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samedi 22 septembre 2018

DICTIONNAIRE NIETZSCHE 2017

Collection Bouquins chez Robert Laffont (32 €) paru en mars 2017 ; ouvrage dirigé par Dorian Astor. Environ 400 entrées classées alphabétiquement, 992 pages.




Face à un ouvrage d'une telle ambition, la première réaction est forcément positive ; ce n'est que progressivement que l'on en décèle les failles. Loin d'avoir un instrument qui nous présente et explique Nietzsche (ce qu'on attendrait d'un Dictionnaire), nous sommes confrontés à un bouquin comportant, à côté d'articles pédagogiques ou documentés, des exercices de style assez hermétiques, dont un exemple typique à gauche
(de plus, l'Essai d'autocritique y est signalé comme un écrit de 1886, sans indication de ce qu'il s'agit d'un ajout à La Naissance de la tragédie de 1872).


 Forme
La typographie par colonnes est pénible à lire, surtout quand il y a dans le texte abondance de courtes citations, et de références (abrégées mais parfois longues : VMSEM, UIVH, PETG). De même la rubrique " Bibl. " sans retour à l'alinéa. Mais au moins y a-t-il un titre courant en haut des pages, ce qui manque au Dictionnaire Nietzsche de Cécile Denat et Patrick Wotling (Paris : Ellipes 2013).

Les références des Fragments posthumes sont parfois incomplètes, par exemple col. 349b : M I 1, mais pas 18 ; ou parfois absentes.

Une erreur parmi d'autres : c. 435a : c'est Généalogie de la morale III, § 8, et non II.

On peut regretter qu'ils n'y ait pas au moins quelques photos, que l'on trouvera sur la notice Nietzsche du wikipedia allemand.


Fond
Peu d'entrées s'adressent véritablement aux débutants. C'est un Dictionnaire qui n'explique pas vraiment Nietzsche de façon abordable, mais requiert lui-même souvent des explications, voire un Dictionnaire du Dictionnaire Nietzsche... Comme l'écrit un critique du Monde,
" Ce dictionnaire veut tout : exposer les points de départ, aider à lire, expliquer les conflits d’interprétations, s’adresser aux débutants, aux amateurs éclairés, aux spécialistes… Il s’applique à traiter des concepts de Nietzsche, des auteurs qu’il interprète, des amis qu’il fréquente tout autant que des manières dont on l’a compris ou non. Voilà qui fait beaucoup. Le résultat est utile, évidemment. Passionnant parfois, inégal toujours. " Roger-Pol Droit, lemonde.fr, 23 mars 17.
Critique de Frédéric Pagès dans le Canard enchaîné :



Le souci pédagogique est davantage présent dans le plus sommaire Dictionnaire Nietzsche des philosophes Cécile Dénat et Patrick Wotling (Paris : Ellipses, février 2013), ainsi que dans les entrées de ces deux auteurs du DN 2017 ; en voici la liste :

Cécile Dénat : altruisme, aristocratique, atomisme, Considérations inactuelles I - David Strauss, Considérations inactuelles II - De l'utilité... de l'histoire..., Considérations inactuelles III - Schopenhauer, éducation, Grecs, Héraclite, histoire-historicisme-historiens, nature, pitié, Platon, scepticisme, Socrate, Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement, Thucydide.

Patrick Wotling : bouddhisme, culpabilité, culture, devenir, élevage, éternel retour, généalogie, hiérarchie, inactuel, nihilisme, pulsion, surhumain, type-typologie, un-unité, valeur, volonté de puissance.

Entrées du Dictionnaire Nietzsche de 2013

Affect, affect du commandement, Altruisme, Amor fati, Apollinien, Apparence (Schein), Aristocratique, noble (vornehm), Art (Kunst)
Bon Européen, Europe
Cause, causalité (Ursache, Ursächlichkeit), Chose (Ding), Civilisation, Concept (Begriff), Connaissance (Erkenntnis), Corps (Leib), Culture
Dionysiaque
Égoïsme (Selbstsucht, Egoismus), Élevage/dressage (Züchtung/Zähmung), Esprit libre (freier Geist), Éternel retour (ewige Wiederkehr), Être (Sein), Explication, expliquer (Erklärung, erklären)
Force (Kraft)
Gai savoir (fröhliche Wissenschaft, gaya scienza, gai saber), gaieté d’esprit (Heiterkeit), Généalogie
Hérédité (Vererbung), Hiérarchie (Rangordnung), Histoire, histoire naturelle (Geschichte, Historie ; Naturgeschichte)
Inconditionné, absolu (unbedingt, absolut), Instinct, pulsion (Trieb), Interprétation (Auslegung, Interpretation)
Législateur, législation (Gesetzgeber, Gesetzgebung)
Matière (Materie, Stoff), Morale
Nihilisme
Pathos, affect, sentiment de la distance Gefühl der Distanz), Philologie, Philosophe, Pitié, compassion (Mitleid), Plaisir/déplaisir, souffrance (Lust/Unlust, Leiden)
Renversement de toutes les valeurs (Umwerthung aller Werthe), Ressentiment
Sens historique (historischer Sinn), Soulèvement d’esclaves (Sklavenaufstand), Spiritualisation (Vergeistigung), Surhumain (Übermensch)
Type, typologie (Typus, Typenlehre)
Valeur, évaluation (Werth, Werthschätzung), Vérité (Wahrheit), Vie (Leben), Volonté (Wille), Volonté de puissance (Wille zur Macht)

* * * * *

Remarques diverses :

Les renvois de concepts à des entrées sont vraiment faits pour des débiles : chasteté renvoyée à sexualité, Messine à Idylles de Messine, etc.


L'entrée " Épicure " (Keith Ansell-Pearson) n'indique pas que c'est très tôt, lors de ses travaux sur Diogène Laërce, que Nietzsche découvrit les Lettres et Maximes capitales d'Épicure.


Dans l'entrée " Athéisme " : l'insensé attribué à saint Anselme par Philippe Choulet ; c'est déjà dans l'Ancien Testament (Psaumes, XIV, 1).

Dans l'entrée " Femme ", Éric Blondel traduit : " On ouvre un livre écrit par une femme et on soupire : 'Encore une cuisinière ratée !' ".

Plus précisément :
" On ouvre un livre de femme : — et bientôt on soupire "encore une cuisinière égarée ! " Fragments posthumes, 1885, 41[5] [August–September 1885 : " Man schlägt ein weibliches Buch auf: — und bald seufzt man „wieder eine verunglückte Köchin ! “ "]. Le bientôt (Bald) a son importance car il signifie un temps de lecture, excluant un rejet a priori, par préjugé misogyne.

L'entrée " Gide " (Jean-Louis Backès) ignore le recours de cet auteur à Nietzsche pour Corydon. Cas particulier de l'incompréhensible "oubli" du thème de l'homosexualité (voir plus loin).

Dans l'entrée " Fragments posthumes " :

" traces de nombreuses lectures, en particulier françaises (de [Victor] Brochard à Gebhart, de Lagarde à Brunetière et à Féré). "

On trouve trace dans Les Sceptiques grecs de Brochard de sa lecture de Nietzsche :

Page 48

Page 87

Page 254
Page 260 : " L'ordre [des tropes] adopté par Diogène, d'après un sceptique plus récent, Saturninus ou Théodosius (1), est, à certains égards plus satisfaisant. "
1. Ce serait certainement Théodosius, si on adoptait la correction de Nietzsche indiquée ci-dessus, p. 254 "

Page 318 

Page 327 : Saturninus, contemporain de Diogène Laërce
Page 327


D'où, dans Ecce Homo, 1908 [1888],  [2] " Pourquoi je suis si avisé ", § 3 :
« Une remarquable étude de Victor Brochard [1848-1907}, Les Sceptiques grecs [Paris, 1887], qui, entre autres, exploite intelligemment mes Laertiana. [...]  »
Sur Diogène Laërce, voir aussi plus loin le paragraphe qui lui est consacré.


L'entrée " Hésiode " (Jean-Louis Backès) ne fait pas mention des cours donnés par N. sur Les Travaux et les Jours d'Hésiode en hiver 1869. Ni de la note sur la hiérarchie des esprits selon les " trois possibilités hésiodiques " relevées, après bien d'autres, par Nietzsche (drei Hesiodischen Möglichkeiten, fragments posthumes 1871-1872). Cf ma page

Fac simile :
Les Travaux et les jours, vers 293-297.

Traduction de Nietzsche :
Der ist fürwahr der rechte Mann
Der selber sich berathen kann.
Auch der soll unser Lob empfahn,
Der zwar sich nicht berathen kann,
Doch gerne guten Rat nimmt an.
Doch wer sich nicht berathen kann,
Auch fremden Rath nicht gern nimmt an,
O weh! Das ist ein schlechter Mann!
Verloren hat er und verthan!


Voir les fragments posthumes P I 16b 14[11], printemps 1871 - début 1872 ; et Mp XII 2,  18[3] et 18[4], fin 1871 - printemps 1872).


Dans l'entrée " Leibniz ",
" un philosophe marié est une farce " ; cela traduit
Ein verheiratheter Philosoph gehört in die Komödie, das ist mein Satz
soit plutôt : " un philosophe marié relève de la comédie, c'est ma thèse ".

L'entrée " Schopenhauer " présente cet auteur comme la seule source d'information de Nietzsche en matière d'histoire de la philosophie, oubliant sa rencontre précoce avec les Vies et doctrines... de Diogène Laërce... ; par ailleurs qualifier la philosophie de Hegel de " monument de la pensée " relève de la seule et fort lourde subjectivité d'Éric Blondel.


UN BIAIS IDÉOLOGIQUE.

Je me demande bien ce qui permet à Juliette Chiche (" Croyance ") de conclure que selon Nietzsche, " l'incroyance est une croyance (GS, § 347) ". Faudrait-il nuancer l'athéisme de Nietzsche ?


L'entrée " Islam " ne prend pas en compte ces trois passages qui prouvent que Nietzsche n'était pas béat devant cette religion :
" Le mahométisme a à son tour appris du Christ : l'utilisation de l'au-delà comme instrument de punition. " (Fragments posthumes W II 5, printemps 1888, 14[204]) 
« Quel est tout ce que, plus tard, Mahomet prit au christianisme ? L'invention de Paul, son moyen de la tyrannie des prêtres, de la formation de troupeaux : la croyance en l'immortalité — cela s'appelle la doctrine du "Jugement". » (Antéchrist § 42) 
« Le "saint mensonge" est commun à Confucius, aux lois de Manou, à Mahomet, à l'Église chrétienne – : il ne manque pas chez Platon. "la vérité est là" : partout où l'on entend ça, cela signifie que le prêtre ment ... » (Antéchrist § 55)

Knabenliebe 

Les entrées "Amour" et "Sexualité" passent complètement sous silence les réflexions de Nietzsche sur l'amour grec (amour des garçons), ce qui n'est pas sans rapport avec l'absence d'une entrée "Diogène Laërce", auteur fort bavard sur la question dans sa mise en relation des vies et des doctrines.

Précautions et avertissements, peut-être compréhensibles pour une émission télévisée en prime time, surprennent chez des spécialistes, tels l'helléniste normalien Robert Flacelière (1904-1982) se préparant ainsi, en 1960,  à traiter de la pédérastie grecque :
« Si déplaisant que soit le sujet, il est impossible de le passer sous silence. » (L'amour en Grèce, Paris : Hachette, 1960). Avant lui, Pierre-Henri Larcher, annotateur d'Hérodote, écrivant en 1786 : « En voilà assez, et peut-être beaucoup trop, sur cette matière ».
Mais rien d'impossible dans ce Dictionnaire... Nietzsche utilisait notamment les termes Knabenliebe (3 occurrences selon la fonction search de nietzschesource.org) et Päderast* (12) ; on trouvera mes notes de lecture sur ses réflexions sur ma page

https://laconnaissanceouverteetsesennemis.blogspot.fr/2009/11/knabenliebe-petrone-dans-les-oeuvres-de.html

Dorian Astor a eu la gentillesse de me dire : " Il eût été dommage de faire le travail deux fois ".

Entrées dues au germaniste qui dirigea l'ouvrage : Dorian Astor :
Andreas-Salomé, Bülow, Byron, Deussen, Föster, Fritsch, Fuchs, Gersdorff, Heine, Hölderlin, Köselitz [Gast], Lipiner, Liszt, Mushacke, Naumburg, Nietzsche-Carl, Röcken, Romundt, Salis, Schiller, Sils-Maria, Stein, Tribschen, Turin, Wagner-Cosima, Wagner-Richard.

De Philippe Choulet, professeur honoraire :
Allemand, antisémitisme, athéisme, barbarie, classicisme, conscience morale, corps, créateur-création, critique, dette, disciple, droit, État, être, folie, Gai Savoir, génie, guerre, hasard, héros-héroïsme, idéal-idéalisme, illusion, immoraliste, inconscient, incorporation, individu, innocence, Jésus, jeu, judaïsme, législateur, Lumières, Machiavel, martyr-martyre, matérialisme, mémoire et oubli, mensonge, Moïse, monde, Napoléon, nécessité, négation, raison, santé et maladie, science, socialisme, soi, système, Terre, travail, tyran-tyrannie, Vérité et mensonge au sens extra-moral.

De Fabrice de Salies, spécialiste en métaphysiques et ontologies modernes et contemporaines :
Alimentation, Bataille, Bergson, Bismarck, Blanchot, climat, Frédéric II (Hohenzollern) de Prusse, Hegel, Heidegger, Heinze, hindouisme, islam, journalisme, Lagarde, Leibniz, mode, Montaigne, nazisme, Paul de Tarse, peuple, Podach, réaction-réactionnaire, Rome-romain, sacrifice, saint-sainteté, Scheler, Schlechta, Strauss, Strinberg.

D'Éric Blondel, professeur émérite :
L'Antéchrist, Beethoven, Circé, Crépuscule des Idoles, cynisme, Ecce Homo, femme, Fink, Granier, Kaufmann, Luther, Mann, mariage, moralistes français, Mozart, musique, prêtre, psychanalyse, religion, Schopenhauer, sexualité, structuralisme.

De Jean-Louis Backès, professeur émérite :
Archiloque, Aristophane, autobiographies, chaos, Dostoïevski, Ermanaric, Gide, Hésiode, Homère, Œdipe, Pindare, Théognis, 

D'Emmanuel Salanskis, auteur d'un livre sur Nietzsche :
Animal, aryen, fort et faible, Galton, grande politique, Haeckel, hérédité, Roux, sélection, souffrance.

De Juliette Chiche, qui enseigne la philosophie au lycée :
Amitié, amor fati, amour, croyance, dégoût, masque, mépris, pudeur, ressentiment, solitude, vengeance.

De Maria Cristina Fornari, co-éditrice de la Nietzsches persönliche Bibliothek :
Anglais, bibliothèque de Nietzsche, correspondance, darwinisme, démocratie, édition - histoire éditoriale, fragments posthumes, Hobbes, Hume, Mill, positivisme, Spencer, troupeau, utilitarisme.

De Guillaume Métayer, traducteur des poèmes de Nietzsche et de Sandor Petöfi :
Danse, esprit libre, Galiani, Halévy, Idylles de Messine, Lukàcs, Petöfi, poésie, Voltaire.


J'aurais aimé trouver ces entrées :

Antiquité (Alterthum) : 230 occurrences.

Aristote : 154 occurrences pourtant ; mais il y a une entrée sur le roi goth Ermanaric (3 occurrences)...

Conviction (Überzeugung) : 105 occurrences)

Passages les plus notables :
Humain, trop humain, IX " L'homme seul avec lui-même ", § 483 Ennemis de la vérité. Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. [Feinde der Wahrheit. — Ueberzeugungen sind gefährlichere Feinde der Wahrheit, als Lügen.]
§ 629 De la conviction et de la justice. : on croit au fond que personne ne modifie ses opinions tant qu’elles lui sont profitables, ou du moins qu’elles ne lui font pas tort. Mais s’il en est ainsi, c’est mauvais signe pour la valeur intellectuelle de toutes les convictions.
§ 630 : Conviction = croyance d’être, sur un point quelconque de la connaissance, en possession de la vérité absolue.
L’homme à convictions n’est pas l’homme de la pensée scientifique.
Ce n’est pas la lutte des opinions qui a mis tant de violence dans l’histoire, mais la lutte des croyances dans les opinions [der Kampf des Glaubens an die Meinungen], c'est-à-dire des convictions.
§ 637 : Ce sont les passions qui donnent naissance aux opinions ; la paresse d’esprit les fige en convictions.

Le concept de conviction est  cependant abordé par Paolo d'Iorio à l'entrée " Humain, trop humain I et II ", cc. 470b-471b.


Diogène Laërce (47 occurrences) :

(Voir aussi plus haut le paragraphe consacré à l'entrée " Fragments posthumes ")

L'aperçu remarquable de l'histoire de la philosophie grecque qu'offrent les Vies de Diogène Laërce s'accorde bien avec le goût de Nietzsche pour les vues d'ensemble et les évolutions sur de longues périodes, sans parler de son insistance à lier, après Montaigne, vie et philosophie. Selon Nietzsche,
" Il est en fait le portier de nuit de l'histoire de la philosophie grecque : personne ne peut entrer sans que Diogène lui ait donné la clé. " ('Laertius Diogenes und seine Quellen', BAW [Historisch-Kritische Gesammtsausgabe, edited by Hans Joachim Mette and Karl Schlechta, 9 vols. (Munich : C.H. Beck'sche Verlagsbuchhandlung, 1934-1940)] V, p. 126 (Winter 1868/9) ; référence empruntée à J. Barnes, 1986).
Esquisse de ce que pourrait contenir une telle entrée :
* De Fontibus Diogenis Laertii (Sur les sources de Diogène Laërce) ; partie I: Rheinisches Museum 23, automne 1868, pp.632-653 : partie II: RhM 24, mars 1869, pp. 181-228 ; soit 78 pages.
" [Hermann] Usener et moi envisageons un corpus sur l'histoire de la philosophie dans lequel je traiterai de [Diogène] Laërce et lui de Stobée, pseudo-Plutarque, etc. "
[Usener nämlich und ich beabsichtigen ein philosophie-historisches corpus, an dem ich mit Laertius, er mit Stobaeus, Pseudoplutarch usw. participire.]
Lettre à Erwin Rohde, Bâle, 16 juin 1869.
* Analecta Laertiana , RhM 25, mars 1870, pp. 217-231 ; soit 14 pages.
* Projet de thèse (mai 1870) abandonné : Beitrage zur Quellenkunde und Kritik des Laertius Diogenes (Contribution à  l'étude et la critique des sources de Diogène Laërce)
Il semble n'exister aucune traduction anglaise ou française de ces 92 pages.
Jonathan Barnes, " Nietzsche and Diogenes Laertius [I-XII] ", Nietzsche-Studien, vol 15, n° 1, 1986, pages 16-40. Article cité par Marie-Odile Goulet-Cazé dans l'Introduction générale de Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, Paris : LGF, 1999, collection Pochothèque.


Friedrich Nietzsche, Les Philosophes préplatoniciens.

Edition critique établie d'après les manuscrits et présentée par Paolo D'Iorio et Francesco Frontorotta, traduction par N. Ferrans, Paris : Éditions de l'Éclat, 1994.

Chronologia philosophorum, Par Francesco Fronterotta.

3. Valeur historique des sources.
3.3. Diogène Laërce

" Les études achevées et publiées par Nietzsche sur les sources de Diogène Laërce sont au nombre de trois :

La première, écrite sur les encouragements de [Friedrich W.] Ritschl à l'occasion d'un prix universitaire à Leipzig, fut rédigée très rapidement entre la fin de l'année 1866 et l'été 1867, puis publiée dans [...] les Analecta et les Beiträge, qui peuvent être considérés comme une série d'appendices au premier écrit, furent publiées en 1870. (note 10 renvoyant à J. Barnes, 1986).
Dans le De fontibus, Nietzsche mène une recherche soignée sur les sources de Diogène Laërce et sur les modalités selon lesquelles il s'inspire de ses modèles et les utilise, et par conséquent sur la nature de l'œuvre de Diogène Laërce dans son ensemble. Il conclut que l'auteur devait s'être servi, dans son travail, surtout de deux sources qui se détachent des autres par la quantité de citations qui en sont tirées : Dioclès de Magnésie, qui a vécu au Ier siècle avant J.C. ou à la fin du Ier Siècle après J.C., auteur de quelques Vies de philosophes (cité environ 29 fois) et Favorinus d'Arles, qui a vécu au IIe siècle après J.C. et auteur d'une Histoire variée et des Mémorables (cité environ 50 fois).
Mais très tôt, Nietzsche parvient à la conclusion que, des deux sources, Dioclès a la plus grande importance, au point qu'il affirme que " Laetius est Dioclis épitomé " (page 131, 7). C'est-à-dire que l'écrit de Diogène Laërce ne serait rien d'autre qu'un résumé des Vies des philosophes de Dioclès. Cette conclusion s'appuie sur plusieurs arguments.
En premier lieu, l'intégralité de la vie de Démocrite présentée par Diogène Laërce (IX, 34-39), à l'exception des cinq premières lignes, dépendrait exclusivement de Dioclès et c'est encore Dioclès qui serait la source principale des informations sur les Stoïciens au livre VII des Vies de Diogène Laërce et su l'épicurisme au livre X. En second lieu, dans la majeure partie des cas, l'utilisation des sources par Diogène Laërce correspondrait à celle de Dioclès, vis-à-vis de ses propres sources, comme dans le cas de Démétrus de Magnésie et de ses Homonymes, que, selon Nietzsche, Diogène Laërce ne connaissait qu'à travers la médiation de Dioclès. Enfin, la préface des Vies de Diogène Laërce serait tirée directement et intégralement de Dioclès.
En substance, Nietzsche pensait que Diogène Laërce était un poète, et qu'il se serait servi des Vies de Dioclès pour transmettre une sélection de ses épigrammes à la postérité. Il n'est pas possible, ici, de développer entièrement l'argumentation de Nietzsche ni de tenter d'en faire un contrôle exhaustif. On peut néanmoins proposer quelques observations générales.
En réalité, bien que Nietzsche s'efforce de démontrer le contraire, Dioclès semble bien n'être qu'une des sources des Vies de Diogène Laërce. En effet, à l'exception des renseignements sur les Stoïciens du livre VII, 48-83, aucun autre témoignage ne peut lui être attribué avec certitude ; par ailleurs, même la tentative pour reconstituer le rapport entre Dioclès et ses sources (afin de démontrer que les Vies de Laërce ne recourent à d'autres sources qu'à travers Dioclès, source principale), semble absolument sans espoir et aucun des arguments de Nietzsche n'est probant (en particulier, il n'y a aucune raison pour soutenir que les Vies de Diogène Laëce ne connaissaient Démétrius de Magnésie qu'à travers la médiation de Dioclès) ; enfin, même si l'on retenait l'hypothèse interprétative de Nietzsche dans son ensemble, seulement un peu plus de la moitié des Vies de Diogène Laërce pourrait être estimée dépendante de Dioclès.

4. L'analyse philologique des sources
Alors que dans les études sur Diogène Laërce, Sotion et Apollodore sont considérés par Nietzsche comme deux sources parmi d'autres, sans que leur soit donné un relief particulier, dans les Leçons sur les philosophes préplatoniciens et dans les Diadoché des philosophes, la position de Sotion et d'Apollodore devient au contraire emblématique.
[...]
De cette chronologie, Nietzsche se sert à des fins philosophiques et interprétatives bien précises. C'est seulement à condition de supposer un apprentissage de Parménide auprès d'Anaximandre qu'on peut, à son avis, expliquer l'ambivalence du poème parménidien et l'incompatibilité entre ses deux parties : l'une inaugurant la philosophie de l'être et du non-être, l'autre d'origine physico-cosmologique. Selon Nietzsche, il n'y a aucun rapport entre les deux : Parménide aurait conçu et professé deux philosophies différentes. "

* * * * *

Eros et les dérivés en erot- (64 occurrences). Mais il y a, comme j'ai déjà dit, une entrée sur le roi goth Ermanaric (3)...

Essai d'autocritique : Ce texte ajouté en août 1886 au début de La Naissance de la tragédie à partir de l'esprit de la musique (janvier 1872) aurait mérité une entrée, ainsi qu'une mention dans la chronologie.

Flaubert : 33 occurrences.

Maladie : la question de la nature du mal dont souffrit Nietzsche à partir de 1875 n'est pas abordée.

Pathos : 167 occurrences.

Portofino (11 occurrences).

Renaissance (123) occurrences)

lundi 17 septembre 2018

AUTOUR DU DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE DE VOLTAIRE

Page en rapport avec la réunion du café-philo de Montluçon, le 3 septembre 2018.




I // Extraits de la préface de René Étiemble (1909 – 2002) à l'édition Naves/Benda/Classiques Garnier [1967] du Dictionnaire Philosophique
II // VOLTAIRE SUR LES LIBERTÉS DE PENSER ET D'EXPRESSION
III // NIETZSCHE ET VOLTAIRE
IV // VOLTAIRE SUR L'AMOUR SOCRATIQUE
V / CE QUE L4EGLISE LATINE A FAIT...


I // Extraits de la préface de René Étiemble (1909 – 2002) à l'édition Naves/Benda/Classiques Garnier [1967] du
Dictionnaire Philosophique

« Qu'est-ce qu'un dictionnaire philosophique ? Le contraire à peu près d'un dictionnaire de la philosophie. Soit le Vocabulaire technique et critique de la philosophie, que nous devons à André Lalande et à ses collaborateurs. Bien qu'il se qualifie de " critique ", à peine y reconnaissons-nous l'esprit qui deux siècles plus tôt vivifiait le Dictionnaire historique et critique, car la critique, chez [Pierre] Bayle " l'honneur de la nature humaine ", se veut à la fois sérieuse et militante; ce qui n'est jamais le cas dans le Vocabulaire pourtant critique de Lalande. Ici, l'esprit critique s'arrête à celui d'une édition critique, celle qui s'efforce d'établir correctement un texte, de fixer avec précision le sens d'un mot. Le Dictionnaire de Bayle est critique dans ce sens-là, puisqu'il cherche à établir la véracité ou non des faits (1), des idées, des fables, des dogmes qu'il examine ; alors toutefois que Lalande borne là son propos, Bayle (qu'on a tort de ne plus guère lire, qu'il faudra bien réimprimer quelque jour (2) et prochain si possible) se veut critique en un sens plus aigu : l'effort qui lui permet de contester, par la méthode historique et philologique, les faits, les termes qu'il consigne, le porte infailliblement à une critique bouleversante, qui remet en cause les postulats mêmes de la religion dominante ; alors que certains penseurs partent d'une raison abstraite [tel Descartes], Bayle exerce une forme de rationalisme plus prudente et plus efficace : celle qui constamment recours à l'expérience. Or, quelle fable résiste à l'expérience ?

De fait, dès qu'il entend définir les mots avec précision, tout dictionnaire vire au pamphlet. " Autrefois, dit Voltaire, dans le XVIe siècle et bien avant dans le XVIIe, les littérateurs s'occupaient beaucoup dans la critique grammaticale des auteurs grecs et latins ; et c'est à leurs travaux que nous devons les dictionnaires, les éditions correctes, les commentaires des chefs-d'œuvre de l'Antiquité. " [Article " Gens de lettres "] Une édition correcte, le commentaire pertinent d'un mot embarrassant ou ambigu, quoi de plus dangereux pour le désordre établi en tyrannie ? Quand M. Camproux (3) propose de lire alestissez-vous au lieu de cet abêtissez-vous sur lequel ont tant glosé les ennemis et thuriféraires de Pascal, c'est tout un pan des Pensées qui s'effondre [...] Que la philologie puisse changer le monde, nous le savons : et combien de dieux ne doivent leur existence qu'à des jeux de mots, qu'à des étymologies égarées, égarantes. Quand il s'agit de textes sacrés, l'édition critique peut donc aboutir et le plus souvent aboutit à des conclusions que ne peuvent accepter les tenants des orthodoxies. Elle devient alors philosophique, au sens qu'on donnait à ce mot du temps de Voltaire.

Selon le Vocabulaire de Lalande, on appelait philosophes, au XVIIIe siècle, " le groupe des écrivains partisans de la raison, des Lumières, de la tolérance, et plus ou moins hostiles aux institutions religieuses existantes ". Le Vocabulaire qualifie d'écrivains ces philosophes ; non point de " philosophes ". Tels seraient donc ceux que dans sa comédie brocardait Palissot. Dès le temps de Massillon, les philosophes passaient pour relayer les libertins érudits ; chez ce prédicateur, philosophe signifie déjà : hostile à la révélation, incrédule. Dans une lettre de [du 19 décembre] 1768 à Frédéric II, d'Alembert ne lui cache pas que l'on trouve encore des gens pour persuader les rois que les philosophes sont " de mauvaise compagnie " ; et Marmontel rapporte en ses Mémoires que, sur quarante académiciens, il y avait quatre philosophes " étiquette odieuse dans ce temps-là ".

Plutôt qu'un dictionnaire de la philosophie, un dictionnaire philosophique sera donc au XVIIIe siècle un ouvrage qui traite de chacun des mots qu'il recense en les secouant au crible de la critique raisonnée. Un dictionnaire critique, au sens de Bayle, et qui se réclame des valeurs prônées par les philosophes : raison, tolérance, justice.
[...]
Au Xe siècle de notre ère, dans les milieux intellectuels de Bassorah [Irak actuel], ceux qui s'appelaient ikhwan as-safa (que nous appelâmes longtemps Frères de la pureté et que certains arabisants préfèrent nommer désormer les Amis fidèles) organisèrent une société discrète, quasiment secrète, et qui, aux dires d'un voyageur espagnol, tenait des " réunions où se déroulaient de libres débats entres musulmans de toutes sectes, orthodoxes, hérétiques, athées, juifs, chrétiens et incroyants de toutes sortes "/ Ces hommes élaborèrent et publièrent une somme, une enclyclopédie en cinquante-deux volumes. [...] Ces Amis fidèles virent donc leur dictionnaire philosophique très attentivement brûlé à Bagdad en 1101, et non moins scrupuleusement incinéré en 1150, avec les ouvrages exécrables d'Avicenne l'Iranien, l'un des plus puissants philosophes du monde musulman.
Comme quoi l'Islam et le Christianisme sont faits pour se comprendre, eux qui communient chaleureusement, et même incendiairement, dans la haine de l'exégèse historique, de la philologie raisonnable, des dictionnaires philosophiques.
[...]
" Il lance en juillet 1764 le Portatif, œuvre massive et pourtant légère, grâce à la fragmentation en articles : c'est l'avantage des dictionnaires. Ce premier portatif attaque surtout la Bible. Genève en frémit d'horreur, et le brûle par la main du bourreau. " (René Pomeau, La Religion de Voltaire.) Quand on vous le disait, que l'islam, qui brûla les textes encyclopédiques des Amis fidèles, est prédestiné à comprendre le Christianisme, qui jette au bûcher le Dictionnaire philosophique ! " Mais Voltaire n'en a cure. En décembre, il travaille à la seconde édition. " (Ibid.) En 1766, un autre bourreau, français celui-là, décapite le chevalier de La Barre, coupable à dix-huit ans de ne s'être point découvert devant une procession : lorsque, au même âge, nous faisions ostensiblement le même geste en pays chouan, nous ignorions devoir en partie notre impunité à ce Dictionnaire philosophique précisément que le bourreau allait brûler sur le cadavre du jeune homme.

1764 : Voltaire a soixante-dix ans. Voilà donc les dernières ou plutôt les avant-dernières conséquences de l'excellente éducation que lui donnèrent les Jésuites ! En ce sens, Bossuet avait raison contre Richard Simon, contre les PP. Le Comte et Le Gobien [...]

Si les Lettres qu'il rapporte d'Angleterre et publie en 1734 sont déjà philosophiques au sens du siècle, et raisonnent sur les Quakers, les Sociniens, M. Locke ; si déjà Voltaire s'y mesure avec Pascal, il n'a pas encore pu s'attaquer à l'Ancien Testament avec des armes adéquates. Il se borne à relever quelques erreurs de l'Écriture, à tirer vers le déisme les Quakers, à laisser entendre que Jésus n'est point Dieu.
[...]
Le projet de dictionnaire était né à Potsdam, le 28 septembre 1752, durant un souper royal. Frédéric avait promis son concours. Dès le lendemain, Voltaire commence d'écrire ; en quelques semaines, il met au moins les articles Abraham, Âme, Athéisme, Baptême, Julien, Moïse ; mais Frédéric se dérobe, les autres également ; bientôt, c'est la brouille avec le philosophe.
[...]
" Imposez-moi silence sur la religion et le gouvernement, et je n'aurai plus rien à dire. " Voltaire pourrait contresigner cette profession de foi d'un autre philosophe : Diderot [dans La Promenade du sceptique, Discours préliminaire]. Si les choses du gouvernement l'intéressent autant que celles de la religion dans les Lettres philosophiques, la critique de la religion l'emporte et de beaucoup dans les articles du Dictionnaire philosophique. Comme s'il prévenait Marx (4), et comprenait que toute critique doit commencer par celle de la religion.

Le Dictionnaire philosophique se voulait quelque chose comme celui du " sage Bayle ", mais " dégagés de ses inutilités " : d'apparence moins rébarbative ; plus nerveux, plus cinglant, plus mordant. À l'Encyclopédie elle-même, Voltaire ne reprochait-il pas, en 1755, d'accumuler trop de " dissertations ", alors qu'il faut qu'un dictionnaire se borne à des définitions éclairées par des exemples. Définition en effet qui convient au meilleur dictionnaire possible : celui de Littré. Définition où Voltaire condamne son Dictionnaire.
[...]
Et si j'appliquais l'esprit voltairien à ce qu'il affirme des philosophes, lesquels auraient toujours enseigné qu' " il y a un Dieu " ? Comment ne pas lui jeter au nez cent noms d'Arabes, de Chinois, d'Indiens, d'Allemands, d'Anglais, de Japonais, sans parler des Grecs, des Romains, des Français, qui ont très bien vécu, très bien pensé, en se passant de ce concept ; comme à Napoléon Ier disait à peu près l'un d'eux [Pierre-Simon de Laplace]: " Sire, je n'ai jamais eu besoin de cette hypothèse. "
[...]
Sa ligne générale, sa méthode, demeurent exemplaires : puisque toute critique doit en effet commencer par celle de la religion dominante (hier christianisme ou stalinisme, aujourd'hui culte du veau d'or et de la nouveauté), sachons-lui gré d'avoir porté, sinon hélas le coup de grâce, du moins des coups dont l'Infâme, heureusement, reste marqué : séparation des Églises et de l'État, liberté chez nous de penser, d'écrire au Dalaï Lama, ou d'imprimer à Paris ce qu'après Spinoza je pense de la Transsubstantiation : " O mente destitute juvenis, qui immensum illud et aeternum te devorare et in intestinis habere credas [Lettre 74 à Alberto Burgh] " ; ce qui, avivé par le ton de Voltaire, donne ces lignes du Portatif : " des prêtres, des moines qui, sortant d'un lit incestueux, et n'ayant pas encore lavé leurs mains souillées d'impuretés, vont faire des dieux par centaines, mangent et boivent leur dieu, chient et pissent leur dieu. "[Article Transsubstantiation, in fine]
Au temps où l'on décapitait le chevalier de La Barre, coupable de ne pas ôter son chapeau devant le Saint Sacrement, loué soit celui qui proféra ces paroles pies, les seules dignes du Dieu de Voltaire, les seules dignes de Dieu — si tant est que Dieu il y ait. Ce qu'au Diable ne plaise ! »


Notes par Cl. C.
1. « ut iam a fabulis ad facta veniamus » (Cicéron, De re publica, II, ii, 4)
« Ils commencent ordinairement ainsi : comment est-ce que cela se fait-il ? – Mais se fait-il ? faudrait-il dire. Notre discours est capable d'étoffer cent autres mondes. » Montaigne, Essais, III, xi, pages 1026-1027 de l'édition Villey/PUF/Quadrige.
« Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. » Fontenelle, Histoire des oracles, I, iv.

2. C'est fait : Dictionnaire historique et critique, réédition partielle (39 entrées concernant la philosophie et la religion), avec une maquette refondue, mais reprenant la mise en page tabulaire d'origine, par le graphiste Alexandre Laumonier, Paris : Les Belles Lettres, 2015.

3. Charles Camproux, " Faut-il vraiment nous abêtir avec Pascal ? ", Le Français Moderne, 1957-2, (avril).

4. Karl Marx : " La critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique. " (Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel).


II // VOLTAIRE SUR LES LIBERTÉS DE PENSER ET D'EXPRESSION

« L’ambition de dominer sur les esprits est une des plus fortes passions. Un théologien, un missionnaire, un homme de parti veut conquérir comme un prince ; et il y a beaucoup plus de sectes dans le monde qu’il n’y a de souverainetés. À qui soumettrai-je mon âme ? Serai-je chrétien, parce que je serai de Londres ou de Madrid ? Serai-je musulman, parce que je serai né en Turquie ? Je ne dois penser que par moi-même et pour moi-même ; le choix d’une religion est mon plus grand intérêt. Tu adores un Dieu par Mahomet ; et toi, par le grand lama ; et toi, par le pape. Eh, malheureux ! adore un Dieu par ta propre raison.
La stupide indolence dans laquelle la plupart des hommes croupissent sur l’objet le plus important semblerait prouver qu’ils sont de misérables machines animales, dont l’instinct ne s’occupe que du moment présent. Nous traitons notre intelligence comme notre corps ; nous les abandonnons souvent l’un et l’autre pour quelque argent à des charlatans. La populace meurt, en Espagne, entre les mains d’un vil moine et d’un empirique ; et la nôtre, à peu près de même[1]. Un vicaire, un dissenter, assiégent leurs derniers moments. »
Examen important de Milord Bolingbroke, 1736, Avant-propos.


« Il n’y a point d’hypocrites en Angleterre. Qui ne craint rien ne déguise rien ; qui peut penser librement ne pense point en esclave ; qui n’est point courbé sous le joug despotique séculier ou régulier marche droit et la tête levée. N’ôtez pas au seul peuple de la Terre qui jouit des droits de l’humanité ce droit précieux envié par les autres nations. Il a été autrefois fanatique et superstitieux, mais il s’est guéri de ces horribles maladies ; il se porte bien, ne lui contestez pas la santé.
Comme les Français ne sont qu’à demi libres, ils ne sont hardis qu’à demi. Il est vrai que Buffon, Montesquieu, Helvétius, etc., ont donné des rétractations; mais il est encore plus vrai qu’ils y ont été forcés, et que ces rétractations n’ont été regardées que comme des condescendances qu’on a pour des frénétiques. Le public sait à quoi s’en tenir : tout le monde n’a pas le même goût pour être brûlé que Jean Hus et Jérôme de Prague. Les sages, en Angleterre, ne sont point persécutés ; et les sages, en France, éludent la persécution. »
Lettre à S. Bettinelli, 24 mars 1760.

« On n'a jamais fait croire des sottises aux hommes que pour les soumettre. La fureur de dominer est de toutes les maladies de l'esprit humain la plus terrible. [...] Nous devons être jaloux des droits de notre raison comme de ceux de notre liberté. Car plus nous serons des êtres raisonnables, plus nous serons des êtres libres. [...] Le droit de dire et d'imprimer ce que nous pensons, est le droit de tout homme libre dont on ne saurait les priver sans exercer la tyrannie la plus odieuse. » (" Lettre XIII à l'occasion des miracles. Adressée par Mr. Covelle à ses chers Concitoyens ", in Collection des Lettres sur les Miracles écrites à Genève et à Neufchatel, 1767).

« J’aimais l’auteur du livre de l’Esprit [Helvétius]. Cet homme valait mieux que tous ses ennemis ensemble ; mais je n’ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre, ni les vérités triviales qu’il débite avec emphase. J’ai pris son parti hautement, quand des hommes absurdes l’ont condamné pour ces vérités mêmes. »
Questions sur l’Encyclopédie, article "Homme". Passage déformé en 1906 dans The Friends of Voltaire, livre de Evelyn Beatrice Hall écrivant sous le pseudonyme de S. G. Tallentyre, et résumant ainsi la position de Voltaire : « I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it », ce qui nous est revenu en français. En 1935, elle déclara « I did not intend to imply that Voltaire used these words verbatim, and should be much surprised if they are found in any of his works » (« Je n'ai pas eu l'intention de suggérer que Voltaire avait utilisé exactement ces mots, et serais extrêmement surprise qu'ils se trouvassent dans ses œuvres ») Paul F. Boller Jr. et John George, They never said it : a book of fake quotes, misquotes, & misleading attributions, Oxford University Press, New-York, 1989, page 125.

« Dans Paris quelquefois un commis à la phrase
Me dit : " À mon bureau venez vous adresser ;
Sans l'agrément du Roi, vous ne pouvez penser.
Pour avoir de l'esprit allez à la police ;
Les filles y vont bien sans qu'aucune en rougisse :
Leur métier vaut le vôtre, il est cent fois plus doux. »
Épîtres, À M. Pigal.
Poésies diverses CII, Au roi du Danemark Christian VII sur la liberté de la presse, janvier 1771.

« En général, il est de droit naturel de se servir de sa plume comme de sa langue, à ses périls, risques et fortune. Je connais beaucoup de livres qui ont ennuyé, je n’en connais point qui aient fait de mal réel. […] Mais paraît-il parmi vous quelque livre nouveau dont les idées choquent un peu les vôtres (supposé que vous ayez des idées), ou dont l’auteur soit d’un parti contraire à votre faction, ou, qui pis est, dont l’auteur ne soit d’aucun parti : alors vous criez au feu ; c’est un bruit, un scandale, un vacarme universel dans votre petit coin de terre. Voilà un homme abominable, qui a imprimé que si nous n’avions point de mains, nous ne pourrions faire des bas ni des souliers [Helvétius, De l’Esprit, I, 1] : quel blasphème ! Les dévotes crient, les docteurs fourrés s’assemblent, les alarmes se multiplient de collège en collège, de maison en maison ; des corps entiers sont en mouvement et pourquoi ? pour cinq ou six pages dont il n’est plus question au bout de trois mois. Un livre vous déplaît-il, réfutez-le ; vous ennuie-t-il, ne le lisez pas. »
Questions sur l’Encyclopédie, article « Liberté d’imprimer ».



III // NIETZSCHE ET VOLTAIRE :

Humain, trop humain, I, 1878,

" En mémoire de Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort, le 30 mai 1778.
[Dem Andenken Voltaire's
geweiht
zur Gedächtniss-Feier seines Todestages,
des 30. Mai 1778.]

Hommage personnel à l'un des plus grands libérateurs de l'esprit. " [einem der grössten Befreier des Geistes zur rechten Stunde eine persönliche Huldigung darzubringen.]

Le nom de Voltaire apparaît 129 fois dans les écrits de Nietzsche.

Humain, trop humain, I " Des principes et des fins ", § 26 La réaction comme progrès. : " Reprendre le drapeau des Lumières — ce drapeau au trois noms de Pétrarque, Érasme, Voltaire. "
IV " De l'âme des artistes et écrivains ", § 221 La révolution dans la poésie. Voltaire " un des derniers hommes à savoir concilier en lui la suprême liberté de l'esprit avec une mentalité résolument antirévolutionnaire. "
VIII " Coup d'œil sur l'État ", § 463 Une chimère dans la théorie de la révolution. :
" la superstition de Rousseau - Ce n'est pas Voltaire, avec sa nature mesurée, portée à régulariser, purifier, reconstruire, mais bien Rousseau, ses folies et ses demi-mensonges passionnés, qui ont suscité cet esprit optimiste de la Révolution contre lequel je lance l'appel : Écrasez l'infâme ! " C'est lui qui a chassé pour longtemps l'esprit des Lumières et de l'évolution progressive.:  à nous de voir — chacun pour son compte  s'il est possible de le rappeler ! "

Opinions et sentences mêlées, 1879,
§ 4 : Progrès de la liberté de l'esprit. phrase de Voltaire : " Croyez-moi, cher ami, l'erreur aussi a son mérite. " [Ce qui plaît aux dames, 1764]

Aurore Pensées sur les préjugés moraux, 1881,

II, § 132. Les derniers échos du christianisme dans le monde. : « Plus on se dégageait des dogmes, plus on cherchait, pour ainsi dire, à justifier cet abandon par un culte de l'amour de l'humanité : ne pas rester là-dessus en retard sur l'idéal chrétien mais au contraire renchérir sur lui autant que possible, cela demeure le secret aiguillon de tous les esprits libres français, de Voltaire à Auguste Comte ; et ce dernier, avec sa célèbre formule morale " vivre pour autrui " a, en fait, surchristianisé le christianisme. »

Guillaume Métayer : « Voltaire est omniprésent dans les ouvrages de littérature française que Nietzsche dévore. Par exemple, son édition de La Rochefoucauld est annotée par Voltaire. [...] Voltaire est à la confluence de nombre de valeurs et positions de Nietzsche (goût aristocratique, civilisation française, valeurs anti-chrétiennes et anti-platoniciennes, tragique, rire, esprit libre, Lumières sans illusion, critique de l'optimisme ou de l'idéal ascétique des philosophes incarné par Schopenhauer et Pascal...) et constitue pour lui un modèle. " (Dictionnaire Nietzsche, entrée " Voltaire ", Paris : Robert Laffont, 2017, collection Bouquins).


IV // VOLTAIRE SUR L'AMOUR SOCRATIQUE

C'est une des expressions utilisées par Voltaire pour désigner l'homosexualité masculine. Voir mon édition critique de l'article " Amour socratique " du Dictionnaire philosophique ; article augmenté dans les Questions pour l'Encyclopédie.



V// CE QUE L'ÉGLISE LATINE A FAIT PAR TOUTE LA TERRE


« [...] Dès que les Européens eurent franchi le cap de Bonne-Espérance, la propagande se flatta de subjuguer tous les peuples voisins des mers orientales, et de les convertir. On ne fit plus le commerce d’Asie que l’épée à la main ; et chaque nation de notre Occident fit partir tour à tour des marchands, des soldats et des prêtres.
Gravons dans nos cervelles turbulentes ces mémorables paroles de l’empereur Young-tching, quand il chassa tous les missionnaires jésuites et autres de son empire ; qu’elles soient écrites sur les portes de tous nos couvents : “ Que diriez-vous si nous allions, sous le prétexte de trafiquer dans vos contrées, dire à vos peuples que votre religion ne vaut rien, et qu’il faut absolument embrasser la nôtre ? ”
C'est là cependant ce que l'Église latine a fait par toute la Terre. Il en coûta cher au Japon ; il fut sur le point d’être enseveli dans les flots de son sang, comme le Mexique et le Pérou.
Il y avait dans les îles du Japon douze religions qui vivaient ensemble très paisiblement. Des missionnaires arrivèrent de Portugal ; ils demandèrent à faire la treizième ; on leur répondit qu'ils seraient les très bien venus, et qu'on n'en saurait trop avoir.
Voilà bientôt des moines établis au Japon avec le titre d'évêques. À peine leur religion fut-elle admise pour la treizième qu'elle voulut être la seule. [...] Bientôt la religion chrétienne fut proscrite. Les missionnaires s'humilièrent, demandèrent pardon, obtinrent grâce, et en abusèrent.
Enfin, en 1637, les Hollandais ayant pris un vaisseau espagnol qui faisait voile du Japon à Lisbonne, ils trouvèrent dans ce vaisseau des lettres d'un nommé Moro, consul d'Espagne à Nagazaki. Ces lettres contenaient le plan d'une conspiration des chrétiens du Japon pour s'emparer du pays. On y spécifiait le nombre des vaisseaux qui devaient venir d'Europe et d'Asie appuyer cette entreprise.
Les Hollandais ne manquèrent pas de remettre les lettres au gouvernement. On saisit Moro ; il fut obligé de reconnaître son écriture, et condamné juridiquement à être brûlé.
Tous les néophytes des jésuites et des dominicains prirent alors les armes, au nombre de trente mille. Il y eut une guerre civile affreuse. Ces Chrétiens furent tous exterminés.
Les Hollandais, pour prix de leur service, obtinrent seuls, comme on sait, la liberté de commercer au Japon, à condition qu'ils n'y feraient jamais aucun acte de christianisme ; et depuis ce temps ils ont été fidèles à leur promesse.
Qu’il me soit permis de demander à ces missionnaires quelle était leur rage, après avoir servi à la destruction de tant de peuples en Amérique, d’en aller faire autant aux extrémités de l’Orient, pour la plus grande gloire de Dieu ?
S'il était possible qu'il y eût des diables déchaînés de l'enfer pour venir ravager la Terre, s'y prendraient-ils autrement ? Est-ce donc là le commentaire du contrains-les d'entrer ? [Compelle intrare, Luc, XIV, 23] est-ce ainsi que la douceur chrétienne se manifeste ? est-ce là le chemin de la vie éternelle ?
Lecteurs, joignez cette aventure à tant d'autres, réfléchissez et jugez. »
Questions sur l'Encyclopédie, article "Japon".