LE DÉCLIN DU SAVOIR suivi de JAURÈS : " UNE ÉDUCATION VRAIMENT FRANÇAISE " ou " LA GLOIRE D'UNE RACE ".




Anatole France : " Voyant ses contemporains ignorants, injurieux et médiocres, il n’y trouvait point de raison d’espérer que leur postérité devînt tout à coup savante, équitable et sûre. "
L'abbé Jérôme Coignard.

Que cette complainte sur le thème du déclin soit ancienne, remontant au moins au XIXe siècle, avec Ernest Renan (La Réforme intellectuelle et morale de la France), ne la réfute pas ; ces phénomènes culturels sont lents, à géométrie et géographie variables, et complexes. Récusée par des journalistes superficiels, elle est cependant reprise par beaucoup de professeurs dont les analyses convergent ; Adrien Barrot : " Il est évident que le niveau baisse. Il faut ne pas avoir mis les pieds depuis trente ans dans un collège ou dans un lycée, et même dans un " bon " collège ou dans un " bon " lycée, il faut être resté confiné aux seules statistiques de son laboratoire de recherche, il faut avoir troqué cette amorce de raison qu'est le simple bon sens pour une intelligence artificielle, pour affirmer et prétendre démontrer le contraire. Bien sûr que le niveau baisse. " L'Enseignement mis à mort, Paris : E.J.L., 2000, collection Librio.

Voir en commentaires l'entretien d'Olivier Rey dans Le Figaro du 9 mai 2022.


Un des critères du déclin du savoir dans la société est

la baisse de niveau scolaire. Cette baisse était ressentie par 71 % des jeunes profs, selon le sondage SNES-SOFRES de mars 2001. Le nombre croissant de lycéens (généraux, professionnels et techniciens) et de bacheliers ne peut être à lui seul un argument en faveur d'une élévation de niveau de connaissances ; encore faudrait-il faire le bilan de ce que l'on comprend, de ce que l'apprend, et de ce que l'on en retient comme savoir et comme savoir-faire. " Contrairement aux idées reçues, ils calculent aussi bien qu'il y a vingt ans, d'autant plus que la population des élèves concernés par le collège aujourd'hui est beaucoup plus large qu'alors. " (Barrier et Robin, 1985). Ce d'autant plus illogique évoque irrésistiblement le boulanger d'une des questions d'une échelle d'intelligence (la N.E.M.I.), commerçant qui « perd sur chaque petit pain, mais se rattrape sur la quantité »...

Il y aurait eu, entre 1964 et 1982, " progrès en algèbre, sauf les inéquations ; recul en géométrie ; stagnation en arithmétique et statistiques ". Les données "n'autorisent pas une conclusion défavorable quand au niveau des élèves actuels par rapport à ceux de 1964"; mais elles ne permettent pas davantage la conclusion favorable que le sociologue Roger Girod en avait tiré : " leur score moyen s'est légèrement amélioré ". Deux autres études donnent une idée plus précise de la situation. D'abord le rapport Chervel, qui compare des dictées de 1873 à celles de 1987 ; on y lit, page 161: " Presque la moitié de l'effectif du XIXe siècle commet moins de cinq fautes, alors que pour le XXe siècle, c'est seulement le tiers de l'échantillon qui obtient ce résultat ".

L'échantillon de 1987 fut soigneusement déterminé de façon à pouvoir être comparé à celui de 1873 ; mais les auteurs avaient cependant "redressé", à la fois les scores de 1873 et ceux de 1987 pour aboutir, tout à fait à la Bourdieu [Voir Philippe Bénéton, Le Fléau du bien, Paris : R. Laffont, 1983, pages 48-55, la " méthode Bourdieu "], à la conclusion souhaitée : " le niveau actuel en orthographe est donc incontestablement supérieur " (Rapport, page 164), affirmation figurant dans le dernier chapitre, plus sobrement intitulé " CONCLUSION. Comparaison du niveau en orthographe entre 1873-1877 et 1986-1987 ".



Cette retenue ne se trouve plus dans La Dictée, ouvrage destiné au grand public, où le chapitre VI est intitulé : " Supériorité des élèves de 1987 ". On y lit cependant " victoire aux points du corpus du XIXe siècle sur celui du XXe siècle " (La Dictée, page 182) ; comprenne qui pourra ...

Le graphique de la page 163 du Rapport montre qu'en 1873, plus d'élèves (par rapport à 1987) font moins de fautes (donc qu'il y avait en 1873 davantage de bons), et qu'en 1987, davantage d'élèves (par rapport à 1873) font plus de fautes (donc qu'il y a en 1987 davantage de mauvais).

Pages 14-15 de La Dictée, on lit encore ceci : " Il importe peu, aujourd'hui, que le niveau général en latin ait (probablement) baissé puisque dans le même temps le niveau général en mathématiques n'a cessé de s'élever. "
Dans La Dictée, page 260, figurait déjà cette fine remarque : " le niveau des classes de sixième [n'est] plus ce qu'il était il y a trente ans. "... Dans cette question d'évaluation d'un niveau, il faudrait pouvoir prendre en considération les connaissances structurées réellement acquises par les élèves, qui sont autres choses que des informations ou de simples recettes (en maths: "on fait delta" ou "on fait la dérivée", et encore, quand l’énoncé n’en supprime pas l’initiative …) et, en ce qui concerne l'examen du bac, les formes nouvelles des épreuves (QCM). On n’a donc pas amené 80 % de chaque classe d'âge au niveau du bac (objectif à dix ans de l'article 3 de la loi 89-486 du 10 juillet 1989, dite « loi Jospin ») mais seulement le bac (et l'accès à l'Université) au niveau du « fameux magma des 80 % de bacheliers », (Christian CombazÉgaux et nigauds, janvier 2001).

   Le Monde admit que
" Le constat d'une dégradation du niveau des élèves au cours des vingt dernières années est réel. L'étude sur laquelle s'est appuyé le ministère date de décembre 2008, restée jusqu'ici inédite. Elle repose sur une dictée, que son service statistique a proposée à des élèves de CM2 en 1987, puis en 2007. Il en ressort que le nombre d'erreurs a augmenté en moyenne de 10,7 à 14,7. La proportion d'élèves faisant plus de quinze fautes atteint 46 % en 2007, contre 26 % vingt ans plus tôt. Dans une précédente étude comparable, qui date de 2007, deux professeures en sciences du langage, Danièle Cogis et Danièle Manesse, tiraient les mêmes conclusions. Selon leur étude, les élèves de 2005 accusaient un retard d'environ deux niveaux scolaires par rapport à ceux de 1987. Autrement dit, un élève de 5e en 2005 faisait le même nombre d'erreurs qu'un élève de CM2 vingt ans plus tôt... " (lemonde.fr, 3 mai 2012)
   La baisse du niveau moyen d'études est occidentale et pas seulement française ; elle est confirmée par l'évolution des programmes du secondaire vers la simplification et par la quasi-disparition des démonstrations dans le cours de maths, cours lui-même mis en forme dogmatique et déjà réduit au minimum avant même les propos légers de Claude Allègre sur une supposée dévaluation des mathématiques.

  Le physicien Georges Lochak répondit par avance à Claude Allègre : « Croire que les calculs sur ordinateurs remplaceront les mathématiques (dont ils ne font, en réalité, qu'exprimer les rudiments) est d'une grande candeur ». (" Platon est-il mort ? ", Quadrature, n° 28, avril-juin 1997, pages 25-27).
Cet ancien ministre de l’Éducation était incertain de l’utilité de cours de philosophie pédagogique :
« Je ne pense pas que les cours de philosophie pédagogique soient la première des priorités. En revanche, dispenser des cours sur les solutions à apporter aux problèmes de la drogue et de la violence, sur la façon de se comporter dans un certain nombre de quartiers difficiles, sur les progrès de la cognition et les usages des nouvelles technologies, sur la manière d'enseigner la morale civique, tout cela me paraît beaucoup plus important que des élucubrations abstraites sur la pédagogie abstraite. » Sénat, séance du 30 novembre 1998.

    Les programmes officiels de mathématiques indiquent désormais que la plupart des résultats doivent être admis ; ajoutons-y la détérioration des méthodes de travail des lycéens et étudiants. Notamment, en France au moins, le morcellement du " contrôle continu ", des DST, "devoirs sur table" - comme si chez eux les élèves travaillaient dans leur lit ... - et des partiels et autres bacs blancs qui remplacent les anciennes compositions trimestrielles et les examens traditionnels. Que les élèves soient un peu stressés par ces compositions trimestrielles n'était pas si mauvais.

   Le contrôle continu a deux inconvénients majeurs : 1) morceler le programme en petites tranches, peu ou pas étudiées, vite révisées et ... vite oubliées, et 2) associer en permanence la fonction d'enseignement et la fonction de contrôle, alors que l'idéal serait que ces deux fonctions soient dissociées.

Le travail du professeur, c'est : exposer, expliquer, éventuellement contrôler. S'il maîtrise son savoir disciplinaire, la préparation des cours consistera en l'établissement d'une progression ordonnée dans la présentation des éléments du programme.

Celui de l'élève : étudier, comprendre, apprendre, savoir et retenir. Or la dégradation intellectuelle (et morale car souvent associée à diverses formes de fraude) des méthodes fait qu'aujourd'hui :

a) On apprend, plus que l'on ne prend le temps d’étudier ;
b) On révise encore plus que l'on n'apprend ;
c) On révise les exercices, les sujets qui ont des chances de sortir ..., plus que l'on ne révise les exposés des professeurs ou le contenu des manuels, « le cours » de jadis (non appris …)

Tout ceci traduit un désintérêt pour les études proprement dites qui sont souvent considérées uniquement sous l'angle utilitaire du diplôme et de l'emploi, bref de l'intérêt économique. D’où l’étonnement des étudiants en première année d’économie, lorsqu’ils apprennent que l’Éducation nationale est une institution politique qui ne relève pas du marché, c’est-à-dire d’un dispositif par lequel acheteurs et vendeurs échangent des marchandises ou des services ; ironie du sort, la " fausse monnaie intellectuelle " se transforme vite en " fausse monnaie sociale ". J'ai personnellement vécu la transition entre la période où les lycéens bons en maths allaient en fac de sciences ou en prépa scientifique et la suivante, où les mêmes vont en prépa commerciale.

   Les procéduriers de la pédagogie prétendent vouloir prendre acte de l'existence d'un nouveau "public" (entendre " les nombreux immigrés maghrébins et sub-sahéliens ") dans les classes dites " des quartiers ", et "changer de paradigme", soit remplacer l'enseignement par l'apprentissage des méthodes, la Culture par une culture commune qui n'est qu'un nivellement par le bas (et les termes professeur/élève par ceux d'enseignant/apprenant), l'école et la culture traditionnelles devant plier devant le "fait brut" qu'une partie de ce nouveau « public », n'est pas (ou ne serait pas) accessible à l'instruction intellectuelle. Mais ce "fait brut" est loin d'être acquis (à moins de supposer l’existence d’un gène bourgeois ou européen de la culture) et le mépris actuel des œuvres n’a donc rien de définitif.


Garçon lisant Cicéron (1464), par Vincenzo Foppa (vers 1428 / vers 1515)


Enseigne-t-on toujours le latin à l'école primaire ? Dans quelle classe de première (jadis dite première de rhétorique) fait-on encore des dissertations en latin, des compositions en vers latins, comme cela se faisait, à l'époque d’Arthur Rimbaud, au collège de Charleville ? Les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet reconnaissent qu'entre 1957 et 1987 les performances en philosophie des bacheliers ont baissé. L'expression " fort en thème " est devenue incompréhensible, y compris pour ceux qui étudient les langues vivantes, car on ne fait plus de thèmes. Si le moindre effort demandé aux lycéens est généralement considéré comme une " prise de tête " ou un « cassage de melon » (ce qu'illustre bien la série télévisée Plus belle la vie), c’est bien parce que la relation au savoir universel a été qualitativement modifiée pour une grande partie de la jeune génération actuelle.

D'une manière générale, l'étude, le travail intellectuel, la lecture et l'écriture, sont dévalorisés au profit du sport collectif ; Baudelot et Establet ont, bien sûr, approuvé la " reconnaissance scolaire des cultures sportives " — beau pluriel de majesté ... ; au profit aussi de l'expression libre et de la pédagogie de groupe centrée sur un élève pseudo-concret, « tel qu'il est », façon sociologie  François Dubet qui reconnait : « jusqu’alors, nous avons échoué, mais il faut aller encore plus loin » (L’Humanité, 22 mars 1999) et répète que les problèmes sociaux, la culture de masse et les nouvelles technologies de l'information " sont là " ;  Nietzsche appelait cela fatalisme des petits faits, " petit faitalisme " (Généalogie de la morale, III, § 24). Dubet souhaite une véritable " école démocratique de masse " et le repli sur cette " culture commune " également chère à Philippe Meirieu.

Réseau pédagogiste.

L'enseignement d'un contenu culturel, explications d’un texte ou d’un phénomène naturel, (car l'enseignement ne saurait se réduire à un "rabâchage") puis introduction à la connaissance des théories et des œuvres, tend à être remplacé par l'animation d'une classe, d'un demi-groupe ou d'un module, et par la pratique de techniques de communication ; les "pédagogistes" ont parfois recours aux fausses sciences que sont la programmation neurolinguistique (P.N.L.) et l'analyse transactionnelle, toujours à la sociologie (qui n'est pourtant qu'une technique auxiliaire des sciences politiques, historiques et juridiques). Il semble admis, avec Edgar Morin et Michel Serres, que la « tête bien faite » doit remplacer la « tête bien pleine » ; Montaigne souhaitait, en effet, « plutôt la tête bien faite que bien pleine », mais chez le conducteur, c’est-à-dire chez le professeur, et non chez l’élève que l’on ne choisit pas davantage aujourd’hui qu’au XVIe siècle (Essais, livre I, chapitre xxvi). Ce contresens est en lui-même un bel indicateur du déclin du savoir.


Quelques étapes de cette baisse du niveau moyen des classes furent :

1945 : suppression des petits lycées (classes de 11e à 7e).
1957 : suppression progressive de l'examen d'entrée en sixième, d'abord pour les élèves du public ayant obtenu la moyenne pendant l'année.
1959 : l'ordonnance 59-45 du 6 janvier 1959 allonge de 14 à 16 ans la scolarité obligatoire pour les enfants nés en 1953 et après (réforme Berthouin ; entrée en vigueur en 1967).
1960 : transformation des Cours complémentaires en C.E.G. (collège d'enseignement général).
1963 : création des collèges d'enseignement secondaire (CES) destinés à remplacer les C.E.G. et les premiers cycles des lycées (réforme FOUCHET). Soit la création du collège unique.
1966 : suppression de la première partie du baccalauréat.
1969 : Edgar Faure reporte en quatrième l'enseignement du latin.
1969 : création du corps des professeurs d'enseignement général de collège (P.E.G.C.), souvent composé d'anciens instituteurs ; mis en extinction en 1986.
1974 : Suppression des filières dans les collèges.
1981 : Alain Savary demande à Louis Legrand un rapport sur les collèges.
1989 : la loi Jospin dispose que : " Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l'égalité des chances. " (Codifié à l'article L. 111-7 du Code de l'éducation). Création d'un Conseil national des programmes (CNP).
1993 : François Bayrou demande à Alain Bouchez d'animer une commission qui en janvier 1994 produit un Livre blanc des collèges.
1994 : Le CNP, présidé par Luc Ferry, présente des Idées directrices pour les programmes du Collège. On y trouve le " socle commun de connaissances et de compétences ". Les bons élèves perdent la priorité.
2005 : Loi Fillon du 23 avril.
2008 : Semaine de quatre jours.

Cette baisse de niveau a donc précédé et accompagné les événements de mai 1968 plus qu'elle n'en fut la conséquence. S'y ajouta l'instauration du contrôle continu dans le secondaire et à l'Université, la prolifération des enseignements optionnels, la suppression des secondes différenciées (1983) et le report en classe de première de l'étude de l'équation numérique du second degré (et encore, pas dans toutes les classes de première ; les séries littéraires et technologiques AAC ne la font pas.). La mission des professeurs devient, comme en régime totalitaire, essentiellement politique : s’assurer que tous les élèves, français ou étrangers, partagent les " valeurs de la République " et possèdent les compétences de base de la culture commune et citoyenne.


« 50 % des étudiants inscrits à l’Université – ils sont au total un peu plus d’un million et demi – le sont dans les premiers cycles. Leur taux de réussite demeure, à ce stade, l’un des plus faibles des pays du monde développé : seulement 45 % des étudiants français obtiennent leur DEUG en deux ans, 68 % en trois ans », déclarait le ministre de l’Éducation d’alors, Luc Ferry (Le Monde, 5 juillet 2002).

Jolis cas particuliers : Manuel Valls obtint sa licence d'histoire en 1986, à 24 ans, le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis ayant lui brillamment obtenu sa dispense de maîtrise à 31 ans 8 mois et 19 jours ...





   C'est l'ensemble du système éducatif qui décline, la "démocratisation", telle qu'elle a été pratiquée, aboutissant à ce que de plus en plus de jeunes (ou moins jeunes) sachent de moins en moins de choses ; c'est plus percutant en anglais :

more and more know less and less

Dans son article « Culture de masse et savoir scolaire », Philippe Raynaud constata, après Antoine Prost, que « l'efficacité de l'institution scolaire pour l'instruction du plus grand nombre a d'abord stagné, puis décru, au fur et à mesure que progressait la "démocratisation de l'enseignement" » (Le Télémaque, n° 6, juin 1996). Selon un sondage de mars 2001 auprès d'enseignants de moins de 35 ans, 71 % d'entre eux estimaient qu'inciter le plus d'élèves possible à poursuivre jusqu'au bac « a surtout pour conséquence de dévaloriser le baccalauréat et d'abaisser le niveau ».


Le professeur Michel Jarrety (Université Paris IV) observa que les textes sur lesquels on fait travailler les enfants à l'école primaire et au collège sont d'une médiocrité affligeante. Il y a quelques années, deux appels, signés chacun par plusieurs dizaines de professeurs, demandèrent le maintien de l'enseignement de la littérature au lycée et revenaient sur la question de la baisse de niveau :

" On enseigne en Deug et souvent en licence ce qui naguère s'apprenait au lycée.
Supprimer la dissertation [obligatoire] dans toutes ces disciplines [français, histoire, philosophie, sciences économiques] relève d'un processus global déjà appliqué en mathématiques (où on ne fait plus de démonstrations). "

Constat à l'unanimité de l'Académie française" Au lieu que l'école soit le moyen de corriger et de compenser les infériorités éventuelles dues à un milieu social peu imprégné de culture, sa dégradation les prolonge et les aggrave. La pédagogie dite moderne s'efforce [...] de vider l'enseignement de contenu au point qu'il n'existe plus aucun critère d'excellence. [...] Cette crise, il est vrai, commence en amont de l'école, avec la dégradation de la formation des maîtres eux-mêmes. " (Déclaration adoptée à l'unanimité lors de la séance du 6 avril 2000).
L'Académie des Sciences déplora les propos de Claude Allègre sur la dévaluation des mathématiques dans France Soir, 23 novembre 1999 : « Les maths sont en train de se dévaluer, de manière quasi-inéluctable. Désormais, il y a des machines pour faire les calculs. Idem pour les constructions de courbes. » Voir aussi Le Monde, 22 mars 2000, pour cette réaction de l'Académie des Sciences.

L'enseignement tend à se vider de contenu de savoir et de substance ; un professeur formula avec humour la devise de l'école post-moderne : " Pourquoi enseigner quelque chose plutôt que rien ? " (Adrien Barrot, 2000)

En ce qui concerne les adultes,

la population générale donc, des études relatives aux USA et à la Suisse ont montré là aussi une perte d'instruction. Le XXe siècle finissant paraît avoir effacé les progrès réalisés en ses débuts et à la fin du pas si stupide XIXe siècle. En 1938, Jean Grenier constatait que : " L'extension de l'instruction ne va pas toujours de pair avec le progrès de la culture. Les masses sont de plus en plus éclairées, mais les lumières sont de plus en plus basses. Les idées courtes et simplistes ont plus de succès que les autres. Un homme cultivé a de moins en moins de contemporains. " (Essai sur l'esprit d'orthodoxie, Paris : Gallimard, 1938, I, iii.)

Dès le début des années 1950, le progrès fit place à une stagnation quant à la maîtrise de l'écrit, et à une baisse quant aux mathématiques et aux sciences ; le progrès ne persistait que dans les langues étrangères et en informatique (Roger Girod, 1989). Ce qui ne retint pas le sociologue Pierre Bourdieu d'affirmer que : « au moins dans tous les pays civilisés, la durée de la scolarisation ne cesse de croître, ainsi que le niveau d'instruction moyen. » (Discours devant le Conseil international du Musée de la Télévision et de la Radio, 11 octobre 1999). Ce qui est certain pour la durée de la scolarisation, mais en partie dû aux redoublements, comme une publicité télévisée l'indiquait avec une impertinence amusée, ne l'est pas pour l'instruction, et précisément l'enseignement des fondamentaux, qui permet, selon les talents, d'intégrer successivement les différents niveaux de savoirs. Selon les textes d’application de l’article 8 de la loi 89-486 du 10 juillet 1989, les redoublements ne sont plus autorisés qu’en fin de cycle ; l’échec au bac devient donc la cause principale de redoublement dans le secondaire.


L'envahissement de l'espace public par les médias, et l'intervention des journalistes dans des débats qu'ils dirigent sans en avoir la compétence, ne peuvent rester sans conséquences dans ce que l'on appelle la crise de la transmission. La presse de gauche traite de "réactionnaires" des ouvrages qui posent des questions de fond ; elle rabat, à la Dubet, (cf Monde des Débats, septembre 2000, page 10) la question de la transmission du savoir sur un plan exclusivement politique, celui de la citoyenneté. C'est le retour du "tout est politique", assorti de " tout doit être démocratique"  ; ou encore, puisque le savoir, bien qu’universel, serait "élitiste", l’apparition d’un slogan totalitaire plein d’avenir : « quand j'entends parler de culture humaniste, je sors mes Droits de l'homme ».

   Les médias, par seconde nature (le journalisme est depuis longtemps devenu une idéologie), participent activement à l'entreprise de désymbolisation en cours ; un des moyens en est l'établissement d'une véritable police de la parole par ce que le mathématicien Jean Dieudonné, dans sa critique des dogmes pédagogiques à la mode, appelait "l'intelligentsia régnante", un autre la promotion effrénée du sport et du show bizz. Ils encouragent également un usage aliénant de la communication électronique (world wide web, e-mail) en annonçant " la naissance d'une génération de créateurs nourris d'Internet " (Le Monde, 31 mai 2000).

   La simple transformation des méthodes de documentation, car c’est de cela qu’il s’agit, est aussi incapable de bouleverser les lois de la pensée ou les critères de qualité intellectuelle d'une œuvre, que de remplacer l’éducation des nouvelles générations ; Montesquieu conservait les principes de la civilisation grecque lorsqu’il jugeait que « c’est dans le gouvernement républicain que l’on a besoin de toute la puissance de l’éducation ». (De l’Esprit des lois, IV, 5). Nécessité de l’éducation, de l’Université, pas d’une Star Academy.


Bibliographie

Émilie Barrier et Daniel Robin, Enquête internationale sur l'enseignement des mathématiques. 1, Le cas français, Paris : I.N.R.P., 1985.

Adrien Barrot, ancien élève de l'École Normale Supérieure [Ulm, 1988], agrégé de philosophie, L'Enseignement mis à mort, Paris : E.J.L., 2000, collection Librio, page 73 : « Pourquoi enseigner quelque chose plutôt que rien ? »

Sylvain Bonnet, Prof, Paris : R. Laffont, 1997. L'auteur, agrégé de lettres classiques exerçant en collège, constatait et déplorait (page 63) le " règne de l'inculture triomphante ", des interpellations du genre " Balzac ? C'est qui, ce mec-là ? ". Robert Solé avait rendu compte de cet ouvrage dans Le Monde du 5 septembre 1997.
Autre remarque distinguée que j'avais entendue de la part d’un élève semi-maghrébin de nationalité française, en terminale dans le 9-3 (et qui applaudissait à l'attentat contre les Twin Towers de New York) : « Qui connaît Molière, à part en France ? ». Le bon modèle étant évidemment celui de la star mondialement connue…

Bernard Bourgeois, " De l'école à l'Université : la raison d'un échec ", Libération, 20 mars 1992. L'ancien président de la Société Française de Philosophie déplorait la " passion démagogique du nivellement ".

Jean-Paul Brighelli, La Fabrique du crétin : la mort programmée de l'école, Paris : Jean-Claude Gawsewitch, 2005.

André Chervel, Danièle Manesse, Comparaison de deux ensembles de dictées 1873-1987 - Méthodologie et résultats. Paris : I. N. R. P., 1989, collection "Rapports de recherches".

André Chervel, Daniel Manesse, La Dictée. Les Français et l'orthographe ; 1873 - 1987, Paris : I.N.R.P./Calmann-Lévy, 1989.

Jean Dieudonné (1906-1992), Pour l'honneur de l'esprit humain. Les mathématiques aujourd'hui, Paris : Hachette, 1987.
Voir I, 4, " Maîtres et écoles ", et II, 5, " Les dogmes à la mode ".


Luc Ferry, " Donner sens et autorité à la culture scolaire. Rapport du Conseil national des programmes ", Pouvoirs, n° 80, 1997, où on lit :
« Les dernières conclusions de la direction de l’évaluation et de la prospective touchant l’état de l’école en 1995 sont sans ambiguïté : près de 10 % des élèves de sixième ne maîtrisent pas les fondamentaux de la lecture et de l'écriture et 25 % ceux du calcul élémentaire ! La comparaison récente (juillet 1995) entre les élèves passant le certificat d'études dans les années vingt et ceux d'aujourd'hui confirme, sur ces deux registres, ce qu'il faut bien appeler une " baisse de niveau ". Le discours habituel selon lequel le collège serait le « point noir » du système, le lieu où faire porter l’effort en priorité, risque donc d’induire en erreur ; de facto, presque tout est déjà trop tard au collège en termes d’égalisation des conditions et de rattrapage de l’échec scolaire.» (page 127).
Roger Girod (professeur à l'Université de Genève), Le Savoir réel de l'homme moderne, Paris : PUF, 1991. Cet ouvrage commente l'élévation du QI, donnée qui, contrairement aux apparences, n'est pas en contradiction avec la baisse du niveau d'instruction générale dans l’Europe de l’Ouest.

Roger Girod, Problèmes de sociologie de l'éducation, Unesco/Delachaux et Niestlé, 1989, chapitre 1 ; Le Savoir réel de l'homme moderne, Paris : PUF 1991, chapitre 1. L'auteur précise que " seule une minorité est à un niveau correspondant vraiment aux objectifs de l'enseignement obligatoire ".

Bernard Kuntz, Prof de droite ? Le crépuscule scolaire et idéologique de la gauche, Paris : F.X. de Guibert, 2000.
Du même : « L’écrasant héritage de Luc Ferry », Le Figaro, 30 mai 2002. L’auteur, président du Syndicat national des lycées et collèges (SNALC), déplore notamment l’envahissement des activités périscolaires au détriment de l’enseignement disciplinaire ; il demande aussi au nouveau ministre un peu de courage politique pour affronter l’assaut des idéologues.

Jean-François Mattéi, La Barbarie intérieure - Essai sur l'immonde moderne, Paris : PUF, 1999. Voir chapitre IV " La barbarie de l'éducation ".

Jean Claude Michéa (professeur agrégé de philosophie à Montpellier), L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, Castelnau Le Lez : Climats, 1999 (collection Micro-Climats). L'auteur craint que nous ne soyons entraîné vers un monde écologiquement inhabitable et anthropologiquement impossible ; il déplore un déclin continu du sens de la langue et de l'intelligence critique, et pose cette inquiétante question : " À quels enfants allons-nous laisser le monde ? ".

Jean-Claude Milner, De l’École, Paris : Seuil, 1984, décrit l'obscurantisme ou « ignorantisme militant » comme « mépris des savoirs que l’on ne maîtrise pas au nom de sa propre absence de savoir. »

Frédéric Nietzsche, Fragments posthumes,
U I 5a, hiver 1870-71 – automne 1872, 8[57]  :
« La culture pour tous n’est qu’une étape préliminaire du communisme : dans cette voie la culture s’affaiblit au point de ne plus pouvoir conférer aucun privilège. Au moins c’est un moyen contre le communisme. La culture pour tous, c’est-à dire la barbarie, est justement la condition préliminaire du communisme. » [Die allgemeine Bildung ist nur ein Vorstadium des Communismus: Die Bildung wird auf diesem Wege so abgeschwächt, daß sie gar keine Privilegien mehr verleihen kann. Am wenigsten ist sie ein Mittel gegen den Communismus. Die allgemeinste Bildung d.h. die Barbarei ist eben die Voraussetzung des Communismus.] (j'ai traduit approximativement ce passage omis dans la traduction Gallimard).
N V 6, fin 1880, 7[83] :
« Le principe : " le bien de la majorité passe avant le bien de l’individu " suffit pour faire reculer pas à pas l’humanité jusqu’à la plus basse animalité. Car c’est le contraire (" les individus valent plus que la masse ") qui l’a élevée. » [Das Princip „das Wohl der Mehrzahl geht über das Wohl der Einzelnen“ genügt um die Menschheit alle Schritte bis zur niedersten Thierheit zurück machen zu lassen. Denn das Umgekehrte („der Einzelne mehr werth als die Masse“) hat sie erhoben.]
Olivier Rey :
Le Figaro, 9 mai 2022.

Jacqueline de Romilly, de l'Académie française, L'Enseignement en détresse, Paris : Julliard, 1984. Notamment les chapitres sur l'égalitarisme et la politisation. L'académicienne helléniste soulignait une fois de plus l’utilité des études classiques pour le travail philosophique.

Jean-Fabien Spitz (ancien élève de l'ENS [Ulm, 1972], agrégé de philosophie), " Les trois misères de l'universitaire ordinaire ", Le Débat, n° 108, janvier-février. 2000, pages 4-17. Misères matérielle, intellectuelle et morale.

Bertrand Vergely, (ancien élève ENS-Ulm, agrégé de philosophie), Pour une école du savoir, Toulouse : Milan, 2000. L'auteur déplore que l'on parle de plus en plus de formation et de moins en moins d'enseignement, de plus en plus d'informations et de moins en moins de connaissances. La distinction entre celui qui sait et celui qui ignore étant devenue une "exclusion" inacceptable (pédagogiquement incorrecte), on baisse les critères d'évaluation ; on tend à remplacer le professeur par l'intervenant.


APPENDICE

Contre-réforme du collège I

" Un malentendu ", dit la ministre lorsqu'on lui signale que 83 % des enseignants sont hostiles à sa réforme. Voici quelques pistes pour améliorer l'instruction.
Par Jean-Paul Brighelli
Publié le 09/09/2015 | Le Point.fr

Les principales organisations syndicales du secondaire appellent à une grève le 17 septembre [2015]contre la réforme du collège concoctée par les grands nuisibles qui grouillent autour de Mme Vallaud-Belkacem. Peu importe au ministre, bien décidé à imposer ses diktats contre l'avis de la quasi-totalité des praticiens de l'Éducation.

Le 10 octobre prochain, ces mêmes syndicats appellent à une manifestation unitaire à Paris. Au-delà des revendications (légitimes) sur les salaires ou des protestations narquoises sur les promesses d'embauches mirifiques de feu le candidat Hollande, il est temps d'imaginer ce que serait une vraie réforme, occultée par les fantasmes des idéologues et les intérêts bien compris des bobos qui s'obstinent à voter pour la gauche au pouvoir. Et qui bientôt seront les seuls, si l'on en croit les sondages et les enseignants bien décidés à barrer leurs futurs bulletins PS du joli nom de Najat Vallaud-Belkacem.

Parler français

Toute réforme du collège commence au primaire. Apprendre à parler et à écrire le français. Le français de France. Celui de La Fontaine (il faut apprendre des Fables par cœur, les structures de la langue entrent en mémoire par la mémoire, figurez-vous) ou d'Alexandre Dumas : que l'on n'envisage plus - plus jamais - de faire lire Les Trois Mousquetaires à des élèves du primaire, ni même à des élèves de collège, en dit long sur nos renoncements. Le français de Mme de Sévigné et de Victor Hugo (eh non, Notre-Dame de Paris ne se termine pas comme Le Bossu de Notre-Dame, n'en déplaise à Disney et aux Bisounours). Le français tel qu'il s'écrit, tel qu'il se parle là où on le parle bien - et tous les élèves doivent pouvoir aspirer à pénétrer les plus hautes sphères -, et tel qu'on l'exige dans cette société où l'on écrit sans cesse, et de plus en plus, et où une seule faute d'orthographe déshonore un courriel.

Parce que sans maîtrise accomplie de la langue, pas de compréhension des sciences, ni de l'Histoire, ni de rien du tout. Pas d'apprentissage non plus des langues étrangères, parce qu'une structure grammaticale inédite (le rejet du verbe en fin de phrase, en allemand, par exemple) ne se comprend bien que lorsqu'on maîtrise sa langue. Au passage, le latin est essentiel pour saisir le français et l'allemand. Qu'il soit désormais interdit par le ministre (dont les sbires menacent ceux qui voudraient le défendre) en dit long sur la volonté de former un peuple d'esclaves - les mêmes qui, économiquement, sont condamnés à rester « sans dents ». Qui a pu croire qu'un gouvernement qui se fiche pas mal des pauvres construirait une école pour les déshérités ?

Donc 50 % de français en primaire : c'est la planche d'appel d'une vraie réforme du collège. Où prendre les heures ? Ma foi, dans tous ces enseignements périphériques dont se gargarise l'École selon Vallaud-Belkacem : les « langues et cultures d'origine », où les nouveaux étrangers sont sommés de vivre ici en parlant comme là-bas, l'enseignement du tri des déchets, ou l'initiation précoce à une informatique qui permet de dépenser en vain l'argent du contribuable - pas perdu pour tout le monde, pas perdu pour les fournisseurs de matériel, qui somment ensuite l'Éduc-Nat de réactualiser des machines inutiles. Ce n'est pas à l'école d'apprendre aux élèves à se balader surgrosnichons.com.

Évaluations et remédiations

Dès l'entrée en sixième, il faut évaluer finement les connaissances afin de mettre en place de tout petits groupes de remédiation. C'est un principe à répéter chaque année, peut-être même plusieurs fois dans l'année - on appelait cela autrefois des « compositions trimestrielles ». La vraie aide personnalisée, elle est là, dans la possibilité ouverte d'être au plus près des vraies carences, et de les soigner.

Quelles connaissances ? Soyons clair : le « socle commun de compétences et de connaissances », tarte à la crème de l'Éduc-Nat depuis quinze ans, ne peut en aucun cas être un objectif : savoir lire-écrire-argumenter-compter, autant de pré-requis qui fondent de vrais objectifs - l'acquisition d'une culture linguistique, littéraire et scientifique de haut niveau. D'une culture française. Et pas de considérations éparses diluées dans un fatras européano-centré, lui-même noyé dans les eaux équivoques de la mondialisation. Une culture qui permette à chacun de s'intégrer dans le « groupe France », comme disent les commentateurs sportifs.

Différences et distinctions

Ce qui ne suppose pas que tous ces objectifs soient à imposer à tous les élèves. Il en est qui veulent encore davantage. Il en est qui aspirent à autre chose - à entrer par exemple rapidement dans le monde pré-professionnel. Élever chacun au plus haut de ses capacités - un slogan qui devrait être le souci de base de l'Éducation nationale - ne revient pas à avoir pour tous les mêmes ambitions. Il faut renverser la machine égalitaire, donner davantage à ceux qui peuvent beaucoup, et aménager les cursus pour les plus faibles. Encourager l'émergence d'élites à tous les niveaux - dans l'enseignement général comme dans l'enseignement professionnel - et non brimer les uns en plafonnant le niveau, ou décourager les autres en les confiant à un enseignement purement théorique. L'ennui que souhaite combattre le ministre en recourant à une pédagogie de type télé-réalité ne naît jamais que de l'uniformité des cursus. La vraie fin de cette horreur pédagogique qu'est le collège unique est là, dans des classes de niveau rassemblées sous le seul critère des capacités, et sans souci de l'origine sociale. Et il faut faire confiance aux enseignants pour juger, collégialement, de ce dont est capable un élève.

Bien sûr, il ne s'agit pas d'assigner pour la vie à résidence intellectuelle ou professionnelle. Il faut proposer des passerelles, afin de rejoindre ultérieurement une voie générale abandonnée précocement. Combien d'enfants ne se réalisent que tardivement ? Untel qui est manuel à 13 ans sera peut-être un « intello » complet à 16. Un apprenti ébéniste a pour moi autant de prix qu'un helléniste distingué - et s'il a envie de devenir helléniste sur le tard, pourquoi le lui interdire sous prétexte qu'il sait tourner un pied de table ? Et vice-versa. On peut s'adonner au latin, et via Apicius, se consacrer finalement à la cuisine.

Anéantir la carte scolaire et raser les ZEP

Les parents doivent être absolument libres d'inscrire leurs enfants où ils veulent. Parce qu'en aucun cas un collège ne doit être le reflet du milieu social dans lequel on l'a construit - alors que les zones d'éducation prioritaire (ZEP) sont aujourd'hui des zones d'exclusion programmée. J'irai même plus loin : non seulement il ne faut pas construire des collèges dans les ghettos, mais il faudra probablement détruire ceux qu'une idéologie des minima intellectuels a montés dans les années 1970-1990 - c'est moins cher, figurez-vous, que de les réhabiliter. Rasons les ZEP - et répartissons ailleurs les déshérités ! Soit en les amenant par petits groupes dans des établissements plus fortunés, soit en les regroupant dans des collèges bâtis sur le modèle des internats d'excellence - avec les mêmes impératifs de discipline et de sérieux.

D'où la nécessité d'imposer à tous les collèges un règlement intérieur de tolérance zéro. On est en classe pour travailler et faire ses preuves. Pas pour dealer du shit ou violer les copines dans les toilettes. Ni pour perturber les études des copains, ou pourrir la vie des enseignants. Ni dérives ni laxisme. Le laisser-faire doit laisser la place au faire travailler. Les perturbateurs ne doivent plus pouvoir compter sur la culture de l'impunité aujourd'hui généralisée. Rappelons que les parents sont responsables du comportement de leurs enfants mineurs. Une heure de colle ou trois jours d'exclusion ne signifient rien pour un apprenti caïd. Mais frapper directement à la source des prestations sociales a toutes les chances d'avoir un effet immédiatement dissuasif. L'éducation, qui apprend à bien se tenir, est du ressort des parents. L'École, elle, instruit - elle n'a pas vocation à dresser des fauves. Le début d'un vrai dialogue avec les familles, il est là, et nulle part ailleurs.

Les collèges des Antilles - qui sont aussi la France - ont très souvent adopté l'uniforme sans que cela fasse hurler les élèves. Les bons collèges privés métropolitains en font autant. Indifférencier les élèves a l'avantage d'éviter les surenchères dans la « sape » - ou le racket -, en faisant comprendre que la seule différenciation qu'autorise l'École, c'est la distinction par le talent.

Repenser les missions des enseignants

Les professeurs n'ont en fait qu'une seule mission : transmettre à leurs élèves les connaissances qui leur permettront de s'insérer - et de s'intégrer - dans la culture et la société françaises. C'est d'ailleurs ce à quoi ils aspirent dans leur immense majorité - alors qu'on les noie aujourd'hui sous des tâches de Gentils Animateurs (développer le « savoir-être » et le « vivre ensemble »). Il faut donc les former à la transmission des connaissances très en amont - peut-être dès la fin de la première année de Licence (L1), en ressuscitant ce pré-concours spécifique imaginé sous De Gaulle qui offrait aux lauréats une bourse très conséquente (une vraie bourse au mérite - parce que seul le vrai mérite doit donner lieu à une aide de la République) en échange d'un engagement à servir l'État au moins dix ans à la sortie du concours terminal passé en master (M1). Ce serait plus efficace, et moins honteux, que d'improviser des concours-bis régionaux réservés aux recalés des concours nationaux.

Et pour ce qui est d'initier au métier, un compagnonnage intelligent prodigué par des tuteurs expérimentés sera toujours supérieur au catéchisme pédago infligé dans les ESPE par des formateurs déconnectés du réel, ou abusés par leurs préjugés.

Évaluer sans démagogie

Quant aux évaluations, classements, récompenses… Les élèves sont les premiers demandeurs de notes. Ils en arrivent à reconvertir en éléments chiffrés les pastilles vertes ou rouges que les établissements pressés d'en finir avec l'élitisme républicain et de complaire aux apprentis sorciers (la démagogie est l'autre nom de la servilité) ont commencé à leur infliger. Non seulement il faut noter, mais il faut créer un climat de compétition à l'intérieur de groupes de niveau : il n'y a aucune raison qu'un gosse qui a du mal soit en concurrence directe avec le petit génie local. Il en est des élèves comme des citoyens : égaux en droit, mais pas en fait.

Je suis même personnellement très favorable aux distributions de prix. Partout où cela se pratique, c'est une vraie fête pour tous, élèves et parents. Une fierté aussi. Encourager un élitisme bien compris est plus générateur de respect et de savoir-vivre que tous les catéchismes de morale démocratique assénés ex cathedra au nom du « vivre-ensemble ». La morale passe par les savoirs, non par les discussions bêtifiantes sur la laïcité aménagée afin de complaire à tous les fanatismes ou le récit des particularismes communautaires.

Maîtriser les disciplines

La maîtrise de leur discipline par les enseignants induit automatiquement la qualité de la transmission - et l'envie de transmettre, qui doit être au cœur du métier. Inutile d'imposer une agitation stérile sous prétexte d'interdisciplinarité tant que les disciplines ne sont pas assimilées et que l'on n'a pas identifié et traité les difficultés des élèves. En état d'ignorance, de la discussion naît la nuit. Mais le ministre ne veut pas traiter les difficultés : l'interdisciplinarité n'a d'autre fonction que de les camoufler. De les balayer sous le tapis. Le ludique entretient l'ignorance - et fait les beaux jours des chaînes (joli mot qui dit bien ce qu'il veut dire) de divertissement.

Et s'il dissipe un temps l'ennui, le ludique génère chez les élèves, qui ne sont jamais dupes longtemps, des frustrations nouvelles, un mépris des enseignants, une méfiance de l'institution. On n'achète leur sympathie qu'en les mettant au travail. Et on ne conquiert leur amitié qu'en les poussant à donner le meilleur d'eux-mêmes - à aller même au-delà.

À budget constant

Pardon d'avoir été si long. Mais Mme Vallaud-Belkacem occupe souverainement les médias, c'est même tout ce qu'elle sait faire - encore qu'elle le fasse de moins en moins bien. Elle devrait se méfier : les bulletins PS (aux régionales) ou Hollande (à la présidentielle) qui passeront entre les mains des enseignants pourraient bien être barrés d'un « Non à la réforme du collège » rageur. Ce n'est pas parce que les enseignants courbent le dos qu'ils ont acquis une mentalité d'esclaves.

J'ajoute que ces réformes, qui bouleverseraient le système en nous remettant sur les rails, peuvent se faire à budget constant, même en augmentant significativement des enseignants qui sont dans le dernier rang européen. Pourvu du moins que l'on consente à économiser sur des postes qui ne servent à rien - le matériel informatique lourd dans les petites classes par exemple - et à dégraisser enfin le mammouth - cette énorme machine grenellienne dont le seul but est l'autojustification. Les « super-régions » projetées par le PS [créées depuis] nous promettent des « super-recteurs » - qui auront à cœur d'être mieux payés que les recteurs actuels, dont les postes seront par ailleurs conservés : on ne sait jamais, les supprimer priverait quelques ami(e)s de points de chute honorifiques et lucratifs. "


JAURÈS : "UNE ÉDUCATION VRAIMENT FRANÇAISE" ou "LA GLOIRE D'UNE RACE".

L'hommage du Collectif Marianne
31 juillet 2014

Jean Jaurès (1859-1914) publia cet article dans la Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, 22e année, n° 1, 1er octobre 1911, page 1.

« REVUE SOCIALE
La Question du Jour
PROLÉTARIAT ET CULTURE CLASSIQUE »

« On a beaucoup discuté depuis quelques mois au sujet de la culture classique. On a prétendu qu'elle s'affaiblissait dans notre pays, et que par là l'esprit français lui-même était menacé dans ses sources profondes. Des hommes considérables, des écrivains, des artistes, même des industriels, qui se constituaient les gardiens « du goût », ont poussé le cri d'alarme. Et certes, je ne méconnais pas qu'il y aurait péril pour un peuple à se séparer de ses origines. Ce serait, je crois, un grand malheur si le beau fleuve des traditions antiques cessait de se développer à travers les champs de la France. Mais il me semble que la question n'a pas été bien posée. Elle est d'une difficulté et d'une complication extrêmes. Une nation moderne, qui doit être en communication avec les autres nations modernes, avec leur littérature, avec leur génie et qui doit manier aussi le formidable appareil des sciences nouvelles, ne peut pas donner à l'étude des lettres antiques la même quantité ou plutôt la même proportion de temps qu'elle leur donnait autrefois. Ce n'est que par un prodige d'aménagement qu'elle pourra distribuer les forces de son esprit sur tant d'objets divers.

Mais il me semble que la question n'a pas été bien posée. Ou plutôt on a négligé un élément essentiel. On a discuté comme si la bourgeoisie constituait encore la seule force intellectuelle de la France. Et à ceux qui disent que tous les enfants des lycées et des collèges doivent recevoir la culture latine et grecque parce que, en dehors de cette culture, il n'y a pas d'éducation parfaite, je suis tenté de dire : Que faites-vous donc des millions de travailleurs, ouvriers et paysans, que vous avez appelés à la vie civique, que vous instruisez dans vos écoles et qui agissent désormais directement sur la civilisations de la France ? Avez-vous donc renoncé à leur donner une éducation vraiment française ?

Pour moi, je crois qu'il faut arriver à leur donner une culture classique, c'est-à-dire le sens de la beauté, de la justesse, de l'ordre, de la mesure. La connaissance des œuvres antiques aide une nation à maintenir, à développer en elle cet esprit classique ; mais il ne la constitue pas. Il est l'expression d'une sorte de maturité sociale ; et le prolétariat, à mesure que se précisera en lui la conscience de sa force et de son destin, sera de plus en plus capable des qualités supérieures. Quand une classe est faible, quand ses ambitions excèdent son pouvoir, elle est réduite à déclamer. Ou elle s'emporte en violences de paroles désordonnées qui trahissent l'infirmité foncière, ou elle imite gauchement les façons de parler, les élégances et les éloquences conventionnelles de la classe dominante. C'est ainsi que subsiste encore dans la vie intellectuelle du prolétariat une trop grande part de rhétorique. Mais quand sa parole a une valeur sociale certaine, quand elle exprime et traduit des idées, des forces avec lesquelles toute une société doit compter, alors elle n'a pas besoin de forcer le ton ; et elle dédaigne d'emprunter à la rhétorique banale des ornements superficiels. Comme la force de sa pensée lui vient des choses, et comme la force de sa parole lui vient de sa pensée, son souci dominant est de traduire exactement la réalité telle qu'elle la veut, et elle est conduite à mettre dans ses idées cette liaison, cet ordre, cet enchaînement qui ajoutent si puissamment à la force du discours et qui est un élément essentiel de la beauté classique. En même temps qu'elle contracte le besoin de l'ordre, elle apprend la mesure qui est un effet et un signe de la force. Car rien ne donne la sensation de la force, dans l'ordre intellectuel et social, comme dans l'ordre physique, comme de ne pas la dépenser toute entière, et d'éviter jusque dans l'action la plus vigoureuse, cette tension extrême des muscles, des nerfs ou de la parole qui marque que l'organisme est arrivé à sa limite et n'a plus de réserves. Encore un degré, et une classe consciente de sa force profonde et tranquille aura, jusque dans le combat, cette liberté, ce jeu, cette joie, cette vive et rapide lumière de gaieté, d'ironie et de grâce qui sont la partie supérieure de l'art classique.

J'ajoute qu'arrivée à ce point une classe est capable de comprendre, de goûter ce que les classes qui l'ont précédée dans l'histoire ont produit de plus noble.

Aussi la question de la culture française devient, à une certaine profondeur, une question sociale. La France a besoin certes, pour le mouvement continué et amplifié de son génie, de rester en communication avec les sources antiques. Mais elle a besoin plus encore de devenir toute entière une nation « classique », c'est-à-dire une nation où l'immense peuple du travail aura, par l'accroissement et l'organisation de sa force, les élans supérieurs de pensée cohérente, d'action ordonnée, d'expression vigoureuse et calme, de joie lumineuse, qui constituent la beauté classique de l'esprit et la gloire d'une race. »


Voir aussi : RÈGLE DE TROIS OU RÈGLE DE SIX ?

samedi 25 novembre 2023

L'AFFAIRE DE PAMIERS ou SODOME À MONTAILLOU

Pour d'autres affaires du XIVe au XVIIIe siècle, voir mon inventaire LES PROCÈS DE SODOMIE EN FRANCE

Pour les textes grecs et latins du Moyen-Âge, CES PETITS GRECS

  En juin 1323, Arnaud de Verniolle, la trentaine, ancien franciscain (précisément sous-diacre apostat des Frères mineurs), est en délicatesse avec l'autorité ecclésiastique, à la suite d'une dénonciation. Il a entendu des étudiants en confession, " pour connaître leur conscience et leurs péchés ". Surtout, il a couché avec eux. L'affaire vient aux oreilles de Jacques Fournier, évêque de Pamiers (Ariège actuelle) en 1323, et futur pape Benoît XII. C'est comme cela que ces tranches de vie, exceptionnellement bien documentées pour la période, nous sont parvenues.


  Références : mss latin Vatican 4030, n° 72, folios 226a-233d, édité par Jean Duvernoy dans : Registre de Jacques Fournier, Toulouse : Privat, 1965, tome III, pages 14-50 (texte latin seul) ; traduit et annoté par Jean Duvernoy dans : Le Registre d'Inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers, Paris/La Haye : Mouton, 1977-1978.

  Emmanuel Le RoyLadurie (1929-2023) évoqua cette affaire dans Montaillou, village occitan ..., chapitre VIII Le geste et le sexe.

L'auteur décida de sortir du cadre de son village médiéval pour donner la biographie d'Arnaud de Vernioles, car, écrit-il, le registre de l’inquisiteur Jacques Fournier « s'élargit à la biographie psychologique. Il déborde la notation sèche, il débouche sur une véritable étude de la personnalité. Il autorise, en l'occurrence, l'élucidation d'un dossier d'homosexuel. » Le non conformisme sexuel possède ici une double fonction d'appel au discours, d'incitation à la communication, puisque l'évêque de Pamiers délaissa son inquisition routinière pour donner dans la psychologie, et que l'historien de la ruralité s’éloigna de son village pour se pencher sur les réseaux urbains de l'amour entre hommes ; il s'en excusa auprès des lecteurs :
« « C'est seulement au niveau de la ville que les jeunes garçons de bonne famille, venus de leur campagne afin d'étudier " aux écoles ", risquent de se prendre, hors des domus, aux quelques réseaux d'homosexualité qui peuvent fonctionner à cette époque. Ces réseaux sont donc plus urbains que campagnards, et plus cléricaux que laïques. En dépit de Virgile, ils participent des raffinements de l'existence citadine, bien davantage que des rusticités de la vie pastorale. Sur ce point précis, relatif à l'homosexualité non villageoise, le registre de [l'inquisiteur] Jacques Fournier s'élargit, derechef, à la biographie psychologique. Il déborde la notation sèche, il débouche sur une véritable étude de la personnalité. Il autorise, en l'occurrence, l'élucidation d'un dossier d'homosexuel. On me permettra, dans cette conjoncture spéciale, de sortir de mon village de référence : les campagnes ne se comprennent que par relation avec la cité qui les domine ; l'amour à Montaillou ne se peut décrire que comparé avec l'amour à Pamiers, dont les variétés sont bien plus diverses. Face à la très relative innocence champêtre, Pamiers c'est déjà la Ville, la grande Babylone. C'est Sodome, sinon Gomorrhe. » (chapitre VIII " Le geste et le sexe ").
Certes ; mais il demeure bien curieux que l'occasion unique d'une telle mise en relation soit justement l'amour homosexuel. (Voir l'Introduction de mon DFHM)


  J'ai, tout en utilisant la traduction de Jean Duvernoy, retraduit mot à mot la plupart des tournures latines utilisées. Il faut avoir bien présent à l'esprit que ces récits nous parviennent par le filtre des réponses faites aux questions de l'évêque inquisiteur.


ARNAUD DE VERNIOLLE

  Lorsque'il avait environ onze ans, son père l'avait mis en pension chez un maître d'école, dans la chambre duquel il dormait. Il avait couché pendant au moins six semaines dans le même lit qu'un certain Auriol, de la Bastide Sérou [Ariège actuelle], qui se rasait déjà la barbe. Après deux ou trois nuits, Auriol, estimant qu'Arnaud dormait, l'embrassa et lui mit son membre viril entre les cuisses, remuant " comme s'il avait la chose avec une femme ", et éjaculant. Cela continua ainsi presque chaque nuit, aussi longtemps qu'ils couchèrent dans le même lit. Arnaud n'était encore qu'un enfant, celui lui déplaisait, mais il avait honte d'en parler (*) ; à cette époque, il n'avait pour ce péché ni volonté ni désir, parce qu'il n'avait pas encore de tels désirs. Au bout de six semaines, ils changèrent de maison, et Arnaud dormit alors avec son frère Bernard et le maître d'école Pons, qui ne le sollicita pas.
*. Ce témoignage d'enfant ne va pas dans le sens de l'argumentation habituelle des pédophiles.


GUILLAUME ROS, DE Ribouisse [Aude actuelle]

  Ce garçon âgé de 16 ans étudiait la grammaire à Pamiers. Vers Noël de l'an 1322, Arnaud le rencontra dans une église et lui parla d'un certain chanoine de Saint-Saturnin à Toulouse, qui avait l'habitude de se faire frictionner les pieds par des jeunes garçons, et qui recherchait aussi la compagnie des femmes. Ros objecta qu'aller avec des femmes était un péché ; Arnaud répondit que ce n'était pas grave. Ils allèrent ensemble dans la maison, dans la chambre d'Arnaud ; celui-ci ajouta que si un homme couchait avec un autre homme et que la semence se répandait à cause de la chaleur de leurs corps, ce n'était pas un péché aussi grave que de connaître charnellement une femme, " à cause de ce que la nature requiert ".

  Ros n'était pas d'accord ; Arnaud soutint que c'était écrit dans les Décrétales [de Grégoire IX], puis il renversa Ros sur le lit, le déshabilla et se déshabilla, lui plaça son membre viril entre les cuisses, et jouit en remuant comme avec une femme. Ros fit de même avec Arnaud, puis tous deux jurèrent sur un calendrier de ne plus le faire. Ros ayant dit qu'ils avaient commis un grave péché et une hérésie, Arnaud promit de le conduire à un Frère mineur qui lui donnerait l'absolution moyennant une pénitence légère. Arnaud lui donna ensuite un livre d'Ovide, et lui proposa de rester dormir, mais Ros refusa et s'en alla.

  Par la suite, quand Arnaud rencontrait ce garçon, il l'appelait par dérision " hérétique ". Quelques temps après, ils allèrent ensemble à la cabane que possédait le frère d'Arnaud au lieu-dit Le Pomarol. Là, Arnaud, s'étant heurté au refus de Ros, lui tordit le bras, sortit un couteau ; il le traîna de force, et jouit de la même façon que la  première fois. Avant et après, Arnaud avait répété que ce péché était moins grave que la connaissance charnelle d'une femme. Ros refusa d'abord de pécher à son tour, mais Arnaud le délivra de son serment ; le garçon jouit à son tour avant de s'en aller, Arnaud restant dans la vigne à côté de la cabane.

  Plusieurs autres fois, ils commirent le " crime de sodomie ", le franciscain ayant promis à Guillaume de lui donner des livres. Vers le jour de l'Ascension, le garçon rencontra Arnaud qui promit de lui donner une tablette à écrire. Ils allèrent ensemble dans une maison de Pamiers, dont Ros ne savait pas à qui elle appartenait. Arnaud lui demanda de se mettre sur le lit et commit avec lui, couché sur le côté, le crime de sodomie. Ensuite le franciscain l'invita à en faire autant ; cela fait, Ros retourna à l'école.

  Un jour, comme ils discutaient du péché de sodomie, Ros proposa à Arnaud : " Veux-tu que je te montre ce que peut faire un homme qui veut coucher avec un autre homme et n'en a pas la possibilité ? " Ros frottait fréquemment son membre de la main pour satisfaire sa concupiscence.

GUILLAUME BERNARD, de Gaudiès (Ariège)

  Ce garçon avait 15 ans et il était étudiant en grammaire à Pamiers.
  Dans une église, il rencontra Arnaud qui lui demanda d'où il venait, puis lui promit, s'il jurait de n'en rien dire à personne, qu'il lui dévoilerait les habitudes du chanoine de Toulouse. Guillaume jura sur une Bible. Ils rencontrèrent la mère d'Arnaud en allant dans la chambre haute de la maison. Une fois la porte fermée, Arnaud redemanda à Bernard s'il désirait bien connaître les habitudes du chanoine ; l'étudiant répondit que oui.

  Arnaud lui dit alors de se déshabiller et de se mettre au lit ; il se mit à côté de lui, se dénuda complètement, et demanda au garçon d'en faire autant ; puis il lui mit son membre entre les cuisses, couché sur le côté, le serra et l'embrassa, répandit sa semence entre les cuisses de son partenaire. Bernard refusa l'offre de réciprocité. Arnaud lui dit alors que le chanoine avait cette habitude. Là-dessus, l'étudiant quitta la maison.

  Une autre fois, dans la chambre d'Arnaud, Bernard refusa d'abord de se déshabiller ; le franciscain insista, ils se déshabillèrent tous les deux et se mirent au lit. Arnaud se plaça sur le garçon, lui mit son membre entre les cuisses, et, faisant comme s'il avait la chose avec une femme, perpétua avec lui le crime de sodomie. Bernard déclara vouloir sortir du lit, mais cette fois il commit quand même le crime à son tour avant de s'en aller. Arnaud décida qu'ils allaient jurer de ne pas faire cela avec d'autres, puis se ravisa : l'étudiant ne jurera pas, parce que plus tard il ne pourrait peut-être pas s'empêcher de le faire avec un autre ; le franciscain jura donc seul, sur son calendrier, de ne jamais faire cela avec quelqu'un d'autre.


GUILLAUME BOERI, 18 ans, étudiant en grammaire à Pamiers

  Un jour, il rencontra Arnaud dans la rue ; le franciscain lui demanda s'il savait quel était le plus grand péché : lorsqu'un mâle couche charnellement avec un mâle, ou lorsqu'un homme se procure une pollution par le contact entre la main et le membre viril. Boéri ne savait pas : sans répondre à la question, Arnaud déclara que ces deux sortes de péchés étaient les plus pratiqués par les religieux, ce qui étonna le jeune garçon.

  Une fois arrivés dans la chambre haute, Arnaud s'assit, montra ses livres. Puis ils se dirigèrent vers le camp de Pamiers, et près du camp Arnaud déclara qu'il était bon de connaître charnellement Gaillarde, la servante d'un certain Barthélémy. Le franciscain reprocha au garçon d'être bête et de ne rien savoir faire ; Boéri répondit qu'il ne se souciait pas de choses semblables. Après déjeuner, ils allèrent dans la cabane du frère d'Arnaud, au lieu-dit Le Pomarol. Lorsqu'ils furent assis dans la cabane, le franciscain interrogea : " Si nous avions une femme ici, que ferais-tu d'elle? " Guillaume ne répondit rien, alors Arnaud le serra dans ses bras et l'embrassa sur les joues. Boéri s'en alla.


 FRERE PIERRE RECORT, de l'ordre des Carmélites

  Arnaud lui avait dit qu'on l'accusait du crime de sodomie commis avec trois jeunes, de s'être dit prêtre, d'avoir entendu des confessions et d'avoir absous des péchés ; il avait fait porter du vin, de l'argenterie et des victuailles dans la cabane où il avait commis le péché, ce qu'il avait fait aussi dans la chambre haute de sa maison.

  Certains jours, les trois jeunes s'étaient mis dans le lit d'Arnaud, et avaient commis mutuellement le péché de sodomie, l'un ayant fait, les autres ayant regardé, par vice. À l'époque de la lèpre, Arnaud demeurait à Toulouse, et avait fait " la chose " avec une prostituée ; après quoi son visage avait enflé, et il avait eu peur d'être devenu lépreux. Il avait juré alors de ne plus connaître charnellement les femmes, et pour respecter son serment il avait abusé des jeunes garçons de la façon que l'on savait. Arnaud avait dit encore que le seigneur évêque aurait eu fort à faire s'il avait arrêté tous ceux qui à Pamiers étaient infectés de ce péché, parce qu'il y en avait "plus de mille trois" (a).
a. À rapprocher du poème de Paul Verlaine, " Mille et tre ", dans Hombres ; et avant cela, d'un texte de l'opéra Don Giovanni de Mozart.


ARNAUD

  Arnaud sentait en lui-même un alourdissement de son corps s'il restait plus de huit à quinze jours dans l'abstinence, sans faire la chose avec une femme ou un mâle. Il ne pensait pas commettre un plus grand péché en pratiquant la sodomie avec un mâle que s'il avait connu charnellement une femme.
  Il était convaincu que sa nature l'inclinait à ce péché de sodomie (b). Pour lui, la défloration illicite des vierges, l'adultère et l'inceste étaient des péchés plus graves que la connaissance charnelle des mâles (c).
  Il dut exprimer son repentir et prononça une formule d'abjuration.
bCela rappelle une histoire qu'on racontait au XVIIème siècle : un Italien interrogé en confession sur le péché contre nature, et répondant : " m'é naturalissimo a me, chez moi il est très naturel ". 
c. À rapprocher du paradoxe de Jean Cocteau : " Une femme féconde se déforme à l'usage, ce qui prouve sa noblesse, et qu'il est plus fou d'en user stérilement que d'un homme qui n'offre qu'un objet de luxe aux désirs aveugles de la chair. " (La difficulté d'être).


JACQUES FOURNIER, inquisiteur

  Arnaud de Verniolle fut dégradé et condamné à la détention perpétuelle le 12 août 1324 ; il fut enfermé dans la prison du château épiscopal de la Tour du Crieu (actuel arrondissement de Pamiers, Ariège). La sentence était conforme au canon 11 du troisième concile de Latran (1179). Les garçons ne semblaient pas avoir été inquiétés. Jacques Fournier, originaire de Saverdun (Ariège), devint pape d'Avignon en 1334 sous le nom de Benoît XII (1334-1342) et il y entreprit la construction du palais des Papes qui se visite encore.

COMPLÉMENTS

Pour une analyse de ce procès, voir Gary Fergusson, Queer (Re)Readings in the French Renaissance: Homosexuality, Gender, Culture, chapter 6 " Towards Modernity... ", Aldershot (UK) - Burlington (USA) : Ashgate, 2008 ; London and New York : Routledge, 2016, pages 305-306.

Une première version du présent article de blog fut publiée (par moi Cl. C) en septembre-octobre 1991 dans Gaie France Magazine, puis traduite en portugais en 1992.






mercredi 4 octobre 2023

INDEX NIETZSCHE : LA CONNAISSANCE, LES SCIENCES suivi de LES MATHÉMATIQUES

PORTAIL DU BLOG


Voir, dans le Dictionnaire Nietzsche, les excellentes entrées
" Connaissance ", cc. 150b-156b, par Scarlett Marton 
" Science ", cc. 812b-816a, par Philippe Choulet 


La vision dionysiaque du monde, 1870 [publié en 1928]

§ 3 : « Le manque de connaissance de l'homme sur lui-même est le problème de Sophocle, le manque de connaissance de l'homme sur les dieux, celui d'Eschyle. » [Der Mangel an Erkenntniß im Menschen über sich ist das sophokleische Problem, der Mangel an Erkenntniß im Menschen über die Götter das äschyleische.]


Cinq préfaces à cinq livres qui n'ont pas été écrits, 1872, [Fünf Vorreden zu fünf ungeschriebenen Büchern]
1 " Sur le Pathos de la vérité " : L'art est plus puissant que la connaissance, car il veut la vie, tandis que le but ultime qu'atteint la connaissance n'est que  l'anéantissement.  [Die Kunst ist mächtiger als die Erkenntniß, denn sie will das Leben, und jene erreicht als letztes Ziel nur — die Vernichtung. —]


La naissance de la tragédie, 1872,

§ 7 : " La connaissance tue l’action, car l’action exige que l’on se drape dans l’illusion  c’est la leçon d’Hamlet. [Die Erkenntniss tödtet das Handeln, zum Handeln gehört das Umschleiertsein durch die Illusion — das ist die Hamletlehre]


Fragments posthumes, 1872-1873,

P I 20b, été 1872 - début 1873 : 19[133] : " La nature ne connaît pas de figure, pas de grandeur, c'est seulement pour un [sujet] connaissant que les choses apparaissent grandes ou petites. " [Die Natur kennt keine Gestalt, keine Größe, sondern nur für ein Erkennendes treten die Dinge so groß und so klein auf.]


La philosophie à l’époque tragique des Grecs, [avril 1873 - 1875], 1896,
Selon Enrico Müller, cet écrit repose dans sa plus grande partie sur un cours donné par Nietzsche en été 1872 à Bâle. Voir l'entrée " Philosophie à l'époque tragique des Grecs " dans le Dictionnaire Nietzsche, cc. 705a-710a.
§ 3 : Thèse selon laquelle l'eau serait l'origine et la matrice de toutes choses. Est-il vraiment nécessaire de s'y arrêter et de la prendre au sérieux ? [dem Satze, daß das Wasser der Ursprung und der Mutterschooß aller Dinge sei: ist es wirklich nöthig, hierbei stille zu stehen und ernst zu werden?][...] pour trois raisons :
 - cet énoncé traite de l'origine des choses [der Satz etwas vom Ursprung der Dinge aussagt]
 - il le fait sans image ni fabulation [
er dies ohne Bild und Fabelei thut und vom Wasser redet]
 - il contient la pensée que tout est un [alles ist eins]
La troisième raison fait de Thalès [de Milet (Turquie actuelle), -Ve siècle] le premier philosophe grec.
En tant que mathématicien et astronome, Thalès s'était fermé à tout ce qui est mystique ou allégorique.
" S'il [Thalès] a, en l'occurrence, bien utilisé la science et employé des vérités démontrables pour les dépasser aussitôt, c'est précisément là un trait typique de l'esprit philosophique. " [Wenn er dabei die Wissenschaft und das Beweisbare zwar benutzte, aber bald übersprang, so ist dies ebenfalls ein typisches Merkmal des philosophischen Kopfes.
" Une acuité dans l'activité de discernement et de connaissance, une grande capacité de distinction constituent donc, suivant la conscience du peuple, l'art propre au philosophe. [ein scharfes Herausmerken und -erkennen, ein bedeutendes Unterscheiden macht also, nach dem Bewußtsein des Volkes, die eigenthümliche Kunst des Philosophen aus.]
[...]
En choisissant et en distinguant ce qui est extraordinaire, étonnant, difficile, divin, la philosophie se définit par rapport à la science, de même qu'elle se définit par rapport à l'habileté en préférant l'inutile. La science se précipite sans faire de tels choix, sans une telle délicatesse, sur tout ce qui est connaissable, aveuglée par le désir de tout connaître à n'importe quel prix. La pensée philosophique est au contraire toujours sur les traces des choses les plus dignes d'être connues. " [Durch dieses Auswählen und Ausscheiden des Ungewöhnlichen Erstaunlichen Schwierigen Göttlichen grenzt sich die Philosophie gegen die Wissenschaft eben so ab, wie sie durch das Hervorheben des Unnützen sich gegen die Klugheit abgrenzt. Die Wissenschaft stürzt sich, ohne solches Auswählen, ohne solchen Feingeschmack, auf alles Wißbare, in der blinden Begierde, alles um jeden Preis erkennen zu wollen; das philosophische Denken dagegen ist immer auf der Fährte der wissenswürdigsten Dinge, der großen und wichtigen Erkenntnisse.]


Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873,

§ 2 : " La journée de veille d’un peuple stimulé par le mythe, comme par exemple les Grecs anciens, est en fait, par le miracle continu tel que le conçoit le mythe, plus semblable au rêve qu’à la journée du penseur dégrisé par la science. " [Der wache Tag eines mythisch erregten Volkes, etwa der älteren Griechen, ist durch das fortwährend wirkende Wunder, wie es der Mythus annimmt, in der That dem Traume ähnlicher als dem Tag des wissenschaftlich ernüchterten Denkers.]


Fragments posthumes, 1872-1873,

U I 4bn été 1872 - début 1873 : 21[13] : " Là où l'être humain cesse de connaître, il commence à croire. Il jette sa confiance morale sur ce point, espérant être payé de retour : le chien nous regarde avec des yeux pleins de confiance et veut que nous lui fassions confiance.
La connaissance n'a pas autant d'importance pour le bien-être de l'être humain que la foi. Même lorsque quelqu'un découvre une vérité, p. ex. une vérité mathématique, sa joie est le fruit de la confiance absolue qu'il a de pouvoir construire là-dessus. Quand on a la foi, on peut se passer de la vérité. " [Wo der Mensch zu erkennen aufhört, fängt er zu glauben an. Er wirft sein moralisches Zutrauen auf diesen Punkt und hofft nun mit gleichem Maße bezahlt zu werden: der Hund blickt uns mit zutraulichen Augen an und will daß wir ihm trauen.
Das Erkennen hat für das Wohl des Menschen nicht so viel Bedeutung wie das Glauben. Selbst bei dem Finder einer Wahrheit z.B. einer mathematischen ist die Freude das Produkt seines unbedingten Vertrauens, er kann darauf bauen. Wenn man den Glauben hat, so kann man die Wahrheit entbehren.]

P I 20b, été 1872 - début 1873 : 19[11] : La pulsion de connaissance sans discernement vaut la pulsion sexuelle indifférente – signes de vulgarité ! [Der Erkenntnißtrieb ohne Auswahl steht gleich dem wahllosen Geschlechtstrieb — Zeichen der Gemeinheit!]
19[22] : la pulsion de connaissance sélective rend à la beauté sa puissance.
19[24] : Il ne s’agit pas d’une destruction de la science, mais d’une domination. Elle dépend en effet totalement dans tous ses buts et méthodes de conceptions philosophiques, mais elle l’oublie facilement. La philosophie qui domine doit penser le problème de savoir jusqu’où la science doit se développer : elle doit fixer la valeur
19[41] : la culture d’un peuple se manifeste dans le domptage uniforme imposé aux pulsions de ce peuple : la philosophie dompte la pulsion de connaissance. 
19[75] : La pensée philosophique peut être décelée au cœur de toute pensée scientifique ; même dans la conjecture. [Das philosophische Denken ist mitten in allem wissenschaftlichen Denken zu spüren: selbst bei der Conjektur.]
19[76] : Il n’y a pas de philosophie en aparte, coupée de la science : on pense pareillement ici et là.
[136] : Toutes les sciences ne reposent que sur le fondement général du philosophe.
[141] : Tout savoir se constitue par séparation, démarcation, limitation ; pas de savoir absolu d’un tout !
[156] : " La proposition : il n’y a pas de connaissance sans être connaissant, ou pas de sujet sans objet et pas d’objet sans sujet [Schopenhauer, Le Monde …, « Suppléments », II, xix], cette proposition est parfaitement vraie, mais extrêmement triviale. " [C’est cela que Sartre prit pour une découverte de Husserl]. 
[172] : " C'est dans le philosophe que la connaissance et la culture se rejoignent. "
[182] : " L’humanité a dans la connaissance un beau moyen de sa ruine. " [Die Menschheit hat an der Erkenntniß ein schönes Mittel zum Untergang.]
[235] : " Toutes les lois de la nature ne sont que des relations d’un x à un y et un z. Nous définissons les lois de la nature comme la relation à un xyz, où chaque terme, à son tour, ne nous est connu que comme relations à d'autres xyz. "
[236] : la connaissance n’a que la forme de la tautologie. Tout progrès de la connaissance consiste à identifier le non-identique.


De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie, 1874,

Préface : « " Je hais tout ce qui ne fait que m'instruire, sans augmenter ou stimuler directement mon activité. " [Goethe à Schiller, 19 décembre 1798] Ce sont ces mots de Goethe qui, comme un vigoureux Ceterum censeo [Caton l'Ancien, Ceterum censeo Carthaginem esse delendam], pourrait ouvrir notre considération sur la valeur et la non-valeur des études historiques. »



Humain, trop humain Un livre pour esprits libres, 1878,

I " Des principes et des fins ", § 6. L'esprit de la science puissant dans le détail, non dans le tout. : 
Antagonisme entre les domaines scientifiques particuliers et la philosophie. Cette dernière veut la même chose que l'art, donner le plus de profondeur et de sens possible à la vie et à l'action ; dans les premiers [les domaines scientifiques particuliers], on cherche la connaissance et rien de plus, — quoi qu'il put en sortir. Jusqu'à présent, il n'y a pas encore eu de philosophe entre les mains de qui la philosophie n'ait pas tourné à quelque apologie de la connaissance. [Hier ist der Antagonismus zwischen den wissenschaftlichen Einzelgebieten und der Philosophie. Letztere will, was die Kunst will, dem Leben und Handeln möglichste Tiefe und Bedeutung geben; in ersteren sucht man Erkenntniss und Nichts weiter, — was dabei auch herauskomme. Es hat bis jetzt noch keinen Philosophen gegeben, unter dessen Händen die Philosophie nicht zu einer Apologie der Erkenntniss geworden wäre; in diesem Puncte wenigstens ist ein jeder Optimist, dass dieser die höchste Nützlichkeit zugesprochen werden müsse. Sie alle werden von der Logik tyrannisirt: und diese ist ihrem Wesen nach Optimismus.]

II " Pour servir à l'histoire des sentiments moraux ",
§ 38. Utile, mais dans quelle mesure ?
§ 68. Moralité et succès. : les sciences en plein essor se sont ralliées point par point à la philosophie d’Épicure, mais ont point par point réfuté le christianisme. [Wie es mit der grösseren Wahrheit steht, ist daraus zu ersehen, dass die erwachenden Wissenschaften Punct um Punct an Epikur’s Philosophie angeknüpft, das Christenthum aber Punct um Punct zurückgewiesen haben.]

III " La vie religieuse ",
 § 110. La vérité dans la religion. : il n’existe ni parenté, ni amitié, ni même hostilité entre la religion et la science effective : elles vivent sur des astres différents. Toute philosophie qui laisse une queue de comète religieuse s'allumer dans l'obscurité de ses pespectives ultimes donne à suspecter toute la part d'elle-même qu'elle présente comme science : tout cela aussi, on s'en doute, est de la religion, quoique sous la pompe de la science. [In der That besteht zwischen der Religion und der wirklichen Wissenschaft nicht Verwandtschaft, noch Freundschaft, noch selbst Feindschaft: sie leben auf verschiedenen Sternen. Jede Philosophie, welche einen religiösen Kometenschweif in die Dunkelheit ihrer letzten Aussichten hinaus erglänzen lässt, macht Alles an sich verdächtig, was sie als Wissenschaft vorträgt: es ist diess Alles vermuthlich ebenfalls Religion, wenngleich unter dem Aufputz der Wissenschaft. —]
§ 128 : la science moderne a pour but aussi peu de douleur que possible, une vie aussi longue que possible

IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 222 : l’homme scientifique prend la suite de l’homme artistique.

V " Caractères de haute et basse civilisation ", § 251 : L’avenir de la science. La science donne beaucoup de satisfaction à celui qui y consacre son travail et ses recherches, mais fort peu à celui qui en apprend les résultats.
Suspicion sur la métaphysique, la religion et l'art qui consolent.
§ 252 Le plaisir de la connaissance.
§ 271 L'art de raisonner. : « Le plus grand progrès qu'aient fait les êtres humains consiste en ce qu'ils ont appris à raisonner correctement. Ce n'est pas là chose aussi naturelle que le suppose Schopenhauer (1) lorsqu'il dit : " Tous sont capables de raisonner, fort peu de juger. " [Ethik, 114], mais chose apprise tard et encore loin d'avoir établi son autorité . Aux temps anciens, le raisonnement faux est la règle : et les mythologies de tous les peuples, leur magie et leur superstition, leur culte religieux, leur droit, sont des mines inépuisables de preuves de cette proposition. » [Die Kunst, zu schliessen. — Der grösste Fortschritt, den die Menschen gemacht haben, liegt darin, dass sie richtig schliessen lernen. Das ist gar nicht so etwas Natürliches, wie Schopenhauer annimmt, wenn er sagt: „zu schliessen sind Alle, zu urtheilen Wenige fähig“, sondern ist spät erlernt und jetzt noch nicht zur Herrschaft gelangt. Das falsche Schliessen ist in älteren Zeiten die Regel: und die Mythologien aller Völker, ihre Magie und ihr Aberglaube, ihr religiöser Cultus, ihr Recht sind die unerschöpflichen Beweis-Fundstätten für diesen Satz.]
1. Cf Diderot : « Celui qui osera prononcer dans une question qui excède la capacité de son talent naturel, aura l’esprit faux. Rien n’est si rare que la logique : une infinité d’hommes en manquent. » (Réfutation de l’ouvrage d’Helvétius intitulé L’Homme, IV).

IX " L'homme seul avec lui-même ", § 554. Demi-savoir. Celui qui parle une langue étrangère à peu près en jouit davantage que celui qui la parle bien. Le plaisir est pour le demi-savant. [Der, welcher eine fremde Sprache wenig spricht, hat mehr Freude daran, als Der, welcher sie gut spricht. Das Vergnügen ist bei den Halbwissenden.]
§ 630 : l’homme à convictions n’est pas l’homme de la pensée scientifique.
§ 631 : l'esprit scientifique doit progressivement mûrir chez l'homme cette vertu d'abstention prudente 
§ 635 : " Les méthodes scientifiques sont un aboutissement de la recherche au moins aussi important que n’importe quel autre de ses résultats ; car c’est sur la compréhension de la méthode que repose l’esprit scientifique. " [Im Ganzen sind die wissenschaftlichen Methoden mindestens ein ebenso wichtiges Ergebniss der Forschung als irgend ein sonstiges Resultat: denn auf der Einsicht in die Methode beruht der wissenschaftliche Geist]



Fragments posthumes, 1876-1879,

Mp XIV 1b, fin 1876 – été 1877 : 23[13] : " La science est la mort de toutes les religions, peut-être aussi un jour celle des arts. " [Die Wissenschaft ist der Tod aller Religionen, vielleicht einmal auch der Künste.]
23[17] : " Les personnes qui n’ont pas de formation scientifique ne font que bavarder quand elles parlent de sujets sérieux et difficiles, et elles le font avec présomption. Socrate a raison. " [Menschen, die keine wissenschaftliche Cultur haben, schwatzen, wenn sie über ernste und schwere Gegenstände reden und thun es mit Anmaaßung. Sokrates behält recht.]
23[144] : « Il est dans la nature des esprits non scientifiques de préférer n'importe quelle explication d'une chose à l'absence d'explication ; s'abstenir, ils ne veulent pas y penser. »

Mp XIV 2a, automne 1878 : 36[2] : Une chouette de plus pour Athènes. — Que la science et le sentiment national sont des contraires, on le sait, même s'il se fait que des faux-monnayeurs politiques nient à l'occasion cette vérité : et enfin ! viendra aussi le jour où l'on comprendra que toute civilisation élevée ne peut aujourd'hui s'entourer encore de barrières nationales qu'à son propre détriment. Il n'en fut pas toujours ainsi : mais la roue a tourné et continue à tourner. [Noch eine Eule nach Athen. — Daß Wissenschaft und Nationalgefühl Widersprüche sind, weiß man, mögen auch politische Falschmünzer gelegentlich dies Wissen verleugnen: und endlich! wird auch der Tag kommen, wo man begreift, daßalle höhere Cultur nur zu ihrem Schaden sich jetzt noch mit nationalen Zaunpfählen umstecken kann. Es war nicht immer so: aber das Rad hat sich gedreht und dreht sich fort.

N I 3c, 1878 - juillet 1879 : [5] : « Les Thraces font la transition vers la science les premiers : Démocrite [d'Abdère] Protagoras [d'Abdère] Thucydide. »


Opinions et sentences mêlées [Hth II], 1879,

§ 98 : à un être purement connaissant, la connaissance serait indifférente. [für ein rein erkennendes Wesen wäre die Erkenntniss gleichgültig.]

§ 205. Air vif. : " Le meilleur et le plus sain dans la science comme dans la montagne est l'air vif qui souffle en elles. — Les esprits douillets (comme les artistes) redoutent et dénigrent la science à cause de cet air-là. " [Das Beste und Gesündeste in der Wissenschaft wie im Gebirge ist die scharfe Luft, die in ihnen weht. — Die Geistig-Weichlichen (wie die Künstler) scheuen und verlästern dieser Luft halber die Wissenschaft.]

§ 215 : La morale des savants.
" Un progrès rapide et régulier des sciences n'est possible que si l'individu n'est pas obligé d'être trop méfiant, de vérifier un à un les calculs et les assertions des autres dans des domaines qui ne lui sont pas familiers ; mais la condition en est que chacun ait dans sa propre sphère des concurrents extrêmement méfiants, et qui le surveillent de très près. C'est cette coexistence de 'pas trop méfiant' et de 'extrêmement méfiant' qui engendre la probité dans la République des savants. " [Moral der Gelehrten. — Ein regelmässiger und schneller Fortschritt der Wissenschaften ist nur möglich, wenn der Einzelne nicht zu misstrauischsein muss, um jede Rechnung und Behauptung Anderer nachzuprüfen, auf Gebieten, die ihm ferner liegen: dazu aber ist die Bedingung, dass Jeder auf seinem eigenen Felde Mitbewerber hat, die äusserst misstrauisch sind und ihm scharf auf die Finger sehen. Aus diesem Nebeneinander von „nicht zu misstrauisch“ und „äusserst misstrauisch“ entsteht die Rechtschaffenheit in der Gelehrten-Republik.]
§ 221 : Grecs d'exception.
« Que l'on rende dignement hommage à la grandeur de ces Grecs d'exception qui créèrent la science. Raconter leur histoire, c'est raconter l'histoire la plus héroïque de l'esprit humain. » [würdige man die Grösse jener Ausnahme-Griechen, welche die Wissenschaft schufen! Wer von ihnen erzählt, erzählt die heldenhafteste Geschichte des menschlichen Geistes!]
§ 318 : Du gouvernement des savants.
« Aucune puissance du monde n'est actuellement assez forte pour réaliser le bien, – à moins que la croyance à l'utilité supérieure de la science et des savants ne finisse par paraître évidente même aux plus rebelles et qu'ils ne la préfèrent à la foi dans le nombre, aujourd'hui régnante. Dans l'esprit de cet avenir, que notre mot d'ordre soit : " Plus de respect pour les savants ! Et à bas tous les partis ! " » [keine Macht der Welt ist jetzt stark genug, das Bessere zu verwirklichen, — es sei denn, dass der Glaube an die höchste Nützlichkeit der Wissenschaft und der Wissenden endlich auch dem Böswilligsten einleuchte und dem jetzt herrschenden Glauben an die Zahl vorgezogen werde. Im Sinne dieser Zukunft sei unsere Losung: „Mehr Ehrfurcht vor dem Wissenden! Und nieder mit allen Parteien!“]


Fragments posthumes, 1880
M II 1 3[9], printemps 1880 : « Platon [République IX, 580d] et Aristote [Métaphysique I, i, 980b] ont raison de considérer les joies de la connaissance comme le bien le plus désirable, – à supposer qu’ils veuillent exprimer là une expérience personnelle et non générale : car pour la plupart des gens, les joies de la connaissance comptent parmi les plus faibles et se situent bien au dessous des joies de la table. » 

N V 3, été 1880 : [290] : Je sais si peu de choses des résultats de la science. Et pourtant ce peu me semble déjà inépuisablement riche pour éclairer l’obscur et pour la mise à l’écart des façons primitives de penser et d’agir.
[295] : les sciences représentent la moralité supérieure par rapport aux déchiffreurs d’énigmes et constructeurs de systèmes.

N V 4, automne 1880 : [3] : l’histoire de la science montre la victoire des pulsions nobles : il circule beaucoup de moralité dans la praxis  de la science.

N V 5, hiver 1880-1881 : 8[61] : Un âge de barbarie commence. Les sciences se mettront à son service. Ein Zeitalter der Barbarei beginnt, die Wissenschaften werden ihm dienen!



Aurore  Réflexions sur les préjugés moraux, 1881,

I, § 6 : la science nous oblige à abandonner la croyance en des causalités simples
§ 48 : « Connais-toi toi-même », c’est toute la science. Ce n’est qu’au terme de la connaissance de toutes choses que l’être humain se connaîtra. Car les choses ne sont que les frontières de l’être humain. [« Erkenne dich selbst »  ist die ganze Wissenschaft. — Erst am Ende der Erkenntniss aller Dinge wird der Mensch sich selber erkannt haben. Denn die Dinge sind nur die Gränzen des Menschen.]

III, § 195 : nous avons besoin avant tout d’un savoir mathématique et mécanique […] ce martyre qu’est l’histoire des sciences dures.

V, § 424. Pour qui la vérité existe. : la vérité n’est faite que pour les âmes puissantes et ingénues […] les autres cherchent des remèdes à leur mal […] De là le peu de plaisir que ces gens prennent à la science

§ 429. La nouvelle passion. : nous préférons tous la destruction de l’humanité à la régression de la connaissance !

§ 432. Chercheurs et expérimentateurs. : Aucune méthode scientifique n’est la seule à pouvoir donner accès à la connaissance !


Fragments posthumes, 1881,

M III 1, printemps-automne 1881 : [80] : La connaissance vaut en tant que : 1) elle réfute la « connaissance absolue » 2) elle découvre le monde objectif et dénombrable des successions nécessaires.
[124] : Certaines impulsions, par exemple l’impulsion sexuelle, sont susceptibles d’un grand affinement, d’une haute sublimation par l’intellect (amour de l’humanité, vénération de Marie et des saints, enthousiasme, exaltation artistiques ; Platon entend que l’amour de la connaissance et de la philosophie serait une impulsion sexuelle sublimée) dans le même temps continue à s’exercer son ancienne action immédiate.
[132] : La raison ! Sans la connaissance, elle est quelque chose d’absolument insensé, même chez les plus grands philosophes !
[162] : Il nous faut aimer et cultiver l’erreur, c’est le sein maternel de la connaissance.

M III 4a, automne 1881 : [26] : Passion de la connaissance laquelle justement veut reconnaître la connaissance et du même coup celui qui en est passionné !


Le Gai Savoir [la gaya scienza], 1882, 1887,

II, § 107 : ultime reconnaissance envers la science

III, § 112 : Il suffit de considérer la science comme une humanisation relativement fidèle des choses
III, § 246 : la mathématique n’est que le moyen de l’universelle et dernière connaissance de l’humain.

IV " SANCTUS JANUARIUS ", § 293 : sévérité de la science ; atmosphère claire, transparente, tonifiante, virile
§ 300 : préludes de la science : magie, alchimie, astrologie
§ 319 : En interprètes de nos expériences vécues. " Nous autres, assoiffés de raison, nous voulons scruter nos vécus avec autant de rigueur qu’une recherche scientifique, heure par heure, jour par jour ! Nous voulons être nous-mêmes nos propres cobayes d’expérimentation et de recherche.
IV, § 333 : Ce qui s'appelle connaître. [Was heisst erkennen] — Non ridere, non lugere, neque destestari, sed intelligere ! dit Spinoza [Citation approximative : Éthique, III, Préface : Nam ad illos revertere volo, qui hominum Affectûs et actiones detestari, vel ridere malunt, quàm intelligere].

IV, § 335. Vive la physique ! : " Vive la physique ! Et davantage encore ce qui nous y contraint — notre probité ! ". Cf D'Alembert, " Ce n'a été qu'avec beaucoup de peine que les Écoles ont enfin osé admettre une Physique qu'elles s'imaginaient être contraire à celle de Moïse. ". " Discours préliminaire... ", Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné..., tome I, 1751.

V, 1887, § 344. En quoi nous aussi sommes encore pieux. : Dans la science les convictions [Ueberzeugungen] n’ont pas droit de cité […] ce n’est que lorsqu’elles se décident à s’abaisser modestement au niveau d’une hypothèse, à adopter le point de vue provisoire d’un essai expérimental, d’une fiction régulatrice, que l’on peut leur accorder l’accès et même une certaine valeur à l’intérieur du domaine de la connaissance – avec cette restriction toutefois, de rester sous la surveillance policière de la méfiance – […] Reste à savoir s’il ne faudrait pas, pour que pareille discipline [de l’esprit scientifique] pût s’instaurer, qu’il y eût déjà conviction […] la science elle aussi se fonde sur une croyance, il n’est point de science « sans présupposition ». […] [Wille zur Wahrheit] : Pourquoi ne pas tromper ? Mais pourquoi ne pas se laisser tromper ? […] [Erkenntnisss] – la croyance à la science ne saurait avoir pris son origine dans un calcul d’utilité, elle est née en dépit du fait que l’inutilité et la dangerosité [Gefährlichkeit] de la « volonté de vérité », de la « vérité à tout prix » sont constamment démontrés. […]
C’est toujours une  croyance métaphysique sur quoi repose notre croyance en la science.
§ 355. L'origine de notre concept de " connaissance ". " Notre besoin de connaître n'est-il justement pas ce besoin de bien connu, la volonté de découvrir dans tout ce qui est étranger, inhabituel, problématique, quelque chose qui ne nous inquiète plus ? Ne serait-ce pas l'instinct de peur qui nous ordonne de connaître ?  "


Fragment posthume, 1885-1886,

W I 8, automne 1885 - automne 1886 : " Connaître", c'est un rapporter à : par essence un regressus in infinitum. " [„Erkennen“ ist ein Zurückbeziehn: seinem Wesen nach ein regressus in infinitum.]


Essai d'autocritique, 1886 (août),

§ 1 : " La science elle-même, notre science, — oui, envisagée comme symptôme de vie, que signifie, au fond, toute science ? Quel but, pis encore quelle origine de toute science ? [die Wissenschaft selbst, unsere Wissenschaft — ja, was bedeutet überhaupt, als Symptom des Lebens angesehn, alle Wissenschaft? Wozu, schlimmer noch, woher — alle Wissenschaft? Wie? Ist Wissenschaftlichkeit vielleicht nur eine Furcht und Ausflucht vor dem Pessimismus? Eine feine Nothwehr gegen — die Wahrheit? Und, moralisch geredet, etwas wie Feig- und Falschheit? Unmoralisch geredet, eine Schlauheit? Oh Sokrates, Sokrates, war das vielleicht dein Geheimniss? Oh geheimnissvoller Ironiker, war dies vielleicht deine — Ironie? ——]

§ 2 : " voir la science sous l'optique de l'artiste et l'art sous celle de la vie... [die Wissenschaft unter der Optik des Künstlers zu sehn, die Kunst aber unter der des Lebens….]

Par-delà bien et mal, 1886 (septembre),

VI, « Nous, les savants », § 204 : la déclaration d’indépendance de l’homme de science, son affranchissement de la philosophie, est une conséquence indirecte de la pensée démocratique et de ses prétentions
VII, " Nos vertus ", § 229 : l’homme de connaissance, lorsqu’il contraint son esprit à connaître contre sa pente naturelle, et bien souvent aussi contre les vœux de son cœur –, en l’obligeant à nier là où il voudrait approuver, aimer, adorer, – se comporte comme un artiste de la cruauté raffinée ; le simple fait d’étudier un sujet sérieusement et à fond est une violence volontaire contre la tendance foncière [Grundwillen] de l’esprit qui se dirige inlassablement vers l’apparence et la superficie : dans toute volonté de connaître il entre déjà une goutte de cruauté.
§ 230 : C’est cette aspiration à l’apparence, à la simplification, au masque, au manteau, bref à la surface  car toute surface est un manteau  que contrecarre la tendance sublime à la connaissance, laquelle va et veut aller à la racine et à la complexité des choses ; il y a là une cruauté de la conscience intellectuelle et du goût que tout penseur courageux reconnaîtra en soi. […] Replonger l’homme dans la nature ; faire justice de nombreuses interprétations vaniteuses, aberrantes et sentimentales qu’on a griffonnées sur cet éternel texte primitif de l’homme naturel ; vouloir que l’homme se tienne désormais en face de l’homme comme, aujourd’hui déjà, dans la discipline de l’esprit scientifique, il se tient en face de l’autre nature. [Diesem Willen zum Schein, zur Vereinfachung, zur Maske, zum Mantel, kurz zur Oberfläche — denn jede Oberfläche ist ein Mantel — wirkt jener sublime Hang des Erkennenden entgegen, der die Dinge tief, vielfach, gründlich nimmt und nehmen will [...] Den Menschen nämlich zurückübersetzen in die Natur; über die vielen eitlen und schwärmerischen Deutungen und Nebensinne Herr werden, welche bisher über jenen ewigen Grundtext homo natura gekritzelt und gemalt wurden; machen, dass der Mensch fürderhin vor dem Menschen steht, wie er heute schon, hart geworden in der Zucht der Wissenschaft, vor der anderen Natur steht]


Généalogie de la morale, 1887,
III, § 23 : Lorsqu’aujourd’hui la science n’est pas la manifestation la plus récente de l’idéal ascétique […], elle est une couverture pour le mécontentement, le manque de foi [Unglauben], le remords, la despectio sui, la mauvaise conscience.

Crépuscule des Idoles, [1888]
« Maximes et traits », § 5 : Il est bien des choses que je veux, une fois pour toutes, ne point savoir. La sagesse fixe des limites même à la connaissance.

L’Antéchrist,
§ 12 : le prêtre, qu’a-t-il à faire de la science ?
§ 13 : les découvertes les plus précieuses, ce sont les méthodes
§ 59 : « la probité de la connaissance était déjà là il y a plus de deux mille ans ».
Loi contre le christianisme : être chrétien est d’autant plus criminel qu’on se rapproche le plus de la science

Ecce Homo,
Avant-propos, § 3 : chaque pas en avant dans la connaissance est la conséquence de la probité [Sauberkeit] envers soi.


Fragments posthumes, 1884-1888,

W I 1, printemps 1884 : [192] : la « cause première », comme la « cause en soi », n’est pas une énigme, mais une contradiction.

NVII 1, avril-juin 1885 : 34[244] : NB. « Connaître » est la manière de nous faire sentir que nous savons déjà quelque chose : donc le combat d'un sentiment de quelque chose de nouveau et la transformation de l’apparemment neuf en quelque chose d’ancien. [NB. „Erkennen“ ist der Weg, um es uns zum Gefühl zu bringen, daß wir bereits etwas wissen: also die Bekämpf]ung eines Gefühls von etwas Neuem und Verwandlung des anscheinend Neuen in etwas Altes.]
34[246] : Nous ne voulons pas du tout "connaître", mais ne pas être perturbés dans la croyance que nous savons déjà. [Wir wollen gar nicht „erkennen“, sondern nicht im Glauben gestört werden, daß wir bereits wissen.]

W I 4, juin-juillet 1885 : [23] : la « Connaissance » : une échelle qui permet de comparer des erreurs plus anciennes et des erreurs plus récentes.

W I 8, automne 1885 – automne 1886 : Connaître signifie : « entrer en relation conditionnelle avec quelque chose »

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : 7[4] : toute connaissance humaine est soit expérience, soit mathématique

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : 7[15] : Constater ce qui est, comme il est, paraît être quelque chose d’indiciblement plus élevé, plus sérieux que tout « ce devrait être ainsi » : car cette dernière formule, en tant que critique et prétention humaine, apparaît condamnée dès le départ au ridicule.
La stupéfaction devant le non-accord de nos désirs et du cours du monde a conduit à connaître le cours du monde.

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : 7[60] : Contre le positivisme, qui en reste au phénomène, « il n’y a que des faits », j’objecterais : non, justement, il n’y a pas de faits, seulement des interprétations [Interpretationen]. Nous ne pouvons constater aucun factum « en soi » : peut-être est-ce un non-sens de vouloir ce genre de chose. « Tout est subjectif », dites-vous : mais ceci est déjà une interprétation [Auslegung], le « sujet » n’est pas un donné, mais quelque chose d’inventé-en-plus, de placé-par-derrière. – Est-ce finalement nécessaire de poser en plus l’interprète [Interpreten] derrière l’interprétation ? Ceci est déjà de l’invention, de l’hypothèse.
Dans la mesure exacte où le mot « connaissance » a un sens, le monde est connaissable : mais il est interprétable [deutbar] autrement, il n’a pas un sens par-derrière soi, mais d’innombrables sens « Perspectivisme ».
Ce sont nos besoins qui interprétètent [auslegen] le monde : nos pulsions et leurs pour et contre. Chaque pulsion est une manière de recherche de domination, chacune a sa perspective, qu’elle voudrait imposer comme norme à toutes les autres pulsions.

W II 3, nov. 1887 – mars 1888 : [57] : Comprendre – est-ce approuver ?

W II 3, nov. 1887 – mars 1888 : la religion a faussé la conception de la vie : la science et la philosophie n’ont toujours été que les ancillae [servantes] de la religion.

W II 5, printemps 1888 : 14[105] : notre connaissance est devenue scientifique dans la mesure où elle sait recourir au nombre et à la mesure
Possibilité d’un ordre scientifique des valeurs selon une échelle numérique et quantitative de la force
14[188] : 2)
" Avec un mot, on n’éclaircit rien." [mit einem Wort erklärt man Nichts.]

W II 6a, printemps 1888 : [46] : Affirmer que la vérité est là et que c’en est fini de l’ignorance et de l’erreur, c’est là l’une des plus graves perversions qui soient. La « vérité » est […] plus funeste que l’erreur et l’ignorance, parce qu’elle entrave les forces nécessaires pour œuvrer en faveur des Lumières et de la connaissance
[58] : Pourquoi accéder à la connaissance ? pourquoi pas, plutôt, se faire des illusions ?

W II 7a, printemps-été 1888 : [32] : "L’erreur est une lâcheté … toute acquisition de la connaissance résulte du courage, de la dureté envers soi, de la probité envers soi …" [Der Irrthum ist eine Feigheit… jede Errungenschaft der Erkenntniß folgt aus dem Muth, aus der Härte gegen sich, aus der Sauberkeit gegen sich…]




LES MATHÉMATIQUES


Fragment posthume, 1872-1873

P I 20b, été 1872 - début 1873 : [96] : " Ce fut un grand mathématicien [Thalès] qui inaugura la philosophie en Grèce. De là son goût pour l'abstrait, le non-mythique. Malgré sa répugnance pour le mythe, il passe pour le "sage" de Delphes : les adeptes de l'orphisme montrent la pensée abstraite sous forme d'allégorie.
Les Grecs reprennent la science des Orientaux. Les mathématiques et l'astronomie sont plus anciennes que la philosophie. "


De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie, 1874,

§ 1 : " Dans la mesure où elle sert la vie, l'histoire sert une force non historique : elle ne pourra et ne devra donc jamais devenir, dans cette position subordonnée, une science pure comme par exemple les mathématiques. "


Humain, trop humain, 1878,

I, § 11 : les mathématiques ne se seraient certainement pas constituées si l'on avait su d'emblée qu'il n'y a dans la nature ni ligne exacte, ni cercle réel , ni mesure absolue de grandeur [Ebenso steht es mit derMathematik, welche gewiss nicht entstanden wäre, wenn man von Anfang an gewusst hätte, dass es in der Natur keine exact gerade Linie, keinen wirklichen Kreis, kein absolutes Grössenmaass gebe].


Fragment posthume 1876-1877,
Mp XIV 1b, fin 1876 – été 1877 : [39] : moyens d'expression bien définis, nombres, lignes, qui ne prêtent à aucune équivoque

Aurore, III, § 195 : nous avons besoin avant tout d'un savoir mathématique et mécanique [wir ein mathematisches und mechanisches Wissen zu allernächst nöthig haben]

Le Gai Savoir [la gaya scienza], III, § 246 : Mathématiques. . — Nous voulons faire entrer à tout prix la finesse et la rigueur des mathématiques dans toute la science, autant qu'il est en notre pouvoir ; non pas dans la croyance que nous connaîtrions mieux les choses par cette voie, mais afin d'établir notre relation humaine aux choses. La mathématique n’est que le moyen de l’universelle et dernière connaissance des hommes. [Mathematik. — Wir wollen die Feinheit und Strenge der Mathematik in alle Wissenschaften hineintreiben, so weit diess nur irgend möglich ist, nicht im Glauben, dass wir auf diesem Wege die Dinge erkennen werden, sondern um damit unsere menschliche Relation zu den Dingen festzustellen. Die Mathematik ist nur das Mittel der allgemeinen und letzten Menschenkenntniss.]

Crépuscule des Idoles,
La "raison" dans la philosophie, § 3 : cette logique appliquée, les mathématiques [jene angewandte Logik, die Mathematik]


L'Antéchrist,

§ 59 : À quoi bon les Grecs ? À quoi bon les Romains ? Toutes les conditions nécessaires à une culture savante, toutes les méthodes scientifiques étaient déjà là, on avait déjà découvert les règles du grand art, l’art incomparable de bien lire  cette condition d’une tradition dans la culture, de l’unité de la science ;  la science de la nature, associée à la mathématique et à la mécanique, était sur la meilleure voie,  le sens des faits [Thatsachen], l’ultime et le plus précieux de tous les sens, avait ses écoles, sa tradition déjà plusieurs fois séculaire ! Comprend-on cela ? L'essentiel était déjà trouvé pour pouvoir se mettre au travail ; — les méthodes, on ne le répétera jamais assez, sont l'essentiel, et aussi le plus difficile, ce qui se heurte le plus longtemps aux habitudes et à la paresse. Tout ce que, par un immense effort sur nous-mêmes — car, d'une manièe ou d'une autre, nous avons encore dans le sang tous les pires instincts, les chrétiens —, nous venons de reconquérir : un regard libre sur la réalité, la main prudente, la patience et le sérieux dans les plus petites choses, toute la probité de la connaissance — elle était déjà là ! Il y a plus de deux millénaires !  [Wozu Griechen? wozu Römer? — Alle Voraussetzungen zu einer gelehrten Cultur, alle wissenschaftlichen Methoden waren bereits da, man hatte die grosse, die unvergleichliche Kunst, gut zu lesen, bereits festgestellt — diese Voraussetzung zur Tradition der Cultur, zur Einheit der Wissenschaft; die Naturwissenschaft, im Bunde mit Mathematik und Mechanik, war auf dem allerbesten Wege, — derThatsachen-Sinn, der letzte und werthvollste aller Sinne, hatte seine Schulen, seine bereits Jahrhunderte alte Tradition! Versteht man das? Alles Wesentlichewar gefunden, um an die Arbeit gehn zu können: — die Methoden, man muss es zehnmal sagen, sind das Wesentliche, auch das Schwierigste, auch das, was am längsten die Gewohnheiten und Faulheiten gegen sich hat. Was wir heute, mit unsäglicher Selbstbezwingung — denn wir haben Alle die schlechten Instinkte, die christlichen, irgendwie noch im Leibe —, uns zurückerobert haben, den freien Blick vor der Realität, die vorsichtige Hand, die Geduld und den Ernst im Kleinsten, die ganzeRechtschaffenheit der Erkenntniss — sie war bereits da! vor mehr als zwei Jahrtausenden bereits! Und, dazu gerechnet, der gute, der feine Takt und Geschmack! Nicht als Gehirn-Dressur! Nicht als „deutsche“ Bildung mit Rüpel-Manieren! Sondern als Leib, als Gebärde, als Instinkt, — als Realität mit Einem Wort…Alles umsonst! Über Nacht bloss noch eine Erinnerung! — Griechen! Römer!]


Fragments posthumes 1884-1887,

W I 1, printemps 1884 : [307] : La mathématique contient des descriptions (définitions) et des déductions à partir de définitions. Leurs objets n'existent pas. La vérité de leurs déductions repose sur l'exactitude de la pensée logique. – Quand la mathématique est appliquée, il arrive la même chose que dans les explications selon le schème "moyens et fins" : le réel est d'abord arrangé et simplifié (FAUSSÉ – –)
[314] : Il n'y a pas de compréhension [Begreifen] en mathématiques, mais seulement un constat de nécessités : de relations qui ne changent pas, de lois dans l'être.
[327] : vérité objective des lois logiques, mathématiques, mécaniques, chimiques.

Fragments posthumes, N VII 1, avril-juin 1885 : 34[58] : « Le nombre est notre grand moyen de nous rendre le monde disponible. Notre compréhension est à la mesure de ce que nous pouvons dénombrer, c.-à-d. s'étend aussi loin qu'il est possible de percevoir une constante. » [Die Zahl ist unser großes Mittel, uns die Welt handlich zu machen. Wir begreifen so weit als wir zählen können d.h. als eine Constanz sich wahrnehmen läßt.]
34[131] : « Une proposition telle que " deux choses égales à une troisième sont égales entre elles " présuppose : 1) des choses 2) des égalités : les unes et les autres n'existent pas. Mais grâce à ce monde fictif et figé des nombres et des concepts, l'homme acquiert un moyen de maîtriser des masses énormes de faits à l'aide de signes et de les inscrire dans sa mémoire. Cet appareil de signes constitue sa supériorité justement parce qu'il lui permet de s'éloigner le plus loin possible des faits particuliers. » [ein solcher Satz „2 Dinge, einem dritten gleich, sind sich selber gleich“ setzt 1) Dinge 2) Gleichheiten voraus: beides giebt es nicht. Aber mit dieser erfundenen starren Begriffs- und Zahlenwelt gewinnt der Mensch ein Mittel, sich ungeheurer Mengen von Thatsachen wie mit Zeichen zu bemächtigen und seinem Gedächtnisse einzuschreiben. Dieser Zeichen-Apparat ist seine Überlegenheit, gerade dadurch, daß er sich von der Einzel-Thatsache möglichst weit entfernt.]
34[169] : « Le nombre lui-même est de part en part notre invention. » [Die Zahl selber ist durch und durch unsere Erfindung.]

W I 7a, août-septembre 1885 : [27] : Les mathématiques et la mécanique ont été longtemps considérées comme des sciences d'une valeur absolue, et de nos jours seulement on ose soupçonner qu'elles ne sont ni plus ni moins que de la logique appliquée, fondée sur l'hypothèse précise et indémontrable qu'il existe des "cas identiques" – la logique elle-même étant une écriture chiffrée parfaitement conséquente, fondée sur l'hypothèse généralisée qu'il y a des cas identiques.

Mp XVII 2a, août-septembre 1885 : [7] : les mathématiciens qui poursuivent leurs déductions jusqu'à ce que pour eux l'atome soit utilisable !

Mp XVII 3b, fin 1886 – printemps 1887 : [4] : la mathématique est possible à des conditions auxquelles la métaphysique n'est jamais possible.
Toute connaissance humaine est soit expérience, soit mathématique. [Mathematik ist möglich unter Bedingungen, unter denen Metaphysik nie möglich ist alle menschliche Erkenntniß ist entweder Erfahrung oder Mathematik]


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