jeudi 4 février 2021

DFHM : INTRODUCTION

DICTIONNAIRE FRANÇAIS DE

L'HOMOSEXUALITÉ MASCULINE

Lexique et connotations.
Langue, littérature et histoire



Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole.Michel de Montaigne, Essais, I, ix, page 36 de l'édition Villey/PUF/Quadrige. 
Ne perdons jamais de vue la grande règle de définir les termes. Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, article Alexandre. 
Si seulement, au lieu de s'indigner, on cherchait à savoir de quoi l'on parle. Avant de discuter, l'on devrait toujours définir. André Gide, Journal, Feuillets 1918. 
 Le langage sous toutes ses formes […] constitue la source principale de l’histoire des mentalités. Hervé Martin, Mentalités médiévales XIe-XVe siècles. Paris : PUF, 1996.


  Dans la première partie de Sodome et Gomorrhe, Marcel Proust décrivait le milieu homosexuel masculin parisien comme une « franc-maçonnerie » (terme repris par Jean-Paul Sartre) reposant sur une « identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire ». Autour de ce glossaire, dont Zénodote d'Éphèse semblait avoir, dès le IIIe siècle avant notre ère, perçu l'existence
ZÉNODOTE D'ÉPHÈSE (vers -320/vers -240), bibliothécaire d'Alexandrie,Corrections [Fragments] : III, 73 : le langage des efféminés est efféminé [anandroi ; cité par Érasme].
le vocabulaire de l'homosexualité masculine, étendu à l'opposition entre homo- et hétérosexualité (qu'on a dit constituer " la bonne route "), est ici rassemblé, classé par l’arbitraire de l'alphabet et ordonné par la rigueur de la chronologie. La chronolexicographie offre une vue d’ensemble des termes dont l'apparition est datée. Je ne parlerai pas, sauf par exception, du lesbianisme, de la bisexualité et de la transexualité.

   Les homosexuels eux-mêmes ont été assez critiques à l'égard de la façon dont on les évoque, et l'identité proustienne de glossaire fut souvent minée par des querelles linguistiques. S'il est tout à fait compréhensible qu'ils rejettent les termes méprisants qui les condamnent sans appel, et les injures de caniveau (cf les Réflexions sur la question gay de Didier Éribon), on peut s'étonner de les voir polémiquer à l'infini au sujet de vocables d'apparence neutre, tel homosexuel justement (et équilibré par hétérosexuel, qui n’est guère plus plaisant à entendre ...), comme le manifestait le titre de l'essai de Jean-Louis Bory et Guy Hocquenghem COMMENT NOUS APPELEZ VOUS DÉJÀ ? Ces hommes que l'on dit homosexuels (Calmann-Lévy, 1977).

La seule complexité de cette question homosexuelle justifierait, s'il fallait encore le faire, que l'on cherche à remédier à la dispersion des études sociologiques et historiques par la " puissance du regard philosophique " (die Macht des philosophischen Blicks ; Nietzsche, Crépuscule des Idoles, " Divagations d'un " inactuel ", § 3), attitude qui présente trois avantages majeurs :

1) La prise en compte des études philosophiques et morales relatives à la sexualité et à l’homosexualité :

 - socle ancien : de Platon et Xénophon à Diogène Laërce et Athénée,
 - auteurs chrétiens de l'Antiquité tardive et du Moyen Âge,
 - Renaissance et Lumières, Montaigne et Voltaire
 - enfin les études modernes, du marquis de Sade à Michel Foucault.

2) Une rigueur méthodologique qui sache vérifier l'exactitude matérielle des faits et des textes proposés à l'approbation ou à l'indignation.

3) La protection de l'activité d'étude et de recherche - ce que Michel Foucault appelait " le travail ". - de la pression de l'urgence militante et de la tentation grandissante du politicallly correct, ou encore de l'intolérance et de la malveillance sectaires.


  L'homosexualité masculine, bien que phénomène sociologiquement minoritaire, demande à être étudiée en tant que problème philosophique, psycho-sociologique, culturel et, indirectement politique ; il s'agit, non seulement d'une sexualité différente – comme, disons, la masturbation, l'adultère ou la fréquentation des prostituées – mais aussi d'une différence radicale dans la manière d'être en société ; de par la modification des rapports sociaux entretenus avec les deux sexes, et de la position particulière tenue vis-à-vis des représentants de ces deux sexes. J'avais donc voulu que cet ouvrage puisse servir à la fois de panorama et d’explication de textes, aux principaux discours tenus en français sur, pour ou contre l'amour des hommes entre eux. Dans ces fonctions, ce Dictionnaire français... a pour complément Ces petits Grecs ont un faible pour les gymnases, tentative de vue d’ensemble du traitement de la question dans les textes grecs et latins de l'Antiquité et du Moyen-Âge, y compris la Bible (VulgateÉvangiles et Conciles).

  On me reprocha d'avoir écarté le vocabulaire du lesbianisme. Mais la symétrie supposée et cherchée entre les deux homosexualités demeure introuvable. Selon certains, cette asymétrie serait le résultat direct, à l'intérieur d'une société patriarcale, de la différence dans la nature des relations entretenues avec le pouvoir. D'autres inclinent à penser que l'asymétrie secondaire des homosexualités résulte avant tout du fait de nature de l'asymétrie primaire des deux sexes. Quoi qu'il en soit, pour Colette,
" Sodome contemple de haut sa chétive contrefaçon " ;
et Rachilde :
" Il n'y a que les hommes pour savoir se soutenir entre eux. ".
Au reste, je n'aurais pas grand'chose à ajouter aux trois ouvrages parus sur la question avant 1985, alors que le lexique français de l'amour masculin n'avait alors guère attiré l'attention des chercheurs (en 2014, Jean-Luc Hennig traitera le sujet, restreint à la période de l'Ancien Régime avec Espadons, mignons autres monstres : Vocabulaire de l'homosexualité masculine sous l'Ancien Régime, ouvrage confus dans lequel il n'est guère question d'espadons...). Il s'agissait de :
  • Monique Wittig et Sande Zeig, Brouillon pour un dictionnaire des amantes, Paris : Grasset, 1976.
  • Claudine Brécourt-Villars, Petit glossaire raisonné de l'érotisme saphique, Paris : Pauvert, 1980.
  • Marie-Jo Bonnet, Un choix sans équivoque. Recherches historiques sur les relations amoureuses entre les femmes XVe-XXe siècles, Paris : Denoël/Gonthier, 1981.
* * * * *

  Sigmund Freud observa un jour :
« L'amour homosexuel s'accommode plus facilement de liens collectifs, même là où il apparaît comme une tendance sexuelle non inhibée : fait remarquable, dont l’éclaircissement nous entraînerait loin » (Psychologie des foules et analyse du moi, 1921)
puis en proposa cette explication :
« un homme qui voit en d'autres hommes des objets d'amour possibles doit se conduire envers la communauté des hommes différemment d'un autre contraint de voir d'abord dans l'homme le rival auprès de la femme » ; mais, ajoutait-il, « la communauté des hommes comporte toujours des rivaux en puissance » (Sur quelques mécanismes névrotiques …, 1922).
La situation de l'homme homosexuel est évidemment modifiée, par rapport à la situation antérieure de domination masculine, dans une société de quasi-égalité des sexes, et déjà dans une société devenue sociologiquement mixte, comme ses écoles. L’islam en France, s’il réussissait à nous faire faire machine arrière sur l’égalité des sexes, et déjà sur la mixité dans l’espace public, introduirait à l’évidence des revirements très importants quant à la situation de l’homosexualité masculine.

  Pour le romancier Yves Navarre, la " franc-maçonnerie " selon Marcel Proust et Jean-Paul Sartre n'était qu'une « fédération de solitaires ». Dès 1894, l'écrivain Marc-André Raffalovich (1864-1934) notait, selon toute probabilité d'après son expérience personnelle, que « rien n'isole un enfant comme l'inversion, même la plus masquée. » L'homosexualité a donc pu apparaître comme facteur d'isolement aussi bien que de sociabilité ! Ce premier paradoxe n'est qu'une des nombreux aspects de cette complexité véritablement extraordinaire de cette question, complexité dont André Gide pensait qu'elle pourrait expliquer le nombre élevé et inhabituel des interlocuteurs dans le Symposium ou Banquet de Platon, à la différence des autres dialogues platoniciens.
Montaigne : " Platon me semble avoir aimé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus décemment en diverses bouches la diversité et variation de ses propres fantasies. Diversement traiter les matières est aussi bien les traiter que conformément, et mieux : à savoir plus copieusement et utilement. " Essais, II, xii, Pléiade page 537, Villey page 509.
Les études multi-disciplinaires font intervenir la philosophie, l'histoire de la littérature, le droit pénal spécial, la psychanalyse, l’éthologie, la sociobiologie et l'ethnologie, la linguistique, l'histoire des mœurs, des idées et des mentalités, sans parler de la théologie. Choisir a priori une discipline serait supposer résolue la question du cadre épistémologique d'une théorie générale de l'homosexualité, ce à quoi je ne me risquerai pas. D'où le recours au regard philosophique en tant qu'il valorise l'esprit d'examen et le souci de la connaissance en général.

  Hasard de l'Histoire ou Zeitgeist, il se trouve que l'idéologie marxiste et le mouvement moderne de revendication des homosexuels sont pratiquement contemporains. Ils se sont tout de suite heurtés l’un à l’autre, l'action et les publications du magistrat allemand Karl Heinrich Ulrichs, dans les années 1860, ayant suscité les sarcasmes privés de Friedrich Engels à l'égard de ce qu'il appelait, en français dans le texte, les " droits du cul " (Lettre à Karl Marx, 22 juin 1869 ; Correspondance Marx-Engels, Paris : Éditions sociales, 1984, tome X, et DFHM, lettre D). Mais ni l'une ni l'autre n'ont apporté de contribution appréciable à la compréhension du phénomène. Les réactions à l'endroit d’André Gide après la publication de son Retour de l'URSS (1936, suivi peu après par les Retouches...) manifestèrent que le communisme ne voyait alors en l'homosexualité guère plus qu'un instrument de polémique, ou qu’un moyen de pression, comme, avant lui, écrivains catholiques et protestants pendant le conflit de la Réforme, révolutionnaires et contre-révolutionnaires dans les années 1790, nationalistes à toutes les époques et dans tous les pays, intégristes de la citoyenneté et fondamentalistes islamiques au tournant du XXIe siècle.

   La revendication alors formulée en langue allemande par Karl HeinrichUlrichs (1825-1895), puis par Heinrich Marx (homonyme du père de Karl ; Urningsliebe. Die sittliche Hebung Urningtums und die Streichung des § 175 des deutschen Strafgesetzbuches. Leipzig, 1875.) et Magnus Hirschfeld (1868-1935), s'appuyait sur la théorie du troisième sexe (ancêtre de la fumeuse théorie du genre), retrouvant ainsi l’approche néo-platonicienne du marquis de Sade pour qui les homosexuels constituaient " une classe d'hommes différente de l'autre " (La Philosophie dans le boudoir, Cinquième dialogue, 1795. Œuvres III, Paris : Gallimard, 1998, édition Jean Deprun).

   Les militants de cette cause eurent souvent du mal à mettre en relief la spécificité de l'homosexualité, caractéristique minoritaire qui relève davantage des problématiques de la liberté et de l’amitié que d'un radicalisme social égalitariste et du quotient familial fiscal. Ils n'ont pas mieux su en démontrer l'innocuité sociologique ; l'argumentation, quand argumentation il y avait, a donné tantôt dans l'angélisme et la sublimation (par exemple avec l'éloge appuyé de la chasteté unisexuelle par Marc-A. Raffalovich), tantôt dans des mots d'ordre du style " jouissez sans entraves " allant jusqu'à proclamer, dans la recherche d'un " autre rapport à l'enfance ", la légitimité de la pédophilie, tantôt enfin dans une exacerbation du recours aux " droits de l'homme " poussés jusqu'à l'oxymore ("mariage" homosexuel) par le mouvement désormais uni sous le sigle baroque LGBTQIA+.

   Depuis la naissance de la méthode et des théories psychanalytiques, l'homosexualité masculine a fait l'objet d'une investigation et d'une réflexion en net progrès sur les thèses avancées par la médecine légale dans la première moitié du XIXe siècle (" perversion des facultés morales "), thèses dont il est aujourd'hui facile de faire une critique acérée, surtout lorsque l'on ne s'était attaché (comme Jean-Paul Aron, Roger Kempf et Pierre Hahn) qu'à leurs aspects les plus outranciers ; les élucubrations du Dr Tardieu furent certes complaisamment diffusées par Proudhon et Larousse, notamment, mais elles s'étaient immédiatement heurtées aux réserves de plusieurs de ses confrères légistes.
« Arrivé à la description des signes de la pédérastie active et passive, M. Thoinot est d’avis, comme son éminent maître, M. le professeur Brouardel, que Tardieu a beaucoup trop généralisé les faits en parlant des déformations consécutives aux habitudes contre nature. » Revue d’hygiène publique et de médecine légale, 1898, n° 40.
  Sigmund Freud rejoignit la revendication homosexuelle allemande par son rejet de la théorie médicale de la dégénérescence, et s'en écarta en refusant l'innéité associée au concept de troisième sexe ; selon la psychanalyse freudienne, le désir homosexuel apparaît comme un élément de la personnalité du sujet assez précocement établi. L'apport freudien comporte également le statut accordé à l'érotisme anal par la théorie des zones érogènes (théorie développée depuis par quelques lacaniens) ainsi que le dévoilement de l'élément homosexuel dans l'histoire du sujet en tant que " refoulé essentiel ". L'encouragement donné par la règle fondamentale de la cure analytique à dire ce qui est réprimé – soit le secret pour les autres – a son équivalent social dans la pratique du " visage découvert ", le coming out des Anglo-saxons, dont plusieurs élus et personnalités politiques, français ou européens, de plus en plus nombreux, donnèrent des exemples. La vulgarisation des concepts de bisexualité (au sens d'une disposition constitutionnelle) et d'homosexualité latente laissa penser, à tort ou à raison, que la plupart des psychanalystes manifestaient de l'indulgence pour les adeptes de l'amour homosexuel. Ainsi s'est constituée, au fil des ans, une " image homosexuelle " de la psychanalyse. « Les psychas, tous des pédés », ai-je pu lire sur un mur de l’université de Vincennes - Paris-VIII dans les années 1970.

* * * * *

   Il est aujourd'hui impossible d'envisager une science de l'homme sans se heurter tôt ou tard à la question homosexuelle ; et la réciproque est vraie : impossible d'étudier cette question sans rencontrer du même coup l'ensemble des sciences humaines ; d'où l'immensité de la tâche, et le découragement qui assaille. Cette problématique apparaît très tôt dans l’histoire de l’humanité, bien avant le développement du christianisme, comme un objet valable de  polémiques : en témoignent les astucieux dialogues de Plutarque, pseudo-Lucien, Athénée de Naucrate et Achille Tatius. La sexualité dite " ordinaire ", elle aussi, avait posé et pose encore problème, soulevé des discordes comparables à d'autres types de conflits ; on a évoqué, depuis la Lysistrata d'Aristophane jusqu'à Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, une guerre des sexes, des amazones, des politiques et libération sexuelles ; on imagina le concept de sexisme (pour rimer avec capitalisme et racisme). L'âpreté de ces batailles s'explique par la mise en cause des monothéismes et par celle de la famille - nécessaire élément de conservation de la société, mais parfois, selon André Gide,  frein aux progrès de la culture.

  Les sociétés christianisées conférèrent à l'homosexualité une situation extrême dans le vaste catalogue des interdits, conformément à l'Ancien Testament dans lequel n'existe aucun exemple d'acte homosexuel pardonné ensuite (contrairement au meurtre et à l'inceste). Comme détestable et horrible, abominable (du latin d'église abominabilis) fut souvent appliqué à l'amour masculin ou à ses adeptes : le sens premier du mot est : qui inspire de l'effroi, de la répulsion ; abomination figure dans la plupart des traductions françaises du Lévitique. L'interdit monothéiste, qui visait de façon privilégiée les relations masculines, mais aussi le lesbianisme, fut reformulé vers la fin du Moyen Âge au triple nom de Dieu (ou de la grâce), de la nature et de la raison. Selon le Doctor universalis Albert le Grand (vers 1193 – 1280), « la sodomie [sodomia] est un péché contre nature, les mâles avec un mâle, les femmes avec une femme » ; il suivait là l'enseignement déjà traditionnel de l'Église romaine, notamment celui de Pierre Damien et Pierre Cantor (ou Le Chantre), enseignement repris par le plus connu Doctor angelicus Thomas d'Aquin (vers 1225 – 1274) : « Une troisième manière [du vice contre nature], lorsqu'on a des rapports sexuels avec une personne qui n'est pas du sexe complémentaire, par exemple homme avec homme ou femme avec femme : ce qui se nomme vice de Sodome [sodomiticum vitium] ».

  L'importance vitale de la morale sexuelle et du péché de la chair pour le pouvoir et le dogme chrétiens fut illustrée, à la fin du Moyen-Âge, par la polysémie des substantifs bougre et hérite : ils en étaient arrivés à désigner à la fois l'hérétique et le déviant homosexuel ; l'anglais bugger, ainsi que d'autres termes des langues européennes, furent affectés par le même phénomène.

  Afin de donner force de lois morale et pénale à l'interdit, le christianisme dut produire en abondance des discours sur ce comportement qu'il refusait, et fit paradoxalement connaître ce qu'il souhaitait anéantir. Ces textes chrétiens constituent donc une part importante de notre corpus ; à ne considérer que les écrits religieux, il est bien difficile de croire à l'existence d'un tabou de l'homosexualité, au sens d'un vide créé autour de ce sujet dans l'ensemble des discours. L'homosexualité masculine est une réalité culturelle et sociologique dont on a toujours parlé, y compris parfois pour lui assigner curieusement une date d'apparition récente ... On constate une situation souvent insolite vis-à-vis de l'ordre du discours. Précautions et avertissements, peut-être compréhensibles pour une émission télévisée en prime time, surprennent chez des spécialistes, tels l'helléniste normalien RobertFlacelière (1904-1982) se préparant ainsi, en 1960,  à traiter de la pédérastie grecque : « Si déplaisant que soit le sujet, il est impossible de le passer sous silence. » Avant lui, Pierre-Henri Larcher, annotateur d'Hérodote, écrivant en 1786 :
« En voilà assez, et peut-être beaucoup trop, sur cette matière ».
  Au delà de ces précautions oratoires, les cas de censure ou de délais de publication, qui certes existent, sont relativement rares. La deuxième églogue de Virgile, celle d'Alexis et Corydon, fut, étonnamment, la première des neuf à être traduite en français, en 1543 ; le libraire-traducteur en était Loïs Grandin et l’achevé d’imprimer datait du 20 septembre. Dans le catalogue des livres imprimés de la bibliothèque du Roi de 1750, la notice porte le numéro 942. Les cas de censures sont compensés pour les chercheurs par l'existence de catalogues de livres interdits, et de la cote Enfer à la Bibliothèque nationale de France (cote fermée en 1970, puis rouverte en 1983, à la demande des chercheurs..., m'avait appris un bibliothécaire du 58 de la rue de Richelieu).

   Un exemple de cette situation insolite (j'ai parlé ailleurs de la façon dont Montaigne traite hardiment du sujet) est offert par le travail inestimable d'Emmanuel Le Roy Ladurie Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 (Paris : Gallimard, 1975, 1982, 2008 en collection Folio Histoire). L'auteur décida de sortir du cadre de son village médiéval pour donner la biographie d'un homosexuel, Arnaud de Vernioles :

« C'est seulement au niveau de la ville que les jeunes garçons de bonne famille, venus de leur campagne afin d'étudier " aux écoles ", risquent de se prendre, hors des domus, aux quelques réseaux d'homosexualité qui peuvent fonctionner à cette époque. Ces réseaux sont donc plus urbains que campagnards, et plus cléricaux que laïques. En dépit de Virgile, ils participent des raffinements de l'existence citadine, bien davantage que des rusticités de la vie pastorale. Sur ce point précis, relatif à l'homosexualité non villageoise, le registre de [l'inquisiteur] Jacques Fournier s'élargit, derechef, à la biographie psychologique. Il déborde la notation sèche, il débouche sur une véritable étude de la personnalité. Il autorise, en l'occurrence, l'élucidation d'un dossier d'homosexuel. On me permettra, dans cette conjoncture spéciale, de sortir de mon village de référence : les campagnes ne se comprennent que par relation avec la cité qui les domine ; l'amour à Montaillou ne se peut décrire que comparé avec l'amour à Pamiers, dont les variétés sont bien plus diverses. Face à la très relative innocence champêtre, Pamiers c'est déjà la Ville, la grande Babylone. C'est Sodome, sinon Gomorrhe. » (chapitre VIII " Le geste et le sexe ").

Le non conformisme sexuel produisit donc un double effet d'appel au discours, d'incitation à la communication, puisque l'évêque de Pamiers délaissa son inquisition routinière pour donner dans la psychologie, et que l'historien de la ruralité s’éloigna de son village pour se pencher sur les réseaux urbains de l'amour entre hommes ; il s'en excusa auprès des lecteurs , certes, mais il demeure bien curieux que l'occasion unique d'une telle mise en relation soit justement l'amour homosexuel masculin.

   À côté de ce supplément de discours, on enregistre un certain nombre de signifiants non verbaux – regards, signes d'efféminement – qui constituent des manifestations qu'on pourrait dire du type du symptôme hystérique ; ce qu'un poète du XVIIe siècle, grand voyageur et habitué des cabarets, décrivait ainsi :

La preuve n'en est que trop claire,
On a beau le dissimuler,
L'effet ne cesse d'en parler
Lorsque la bouche veut le taire.
Saint-Amant, La Rome ridicule, 1643.

   Aux significations extra-verbales et à l'induction de discours décalés, s’ajoute la particularité performative. Les écrits sur ce sujet furent régulièrement mis en cause pour leur responsabilité dans l'existence même des amours masculines. À l’occasion d’un procès criminel, en 1460, Jacques Du Clerq parlait ainsi des Vaudois : « Ils commettaient le péché de sodomie, de bougrerie et tant d’autres crimes si très fort puants et énormes, tant contre Dieu que contre nature, que cet inquisiteur dit qu’il ne les oserait nommer, pour doute que les oreilles innocentes ne fussent averties de si vilains crimes si énormes et cruels. » (Mémoires de Monstrelet, Paris : Verdière, 1826-1827).

  Crime dont, selon le franciscain Bernardin de Sienne (1380-1444), il ne fallait ni parler, ni même prononcer le nom ; déjà Paul, Ephésiens, V, 12 : « ce qu’ils font en cachette est honteux même à dire », (traduction Michel Léturmy). Le théologien Jean Benedicti écrivait bizarrement « qu'il [le péché de sodomie] se doit plutôt taire que d'en parler par trop », et pour l'humaniste Henri Estienne « Combien que Dieu ait voulu notamment telles prodigieuses vilénies des hommes être enregistrées en sa Bible, toutefois le moins en parler, voire le moins y penser, est le meilleur. Et de fait, quant à la sodomie, je croirais aisément que ces prêcheurs [Olivier Maillard et Michel Menot] se gardaient d'en parler pour ne faire ouverture à la curiosité des hommes. » Deux avis que Montaigne se garda bien de suivre, mais sans jamais utiliser ce terme extrême, et sans aucune condamnation brutale.

Pour le protestant Agrippa d'Aubigné,
Tragiques, 1616, II " Princes "


Dans le but probable de détourner de lui les foudres des autorités religieuses, le libertin Théophile de Viau faisait semblant de penser que : « Le mal qu'on fait à blâmer un péché inconnu, c'est qu'on l'enseigne, et les âmes qui sont aisées à se débaucher trouvent là des occasions à se pervertir. » (« Avis au lecteur », Œuvres, 1623, 2e partie) ; vainement, car le père jésuite François Garasse considéra cela comme un « désaveu ridicule ».

  Selon le médecin Jean-Paul Marat (le futur " Ami du peuple "), « Sévir contre certains crimes fort rares, c'est toujours en faire naître l'idée. » Enfin, écrivant Corydon, André Gide plaça judicieusement cette thèse dans  l'argumentation du Visiteur :
« J'ai toujours pensé qu'on se trouvait bien à parler le moins possible de ces choses et que souvent elles n'existent que parce qu'un maladroit les divulgue. Outre qu'elle sont inélégantes à dire, quelques mauvais garnements seront là pour prendre en exemple précisément ce que l'on prétendait blâmer. » (Premier dialogue, I).
Sans doute une allusion à ce médecin français, le Dr G. Saint-Paul, qui au début du XXe siècle rangeait parmi les facteurs de diffusion en premier lieu la « littérature homosexuelle scientifique », puis les articles de journaux et les « conversations impartiales », enfin les œuvres littéraires à thème homosexuel. Si ces affirmations ont quelque fondement dans la réalité, si le Verbe est à ce point pourvu d'effectivité, alors cela peut au moins conforter la pertinence de la technique psychanalytique dont la spécificité réside justement en « l'expérimentation standardisée des effets du langage » (selon la formule de la psychanalyste parisienne Piera Aulagnier-Spairani) ; mais cela peut tout aussi bien encourager les appréhensions éprouvées à l'égard de cette psychanalyse.

   La parole personnelle et concrète de l'homosexuel se révèle aussi problématique que les discours plus généraux ; on fit observer dans les années 1970 que « l'amour qui n'ose pas dire son nom » (formule lancée par Alfred Douglas, amant d'Oscar Wilde, vers 1890 ; pour le père d'André Gide, Paul Gide, l'amour grec était un " amour sans nom ") s'était transformé en « la névrose qui ne sait pas se taire ». Faut-il tout dire ? Cette question, qui tourmentait déjà Montaigne et Diderot, se pose, plus qu'aux autres, aux homosexuels dont la vie quotidienne devrait éviter trois écueils : l'aveu, la dissimulation et l'exhibition. Par cette dernière problématique, l'homosexualité se distingue radicalement des questions de racisme ou de féminisme auxquelles on a parfois cherché, à gauche, à l'assimiler, et se rapprocherait plutôt de la franc-maçonnerie.

Tout travail sur la question homosexuelle fait rapidement sentir le besoin d'instruments adaptés à sa grande complexité et à sa fragmentation suivant les diverses disciplines des sciences humaines. Études et articles croulent généralement sous l'accumulation de références, multidisciplinaires ou non. « Ce n'est pas un livre que nous esquissons ici mais une véritable bibliothèque. » – lisait-on déjà en juillet 1909 dans Akadémos (n° 7, page 12), première revue (discrètement) homosexuelle française, après toutefois trois séries de longs articles (en quelques sorte des pré-revues) dans les Archives d'Anthropologie Criminelle (dont Alexandre Lacassagne fut co-fondateur) : « Annales de l’unisexualité » en 1897 et « Chroniques de l’unisexualité » en 1907 et 1909..

D'où l'utilité d'inventaires bibliographiques spécialisés, dont les premiers furent publiés à partir de 1899 dans la revue allemande Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen (Annuaire des états sexuels intermédiaires) ; un des plus imposants fut l'ABH, avec plus de 12 500 références : Vern L. Bullough, W. Dorr Legg, Barrett W. Elcano et James Kepner, An Annotated Bibliography of Homosexuality, New York : Garland, 1976. En langue française, voir mes brochures bibliographiques auto-éditées, 1977-1981. En langue allemande, Manfred Herzer, Bibliographie zur Homosexualität, Berlin : Rosa Winkel, 1982). Le but déclaré des auteurs de l'ABH. était d'encourager une approche globale et multidisciplinaire, plus particulièrement chez les gay activists.

  On eut aussi recours à la forme de l'anthologie. Edward Carpenter(1844-1929), militant anglais de « l'amour des camarades », publia entre 1902 et 1917 plusieurs éditions de IOLAÜS. Anthology of Friendship, étude qui couvre toute la période allant des Païens aux Temps modernes. Carpenter avait hélas recouvert des ambigüités du nom d'amitié des situations franchement érotiques ; les choses sont plus claires dans l'élégante anthologie de Cécile Beurdeley, Beau petit ami, dont l'intention était l'évocation, en relation avec la création littéraire ou artistique, des aspects sublimés ou coupables de cet amour (Fribourg/Paris : Office du Livre/Vilo, 1977 ; cet ouvrage peut aussi être lu comme un annuaire d'homosexuels célèbres). Aux États-Unis, les éditions Arno Press publièrent en 1975 une collection de 54 livres et deux périodiques, Lesbian and Gay Men in Society, History and Literature, qui comprenait, à côté de diverses rééditions, quatre anthologies originales. De même qu'avec les bibliographies, il s'agit de compenser la dispersion des textes et de mettre en évidence la présence continue de l'élément homosexuel à travers l'histoire et la géographie, le poids culturel du passé équilibrant l'indéniable marginalité sociologique du présent. Plus récemment, des auteurs eurent recours à la forme encyclopédique : Wayne R. DynesEncyclopaedia of Homosexuality, Chicago and London : Garland Pub Co, 1990 ; Louis-Georges Tin, dir., Dictionnaire de l’homophobie, Paris : PUF, 2003.

   Enfin, la forme du lexique, du dictionnaire de langue, a paru servir utilement le projet d’une vue d'ensemble. L'époque est révolue où le Portugais Vasque de Lucène, traducteur de Quinte-Curce, pouvait en 1468 remercier « la langue française qui n'a point de termes à proférer tels abus » et s'en autoriser pour faire, de deux aimés du roi de Macédoine Alexandre le Grand, des " mignonnes " ... Passer par les mots qui servirent à traiter de ce sujet a pu paraître la meilleure manière (phénoménologique) de l'approcher sans introduire de biais initial. En 1930, le professeur de philosophie Georges Hérelle donnait, en appendice à sa traduction de l'Histoire de l'amour grec dans l'Antiquité de Moritz Hermann Eduard Meier ("Päderastie", Encyclopädie der Widdenschaften und Kunst, volume 9, 1837), un « Vocabulaire de l'amour grec » relatif à la langue grecque car, disait-il, « les mots d'une langue sont des documents. » Cette traduction, publiée sous le pseudonyme de L.R. (anaphone de Hérelle) de Pogey-Castrie, fut réimprimée en 1980 par Gründ. Les dictionnaires d'argot et glossaires érotiques recueillirent, depuis le début du XIXe siècle, une bonne part du lexique de l'amour masculin, mais en privilégiant le plus souvent les termes négatifs et méprisants. L'argot propre aux homosexuels, dans lequel l'expression féminisée occupe une large place, fit l'objet d'études aux U.S.A. et en U.R.S.S. :

 - Inventaires de GershonLegman (1917-1999) dans " The Language of Homosexuality: An American Glossary ", in George W. Henry, Sex Variants , New York : Paul B. Hoeber, 1941 ; et dans Jonathan Katz, Gay/Lesbian Almanach, New York : Harper & Row, 1983 ;
 - Michail Meilach, " L'argot de la subculture homosexuelle en Russie ", Spirales, n° 12, février 1982.

  Wayne R.Dynes (1934-2021) rassembla l'ensemble du vocabulaire américain, voire mondial, de l'homosexualité dans Homolexis. A Historical and Cultural Lexicon of Homosexuality, New York : Gay Academic Union Monographs, 1985 ; mais comme souvent dans ce genre d'ouvrages militants, la langue littéraire y est très mal représentée. On y trouve curieusement deux mentions de Charles Gide, mais aucune de son neveu André...

    Lexique LGBT canadien (février 2014).

   L'approche globale de ce vocabulaire en langue française, à partir de tous types de textes, littéraires, juridiques, historiques ou médiatiques, sans exclusion ni privilège de l'argot, est celle que j’ai voulu suivre ici, développant une partie d'un travail universitaire effectué en 1979-1980 sous la direction du professeur de philosophie Pierre Kaufmann (1916-1995). La revendication homosexuelle apparaissait alors comme une problématique de la parole ; d'une part la dénonciation d'un tabou, d'une censure qu'aurait subi le vécu des homosexuels, d'autre part l'affirmation de l'impossibilité d'en parler dans les situations courantes de la vie professionnelle, familiale ou sociale. « Pendant plus de vingt ans, le monde m'a contraint à mentir », proclame David, le héros du roman de Dominique Fernandez, L'Étoile rose (Paris : Grasset, 1978). L'accusation d'homosexualité n'était cependant pas alors une arme absolue de langage (concept utilisé depuis par l'écrivain Renaud Camus à propos de l'antisémitisme, du révisionnisme et de la pédophilie) ; en étudiant les chroniques  de l'Ancien Régime, on est étonné de rencontrer d'assez nombreuses récriminations contre des individus faisant « profession ouverte de sodomie » ou tenant « école publique de sodomie », et ce, à une époque où la peine de mort pouvait encore sanctionner de tels actes. Soit dit en passant, l'étude des archives judiciaires (minutes et grosses) de l'Ancien Régime montre que la plupart des affaires, s’étalant du début du XIVe siècle à la fin du XVIIIe, eurent leur point de départ en un lieu rural ; par ailleurs, dans environ la moitié des cas, il s'agissait soit de violences, soit d'impubères (pédophilie).

  Dans les quatre étapes du devenir homosexuel marquées par l'écrivain Jean-Louis Bory – se reconnaître, s'accepter, se faire reconnaître, se faire accepter –, ce qui surprend, c'est comme une réminiscence, en positif, des six étapes de la chute morale décrite par le franciscain Bernardin de Sienne (1380-1444) : l'accord de la raison, l'opération du crime, la naissance d'une habitude, se faire gloire de ce péché, en faire l'apologie, désespérer ou présumer de la miséricorde divine. Il fallait, pour être en capacité d'apprécier l'évolution du statut social de l'amour masculin, disposer d'un inventaire des discours tenus et de leurs filiations éventuelles – inventaire non pas à la manière de Jacques Prévert, mais plutôt à celle de Michel Foucault dans les volumes 2 et 3 de son Histoire de la sexualité. Dans cette entreprise, la lecture des textes fait assez vite ressentir la nécessité d'une clarification des termes. On verra par exemple que le premier emploi connu de pédéraste, signalé par la plupart des dictionnaires, n'avait en fait rien à voir avec l'amour masculin ; ce terme, ainsi que pédérastie, est en usage depuis plus de quatre siècles et ne semble pas près de disparaître. Mais il fut dès son apparition l’occasion d’un contresens ; Tabourot avait écrit, dans Les Bigarrures du seigneur des Accords (1584) que le poète latin Ausone s’était moqué, par des vers acrostiches, d’un « vilain pédant pédéraste » ; or dans les épigrammes 126 à 128, il s’agissait de cunnilingus hétérosexuel.
Au XIXe siècle, pédérastie eut souvent le sens de sodomisation (éventuellement hétérosexuelle …) ; la distinction faite par Raffalovich entre inverti et efféminé correspondait à celle de Gide entre homosexuel et inverti. L'utilisation possible d'euphémismes ou d'allusions comme dans cet extrait plein d’équivoques du Petit dictionnaire des grands hommes d’Antoine Rivarol),
« Le citoyen le plus chaud du café de Valois [le marquis de Villette], et à qui le marquis de Mirabeau a enlevé si injustement le surnom de l'Ami des hommes. Que de services n'a-t-il pas rendus à l'humanité dans les premières secousses de notre régénération ! N'est-ce pas lui qui, par ses principes, a le plus contribué à la tolérance de tous les cultes ; et n'est-ce pas lui qui a appris à ses concitoyens à se suffire à eux-mêmes et à diriger leurs forces ? Quel dommage qu'un génie aussi pénétrant n'ait pu s'introduire dans l'Assemblée Nationale ! Les jeunes orateurs du mauvais côté auraient appris sous lui à se conduire, et il aurait bâti la Constitution sur des fondements inébranlables. »
Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution, par un citoyen actif, ci-devant Rien, 1790.
et l'évolution sémantique rapide de quelques mots à certaines époques (tels manchette ou mignon), posent des problèmes d'interprétation parfois délicats. Bref, la difficulté d'appréhender l'amour masculin dans sa réalité sociologique se retrouve dans les textes ; l'utilité d'un Dictionnaire exposant l'évolution (la diachronie) du champ lexico-sémantique de l'amour masculin est en premier lieu de permettre une bonne lecture des œuvres des cultures française et occidentale.

   Pour le choix des articles et des passages cités, j'ai fait appel, comme en 1985, aux textes d'auteurs ou aux documents d'archives, plutôt qu'à la deuxième main des dictionnaires existants, principe qui semble aller de soi et dont l'application a permis plusieurs datations nouvelles enregistrées depuis par le Grand Robert et le TLF. Les citations ont été retenues en raison de leur contribution à l'histoire de l'amour masculin ou de leur intérêt dans l'étude de son vocabulaire ; plus rarement, pour leurs qualités littéraires ou humoristiques, pour le comique involontaire de l'indignation morale ; elles sont découpées pour être compréhensibles par elles-mêmes, ou dans le cas contraire assorties d'annotations, et référencées de préférence par les coordonnées internes de l'ouvrage, chapitre, partie, paragraphe, etc. (la généralisation de cette " éthique de la citation " supprimerait bien des polémiques sur les " citations tronquées "). Les orthographes lexicale et grammaticale, la typographie et la ponctuation des passages reproduits sont modernisées chaque fois que cela facilitait la lecture sans inconvénient par ailleurs. Tous les types de textes ont été retenus, le champ envisagé rencontrant tous les niveaux de langue ; j’ai seulement veillé à ne pas accorder, sous la pression des dictionnaires d’argot, une place excessive à ce français argotique, populaire ou non conventionnel. Aux termes péjoratifs assez bien connus, la langue en opposa d'autres, littéraires ou scientifiques, souvent neutres ou même positifs (tel amour des garçons ou Vénus Uranie). Gay n’était donc pas le premier terme non péjoratif en circulation (et en anglais non plus).
 
  Je n’ai pu me tenir au principe lexicographique " un mot par citation " car de nombreux passages, assez savoureux, sont de véritables "grappes", avec un effet de redondance. Le nombre des emplois, la diversité des textes-sources et la durée de la période d'usage, critères de la première édition (1985), n'ont pas été retenus pour consacrer un article à un terme ; de même, les créations d'auteurs, écartées dans la première édition, sont signalées pour ce qu'elles sont, même quand aucun usage n'a pu témoigner de leur succès, l'édition électronique supprimant les anciennes contraintes de place.

   En découvrant la culture grecque, et Platon particulièrement, la Renaissance établissait l'opposition entre amour des garçons et amour des femmes ; Pontus de Tyard mentionnait l’amour d’homme à homme (Œuvres poétiques, 1573) ; le peuple, témoin révolté du luxe de la cour d'Henri III, avait dégradé le sens de mignon, ce qu'observa Pierre de l'Estoile ; selon Pierre Kaufmann, « Sans préjudice de la réalité qu'ils connotent, et considérés simplement comme des types, l'Aristocrate, le Riche, le Juif, nous ont paru occuper dans le délire politique la place de l'absolu d'une jouissance refusée. Joignons-y encore le Pédéraste. Au cœur des luttes civiles entre Ligueurs et Protestants, par lesquelles s'inaugure le débat politique moderne, le Journal de L'Estoile a lumineusement désigné sa place. » (L'Inconscient du politique, Paris : PUF, 1979).
  Bardache accusait les mœurs des Italiens, indice de l'ancrage ancien du mythe du vice étranger (expression du poète Du Bellay). Même si l'institution judiciaire poursuivait encore les crimes dits contre nature (pour l'essentiel homosexualité masculine et bestialité), on ne peut soutenir que le XVIe siècle n'avait saisi l'homosexualité qu'à travers la catégorie judiciaire de la sodomie ; la grille utilisée par l’historien français Jean-Louis Flandrin, soit les titres d’ouvrages relevés sur des catalogues lyonnais, ne permettait d'obtenir aucune connaissance adéquate du statut de l’homosexualité sur la période considérée.

   Pendant le deuxième quart du XVIIe siècle, on rencontre les expressions aimer son sexeen être (1650), et le sens homosexuel de pédéraste (1624), en usage chez les hommes de lettres ; curieusement, on note une réputation homosexuelle de l'Académie française dès ses débuts. L'expression au poil et à la plume décrivait les comportements bisexuels ; un peu plus tard, l'existence à Paris d'une marginalité sociale masculo-masculine se signalait par les locutions non-conformiste et hérétique en amour ; le libertinage (plus ou moins érudit ...) opposa le coniste à l'anticoniste ou culiste ; des témoins avaient pu ressentir l'amour des garçons comme une mode, dont les figures de proue étaient, à la Cour, le musicien Lully, Monsieur, frère du roi Louis XIV, et son favori le chevalier de Lorraine. La fin de ce règne, puis la Régence, périodes de plus grande tolérance générale, enrichirent encore le vocabulaire, apportant giton, le très positif amour socratique et, du côté négatif, antiphysique.

   Au XVIIIe siècle, l'auteur le plus prolixe fut sans aucun doute Voltaire, intarissable et caustique sur la sodomie des bons pères jésuites, nettement plus indulgent pour les « garçons qui s'aiment » (1735) ;  Dominique Fernandez fut un peu injuste avec lui. Peu de mots nouveaux importants, et par ailleurs une volonté clairement exprimée de faire silence sur " ce crime ", les cas de répression étant paradoxalement estimés dangereux : « [...] l'indécence de ces sortes d'exemples, qui apprennent à bien de la jeunesse ce qu'elle ne sait pas », notait en juillet 1750 l'avocat parisien Barbier, peu après l'exécution d'un couple d'hommes surpris en pleine rue dans leurs ébats (cf " L'affaire de Lenoir et Diot " , d'abord publié dans Homosexualité, Lumières et Droits de l'Homme, Paris : chez l'auteur, 2000). L'abrogation de l'ancien droit réprimant le crime de sodomie (Assemblée Constituante, juillet 1791) fut due bien plus à ce désir de silence, que Marat et Louis-Sébastien Mercier partageaient, qu'à une volonté révolutionnaire d'assurer la liberté sexuelle et la libre disposition du corps. « Nos lois ont gardé le silence comme étant un crime dont on ne devait pas soupçonner la possibilité » commenta le magistrat Scipion Bexon quelques années plus tard ; cette volonté de silence fut d'ailleurs telle que personne, à la Constituante ou dans les gazettes, ne mentionna jamais la sodomie dans la liste des anciens crimes dont la poursuite était abandonnée, abandon qui par la suite fut longtemps attribué au Ier Empire, précisément à l'archichancelier Cambacérès qui traînait une réputation d'homosexuel.

  En passant de la possibilité d'une sanction publique par la peine du feu à la liberté d'exister dans l'ombre, l'homosexualité masculine connut assurément un changement radical de son statut. Selon Michel Foucault, « le Code [pénal] de 1808 a aboli les vieilles lois pénales contre la sodomie ; mais le langage du XIXe siècle a été beaucoup plus intolérant à l’homosexualité (au moins sous sa forme masculine) que ne le furent les époques précédentes » (« La folie, l’absence d’œuvre », La Table ronde, n° 196, mai 1964 ; la répression pénale fut en fait abandonnée dès 1791). Sur " les époques précédentes ", Michel Delon remarqua que « Rares sont les auteurs qui se servent, pour désigner ce que nous nommons au XXe siècle l'homosexualité, des termes propres que l'époque met à leur disposition, sodomie ou pédérastie, termes beaucoup plus flous alors qu'aujourd'hui. La plupart d'entre eux utilisent des périphrases moralisantes : passion honteuse, passion infâme, le péché qui est contre nature, celui des vices qui est le plus abominable et qui révolte le plus la raison, cette débauche qui choque l'ordre de la nature et pervertit l'instinct animal (a)... On trouve même parfois des formules pittoresques comme « cette faute d'orthographe de la nature humaine (b) ». Autant d'expressions qui indiquent une non-conformité par rapport à trois instances confondues en une seule : la nature, la raison, la morale. Ces circonlocutions indiquent à elles seules que l'interdit porte autant ou presque sur les mots que sur les choses. »
« Du goût antiphysique des Américains », Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, tome 84, n° 3, juin 1977.
a. Périphrases relevées chez Lafitau, Mœurs des sauvages comparées aux mœurs des premiers temps, Paris, 1724 ; Hennepin, Nouvelle découverte d'un très grand pays situé dans l'Amérique (...), Utrecht, 1697 ; Charlevoix, Histoire et description générale de la Nouvelle France, Paris, 1744. La dernière formule se trouve sous la plume de De Pauw, t. Ier, p. 68, et elle est à peu près textuellement reprise par Raynal : « cette débauche honteuse qui choque la nature et pervertit l'instinct animal », Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, La Haye, 1774, t. III, p. 24. Sur le vocabulaire de l'homosexualité au XVIIIe siècle, voir Pierre Nouveau ,« Le péché philosophique ou de l'homosexualité au XVIIIe siècle », Arcadie, 254, fév. 1975, p. 77 et sv.
b. De l'Amérique et des Américains ou observations curieuses du philosophe La Douceur, Berlin, 1772, p. 55. »

Après la Révolution de 1830, plusieurs termes argotiques apparurent : tante (1834), pédé (1837), pédéro (1846), tapette (1854) ; on pourrait supposer que certaines couches populaires urbaines avaient ressenti comme une nécessité de manifester leur ostracisme face à la défaillance – le laxisme ressenti ? – de la loi pénale. Simultanément, dans les milieux cultivés, on s'est acheminé vers un vocabulaire d'allure plus objective : l'opposition unisexuel/bisexuel, proposée par l’utopiste Charles Fourier vers 1820, puis reprise par Pierre Joseph Proudhon et Marc-André Raffalovich, avait largement préparé le terrain des couples homosexuel/hétérosexuelhomo/hétérogai/non gai. À côté de ces désignations en miroir, le concept de troisième sexe dû, sous sa forme moderne, néo-platonicienne, à l’allemand Ulrichs, établissait une équivalence à trois termes entre " vrais hommes ", " vraies femmes " et individus ayant des relations sexuelles avec leur propre sexe ; dans  le Symposium (ou Banquet) de Platon (mythe d’Aristophane), c'était d'une manière qui accordait, c'est surprenant, une prévalence numérique double aux homosexuels masculins sur les hétérosexuels, au point que l'hétérosexualité y apparaissait comme rattachée à une sorte de sous-sexe (si l'on suppose qu'au départ les trois sortes d'êtres sphériques mythiques étaient en nombre égal). Le mythe platonicien d'Aristophane accordait aussi à la préférence sexuelle un caractère inné ; comme le nota Dominique Fernandez dans son roman L'Étoile rose (Paris : Grasset, 1978), Sigmund Freud fit dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité une lecture erronée de ce Symposium, n'en retenant que la division de l'androgyne. Il semble bien que Rabelais ait fait la même erreur en Gargantua, chapitre VIII : " Pour son image auoit en vne platine d’or, pesant soixante & huyt marcz, vne figure d’esmail competent : en laquelle estoit pourtraict vn corps humain ayant deux testes, l’vne viree vers l’autre, quatre bras, quatre piedz, & deux culz, telz que dict Platon in symposio, auoir esté l’humaine nature à son commencement mystic. "

   Entre 1882 et 1893 furent forgées les formes françaises des termes qui ont prévalu pendant la plus grande partie du XXe siècle, aussi bien dans l'expression courante que dans les écrits psychologiques ou médicaux : inversion et invertihomosexualité et homosexueluranisme et uraniste ; ils venaient de l'allemand ou de l'italien, les deux derniers de ces couples émanant, non de la médecine, mais de la revendication homosexuelle allemande des années 1860, Karl H. Ulrichs et Karl M. Benkert. Ils avaient notamment trouvé place dans les articles, parfois polémiques, publiés par la revue lyonnaise Archives de l'Anthropologie Criminelle. On observe par ailleurs une floraison de nombreux termes mineurs, à tel point que l’on a pu parler de « délire taxonomique » : voir Monique Nemer, Corydon citoyen, Paris : Gallimard, 2006, chapitre II : « À côté des uranistes, uraniens, adonisiens, unisexuels, insexués ou demi-sexes, on s’interroge sur les antiphysiques, les anthropophiles. À côté des saphistes ou tribades, sur les gynécomastes, les anandrynes, les androphobes. »

Une remarque de Jean-Michel Wittmann, dans " La sotie ou l’inversion généralisée : le motif homosexuel dans l’univers carnavalesque des Caves du Vatican [1914] ", Bulletin des Amis d’André Gide, n° 183/184, juillet-octobre 2014, trouve ici sa place :
" Comment ne pas voir dans l’opposition entre les « subtils » et les « crustacés », dans le discours de Protos, une opposition qui s’applique aussi, ou d’abord, aux invertis, opposés aux hétérosexuels ? Ce discours construit en effet une opposition entre ceux qui « en sont » (comme Protos et Lafcadio à l’époque de la pension) et ceux qui n’en sont pas. Or les « subtils » sont forcés de donner le change, de dissimuler leur véritable nature, ou leur vraie identité : « un subtil, c’était un homme qui, pour quelque raison que ce fût, ne présentait pas à tous ou en tous lieux le même visage ». À cela s’ajoute le fait que « 1° Les subtils se reconnaissent entre eux. 2° Les crustacés ne reconnaissent pas les subtils. » "
  Cette période fut propice, bien avant le retentissement des procès de 1907-1908, à la réactivation des vieilles accusations d'homosexualité (Frédéric II …) envers les habitants d'outre-Rhin : en 1896 le roman de mœurs d'Arman Dubarry Les Invertis fut sous-titré Le vice allemand.


  À la Belle Époque, quelques créations argotiques supplémentaires apparurent : fiottelope et tantouse (1900) notamment. En sens contraire, la revendication homosexuelle française initiée en 1924, envisageant les titres possibles pour une revue, proposait :
« CORYDONIA, en souvenir du héros de Gide. URANIA, qui est un mot rappelant le terme Uraniste, vrai terme scientifique, par lequel on désigne les homosexuels. AMITICIA, rappelant un des plus beaux côtés des invertis. » Lettre du professeur Rohdire, Inversions, n° 2, 15 décembre 1924.
  
Depuis1945, cette revendication a produit homophile, arcadien, homophobe et homophobie, gai et gay, queer, LGBT (lesbiennes, gays, bis et trans) – preuve que cette action a, par son discours,  une influence réelle et durable sur la société et son langage (LGBT étant de plus en plus repris par la presse généraliste et allongé en LGBTQI+ pour les queers et intersexués...) ; si la marginalité de sa base sociologique est évidente (le chiffre de 5 % semble très exagéré), son degré de marginalité culturelle n'est certainement pas aussi faible qu'on aurait pu le penser — c'est l'effet " minorités agissantes ". Le concept d’homophobie influença le législateur et mena à la loi 2004-1486, dite loi HALDE, du 30 décembre 2004 dont le titre III est intitulé :
« RENFORCEMENT DE LA LUTTE CONTRE LES PROPOS DISCRIMINATOIRES À CARACTÈRE SEXISTE OU HOMOPHOBE ».
La légitime et nécessaire lutte contre les discriminations ne devrait toutefois pas conduire à porter atteinte à la liberté d’opinion et d’expression ; la notion de “ propos discriminatoires ” (ou diffamation envers un groupe de personnes, selon l'article 32 de la loi sur la liberté de la presse) est fort contestable, qu’il s’agisse de critique des religions ou de critique des comportements sexuels. Parallèlement à ces mesures, de nouveaux termes argotiques sont apparus, tafiole et tarlouze ; ce qui illustre la règle observée après la Révolution française selon laquelle toute apparence de tolérance officielle suscite en retour de nouveaux signes d'hostilité populaire.

* * * * *

   Lorsque des vocables plus spécifiques ne sont pas employés, les amours de même sexe sont évoquées par un des termes : amour(s), crime, goût, mœurs, passion, péché ou vice, assorti d'un qualificatif ou complément ; plus rarement, on a dit artécole ou science ; « l'art de l'impudique Ganymède », trouve-t-on, c’est joliment tourné, en 1576. Certains termes sont par dénotation négatifs ou péjoratifs (crime, péché, vice), d'autres peuvent le devenir par l'effet de la détermination associée ; mais certains sont purement descriptifs, et cette constatation contredit la vision bien trop pessimiste de l'écrivain anglais John Addington Symonds (1840-1893) : « Au XIXe siècle, les langues évoluées d'Europe n'ont, pour cet élément permanent de la psychologie humaine, aucun terme qui n'associe une idée de dégoût, d'infamie, d'insulte. » A Problem in Modern Ethics, 1896 ; partiellement réédité dans Male Love, New York : Pagan Press, 1983.
Le sociologue constructiviste anglais JeffreyWeeks avait trop vite souscrit à cette opinion, citant par ailleurs une traduction de Friedrich Engels portant sodomy là où le texte allemand ne donnait à lire que Knabenliebe (amour des garçons). L'expression anglaise Greek love n'a rien a priori de péjoratif ; en français, unisexualité et de nombreuses locutions à partir d'amour et de goût démentaient les propos de Symonds et Weeks.

  C'est pourtant à la même conclusion que Symonds qu’était arrivé l'historien Jean-Louis Flandrin, à partir du seul titre d'un ouvrage de 1601, assez peu représentatif du XVIe siècle ... Voir J. L. Flandrin, " Sentiments et civilisation ", Annales E.S.C., septembre-octobre 1965, n° 5, (repris à l'identique  dans Le Sexe et l'Occident, 1981) :
« Si l’on excepte les mots du langage familier, voire grossier, comme "bougre" – qui n’apparaît pas au niveau des titres – l’homosexualité ne semble guère saisie, au XVIe siècle, qu’à travers la notion de sodomie. Celle-ci déborde le cadre des rapports homosexuels et n’en rend pas toute la complexité. […] Dans ce domaine, que trouvons-nous ? Un titre, de diffusion populaire, racontant " l’Histoire véritable du P. Henry Mangot, jésuite, bruslé à Anvers le 12 avril 1601, estant convaincu d’estre sodomiste … " La notion n’apparaît que par l’adjectif "sodomiste" emportant une violente condamnation et les titres lyonnais n’y font aucune autre allusion. En 1961, au contraire, la notion d’homosexualité apparaît dans deux titres médicaux, sans aucune trace de condamnation. Il ne s’agit pas de prétendre qu’elle est aujourd’hui acceptée par l’ensemble de la société, mais que, par le biais de la recherche médicale, elle apparaît dans un contexte d’objectivité, alors que l’on ne pouvait autrefois y faire allusion qu’en la réprouvant. »
Pour 1961, que Jean-Louis Flandrin a comparé à l'édition lyonnaise du XVIe siècle, deux titres sont cités, parce que contenant le mot homosexuel : deux thèses de médecine (pas de travaux de recherche !), dont l'une dactylographiée ; écrits non représentatifs des idées que l'on se faisait cette année-là sur le sujet, ceci quelques mois après la qualification, à l’Assemblée nationale, de « fléau social » appliquée à l’homosexualité et l’introduction d’une seconde occurrence de « contre nature » dans le Code pénal, ancien article 330, alinéa 2 (Journal Officiel du 27 novembre 1960) ; occurrence toutefois non assortie du terme impudique (qui aurait été redondant par rapport à outrage à la pudeur) figurant dans l'autre article, celui dû au régime de Vichy et abrogé en 1982.

   Dans certains cas, le déterminant tempère la dénotation négative du terme principal : vice à la modepéché philosophique. Pour une appréhension synoptique de leur nombre et de leur diversité, je donne en appendice une liste de ces expressions. Les déterminations les plus négatives sont celles associées à crimegoûtpassion. On notera la fréquence des adjectifs de nationalité ; à toutes les époques (et déjà dans Lévitique, XVIII), l'homosexualité s'est trouvée imputée aux nations étrangères, particulièrement avec vice et mœurs , ce qui a permis à plusieurs auteurs (tel l’humaniste français Henri II Estienne) d'invoquer comme cause favorisante le développement des relations internationales ou le mélange des civilisations ; sans doute mettra-t-on prochainement en cause la mondialisation ...

 L'aspect marginal est exprimé par la référence à la mode, et les qualificatifs bizarreétrangefantasqueparticulier et spécial (de même en anglais, odd et queer). Remy de Gourmont (1858-1915) parla d'un « refus de soumission qui étonne et fait réfléchir », attitude d'opposition ou d'originalité rendue aussi par non-conformiste et le sens figuré d'hérétique. Envers de l'originalité, parfois provocante (d'où des superlatifs, « il en était à tout rompre », etc.) : péché est seul à ne pas être adjoint à honteux, comme si cela allait de soi ; avant que le XIXe siècle ait produit le substantif honteuse, Luc de Vauvenargues notait que « la raison rougit des penchants dont elle ne peut rendre compte ». Selon le maréchal de Richelieu, le zèle religieux de la fin du règne de Louis XIV aurait réussi à « rendre ce vice rare et honteux », ce qui paraît peu crédible. L'entreprise de culpabilisation fut reprise, avec un peu plus de succès, par la médecine légale au XIXe siècle.

   L'objection fut formulée de l'impossibilité de parler d'homosexuels et d'homosexualité pour des époques anciennes. L'historienne américaine Natalie Zemon Davis percevait comme un anachronisme l'utilisation du substantif homosexuel appliqué à Arnaud de Vernioles par l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie dans un contexte du XIVe siècle : « Le mot est du XIXe siècle, et ressortit d'une conception de la sexualité apparue, semble-t-il en Europe, au cours du XVIIIe. Il ne renvoie pas à la nature de l'acte sexuel accompli ni au caractère du désir sexuel, mais à un certain type d'individus qui donnent à leur sexualité une orientation exclusive. » (" Les conteurs de Montaillou ", Annales ESC, 1979, n° 1).
  Pour le détail de l'affaire racontée par Le Roy Ladurie dans Montaillou, village occitan, se reporter à ma note documentée sur l'Affaire de Pamiers. Parmi les études qui admettent l'application du mot d'homosexualité à des époques reculées, citons celles de Bernard Sergent, L'Homosexualité dans la mythologie grecque, Paris : Payot, 1984 ; d'Alan Bray, Homosexuality in Renaissance England, London : Gay Men's Press, 1987 [1982],  de John Boswell, Christianisme, tolérance et homosexualité, Paris : Gallimard, 1985 [Christianity, Social Tolerance and Homosexuality. Gay People in Western Europe from the Beginning of the Christian Era to the Fourteenth Century, Chicago : University of Chicago press, 1980] et K.J. Dover, Homosexualité grecque, Grenoble : La Pensée sauvage, 1982 [Greek Homosexuality, Cambridge : Harvard University Press, 1978]. Pour une discussion de cette question, voir le début de l'introduction de Gary FergusonQueer (Re)Readings in the French Renaissance: Homosexuality, Gender, Culture, Ashgate, 2008, Routledge 2016. Cf aussi mon étude Ces petits Grecs ont un faible pour les gymnases ...

  L’orientation homosexuelle exclusive était bien le fait d'Arnaud de Vernioles. D'autre part les récriminations, régulières, depuis le XIIe siècle au moins, sur l'augmentation supposée de cette forme de sexualité, tout comme l'observation sociologique d'Albert le Grand qui voyait là un vice plus répandu chez les grands que chez les humbles, laissent penser que les milieux sodomites des grandes villes étaient alors développés et leur existence connue, au moins des plus avertis ; continuité que suggèrent également les antécédents de la notion de troisième sexe. Par ailleurs on verra que dans les écrits théologiques sodomie avait, sinon toutes les connotations, du moins le sens général que possède aujourd’hui homosexualité. Selon Régis Revenin« L’homosexualité largo [sic pour latosensu a évidemment existé avant l’invention et la diffusion du mot « homosexualité » dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais l’homosexualité stricto sensu, définie comme étant l’une des formes historiques qu’ont revêtues les relations sexuelles et/ou affectives entre hommes à la fin du XIXe siècle, mettant en exergue une « identité » sexuelle nouvelle et spécifique soumise au pouvoir discursif de la médecine, de la police, de la justice et de l’Église, est très vraisemblablement née au XIXe siècle. » (Homosexualité et prostitution masculines à Paris 1870-1918, introduction, Paris : L’Harmattan, 2005). Que l’homosexualité définie comme forme historique revêtue à la fin du XIXe siècle soit donc née au XIXe siècle..., cela me semble une tautologie.

La notion d'homosexualité masculine – ou amour et désirs masculins pour le même sexe – était en effet déjà acquise dans l’Antiquité, et il existait de nombreux termes ou expressions pour l'exprimer, et l'opposer à l'amour des femmes (hétérosexualité masculine) ; de nombreux auteurs parlent d’amour, ce qui était bien plus élégant que l’expression actuelle de " pratiques sexuelles ", soit dit en passant :

En grec :

amours masculines (Agathias)
ce caractère (Aristophane)
érosérotique, amour des mâles, amour masculin/amour des femmes (Aristote)
union masculine, amours de garçons/liaisons féminines,
sorte d'amour,
philomeire/philogynegynécomanie/paidomanie (Athénée)
philopaide (Callimaque)
union avec la femme/union avec un homme (Constitutions apostoliques)
commerce des mâles (Diodore de Sicile)
érotiquecinédologuephilopaide (Diogène Laërce)
autre éros ; ambidextre (Euripide)
union naturelle/union de mâle à mâle (Josèphe Flavius)
amour masculin (Justin)
amour des femmes/amour des mâles, hétérochrotas (pseudo-Lucien)
gynécomanie, Cypris/Éros, désir pour les mâles (Méléagre)
pandémos/ourania (Platon)
éros, genre d'amour, amour légitime/amour des garçons, gynécomanie/paidomanie, porté à l’érotique (Plutarque)
ceux qui aiment les paidika/ceux qui aiment les femmes et les jeunes filles (Plutarque)
passion pour les femmes/union masculine (Ptolémée)
amour masculin (Sextus Empiricus)
philopaide (Straton de Sardes, Théocrite)
paidéraste, porté à l'éros (Xénophon d'Athènes)

En latin :

amour pour les mâles (Achille Tatius)
virosus, porté sur les mecs (Aullu-Gelle)
fils appartenant aux genres féminin et neutre ; vice bi-masculin (Ausone)
deux formes d'amour (Célius Aurélien)
amour d'amitié [amor amiticiae] (Cicéron)
paidérastie (Lucilius)
vice sodomitique (rapports sexuels avec le sexe non complémentaire [non debitum], par exemple homme avec homme ou femme avec femme) (Thomas d’Aquin)

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   L'homosexualité est soumise au jeu des rumeurs et des apparences, trompeuses comme chacun sait. La possibilité de dissimulation a pour envers les réputations injustifiées dont parlait Marcel Proust dans La Prisonnière, les fausses accusations, et les mystifications comme celles de Charles Baudelaire et Germain Nouveau affectant d'être pédérastes. De plus, tout discours tenu sur le sujet laisse planer sur son auteur un " mauvais soupçon " (l'expression est de Théophile de Viau). Toute amitié un peu étroite s’expose à être suspectée d'être un amour qui n'ose pas dire son nom ; celles de Montaigne et La Boétie, de Viau et des Barreaux, Molière et Baron, Napoléon et Junot, Michelet et Poinsot, Honoré de Balzac et Eugène Sue, Lucien Herr et Ernest Lavisse, entre autres, n'y échappèrent pas. A l'inverse, certains biographes tentèrent de nier les penchants de Paul Verlaine, du poète américain Walt Whitman ou ceux de François Mauriac ; c'est après la lecture du livre d'Edmond Lepelletier sur Verlaine qu'André Gide nota, en juin 1907 : « De pareilles lectures m'enfoncent dans ma résolution de rendre dès à présent, par mes écrits, la mascarade posthume impossible. » (Bibliothèque Jacques Doucet, Paris, fonds Gide, mss γ 885-96 ; il s'agit de la longue " lettre explicative " mentionnée dans la Correspondance avec Henri Ghéon et destinée à Marcel Drouin).

  Les évolutions sémantiques d'amitié particulièrecomplaisant et mignon, confirment et illustrent la difficulté parfois éprouvée à distinguer entre amitié et homosexualité latente ou patente ; dans le milieu homosexuel, aujourd'hui milieu gay ou LGBTQI+, ami a le plus souvent, comme dans le quatrième dialogue de Corydon, une connotation amoureuse (notamment dans l’expression avoir un ami) ; l'écrivain et agent secret Joseph Fiévée (1767-1839) disait, parlant de sa longue vie commune avec l’écrivain Théodore Leclerc : « Une amitié qui a duré plus de trente ans finit toujours par être respectable. » (Paul Cottin, éditeur, Mémoires d' [Hippolyte] Auger (1810-1859), Paris : Revue rétrospective, 1891).

   La recherche d'un parallèle avec les termes décrivant l'hétérosexualité met en relief, à toutes les époques, une très forte infériorité numérique pour ces derniers ; le lexicographe français Lorédan Larchey avait noté que « sur ce terrain honteux, les synonymes pullulent » mais il en concluait un peu rapidement « ils prouvent la persistance d'un vice qui semble éprouver, dans les deux sexes, le besoin de se cacher à chaque instant derrière un nom nouveau. » (Dictionnaire historique d’argot, 1881, entrée " Être (en) " ).
Cette prolifération argotique n'était alors pas le fait de ceux qu'elle stigmatisait. J’invoquerais plutôt, pour rendre compte de cette profusion lexicale, la complexité d'un phénomène relativement rare, qui intrigue, et qu'à la différence de l'adultère, par exemple, deux ou trois vocables ne peuvent représenter de façon satisfaisante ; c'est ainsi qu'on a été jusqu'à proposer adelphisme, andrérastie, anthropophilie, coonanisme, éphébérastie, follitude, homoérotisme, homogénie, homogénitalité, homoïté, homophysie, homosocialité, intrasexualité, monosexualité, etc. (On a vu depuis LGBT et ses dérivés). Cette profusion se rencontre parfois dans l’œuvre d'un seul auteur, tels Voltaire ou Marcel Proust. Pour conclure : j’ai souhaité offrir ici une base documentaire qui soit un instrument d'étude et de réflexion ; les opinions tranchées abondent, mais les faits sont souvent d'appréhension délicate, et les discussions éclairées encore trop rares.

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   J’ai remercié la regrettée Catherine Gide-Desvignes de m'avoir permis de reproduire plusieurs fragments inédits de Gide ou de ses correspondants, Michel Carassou et Jean-Michel Place grâce à qui j'ai pu prendre première connaissance de la collection complète (1924-1925) de la revue Inversions/L'Amitié, Charles Baladier et le regretté professeur Pierre Kaufmann, qui m’avaient encouragé à mener à bien la première édition (Paris : Payot, 1985) de ce travail, ainsi que Robert Kozérawski, qui avait bien voulu relire attentivement le manuscrit de la première édition et aider à la réalisation de l'index des auteurs cités. Merci également à Patrick Cardon, directeur des éditions Gaykitschcamp, pour ses nombreuses suggestions d’additions pour cette nouvelle édition numérique.

   Retiré en province, j'ai découvert tardivement (novembre 2019) l'ouvrage paru en 2014 de Jean-Luc Hennig Espadons, mignons autres monstres : Vocabulaire de l'homosexualité masculine sous l'Ancien Régime (Paris : cherche midi, 2014). Ce travail fait comme on pouvait s'y attendre un usage abondant de mon Dictionnaire et de mes Assemblées de la manchette, ces dernières sont bien mentionnées dans la " Bibliographie sélective ", page 511, mais attribuées à John Boswell... De nombreux emprunts donc, dont seulement dix sont reconnus ; pages : 18, 52, 104, 172, 280, 384, 419, 431, 482 et 486. En 1996, Hennig fut accusé de plagiat, de brefs passages de son Horoscope cruel étant issus d'un livre de Jacques A. Bertrand. En réponse à ces accusations, Hennig publia en 1997, chez Gallimard, Apologie du plagiat...

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